I. Saint-Lambert venait d'avoir une attaque de paralysie
i62 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
et voit du monde. Adieu, mon ami. Songez à votre amie dans votre solitude. Je vous exhorte encore aux occupations que vous avez projetées : dites-moi où vous en êtes. Songez à mes copies. Envoyez-moi votre petit air pathétique et distrayezvous quelquefois de vos sérieuses et utiles occupations pour vous souvenir de deux cœurs qui vous aiment et qui ne sont point indignes du vôtre.
{Manuscrits de IS'euchâlel.)
CINQUIEME LETTRE IIVEDITE
Piousseau reçut de Grimm une lettre perfide. (( Elle n'était, dit-il dans les Confessions, que de sept à huit lignes, que je n'achevai pas de lire. G était une rupture, mais dans des termes tels que la plus infernale haine les peut dicter, et qui même devenaient bêtes à force de vouloir être offensants. Il me défendait sa présence, comme il m'aurait défendu ses états. Il ne manquait à sa lettre, pour faire rire, que d'être lue avec plus de sang-froid. »
M"' d'Houdetot fut avisée aussitôt de cette perfidie par une lettre du philosophe qui figure, dans ses œuvres, à la Gorrespondance générale, et doit porter la date du i" novembre lySy, et non celle du 8, ainsi que diverses éditions le mentionnent. Gomme la comtesse tardait k répondre, Rousseau, de plus en plus affecté, lui fait parvenir une nouvelle épître qui ne figure qu'en partie à la Gorrespondance. Nous donnons ici cette lettre intégralement.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. i63
Voici la partie connue, prise sans doute sur un brouillon trouvé dans les papiers de Rousseau :
A l'Hermitage, novembre 1707.
Voici la quatrième lettre que je vous écris sans réponse : Ah ! si vous continuez de vous taire, je vous aurai trop entendue. Songez à l'état où je suis, et consultez votre cœur. Je puis être abandonné de tout le monde et le supporter ; mais vous ! vous qui me connaissez si bien ! Grand Dieu ! suis-je un scélérat ? un scélérat, moi ! Je l'apprends bien tard. C'est M. Grimm, c'est mon ancien ami, c'est celui qui me doit tous les amis qu'il m'ôte, qui a fait cette belle découverte et qui la publie. Hélas ! il est l'honnête homme, et moi l'ingrat. Il jouit des honneurs de la vertu, pour avoir perdu son ami, et moi je suis dans l'opprobre, pour n'avoir pu flatter une femme perfide, ni m'asservir à celle que j'étais forcé de haïr. \li! si je suis un méchant, que toute la race humaine est vile! Cruelle, fallait-il céder aux séductions de la fausseté, et faire mourir de douleur celui qui ne vivait que pour aimer.
Adieu, je ne vous parlerai plus de moi : mais si je ne puis vous oublier, je vous défie d'oublier à votre tour ce cœur que vous méprisez, ni d'en trouver jamais un semblable.
\ oici la partie inédite qui fait suite avec quelques variantes, partie prise sur 1 original; la lettre est datée ainsi :
Ce 2 novembre, jour de deuil et d'affliction, 1757.
Mais, il faut se taire et se laisser mépriser 1 Providence ! Providence ! Et l'âme ne serait pas immortelle 1 Je suis un méchant, moi ! Quoi ! cette indignation de l'honneur outragé, ces
i64 LA COMTESSE D'HOUDETOT.
élancements de douleur, ces sanglots qui me suffoquent, seraient la synérèse du crime ! Ah ! si je suis un méchant, que tout le genre humain est vil ! Qu'on me montre un homme meilleur que moi I Qu'on me montre une âme plus aimante, plus sensible, plus éprise des charmes de l'amitié, plus touchée de l'honnête et du beau 1 Qu'on me la montre, et je me tais! Aous qui m'avez connu, dites-moi : Tu es un méchant, et je me punis.
L'agitation m'oppresse, je ne puis respirer ;
Ah ! mon amie ! Ah ! Saint-Lambert ! Fallait-il céder aux séductions de la fausseté, et faire mourir de douleur celui qui ne vivait que pour vous aimer I Cruelle, je ne supporterai pas longtemps mon opprobre ! J'espère que la nature ne tardera pas à vous délivrer de moi, et à me venger de vous, en vous laissant quelque regret de mon sort et de votre injustice. Adieu, je ne vous parlerai plus de moi, mais si je ne puis vous oublier, je vous défie d'oublier à votre tour ce cœur ami de la vertu, ce cœur que vous méprisez, ni d'en retrouver jamais un semblable.
Je veux écrire à Saint-Lambert, j'en ai besoin pour la paix de mon âme surchargée d'ennuis. Je vous prie de me faire dire si vous permettez que je vous adresse la lettre, ou de m'apprendre s'il est à Aix-la-Chapelle, et si c'est là qu'il faut lui écrire : un mot que vous chargeriez votre laquais de m'écrire suffit pour cela. Il me serait bien doux d'apprendre en même temps comment il se porte.
