I. FI\ DU SÉJOUR DE ROUSSEAU A L'ERMITAGE
PREMIERE LETTRE INEDITE
Au moment où Rousseau commença a écrire les lettres que nous allons publier, et qui jusqu'à, ce jour étaient inédites, il avait quarante-cinq ans et M'^'d'Houdetot vingt-sept. Elle séjournait soit a Paris, soit k Eaubonne près de Montmorency. Lui habitait encore l'Ermitage.
Le ton de la première lettre est déjà celui de la tristesse et de l'amertume. Le philosophe avait trop de clairvoyance pour ne pas deviner et comprendre les manœuvres cachées de ses faux amis, qui, d'ailleurs, allaient bientôt s'affirmer ouvertement. A mesure qu'il découvre la trame perfide, il se plaint et s'isole davantage. Seule, M™' d'Houdetot, qui était foncièrement bonne, restera chère k son cœur. Elle venait de lui écrire une lettre affectueuse qu'il importe de lire d'abord pour bien comprendre la réponse de Rousseau.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. i43
Lettre de Madame d'Houdetot à Rousseau.
Paris, ce jeudi.
Vous n'étiez pas en assez bon état, mon cher citoyen, quand je vous ai quitté, pour que je ne sois pas en peine de vous et que je ne vous deman le pas de vos nouvelles. Croyez, mon cher citoyen, que je ne puis cesser de désirer votre bien-être et de m'y intéresser ; ce sentiment est aussi vrai dans mon cœur que ma sincère amitié pour vous.
Vous allez donc, mon cher citoyen, vous réunir à Grimm . Je ne puis trop vous exprimer ma joie de vous voir rentrer au sein de vos amis. Vous n'étiez pas fait pour en être séparé ; ils sont dignes de vous, vous l'êtes d'eux. Je vous vois avec plaisir reprendre les chaînes qui font qu'on aime la vie et par lesquelles seules elle est douce. Votre cœur est également fait pour l'amitié et pour la vertu ; qu'elles embellissent toutes deux jusqu'à vos derniers jours ! Le bonheur n'est placé pour vous qu'auprès d'elles. Mais, en vous retrouvant auprès de vos amis, souvenezvous que j'essayai, la première, à vous réunir à eux ; que c'est la première marque que vous reçûtes de mon amitié, et qu'elle dut m'assurer la vôtre pour toujours. J'ose me placer dans votre cœur auprès de vos amis.
Si la vivacité d'un sentiment que vous connaissez et qui m'unit à un être dont je suis inséparable dérobe quelque chose dans mon cœur à la perfection de l'amitié, il en reste une pour vous dans mon cœur assez douce et assez tendre encore pour que vous me donniez quelque retour pour les sentiments que je puis vous donner, et que vous ne me fassiez point de reproche de ceux dont je ne puis disposer. Si l'amour et l'amitié réunis dans mon cœur pour un seul objet depuis cinq ans et pour toute ma vie, occupent la partie la plus sensible de mon âme,
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ils ne me laissent point sans sentiments pour le mérite et la vertu, et pour un cœur sensible qui m'a promis de l'amitié et pour qui je conserverai toute ma vie toute celle dont je puis être encore susceptible.
Croyez que la vôtre m'est précieuse, que je la désire pour moi, que je la veux pour l'objet qui m'attache ; j'en connais trop le prix, c'est un bien que je veux encore partager avec lui. Aimez, mon cher citoyen, deux cœurs honnêtes qui se réuniront encore pour vous aimer; respectez et ne condamnez pas une passion à laquelle nous avons su joindre tant d'honnêteté, et dans le rang sublime où la vertu doit vous mettre et oi!i vous pouvez atteindre, excusez deux cœurs que l'amour de la vertu n'abandonnera jamais.
Voilà comme vous devez être, voilà comme je désire que vous soyez, voilà comme je vous verrai toujours pour conserver pour vous dans mon cœur les sentiments qui y sont et qu'il m'est doux d'y avoir.
