II. APERÇUS PHILOSOPHIQUES IKÉDITS
Louise de Faugnes, nous l'avons dit, a laissé quelques cahiers de confidences. Mieux que dans ses vers encore, elle raconte ses impressions, ses joies, ses chagrins. Là, nous pénétrons tout a fait dans la trame de sa vie. Ces pages forment une sorte de journal intime où la jeune femme affirme ses idées sur la nature et sur le bonheur, et nous donne des détails précis sur son existence. Ses idées ne manquaient pas de hardiesse.
Il ne faut pas oublier toutefois, pour l'apprécier et pour la juger, que nous sommes en présence d'une
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philosophe de vhigt ans, d'une jeune mondaine prise par 1 éducation de ses enfants et les plaisirs de la société. Le vent de la philosophie soufflait partout alors : elle en subissait linfluence, c'est là surtout le côté intéressant de ces ébauches.
I. — Les aperçus Sur la Nature sont les premiers en date (1778). En voici les principaux passages :
Une fois l'univers établi, le premier homme et la première femme créés, je conçois fort bien que le monde aille tout seul, c'est-à-dire le monde humain, car je suis obligée d'abandonner les planètes, les saisons, la pluie et le beau temps, n'y pouvant rien comprendre.
Les hommes seraient sans doute plus heureux s'ils étaient égaux, car c'est certainement de l'inégalité que sont nés la plupart des maux et des besoins dont ils sont tourmentés. De tous les temps nous fûmes industrieux, les arts utiles vinrent des besoins, le luxe et le dévouement introduisirent les autres, on fit successivement de nouvelles découvertes ; nous nous éclairons de siècle en siècle, nos descendants seront plus instruits que nous, heureux s'ils deviennent jamais assez savants pour découvrir la cause première de tout ce que nous voyons. J'avoue qu'alors je regretterais de n'être pas née quelques siècles plus tard, car j'ai un grand fond de curiosité sur ce qui regarde l'existence de l'univers.
Il est des pays moins avancés les uns que les autres ; les habitants de ces contrées ont eu apparemment moins de ressort et d'industrie que les autres: en sont-ils moins heureux? Non, les hommes se font des besoins et des désirs à proportion des biens qu'ils possèdent. Je suis très persuadée que le bonheur est une chose idéale, chacun se fait le sien. Gomme il n'y en a pas de réel connu, il est très possible qu'il n'existe pas un être parfaitement heureux. C'est même mon système : il n'est dans
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la vie que quelques moments agréables, des jouissances passagères ; l'être le plus heureux est celui qui en compte le plus. Les revers sont même nécessaires pour mieux sentir le prix du bonheur. J'imagine qu'on éprouverait un grand vide dans l'âme, si l'on n'avait rien à désirer.
La mort me semble fort facile à comprendre. Toute chose existante a une progression, une croissance et à la fin s'use et finit. Il nest pas besoin non plus de supposer un Dieu qui détermine nos maladies et le moment de notre destruction, tout cela naît du hasard. Les hommes d'abord viennent plus ou moins forts: s'ils sont faibles, et qu'ils soient destinés à des travaux considérables, ils seront usés plus vite que d'autres qui vivront selon leurs forces, ou qui n'auront point de passions, car je suis persuadée que c'est encore une cause de mort, telle que la gourmandise, la colère, enfin tous les excès : c'est peut-être ce qui a fait imaginer dans notre religion les péchés mortels.
Qui prouve mieux la puissance de Thomme que l'empire qu'il paraît avoir sur l'univers ? Mais, en même temps, qui montre mieux sa faiblesse que les maladies et la mort ?
Certainement, tout homme qui réfléchit ne peut pas admettre l'existence de Dieu tel qu'on nous le peint : il faut imaginer une puissance qui fasse tout agir, il faut qu'elle soit bien étendue pour avoir formé des choses si parfaites, et bien bornée, puisqu'elle ne peut remédier aux maux de l'univers. Un si sublime ouvrage devrait être sans défauts. Toutes ces réflexions fatiguent l'esprit sans l'éclairer : la meilleure philosophie est de se borner à jouir des avantages de la nature, sans l'approfondir.
Un grand défaut encore dans l'arrangement de l'univers est la puissance qu'on a donnée aux hommes sur les femmes. De tout temps, le faible a été opprimé. L'obéissance est, à mon avis, révoltante, non pas qu'on n'obéisse avec grand plaisir à ses
parents, mais ils acquièrent tant de droits sur nous dès notre naissance, ils nous élèvent, nous éclairent, enfin nous font ce que nous sommes : nous leur devons tout ; quand on ne se soumettrait point à eux par devoir, ce devrait être par reconnaissance, et de tous les sentiments, c'est le plus doux à acquitter.
Quand je dis que l'obéissance est révoltante, j'entends celle qui cède à la force, et c'est de la servitude dont je veux parler. Les femmes naissent soumises, les hommes, en ayant l'air de tout leur céder, sont cependant les maîtres absolus, parce que ce sont eux qui ont fait les lois. Plusieurs d'entre eux s'imaginent peut-être que les femmes ne sont nées que pour leurs plaisirs, ou pour avoir soin de leur maison : elles sont cependant le lien de la société; si les hommes ne vivaient qu'entre eux, ils deviendraient bientôt sauvages, nous sommes nécessaires pour policer leurs mœurs, pour leur communiquer cette douceur qui nous est naturelle, et si nécessaire à côté de leur force. C'est certainement un grand mal de ne pas faire assez de cas des femmes. Dieu, s'il existait, ne souffrirait point cette injustice.
