Diderot
tants vous auriez ramené vos amis à les approuver et à vous rendre la justice qu'ils vous devaient. C'est l'objet que vous remplissiez dans ce que je vous conseillais d'écrire à M. Grimm. Peut-être avez-vous mis trop d'emportement à votre réponse; il faut vous défier des premiers moments. Je vous l'ai dit, mon ami, il faut tâcher toujours de mettre un intervalle entre la chaleur de la passion et les réponses que vous faites. Sans cela vous êtes exposé à dire bien des choses dont vous vous repentez après. Ne croyez pas non plus, mon ami, qu'on ait voulu exercer sur vous un empire tyrannique. Soyez libre; vous êtes fait pour l'être ; mais vous êtes fait aussi pour excuser, pour être reconnaissant même des conseils libres de l'amitié, dont le chagrin le plus sensible serait de vous voir faire une faute. 11 vous suffit de lui montrer que vous n'êtes point capable d'en faire: vous contentez par là la fierté de votre caractère, sans manquer à l'amitié. Oui, mon cher citoyen, quand votre ami et moi vous avons dit notre avis sur cette affaire, le même intérêt pour vous nous a rassemblés, sans nous être entendus. La douce, la tendre amitié, connaît-elle l'empire que vous lui supposez? Non, mon ami, elle s'alarme pour ceux qu'elle aime, leur parle avec chaleur pour prévenir leurs torts et ne leur en voir que le moins qu'il est possible. On lui doit, je crois, d'excuser une vivacité qui a un motif si doux et si tendre, et de lui donner, quand on le peut, le plaisir de sa justification. Voilà ce qui m'a fait vous représenter d'abord ce que vous deviez au zèle de votre ami, et vous exhorter ensuite à lui exposer vos raisons, et cette espèce d'abandon que vous faisiez ensuite de votre avis aux conseils de l'amitié, était la chose la plus propre à le forcer à l'attention sur le parti qu'il vous aurait conseillé, et par conséquent à le ramener à vos raisons; car croyez que c'était comme votre ami, et non comme celui de M"''d'Épinay, qu'il vous conseillait de la suivre. Ce n'était point ni une fermière générale, ni même une bienfaitrice, que lui et moi pensions d'abord que vous deviez suiAre. C'était une amie
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qui pouvait avoir besoin de vous. A cela vous aviez vos raisons à répondre; il les fallait dire comme vous avez fait avec moi, et tout était fini.
De tout ceci, mon ami, voici ce qu'il y a à conclure ; premièrement, c'est que loin de savoir mauvais gré à Diderot de ce qu'il a fait, vous n'y devez voir qu'une preuve de plus de son amitié ; secondement, il ne faut pas accuser de tyrannie des amis qui ne veulent point vous contraindre, mais qui vous aiment trop pour ne pas s'alarmer quand ils craindront de vous voir un tort ; même en ne leur cédant pas, vous devez respecter leurs motifs : enfin vous n'en avez point, et vous le leur prouvez. Après cela, il ne vous reste qu'à vous tenir tranquille, et à être content et d'eux et de vous. Si vous devez excuser la vivacité qu'ils ont mise dans leurs représentations, ils doivent, à leur tour, excuser celle que vous avez mise peut-être de trop dans vos réponses.
Après ces considérations, voyez, mon cher citoyen, qu'il ne restera plus au fond de vos cœurs que cette tendre amitié qui n'a péché que par la chaleur, et que vous avez plus de raison que jamais de rester uni à vos amis et de les aimer. Quant au billet de Grimm, je n'y vois rien de ce que vous semblez y craindre ; il me paraît seulement qu'il n'a pas mis autant d'importance à votre départ que Diderot et moi, et qu'il ne pense pas que vous deviez mettre autant de vivacité à vous justifier d'une chose où il ne vous voit point de tort. Sans doute il vous écrira encore, et ce qu'il pense vous sera plus dévoilé. Attendez sa lettre et surtout songez, cher citoyen, combien on doit hésiter à soupçonner et de perfidie et de fausseté tout ce qu'on a jugé digne de son estime et de son amitié. Voyez ici, mon cher citoyen, l'illusion de la mienne, qui me persuade que je puis vous donner des avis sur des choses que vous trouvez au fond de votre cœur bien mieux encore que je ne puis vous les dire, et qu'il ne faut que calmer un instant votre première vivacité pour vous les faire sentir.
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Pardonnez-moi à mon tour, et commencez à faire usage de la règle que je vous donne, en excusant ce zèle de mon amitié, dont vous vous passeriez bien, mais qui servira du moins à vous prouver combien elle est vive et sincère au fond de mon cœur. A charge de revanche, mon ami, vous en aurez plus d'une occasion. Cela établi, je ne vous ferai plus d'excuse. Peut-on en devoir de ce que fait faire l'amitié ? Dites-moi des nouvelles de la suite de tout cela, et de Diderot et de Grimm ; et pour finir toute ma morale, promettez-moi de modérer toujours, avant de vous expliquer, cette vivacité qui vous fait dire souvent des choses que vous vous reprochez ; puisque vous n'êtes pas toujours maître de vous, songez que les autres aussi peuvent ne pas l'être ; il faut donc tâcher de se retenir soi-même dans un mouvement de passion : on y trouve un double avantage ; c'est qu'on ne court pas le risque d'exciter celle des autres ; car on ne manque guère d'attirer un tort, quand on a commencé à en avoir eu ; ils se multiplient, les liens se relâchent et se rompent. Si l'on pouvait obtenir de soi de modérer son premier mouvement ou de se porter à l'indulgence de part et d'autre, à avouer de bonne foi sa vivacité, quand on s'est échappé, les amitiés seraient éternelles et n'éprouveraient pas d'altération.
Pardon encore, mon ami, j'ai fini. Je vous remercie de votre lettre à notre ami, je vais la lui envoyer : mon cœur me répond du plaisir qu'elle lui fera. Vous l'inquiétez trop sur ma santé, je n'ai point consulté de quidam, mais mon médecin ordinaire pour prendre les eaux. Je n'en sens pas encore beaucoup d'effet, et mon estomac est toujours dérangé.
Quant à celui de la santé duquel la mienne dépend plus que de moi-même, il commençait à retrouver un peu de sentiment dans les parties malades*. J'ai toujours son état devant les yeux ; je suis triste et malade ; je n'ai point pour soutenir ses maux la même philosophie que lui. Mon frère est convalescent