]y|me d'Épinay m'a confié ce qu'elle avait fait pour vous raccommoder avec Grimm ; j'aurais voulu le faire si elle ne l'eût pas fait. Cette action doit effacer les torts que vous lui connaissez avec vous. Sachons gré aux hommes de leurs bonnes actions, tâchons d'oublier leurs mauvaises, du moins autant que la prudence peut le permettre ; il est si dur de mal penser de quelqu'un ! Je ne puis vous exprimer à quel point le tableau de votre union avec ces quatre amis me touche, Saint-Lambert, Grimm, Diderot et vous. Ah ! vous devez tous être unis ; il vous sied trop bien de l'être pour que vous puissiez être séparés. J'avoue que celte idée répand quelque chose de doux dans mon âme, rien n'est plus touchant pour elle que l'union des cœurs les plus vertueux et les plus sensibles que notre siècle ait produits. Qu'il serait beau pour moi le jour où je pourrais vous voir tous rassemblés ! Non, toute la nature entière ne pourrait m'offrir un spectacle plus touchant.
Je suis malade et triste, mon cher citoyen, sans nouvelles
de tout ce qui m'est cher', sans savoir s'il a les miennes, très incertaine de son retour, inquiète même de sa santé ; mon âme ne sait où répandre sa tristesse et ses peines, et je ne trouve point de cœurs qui m'entendent. Par malheur, je ne pourrai vous voir d'ici à quelques jours. M""" d'Epinay vient passer quelques jours à Paris, et je ne pourrai aller à la Chevrette que la surveille de la fête. Je ne puis vous voir chez moi, oii je ne séjournerai pas, mais j'espère vous voir à la Chevrette. Adieu, mon cher citoyen, de vos nouvelles, répondez-moi ici, qu'elles soient telles que je les désire.
Ne dites pas à M'"" d'Epinay que je vous ai parlé de Grimm ; je ne lui ai pas dit que vous m'en aviez parlé, parce que vous m'aviez dit de n'en rien faire. M""" d'Epinay m'a engagée à lui faire compagnie encore deux jours ; je n'ai fait qu'un tour chez moi. A propos, je voulais vous demander à relire cette lettre que vous avez écrite à Voltaire sur le poème de Lisbonne. Copiez donc vite vos lettres de Julie. Vous savez ce que j'attends après. Ayez donc soin de votre santé, mon cher citoyen: vous vous devez à présent à tous vos amis que vous avez recouvrés et auxquels je me joins.
Qlanuscrils de Xeuchàtcl.)
Réponse de Rousseau à la lelire précédente.
(Inédite.) A l'Hermitage, le i'' octobre 1707.
Votre lettre m'a fait un sensible plaisir, et vous savez bien que les marques de votre souvenir n'auraient pas besoin d'être rares pour m'être chères. Je n'ai plus rien à vous dire de ma santé, toutes les idées qui s'y rapportent ne m'offrent que de
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tristes objets. L'hiver approche, je m'affaiblis, je vais cesser de vous voir, et je n'espère plus revoir ni le printemps, ni ma patrie. Pour vous. Madame, quiètes faite pour vous bien porter, on dirait que vous détruisez votre santé comme à plaisir. Les inquiétudes que vous vous faites sur celle de votre ami, la vie sédentaire que vous menez, sans cesse occupée à écrire, ou peut-être à pleurer, font déjà sur vous un effet sensible, et cet effet est assez prompt, ou je vous vois assez rarement pour vous trouver maigrie à chaque fois. On dit que vous êtes à la campagne fort loin d'ici ; je souhaite extrêmement que vous y trouviez quelqu'un dont la compagnie vous soit moins fastidieuse, et qui puisse vous rendre le goût de la promenade que j'ai eu le malheur de vous faire perdre.