L'obéissance révoltante est encore celle des sujets dans un état despotique. Je ne conçois pas qu'ils ne cherchent point à s'unir pour faire changer leur gouvernement, l'indépendance est un si grand bien 1 II est affreux d'imaginer que de la tête d'un seul homme dépend le sort de tout un peuple. Il me semble que l'amour de la liberté doit donner de la force et du courage, et quand tout un pays est animé de la même cause, il doit bientôt en naître une République.
J'ai été un moment dévote : dans l'âge où l'on reçoit sans examiner les impressions que l'on nous donne, on m'annonça que mon père était fort mal. N'ayant d'autres ressources que dans mes larmes, je me jetai à genoux, et je fis une prière faite pour toucher un être bon, juste et compatissant, tel qu'on m'avait toujours peint Dieu. Le lendemain, mon père mourut.
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Mes yeux alors commencèrent à s'ouvrir. Je fis des réflexions sur cette bonté dont on m'avait tant parlé, je trouvai si injuste d'enlever avant l'âge un père de famille aimé de tous les siens, et qui n'avait fait aucun mal, que je renonçai pour jamais à une erreur qui n'avait subsisté si longtemps que parce que je n'avais pas encore pensé. Il est plus naturel de croire que le hasard fait aller le monde, et que l'être suprême ou la nature ne conduit que la cause première de tous les événements.
Il est nécessaire d'entretenir une croyance parmi le peuple, pour le retenir par la crainte de l'avenir. . . Je crois en une force supérieure qui a formé le ciel, la terre, et tout ce que nous voyons ; je crois au hasard qui conduit les événements ; je crois à la mort qui nous est démontrée, et j'attends en paix mon sort : Puisse-t-il être heureux ! Ainsi soit-il.
Dans une lettre datée du i5 août 1778, nous avons noté ce passage :
Le bonheur n'est pas fait pour moi, c'est ce qui m'empêche encore de croire en Dieu, car s'il était vrai qu'il y en eût un qui vît nos cœurs et nos âmes, je pense qu'il trouverait que j'y ai autant de droits qu'une autre.
Quelle touchante naïveté dans ces aperçus ! Louise de Faugnes a le sentiment du juste et de linjuste, et sur ce sentiment elle édifie ses croyances religieuses ; c'est la la base de sa foi. Que lui importent les doctrines enseignées! C'est ce quelle sent avant tout, elle, et non pas ce qui vient d'autrui, qui lui sert de guide dans ses jugements et constitue son appui moral.
Les âmes sensibles ont de ces audaces. Pleines
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de générosité et de candide abandon, elles s'avancent sur le chemin de la vie, espérant n'y voir et n'y trouver que les vertus charmantes qu'elles tiennent de la nature et des circonstances heureuses de leur destinée. Il arrive souvent qu'elles ne tardent pas à perdre leurs illusions juvéniles, et k s'apercevoir que le monde est rempli d'iniquités, de fourberies, de mensonges, de laideurs, de trahisons. Elles sont froissées, meurtries, elles s'indignent, et leur indignation, je le répète, devient la règle des principes qu'il faut admettre, au milieu de ce repaire d'tîgoïsme que la société semble être pour elles. Qui aurait le courage de les blâmer ! Elles ne savent point encore qu'il est pour le philosophe et le sage des refuges inaccessible à la sottise humaine, elles ignorent le stoïque ahment « qui ferait leur vigueur », comme dit Baudelaire, et les rendrait supérieures à de stériles disputes.
II. — Les extraits qui vont suivre sont empruntés à une sorte de journal intime, daté de janvier 1 779 et septembre 1780. Le vicomte d'Houdetot, mari de Louise de Faugnes, avait, nous l'avons dit, la passion du jeu : de là des sautes imprévues dans sa carrière militaire. Afin de réparer des désastres, il dut quitter la France et partir pour les Indes. Les services qu'il y rendit devaient lui valoir les hautes fonctions de gouverneur mihtaire de l'Ile de France et de la Martinique, et plus tard le grade de heutenantgénéral.
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La jeune femme est ici dans une détresse d'alTection qui l'accable. Elle exprime sa douleur avec une netteté remarquable. Écrire est pour elle une consolation.
Tout est fini pour moi, le passé m'afflige, le présent est triste, et l'avenir inquiétant. Voilà l'état de mon âme. Je n'ai du moins rien à me reprocher, mais il est alTreux d'avoir à se plaindre de ceux qu'on doit aimer ; il est affreux d'être séparée de ceux avec lesquels on devrait vivre, et de devoir sa tranquillité à la perte de son bonheur.
J'ai été parfaitement heureuse jusqu'à l'Age de i5 ans : le premier malheur que j'éprouvai fut la perte de mon père'. Je le sentis bien vivement ; le temps, qui nous console, ne l'a point effacé de mon souvenir. Je le regrette tous les jours de ma vie. La seule idée consolante que j'aie eue est qu'il ne m'a point vue malheureuse. Il m'aimait si tendrement qu'il aurait senti mes peines comme moi, il aurait été tourmenté : il est mort tranquille sur le sort de tout ce qui l'intéressait.
Il y a trois ans et demi que je suis mariée. J'ai été heureuse les six premiers mois, et j'ai passé trois ans dans les larmes... Depuis que je suis seule, ma mère cherche tout ce qui peut me rendre heureuse, je lui dois toute ma reconnaissance pour les soins qu'elle prend de moi, et pour toute son amitié. Mais le coup est porté, j'ai manqué le bonheur; ma douleur deviendra moins vive, le temps l'affaiblira, une impression de tristesse me restera toujours.