Je suis bien aise que M™^ d'Epinay vous ait parlé de mon prochain raccommodement avec Grimm. Me rendre un ami, c'est effacer bien des torts ; mais le plus sûr moyen pour elle de me faire oublier tous les siens, c'est de n'en plus avoir avec vous, et de vous traiter désormais comme sa sœur et son amie. A l'égard du tableau des quatre amis qui vous flatte, il me flatterait encore plus, si je ne savais que tous mes attachements sont pour moi des sources de peine. J'exige autant que je donne, et ne trouvant personne qui me le rende, je rentre en moi-même avec la douleur de ne point trouver de cœur qui réponde au mien. Celui qui devait m'aimer comme je sais aimer, est encore à naître, et moi, je suis prêt à finir.
Diderot n'est point venu, j'ai écrit à votre ami depuis trois semaines, et ne reçois aucune réponse. J'ignore encore comment je serai reçu de Grimm ; vous savez trop ce que je dois penser de M'"'' d'Épinay, et quant à vous, je n'ignore pas que vous ne me donnez à d'autres amis que pour vous débarrasser de moi. Ne me dites point tant que vous ne séjournerez pas à Eaubonne dès l'instant que je m'y sentis importun, j'en ai oublié le chemin. Hélas ! avec un cœur sensible, sur ce tableau de mon sort, ai-je besoin d'être malade pour être à plaindre?
Je vais coucher ce soir à la Chevrette; demain à Chchy, chez M""' de Chenonceaux; lundi, je compte retourner à la Chevrette, et y rester jusqu'à la fête. J'espère vous y voir plus tranquille, et apprendre des nouvelles de votre ami. Adieu. Madame.
Je vous porterai à la Chevrette ma Lettre à Voltaire'. Dès que j'aurai fini ma copie des lettres de Julie, je commencerai la vôtre, mais je vous prie d'apporter pour cela du papier d'une forme qui vous convienne, car je n'en ai plus ici d'aucune espèce.
SECONDE LETTRE INEDITE
Lettre de Madame d'Hoiidetot à Rousseau.
J'envoie avec inquiétude, mon cher citoyen, savoir de vos nouvelles. Vous n'étiez pas en hon état quand vous m'avez écrit, et votre incommodité m'inquiète. C'est trop d'être triste et d'être malade, et quoique votre imagination travaille souvent à vous rendre malheureux, vous n'en êtes pas moins à plaindre, et je ne m'en afflige pas moins de ce que vous souffrez. Qu'elle ne mette pas au moins au nombre de vos peines celle d'être oublié et abandonné de moi. Cela ne peut être. Je m'afflige sincèrement de ce que vous souffrez et plains tous vos maux comme vos injustices. Croyez qu'il m'en coûte beaucoup d'être si près de vous et de ne pouvoir pas vous voir.
Faites-moi dire au moins de vos nouvelles et trouvez bon que je vous conjure au nom de l'amitié, si votre état a besoin de quelque secours, de vouloir bien vous adresser à moi; vous feriez un crime envers elle de me refuser ce que je vous demande.
I. Lettre de Rousseau à Voltaire sur le désastre de Lisbonne.
i48 LA COMTESSE D'HOUDETOT.
Adieu, mon cher citoyen. Je vous prie de remettre ce que vous avez de copié de la Julie à celui qui vous remettra ce billet : il est extrêmement sûr et vous pouvez la lui confier.
Ce mercredi matin.
(Manuscrits de Aeuchdlel.)
Réponse de Rousseau à la lellve précédente.
(Incdile.) A l'Hcrmitage, le i!x octobre 1757.
Vous voulez que je vous donne des nouvelles de ma santé. Me voici dans ma retraite, le seul lieu où je puisse me souffrir. Je sens que j'y suis seul, oublié de tout ce qui m'est cber. J'ai cessé de vivre, et je respire encore, c'est vous dire assez comment je me porte.
Vous attendez le prochain retour de votre ami, je prends part à votre joie. Puisqu'il n'a pas daigné me répondre, je n'attends plus aucune marque de son souvenir, et ne lui en donnerai plus du mien, mais cela ne m'empêche pas de prendre à lui le plus tendre intérêt, et vous m'obligerez de me donner avis de son heureuse arrivée.