Il me semble que d'écrire me soulage un peu. Je ne dois me confier à personne, je dois taire mes chagrins à ma mère, elle me croit tranquille, je ne veux pas l'affliger. Il me serait bien doux de causer avec mon frère, de recevoir les secours de
I. Le père de Louise de Faugnes mourut au mois de novembre 1778.
son amitié, il est éloigné de moi depuis 18 mois, j'ignore le moment de son retour. \oilà mon sort : je suis sœur, fille, femme et mère : je ne vois point mon frère, j'ai affligé ma mère, je suis séparée de mon mari par des milliers de lieues, et j'ai perdu un de mes fils.
6 septembre 1780. — H y a près de deux ans que je suis séparée de mon mari. Il est à une si grande distance de moi que j'ai de ses nouvelles fort rarement. Mon frère est au moment de son départ, mes enfants sont en nourrice. A peine aurai-je mon fils qu'il faudra le quitter et le mettre en pension. Je suis presque seule, avec un mari, des enfants et un frère que j'aime tendrement. Je suis gaie, parce que c'est mon caractère; je me livre à la société, mais j'ai dans la journée mille moments de tristesse, et toujours un vide dans l'âme inséparable de ma situation.
J'ai eu besoin de courage et de raison dès l'âge de 17 ans. On m'a crue insensible, parce que je cachais mes larmes, cela a été un malheur de plus que j'ai senti peut-être trop vivement. Il est affreux d'être séparé de ceux avec qui l'on devrait vivre. J'ai perdu mon fils aîné, je l'aurais à présent avec moi, et les soins de son éducation me feraient passer des moments bien doux. Qu'est-ce que la vie, s'il y a si peu de bonheur? On souffre et l'on meurt. Il faut finir par se séparer de tout ce qui nous est cher, après avoir vécu malheureux.
ni. — Nous trouvons, dans les manuscrits de la jeune femme, un récit de son chagrin, sous forme d'une ébauche de lettres adressées à une amie. Elle est revenue k Sannois, auprès de sa belle-mère, elle revoit les Keux o\x elle a été heureuse, et ces souvenirs de bonheur, suivant le mot profond de Dante, avivent encore son amertume présente.
De Sanois, 5 mai 1780.
Me voilà à Sanois, ma chère amie. Ce n'est pas la première fois que j'y viens, depuis que je suis séparée par 4 000 lieues de celui que j'aime. Mais, j'ai encore éprouvé les mêmes regrets et les mêmes plaisirs qu'on a en se retrouvant dans les lieux où l'on a été heureux. Tout ce que je vois me rappelle un bonheur passé, j'y cherche partout celui qui partageait mes plaisirs, celui qui lisait dans mon âme. Je me trouve seule, le souvenir est le seul bien qui me reste, c'est une jouissance triste; c'en est une, cependant, et je préfère les lieux 011 nous avons été ensemble à notre maison de Paris qu'il n'a jamais habitée.
Hier, j'ai été dans le petit bois où il y a une si belle vue : quelle différence de la première fois que j'y fus! Il était avec moi, il m'en faisait remarquer les beautés : cette vallée charmante, cette rivière qu'on découvre dans le lointain, ces coteaux chargés de vignes, c(?tte retraite d'Abeilard qu'on aperçoit au bas de la montagne, tout me paraissait charmant avec lui. Hier, rien n'était animé, la nature semblait en repos, je trouvais cependant des charmes dans ce lieu, et j'avais peine à m'en arracher. Voiis savez tous mes chagrins...
Il faut avoir de la patience et du courage. Dans quelques années, je retrouverai peut-être le bonheur et la tranquillité, cette espérance me soutient, mes enfants me consolent ; quand je les aurai avec moi, leur éducation m'occupera, et peut-être me trouverai-je moins seule. Mais j'aurai toujours des moments affreux quandje penserai que celui que j'aime est malheureux : il me mande qu'il ne peut pas vivre sans moi. . . Il a sacrifié son bonheur pour le bien de ses enfants, c'est bien estimable et bien déchirant...
Je suis destinée à me séparer de tout ce que j'aime, et l'on pourrait me croire heureuse! Ah! ma chère amie, on ne connaît pas mon cœur, si l'on a cette idée. Je ne me soucie pas des plaisirs du monde, je ne suis sensible qu'à celui d'être avec mes amis, et il faut que je sois éloignée de ceux que j'aime le plus.
LA VICOMTESSE D'HOUDETOT. laS
20 mai 1780.
Je vous écris de Surène, ma chère amie, où je suis depuis hier. J'étais très aise d'y venir, parce que je devais y trouver une mère, mon frère et la société avec laquelle je vis le plus à Paris, et qui comprend M"" de Montbreton, M"" de Garville, les d'Affri, etc. La vie d'ici est plus agréable que celle que je quitte. Il y a beaucoup de simplicité, de bonhomie, et une grande liberté, mais je sens un plus grand vide qu'à Sanois. Le jardin ne me dit rien, la campagne qui est belle me fait peu d'impression. J'éprouve que les lieux où l'on est sont peu de chose par eux-mêmes, ils ne plaisent que par l'idée qu'on y attache, et j'aimerais mieux un désert qui me rappellerait des souvenirs agréables que le plus beau lieu du monde qui ne me rappellerait rien. Une belle vue est pour moi comme un beau tableau. Elle plaît à mes yeux sans toucher mon cœur. Les lieux que j'ai habités avec celui que j'aime sont pleins de charmes pour moi, tout ce que je vois me rappelle une idée agréable, j'ai du plaisir à y aller seule, et à m'entretenir de ma tristesse.