La copie de ma Lettre à Voltaire n'est pas encore achevée : d'ailleurs le paquet sera bien gros pour être envoyé par la poste. Si je suis instruit du temps où vous viendrez à la Chevrette, j'aurai soin de vous l'y faire tenir. Quant à moi, je ne me sens pas en état d'y aller; mes maux et la saison vont me confiner ici jusqu'au printemps, où je prendrai mon parti, si je vis encore; j'ai déjà écrit pour cela.
Votre santé m'inquiète, et m'inquiéterait davantage encore, si je n'avais lieu d'espérer qu'elle se rétablira bientôt d'ellemême. On vous trouve sensiblement maigrie, vous ne mangez
JEVN-JACQUES ROUSSEAU. i^g
point, vous essayez de tout et renvoyez votre assiette; le même dégoût vous suit partout, les mets et les amis ont le même sort. Croyez-moi, veillez sur votre estomac et sur votre cœur, ils ne sont pas en bon état, et c'est votre faute, car ils sont faits pour être excellents tous deux. Adieu, Madame.
TROISIEME LETTRE INEDITE
Lettre de Madame d'Houdetot à Rousseau.
J'irai mardi au lieu de jeudi, mon cher citoyen, faire mes adieux à la vallée. Outre que je crois que le temps sera plus sûr, je pourrais n'être pas libre d'y aller le jeudi. Je vous attendrai donc mardi, si vous pouvez venir sans incommodité. Si la pluie était à verse, je n'irais pas; mais à moins de l'excès de la pluie, j'irai sûrement. Vous me ferez plaisir, si vous pouvez, d'exécuter, avant ce jour-là, la commission dont je vous ai chargé pour M. Grimm. Comme mon projet n'est pas de renouer une société dont il s'éloigne, j'aime mieux ce parti que de lui écrire. Il suflit que je sois éclaircie; je ne veux point avoir de tort aux yeux de ceux que j'estime. Adieu, cher citoyen, j'aurai du plaisir à vous assurer mardi de ma sincère amitié; vous n'en pouvez douter sans injustice et sans me faire beaucoup de peine.
(Manuscrits de Xeuchâlel.)
Réponse de Rousseau à la lettre précédente.
(Inédite.)
Le rendez-vous assigné par M'"' d'Houdetot a eu lieu. Les deux amis ont été ravis de se revoir. Le
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philosophe enthousiasmé exprime toute la joie qu il ressent.
A l'Hermitage, le 29 octobre 175-.
Que la journée de mardi me fut douce et charmante ! La sérénité suspendit les agitations de mon Ame, et j'y pris dans le sein d'une tendre et pure amitié des forces pour supporter les tourments que me donne une amitié tyrannique. Qu'ils sont cruels, ces amis ! Toujours prêts d'attenter à ma liberté, avec un acharnement proportionné à mon amour pour elle, ils semblent avoir pris à tâche de faire du plus doux sentiment de mon cœur l'éternel fléau de ma vie. Mais s'ils abusent de ma pauvreté pour m'avilir, et me réduire insensiblement en servitude, ils sont loin de leur compte assurément. Je leur ferai voir qu'ils ont mal évalué la liberté d'un homme, et que la mienne n'est point à vendre. Ne les imitez pas, mon aimable amie, je vous en conjure; laissez-moi être ce que m'a fait la nature, et non pas ce que tous ces gens-là veulent que je sois, un ours de parade qu'on mène en laisse, un petit parasite, un vil complaisant. Si M"^ d'Epinay a besoin de cortège, elle ne manque pas d'amis à leur aise qui peuvent lui en servir. Pour moi, je ne suis pas assez riche pour l'accompagner à mes frais, et je ne veux pas la suivre aux siens.
J'ai écrit à Grimm dans la chaleur de l'indignation, et la seule précaution que j'aie prise, en ce moment suspect, était de m'adresser au plus discret de mes amis; car j'avoue que vous voyant appuyer si décidément lavis de Diderot, j'ai vu dans ce concours un certain air de ligue qui a ranimé mon emportement contre lui. Cette lettre est pleine de choses que mon cœur commence à désavouer, et d'autres qui sont des vérités frappantes tirées de mon caractère et de ma situation. Je me tranquillise en ce que la lettre est dans les mains d'un ami qui, ayant reçu cette marque de ma confiance, n'en fera qu'un
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usage convenable. Si, malheureusement, cette lettre venait à me brouiller avec mes amis, j'en serais vivement affligé sans doute, mais j'en tirerais du moins ce profit que, ne se mêlant plus de me gouverner, je les en aimerais dix fois davantage.