Quand on a du chagrin, la seule jouissance véritable est de pouvoir s'en occuper librement, et de n'être distraite par rien. Ici je me livre à la gaîté, et ce ne sont pas les moments où je suis le plus heureuse.
Le séjour de Sannois inspire des vers k Louise de Faugnes. \oici les jolies strophes qu elle encadre dans sa prose, sous ce titre : En souvenir du temps passé à Sannois.
Beaux lieux où je fus tant aimée, O souvenir de mon bonheur!
D'une félicité passée Vous venez affliger mon cœur.
Ici, chaque instant me rappelle La perte d'un objet trop cher.
Cette jouissance est cruelle, Et je me plais à la chercher.
Mes maux, causés par son absence.
Sont sans cesse au fond de mon cœur Aux lieux témoins de sa présence.
Je sens encor plus mon malheur.
Le cœur rempli d'inquiétude, Je fuis le tumulte et le bruit.
Je trouve ici la solitude.
J'aime la douleur qui m'y suit.
Eloigné de ce qu'on adore, \ rêver est le seul plaisir.
On y songe, on jouit encore De la douceur de s'attendrir.
Seule en ces lieux, abandonnée, Je cherche à tromper mon ennui.
En rappelant à ma pensée Tout ce qui me reste de lui.
Jamais, en vérité, cœur plus aimant n'a battu. Qui ne saluerait avec une profonde sympathie celle qui fut de la sorte si dévouée, si affectueuse, si fidèle, si tendre, comme fille, comme sœur, comme épouse et comme mère !
IV. — Il nous reste à donner des extraits d'une sorte de petit traité que Louise de Faugnes a intitulé :
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Du Bonheur. C est son œuvre la plus importante. Repliée sur elle-même, isolée, elle trouvait dans la méditation une diversion aux maux de l'absence. Sentir avait été et était encore pour elle une souffrance, mais penser allait devenir sa consolation. Nul doute que si elle eût vécu, elle eût trouvé dans l'art d'écrire un bonheur qu'elle ne fit qu'entrevoir. Elle se fût passionnée pour quelques grands écrivains, pour quelque étude philosophique ou littéraire, et elle eût joué un rôle et illustré son nom, en faisant paraître une œuvre originale. Elle vivait dans un temps où la conversation florissait, où les salons étaient prépondérants, où s'affirmait un mouvement d'idées admirable. Sa place était marquée au milieu de cet entraînement intellectuel, de ce magnifique effort vers le progrès; elle y eût certainement brillé.
On sent, en parcourant ses réflexions sur le Bonheur, que la jeune femme avait lu Rousseau, et fortement subi son influence. Son àme ardente et fière trouvait un aliment de prédilection dans les œuvres du philosophe, elle sexaltait en le lisant; quand il fut mort, elle fit le pèlerinage d Ermenonville. Tout l'attirait vers ce grand génie, ses souffrances, ses aspirations, sa soif de connaître, le fond de tendresse de son être entier.
Voici la petite préface, datée de 1780, qu'elle mit en tête de ses manuscrits :
J'écris mes réflexions pour m'amuser. Elles n'ont peut-être pas le sens commun, mais comme je n'écris que pour moi seule,
je ne m'en embarrasse guère, et je dis ce que je pense. Si je change de manière de voir en vieillissant, j'aurai du plaisir à relire ce que j'écris dans ma jeunesse. Mon style n'est pas très bon, mais les Académiciens n'en verront rien, je ne crains point leur critique. Quand j'aurais le talent d'écrire, je ne montrerais point mes ouvrages au public; les femmes doivent craindre la publicité, et font bien de ne point faire parler d'elles. Mais, quand je suis toute seule, j'aime autant, quoi qu'en dise Jean- Jacques Rousseau, jeter mes idées sur le papier que de faire de la dentelle.
Du Bonheur (1780).
Il est bien difficile de définir le bonheur. Je ne crois pas qu'il y en ait un général, il est rare et différent pour chaque individu; comme leurs goûts ne sont pas les mêmes, ils ne doivent pas être heureux de la même manière. Etre content de son sort, dans quelque rang que l'on soit placé; n'avoir que des désirs que l'on puisse espérer un jour de voir satisfaits; être aimé de tout ce qui vous entoure; avoir un cœur sensible pour sentir le prix de l'amitié; ne point trop s'inquiéter de l'avenir; avoir une fortune assez honnête pour n'avoir pas la douleur, en quittant ses enfants, de les laisser sans secours; être utile aux autres, à sa patrie; n'avoir rien à se reprocher, voilà le vrai bonheur, fait pour être senti par l'homme sensible et sage. Mais encore par combien de chagrins ne peut-il pas être troublé! Que cet être heureux vienne à perdre un ami, un enfant, ne voilà-t-il pas son àme livrée à l'affliction, et le reste de ses jours aux regrets!
0 bonheur! nous te désirons, nous t'atteignons, et lu nous échappes! Charmes de l'espérance, vous nous promettez des biens, nous vivons contents en attendant un avenir doux, les maux présents sont adoucis par l'espoir d'un meilleur sort. l'avenir est notre consolation ; quand la jouissance est perdue, il
ne nous reste plus rien, le passé quoique doux nous rend plus affreuse la perte du bonheur. Celui qui a été heureux a tout perdu, celui qui espère l'être un jour, ne le fut-il jamais, est moins à plaindre ; une des grandes félicités de la vie est l'espérance, elle soutient, console et anime l'homme.
Je crois qu'il est impossible d'être parfaitement heureux. Celui qui a des désirs trop vifs est tourmenté jusqu'à ce qu'ils soient satisfaits ; celui qui n'en a plus est blasé, et s'ennuie des biens qu'il possède. Pour mener une vie douce, il faut prendre ses plaisirs dans la nature, il faut sentir l'amitié, elle double nos jouissances en les partageant. Un des plus grands fondements du bonheur est d'aimer, d'être aimé, de rendre ce qui nous entoure heureux et tout le monde content de soi.
Les passions nous procurent quelquefois des biens passagers, mais elles sont la source de trop de maux, et quand nous sommes entraînés par elles, il est bien difficile à la raison de se faire entendre. Il faut s'en garantir, quand on veut mener une vie paisible; en nous promettant la félicité, elles nous égarent souvent de sa route, souvent elles sont suivies de remords, et quelle est l'âme honnête qui peut rester tranquille, en ayant quelque chose à se reprocher?
Aimons la vertu, aimons nos devoirs. Si nous sommes malheureux, nous ne serons pas sans consolations. Quelle est la fille abandonnée de son époux qui ne trouve pas des secours et des adoucissements dans les bras de sa tendre mère.!* Quel est l'époux malheureux, sans parents, qui ne recherche pas la douceur de pleurer avec sa femme, ses enfants? 0 nature, tu nous fournis des consolations et des ressources par les maux mêmes que tu nous causes !
Je crois qu'un amour extrême est un obstacle au
bonheur. Quand deux époux en ont l'un pour l'autre, c'est la félicité suprême. Mais rarement peut-elle durer, et la perte d'un bien dont on a joui rend bien amers les jours qui la suivent.
Malheureusement l'amour est un sentiment passager. Quand on vient à découvrir des défauts qu'il nous a cachés, rarement l'amitié reste à la place ; si elle reste, on la trouve bien froide, et souvent on finit par se fuir et par être honteux de s'être aimé : de là naissent mille querelles, mille reproches entre les époux. Les enfants sont ceux qui se ressentent le plus de ce malheur; c'est à qui ne se chargera pas de leur éducation, on se contrarie dans les préceptes qu'on leur donne, et en voulant leur apprendre leurs devoirs d'hommes, on leur montre sans cesse l'exemple de ceux qu'on oublie.
Pour faire d'heureux mariages, il ne faut pas, comme il arrive très souvent, unir deux êtres qui ne se connaissent pas, et ne trouver de convenance que dans les fortunes. Ce serait un miracle si ces deux personnes venaient un jour à s'aimer. C'est malheureusement de cet inconvénient que naissent tant de mauvais mariages. Il est inconcevable que dans un siècle aussi éclairé on mette tant de légèreté à décider du sort de la vie...
Une tendre amitié qui ressemble à l'amour, beaucoup de confiance, de la complaisance, de la douceur, voilà les sentiments à désirer entre deux époux, plutôt qu'un amour aveugle qui fait oublier les autres, tandis que l'on ne songe que l'un à l'autre, et qu'un instant éteint, comme un instant le fit naître.
Comme c'est cependant un sentiment dans la nature, et qu'il pourrait naître pour un objet qu'il ne serait pas permis d'aimer, il est nécessaire pour son repos d'accoutumer de bonne heure son cœur à s'en garantir : c'est l'ouvrage de la raison, il faut toujours l'entendre, et tâcher que jamais les passions ne la fassent taire. Il y a tant de choses à aimer, tant de devoirs aimables, tant de tâches douces à remplir, qu'il serait bien malheureux pour une âme honnête et sensible de ne pouvoir se garantir d'un sentiment illégitime. En sentant bien le prix de ce qu'on possède, on est toujours content, et l'on ne désire guère d'autres biens.
L'art de les conserver est d'en savoir jouir.
— — Quand on aime ses parents, ses enfants, l'étude, ses devoirs, la vie n'est-elle pas assez remplie? Et reste-t-il dans le cœur quelque place pour les passions!* Non, elles viennent du désœuvrement, et celui qui sait s'occuper ne succombe guère à leurs dangers. En parlant des passions, je ne porte mes réflexions que sur celles qui peuvent avoir leur excuse dans la nature, dans la faiblesse humaine; je ne parlerai point de celles qui viennent des défauts du caractère, de celles des âmes viles. En écrivant sur le bonheur, je croirais gâter cet ouvrage en présentant des objets indignes de le sentir jamais. En effet, quel intérêt peuvent inspirer un avare, un libertin, un envieux;* Ils sont malheureux, mais ils se sont ôté le droit d'être plaints; la pitié et l'intérêt sont la consolation des affligés, le vice n'en inspire point, et il ne doit point en être question dans un traité du bonheur.]
On prétend que l'enfance est le temps de la vie le plus heureux, mais peut-on appeler bonheur un état d'insensibilité? L'enfant qui ne conçoit rien encore, qui ne sent point les maux qu'on éprouve autour de lui, qui ne pense point, et qui n'est sensible qu'à la douleur corporelle, n'est qu'un être qui végète. Quand il ne souffre pas, il est tranquille, il n'est pas à plaindre, mais son sort ne doit point être envié. Malheur à celui qui resterait toute sa vie dans cet état, qui ne connaîtrait point la douceur des larmes, le plaisir de pleurer avec ses amis affligés, enfm toutes les jouissances dont la sensibilité est la source. Elle nous cause des peines, mais nous en éprouvons de grands biens ; il y a même une sorte de douceur à remplir des devoirs tristes, et quel charme aurait l'amitié, si l'on ne pouvait pas être de secours à ses amis aftligés?