Quoi qu'il en soit, voici le temps, ma chère et digne amie, de montrer qae votre attachement pour vos amis ne dépend point des changements qui surviennent dans les leurs. Si vous et notre ami ' me restez, je puis me consoler de leurs injustices, et peut-être les ramener. Pour moi, je vous ai donné mon amitié que vous m'avez demandée, et ne la retirerai jamais. Peut-être un jour, sachant mon aversion pour votre état et pour votre fortune, ne dira-t-on point sans quelque éloge : Elle était riche et de qualité, et pourtant il l'aima jusqu'au tombeau.
Donnez-moi, je vous supplie, des nouvelles de notre ami, vous savez si elles me sont intéressantes. Je le crois maintenant à Aix-la-Chapelle, et peut-être déjà guéri. Oui, nous le reverrons, nous l'embrasserons sain et gai, comme l'hiver dernier, ses maux et les nôtres seront oubliés, ou nous n'en parlerons que pour nous aimer tous davantage. Le voyage de M"" d'Epinay est retardé, et son fils malade; je vous prie de m'en donner des nouvelles, ainsi que de M. de La Live.
Je reçois à l'instant la réponse de Grimm, elle n'est que provisionnelle, je n'en suis point content du tout. Si je l'estimais moins, je croirais qu'il m'y tend un piège, mais mon âme troublée n'est plus en état déjuger de rien. Je vous l'envoie, afin que vous en jugiez vous-même. Quoi qu'il en soit, j'ai répliqué comme il convenait. Adieu, ma chère et bonne amie. Hélas! sans vous, je n'aurais plus de consolations sur la terre.
Je vous prie instamment de bien examiner la lettre de Grimm, et si vous trouvez que ce soit en effet celle d'un ami, d'un homme franc et bien intentionné, de me le marquer au plus vite.
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QUATRIEME LETTRE INEDITE
Rousseau a reçu des marques d amitié de M™" d Houdetot et de Saint-Lambert : il en tressaille de plaisir. Mais il y a un point noir qui l'inquiète, c'est ce qui se passe a la Chevrette k son sujet. L'entourage, Grimm, Diderot, M""' d'Houdetot elle-même étaient d'avis qu'il tînt compagnie à M"" d'Epinay dans le voyage que sa santé l'obligeait a faire à Genève. Il s y refusait, et il avait raison pour bien des motifs, mais il sentait qu'à ce propos une sombre intrigue menaçait son repos à 1 Ermitage. Nous verrons bientôt les faits justifier ses craintes.
Lettre de Madame d'Houdetot à Rousseau.
Ce mercredi, 2(5 oclolire.
Je me flatte, mon cher citoyen, de ne vous avoir laissé en vous quittant aucun doute sur ma sincère amitié pour vous, et j'ai eu du moins, en me séparant de vous pour longtemps, la consolation de penser que je ne laissais plus au fond de votre cœur aucun des nuages qui ont pu vous en faire douter. Mais comment vous exprimerai-je l'effet que m'a fait tout ce que j'ai vu en vous de touchant et d'honnête dans nos derniers entretiens? Le sentiment ne s'en effacera jamais de mon cœur; non, il n'est pas possible. Je vous verrai toujours tel que je vous ai vu ce jour-là, réunissant tout ce qui peut être de bien dans une âme aussi vertueuse que sensible, et tout vous assure à jamais dans mon cœur cette amitié, cette tendre reconnaissance
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de la vôtre qui n'inquiète plus ce que j'aime et dont l'innocence et la candeur seront éternellement dignes de tous trois.