^ Je ne pense point que les femmes en général soient
plus heureuses que les hommes, ni les hommes plus heureux que les femmes. Je crois tous les rangs, tous les états indifférents ; le bonheur et le malheur viennent des circonstances, du
caractère des individus, de leurs goûts, de leur manière de penser... Beaucoup de biens et beaucoup de maux viennent de l'habitude et de l'opinion. Si tout était égal, tout irait mieux, il n'y aurait plus d'ambition démesurée, d'envie, de jalousie, il ne resterait plus dans le monde qu'une émulation qui tendrait au bien général, ce serait à qui serait le meilleur, le plus aimé ; mais comme nulle puissance connue ne peut changer les lois ni l'ordre de l'univers, il faut vivre content où le destin nous a placés, braver le plus qu'il est possible les maux de l'opinion, élever ses enfants pour la place qu'ils doivent remplir, avoir l'ambition nécessaire pour aller aussi loin qu'on le peut, faire tout le bien qui dépend de nous, et n'avoir aucune action à se reprocher, suivre la conscience et la morale de l'homme de bien, et enfin respecter les préjugés; il y en a de tels que la religion a faits pour retenir le crime.
Que l'homme sage pense ce qu'il voudra, mais s'il méprisait hautement quelques préjugés établis et nécessaires, que deviendrait le méchant qui n'aurait plus rien à craindre? Si nous vivions dans la première innocence, tel qu'on nous dépeint l'âge d'or, le bonheur serait bien facile, et un bon cœur serait toujours heureux; mais nous sommes loin de la nature, il faut apprendre à vivre pour le siècle où l'on est, et à éviter les maux et les dangers qu'il nous offre.
On pourrait penser qu'en s'attachant, on se procure des peines, puisque l'on s'afflige du chagrin de ses amis, et que souvent, étant heureux chez soi, on est tourmenté du malheur de son voisin, mais tous les êtres se tiennent ou doivent se tenir. Je soutiens que l'égoïste ne peut jamais jouir de rien ; un plaisir goûté seul cesse d'en être un, nos jouissances sont nos vrais biens, nous les perdons s'ils ne sont pas partagés.
^^ — L'éducation et l'exemple influent beaucoup sur le bonheur des hommes. Si les enfants sont élevés trop sévèrement, ils n'aspirent qu'au moment où ils sortiront de leur
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cliaîne, et une fois livrés à eux-mêmes, ils n'écoutent plus la voix de leurs parents.
Je tâcherai d'exercer sur les miens un empire si doux qu'ils le regrettent dans l'âge où ils en sortiront, et que ce soit à moi qu'ils s'adressent quand ils auront besoin de conseil. Je veux les accoutumer dès leur enfance à trouver leurs plaisirs dans leurs devoirs, et leur peine dans la honte d'avoir mal fait. Je m'éloignerai peu d'eux pour leur bonheur et pour le mien ; ils ne me craindront point, ils craindront le mal, ils prendront l'habitude de vivre avec moi, et ils m'aimeront toute leur vie.
Quand mon fds aura seize ans, je lui dirai : a Vous allez entrer dans le monde, il vous offrira des plaisirs bruyants, mais votre cœur vous ramènera toujours à ceux de la nature. Vous serez ébloui, enivré, prenez garde de vous égarer; réfléchissez tous les jours sur ce que vous aurez vu; tâchez de conserver toujours votre raison; ne faites des amis que quand vous les connaîtrez bien, alors comptez beaucoup sur eux et fort peu sur la société. Faites peu parler de vous dans le public, beaucoup chez ceux qui vous aiment. Conduisez-vous de manière à faire penser de vous tout le bien possible. Soyez poh, doux, complaisant, ne vous laissez point aller à la médisance: croyez peu le mal qu'on dira, qu'il vous serve seulement à éviter les inconvénients qui le causent. Souvent une mauvaise réputation vient de légèreté, d'étourderie; soyez indulgent pour les autres, et sévère pour vous.
(( Aimez toujours vos parents, et que les mauvais plaisirs que vous allez goûter ne vous éloigaent pas d'eux. Vous leur devez tendresse, reconnaissance, et déférence, c'est une tâche douce pour une âme bien née. Remplissez vos devoirs d'homme, de fils; apprenez à remplir un jour ceux d'époux. J'ai rempli ceux de mère en vous enseignant la route du bonheur; en aimant toujours le bien, vous n'aurez plus à lutter contre les circonstances et la fortune. Si elles vous sont contraires, vous
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trouverez dans tous les cœurs les ressources et les consolations dues à l'être honnête et malheureux. »
J'espère qu'avec une bonne éducation et de tels préceptes, mon fils fera peu de sottises, et je jouirai dans ma vieillesse du plaisir si doux de voir ses enfants aimés, et ses soins récompensés.
^* — Quand on laisse sur la terre tout ce qu'on a aimé heureux, qu'on finit sans avoir rien à se reprocher, la mort est moins cruelle, on regrette, mais on a joui, c'est s'endormir après une journée charmante. L'idée de la mort ne doit point tourmenter, c'est un moment à passer; on croit toujours ce moment éloigné, l'espérance nous a été donnée pour nous soutenir, elle nous reste jusqu'au dernier soupir, et l'on finit en se flattant encore de revenir à la vie. L'idée de l'anéantissement est cependant affreuse, nous tâchons de nous en distraire par les jouissances qui nous sont données. S'il y a une récompense pour les bons, méritons-la; s'il n'y a rien, du moins nous ne souffrirons plus. Quand on ne sent plus, on ne regrette point, c'est le moment de la vie à la mort qui est pénible, mais l'espoir et le courage l'adoucissent, et quel est l'être qui n'a pas un instant affreux dans le cours de sa vie? On peut nommer heureux celui qui n'éprouve que celui-là.
— — Notre religion semble offrir des consolations à ceux qui y croient; ils ne pensent mourir que pour aller à une meilleure vie, mais ils sont tourmentés pendant celle-ci. S'ils n'aiment que Dieu qu'ils ne connaissent pas, je les plains. S'ils ont des amis qui ne vivent pas comme eux, l'idée d'en être séparés un jour et de les voir souffrir est plus cruelle que celle de l'anéantissement. Il y a bien peu de dévotion douce, en général les dévots sont tyranniques, orgueilleux, et plaignent les pécheurs d'une façon humiliante. Ils pensent plus à eux qu'aux autreS;, et pourvu que leur âme soit sauvée, ils s'embar-
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Fassent fort peu de celle de leur prochain; cela retombe dans l'égoïsme, leur sort peut-il être envié?
Peut-on être heureux dans une religion qui nous prescrit d'aimer par-dessus tout ce qu'on ne connaît pas, et de se détacher sans peine de tout ce qu'on doit aimer? Je le répète, je n'envie point le bonheur des dévots. Je pense peu à la mort; quand je suis seule, je m'occupe; quand je suis avec ceux que j'aime, j'oublie que je dois un jour les quitter, pour ne songer qu'au bonheur de vivre avec eux, et je jouis sans mélange de la douceur de les voir.
^ Il est des pertes irréparables après lesquelles il est
inutile de chercher le bonheur, mais la nature, qui ne veut pas que nous soyons tout à fait malheureux, nous fait trouver quelque douceur à songer à l'objet cpie nous avons aimé. Quand les premiers moments de la douleur sont passés, on répand des larmes plus douces, on se plaît à parler de ce qu'on a aimé, on cherche les lieux qu'on a habités ensemble, on y va rêver seul ou avec un ami, cette solitude a quelques charmes. On se rappelle mille circonstances, mille événements qui échappent à l'être heureux, mais qui sont un bien pour l'infortuné qui a tout perdu. L'âme jouit tristement, mais ces souvenirs ont quelque douceur, et l'on doit chercher tout ce qui retrace le bonheur passé, quand il n'en est plus dans l'avenir.
Quand il s'est passé bien du temps, quand vous revenez à la société, l'on vous croit consolé, mais souvent l'on n'est que distrait, et l'on doit porter, toute sa vie, au fond de son cœur l'idée de ce qu'on a aimé, et le regret de l'avoir perdu.
0 mon père ! que ne pouvez-vous lire dans le mien du séjour où vous êtes ! Vous y verriez combien je vous ai regretté pendant que j'étais heureuse. Je le sais, mon bonheur aurait été une de vos plus grandes jouissances. Toujours occupé de vos enfants, ils vous auraient rendu tous vos soins. Vous les
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avez quittés, après avoir tout fait pour eux, mais ils n'avaient rien fait pour vous, et vous leur avez enlevé la douceur de remplir les devoirs de la reconnaissance.
S'il existait un paradis, je le voudrais non tel qu'on
nous décrit le nôtre, où l'on nous offre pour toute jouissance la contemplation de Dieu, mais tel qu'un bonheur perpétuel et toujours senti fût notre récompense. Il faudrait qu'on s'y retrouvât avec tout ce qu'on a aimé, dépouillé des maux humains, des douleurs, des inquiétudes, des chagrins. On se verrait à jamais sans trouble, et sans crainte de se quitter. On aurait la faculté de se voir, de se parler ; on serait sûr d'être ensemble pour l'éternité.
Je séparerais des autres la première âme qui s'ennuierait de ce genre de vie. Je mettrais les méchants ensemble, et la seule peine que je leur laisserais serait le souvenir du mal qu'ils ont fait. Ceux qui s'en repentiraient véritablement trouveraient enfin grâce, la clémence est une vertu de l'Etre suprême. L'éternel bonheur d'être pour jamais avec tout ce qui nous fut cher est la plus douce jouissance que l'on puisse imaginer, et la seule dont on ne pût s'ennuyer pendant une éternité. Sûr de trouver un bonheur si pur, quelle peine aurait-on à mourir ! Aucune.
Mais que sert d'imaginer ce qu'il est impossible de connaître? Profitons des avantages que nous avons, jouissons de tous nos biens, respectons les secrets de la nature, portons dans notre cœur la reconnaissance de ses bienfaits , c'est la religion du sage. Elle nous a donné la source du bonheur, le sentiment du bien et du mal pour nous conduire, c'est à nous de faire notre sort; si la fortune nous traverse, nous avons l'espérance pour soutenir nos peines, et l'amitié pour les adoucir.
0 bonheur, une àme sensible t'a goûté au moins une fois en sa vie !
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Telles sont les pensées essentielles, les théories sur le Bonheur, laissées par ce cœur de vingt ans. Nous les avons reproduites en bloc, sans y mêler nos propres réflexions : en les parcourant, le lecteur ainsi pourra mieux juger de l'ensemble. Le don de soi y domine sous ses formes diverses, compassion, amour maternel, amitié, culte du souvenir. L'heureux idéal que trace la jeune femme en ces pages, elle eût voulu le réaliser non seulement en ce monde, mais encore par delà le tombeau. Son clair et judicieux esprit ne voulait admettre dans la religion que les points en accord avec sa propre conception. L égoïsme et la dureté révoltaient son âme généreuse.