Oui, mon ami, soyez toujours tel que vous avez paru à mes yeux, et soyez sûr à jamais de deux cœurs qui doivent vous êtes chers tous deux et qui mériteront toujours votre amitié, au moins par leurs sentiments pour vous. Vous avez vu comme nous savons aimer, et notre amitié n'est point indigne de vous. Croyez, mon ami, que rien n'est échappé de ce qui était en vous à ce cœur si sensible aux vertus et aux sentiments tendres et honnêtes; il est aussi incapable de manquer à l'amitié qu'à l'amour. La vôtre ajoute au bonheur de ma vie, que l'amour faisait déjà; je jouis du plaisir de les voir réunis pour embellir mes jours et pour me faire goûter toute la félicité dont une âme sensible puisse être susceptible, et si j'avais pu former encore quelque désir, c'aurait été sans doute, après un amant tel que lui, d'avoir un ami tel que vous, à qui j'en pusse parler, qui sût m'entendre, qui l'aimât, qui sentît tout ce qu'il vaut, et à qui je pusse faire comprendre que l'amour, tel qu'il est dans mon âme, ne peut la dégrader et n'est capable que d'ajouter à ses vertus. Convenez, mon ami, qu'il est bien digne de tout celui que j'ai pour lui; c'est ce que j'ai toujours trouvé dans votre bouche, car vous m'avez toujours donné des raisons de vous aimer.
Ne méprisons pas, mon ami, un sentiment qui élève autant l'âme que le fait l'amour, et qui sait donner tant d'activité aux vertus. L'amour, tel que nous en avons l'idée, ne peut subsister dans une âme médiocre, et il ne peut jamais avilir celle qu'il occupe ni lui inspirer rien dont elle ait à rougir. Mais le désir de justifier le mien à vos yeux m'emporte trop loin peutêtre; excusez et respectez des sentiments dont la confiance et l'amitié vous ont fait dépositaire ; n'oubliez pas ce à quoi son amitié et sa confiance vous engagent autant que la mienne. Toutes les vertus sont faites pour être dans votre cœur, et l'une ne fera point de tort à l'autre, vous en trouverez le prix dans
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le charme que vous aurez à les suivre. Que tout votre bonheur soit désormais placé en elles et dans les douceurs d'une tendre amitié qui ne peut jamais vous échapper, et que vous avez crue nécessaire à votre cœur.
J'avais besoin, mon ami, de vous parler de l'attendrissement que notre dernière entrevue m'a donné, le souvenir n'en sortira jamais de mon cœur. Après l'objet dont vous connaissez sur moi tout l'empire, vous m'avez paru ce qui était le plus digne de toute mon amitié ; croyez que je ne prodigue point ce mot respectable, et il est pour moi, après l'amour, le plus délicieux des sentiments. Ne croyez donc pas que je le prodigue ou que je le profane, et comme, après lui, vous êtes de mes amis le plus sensible, vous êtes aussi celui que j'aimerai le plus. Mon cœur est satisfait du bien qu'il a reçu. Après un amant tel que lui et un ami tel que vous, il n'a plus rien à chercher; mais je puis dire aussi que le ciel a prodigué ses biens au cœur qui était le plus fait pour les sentir.
Conservez cette lettre, mon ami, et qu'elle soit à jamais le gage des sentiments que je conserverai toujours pour vous, et d'une amitié à laquelle ce que j'aime applaudit, oii il m'invite lui-même, qu'il veut partager et dont je n'apprendrai qu'à être plus digne de tous deux. Je me ressouviendrai toute ma vie, mon cher citoyen, d'avoir entendu de votre bouche sortir ces mots d'un air pénétré, que mon amour pour lui était désormais une de mes vertus. Ah ! n'oubliez jamais ce mot qui m'attache à vous d'un nœud nouveau et qu'il me fut si doux d'entendre de vous.
J'attends avec impatience des nouvelles sur votre voyage, soit^ qu'il se fasse ou non '. Je souhaite vivement qu'on ne vous trouve point de tort, et je suis bien sûre que vous ne vous en croirez point dans le parti que vous prendrez; mais, mon ami, je suis extrêmement attachée qu'on ne vous en trouve point,