Elle songeait aux joies lointaines qu'aurait sa vieillesse, quand elle contemplerait ses enfants grandis, devenus bons comme elle. La mort, hélas! allait la frapper dans l'essor même de son printemps. Le i8 mai 1781, elle succomba a une maladie de poitrine, elle était à peine âgée de 28 ans, comme nous l'avons dit. Quelques jours avant sa mort, ses proches la virent pleurer, l'archevêque de Toulouse, Loménie de Brienne, lui en demanda la cause. « Je me regrette ! » répondit-elle. Parole touchante, qui prouve qu'elle se sentait la volonté et la force morale de fournir une noble carrière, et qu'elle avait conscience de sa valeur.
(( Je me regrette ! » Louise de Faugnes mourante exhalait cette plainte devant l'avenir qui lui échappait. Combien, qui sont vivants et ont manqué leur desti-
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née, peuvent se l'appliquer et l'exhaler aussi, avec plus de tristesse encore !
(( Je me regrette! » Mot plein de vérité résignée, que tout être humain prononce à un moment de la vie, quand sa jeunesse déjà est loin derrière le coteau, et quand le souvenir commence à remplacer l'espérance !
L'image de la vicomtesse d'Houdetot revit dans divers portraits précieusement conservés. Suivant la mode du temps, son fin visage fut consacré par une miniature et aussi par la gravure. Nous avons retrouvé la planche qui servit à illustrer en 1782 le petit volume de ses poésies devenu introuvable. C'est cette dernière œuvre que nous reproduisons (Planche IV). Elle complète harmonieusement les diverses compositions qu on a lues plus haut.
n. II.
La Comtesse d'Houdetot et Madame d'Etinay
iJ'aprcs un dessin de Curmontellcl
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Dix-huit lettres inédites du philosophe adressées à la comtesse d'Houdetot.
La passion de Rousseau pour M"" d'Houdetot est connue : il l'a racontée dans les Confessions, et les historiens de sa vie n'ont pu que commenter son récit. Les documents les plus intéressants qui se rapportent à cette passion sont les lettres échangées par la comtesse et le philosophe. Toutes celles qu'on a publiées, ou qu'on découvrira, forment le complément normal des livres IX et X des Confessions.
Comme tous les romans vécus, celui de Rousseau et de M"" d'Houdetot ne peut être vraiment pénétré a fond que par leur correspondance. La Bibliothèque de Neuchàtel possède trente-neuf lettres originales de la comtesse au citoyen de Genève : il y en a dans le nombre de fort importantes et par leur étendue et par les idées et les sentiments qu'elles expriment. Rousseau les confia k son ami du Peyrou, avec
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d autres papiers, quand il dut quitter Motiers-Travers, en 1765. Elles ont été publiées par Streckeisen- Moultou, en i8G5.
Les lettres du philosophe à son amie sont plus rares. On n'en compte guère jusqu'ici qu'une quinzaine, soit dans la Correspondance générale, soit dans diverses Revues où des érudits les ont publiées. De ces quinze lettres, plusieurs n'ont pu être connues que sràce aux minutes ou brouillons trouvés dans les papiers de 1 écrivain. Nul doute que les originaux, reçus par la destinataire, ne contiennent des variantes, souvent même des parties entières ajoutées.
Qui ne sait qu un texte définitif ditYère presque toujours d'un texte préparatoire. En se recopiant, tout écrivain se modifie. 11 s est entraîné à la besogne, et le mot propre lui vient mieux à l'heure du second travail.
Nous avons eu la bonne fortune, grâce à M. le comte Foy, de découvrir dix-huit lettres originales inédites de Rousseau a M""" d'Houdetot ; c'est un véritable trésor. Hâtons-nous de dire qu'il ne s'agit point ici des lettres brûlantes écrites par Jean-Jacques au plus fort de sa passion, et à la destruction desquelles il ne crut pas, quand M"' d'Houdetot lui assura qu'elle les avait brûlées. 11 s'agit de lettres envoyées lorsque ce déhre touchait a sa fin, et ensuite lorsqu il fut apaisé tout a fait.
En réalité, le roman ébauché de Rousseau dura
JEAX-JACQUES ROUSSEAU. i^i
neuf mois a peine. Il avait commencé au printemps de 1757; au mois de décembre de la même année, il était achevé. A cette date, toutes relations directes cessaient avec la comtesse, que le grand homme ne devait plus rencontrer que deux fois en sa vie, et il perdait en même temps, par le fait de sa malheureuse passion, son amie dévouée, M"'" d'Epinay, que plus jamais il ne revit dans la suite.
Les 18 lettres que nous possédons vont du i" octobre 1707 à fm mars 1768 : 10 précèdent la sortie de l'Ermitage de Montmorency qui eut lieu le i5 décembre; 8 la suivent et ont été écrites dans la maison de Montlouis.
Nous allons passer en revue cette correspondance qui nous révèle l'état d'àme douloureux de Rousseau. 11 voit, en eflet, s'écrouler autour de lui des amitiés qu il croyait solides. Grimm le trahit et le dénigre, Diderot s'associe aux perfidies de ce personnage médiocre et venimeux ; M""" d'Epinay, faible de caractère, le laisse se débattre et cherche a Ihumilier. Désastre suprême pour son àme aimante, il sent que ^r'^^d'Houdetot va lui échapper... Inquiet, meurtri, désabusé, il écrit alors ces lettres qui sont une longue lamentation d'arnour encore et de désespoir. L'une d elles, la onzième, d'une étendue extraordinaire, est une sorte de traité sur l'amitié, et constitue une œuvre de haute portée.
En même temps que les lettres de Rousseau, nous donnons, d'après les originaux de jNeuchàlel,
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celles de M"' d'Houdetot qui provoquent et expliquent ces lettres, ou qui sont des réponses faites au philosophe. Le lecteur aura ainsi sous les yeux les éléments essentiels de cette correspondance, intéressante a tant de titres.