LETTRE PUBLIÉE E> l83o DA>S l' (( ISOGRAPHIE DES HOMMES CELEBRES ))
Bien que la lettre qui va suivre ait paru autographiée, en i83o, dans \ Isographie des Hommes célèbres, nous la reproduisons ici, car elle ne Figure point dans les éditions de Rousseau, et est restée presque in-
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. i(J5
connue. Elle est trop importante pour que nous la passions sous silence.
Rousseau traverse un de ces moments de tristesse sombre où l'âme est désemparée, où il semble que la vie nous échappe et nous fuit. Emportés par le désespoir, nous tressaillons de joie, comme l'enfant, si l'illusion nous sourit encore et flatte notre désir, si 1 être cher, que nous croyions perdu, nous tend la main, nous console et nous aime. C'est là le sort réservé à ceux qui, comme Jean-Jacques, sont nés avec une sensibilité prédominante : ils sont le jouet de ce don fatal, et flottent, lamentables épaves, sur la mer orageuse des passions. La trame de leur vie est ainsi dévorée sans retour.
Seul, dans son Ermitage, le philosophe de Montmorency voit s'assombrir 1 horizon de ses amitiés et de ses amours, il se croit perdu. Mais que M"" d Houdetot lui écrive quelques mots aifectueux, et le voilà qui oublie tout et ressuscite à la vie. Quelle puissance possède l'être aimé, à certaines heures !
Réponse de Rousseau à la lettre de Madame d'Houdetot du 7" novembre 17ô7 .
(Publiée dans VJsographie.)
A l'Hermitage, le A no^enlbl•e 17Ô7.
(Réponse à la lettre remise par la poste, qu'il faut lire en second lieu '.)
I. A la présente lettre du 4 novembre, Rousseau avait joint sans doute la lettre précédente.
i66 LA COMTESSE D'HOUDETOT.
Elle arrive enfin, cette lettre si mortellement attendue, je la tiens, je l'ouvre avec un tremblement convulsif : « Mon cher citoyen » : Ai-je bien lu •* Ma vue se trouble, il faut relire : « Cher citoyen ! o Ah 1 respirons ! on ne renaît que peu à peu ; hélas ! la sérénité ne rentre pas dans l'âme aussi promptement que la douleur. La lettre de Grimm, ses outrages indignes contre lesquels la vertu ne s'arma jamais ; votre long silence, celui de Diderot, tout allumait mon incorrigible imagination à un point dont vous avez pu juger par ma dernière lettre : vous en jugerez mieux encore par celle que j'écrivais quand la vôtre est arrivée, et que je destinais à vous être portée par M"^ Levasseur. Ma chère amie, gardez ce fragment aussi, je vous en conjure, il montre une àme qui vous appartient, dans une situation qui lui était nouvelle. Je sais à présent comment il faut peindre les tourments de l'enfer : c'est un homme de bien dans l'ignominie et méprisé par ce qu'il aime.
C'est en vain que je veux lire posément votre lettre, mes yeux ont peine à se fixer, des battements de cœur m'arrêtent à chaque instant, chaque ligne efface le souvenir de celle qui l'a précédée, l'orage est apaisé, mais la mer mugit encore. Il faut penser à vous, il faut vous écrire, et remettre ma lecture au premier moment où j'aurai l'esprit libre.
Cher citoyen ! Ah ! ce mot écrase toute votre morale. Cependant, point de nouvelles de Diderot. Je lui ai écrit des injures, mais nous sommes accoutumés à nous en dire, et à nous aimer. Il sait que je rachèterais de mon sang les chagrins que je lui donne; je sais qu'il a lu mon billet, et qu'il s'en est dépité, et j'ignore si Grimm ne lui a point communiqué la lettre sur laquelle il me regarde comme un monstre, et qu'il appelle mon horrible système. Comme si un homme toujours livré à l'emportement de ses passions, qui heureusement ne sont pas d'un méchant, pouvait jamais avoir de système.
Je ne me souviens pas du quart de ce qui est dans cette lettre, et je ne sais si elle donnera à Diderot autant d'indi-
gnation qu'en a conçue M. Grimm, après trois jours de méditation ; mais il me semble qu'il doit mieux me connaître par une amitié de seize ans que par une colère d'un jour. Je lui écris par cet ordinaire, de manière à le désarmer.
Vous pouvez voir par le fragment ci-joint si je suis bien fier avec mes amis irrités. Mais il me vient une pensée sur laquelle il faut que je vous consulte. Si vous lui parliez dans un petit billet de mes alarmes, et que pour lui donner une idée des agitations où elles me mettent sur le compte de tous mes amis, vous lui envoyiez ma précédente lettre, avec prière de vous la renvoyer sur-le-champ, je pense qu'il aurait quelque pitié d'un cœur si tourmenté, et se laisserait désarmer plus aisément. Je ne sais si cela serait bien ou mal, car je ne suis à présent en état de juger de rien, mais j'avoue que, pour être parfaitement heureux, je voudrais que tous mes biens me vinssent de vous. Il me semble aussi que ce serait peut-être un moyen de faire connaissance avec lui, et j'aurais autant d'empressement à voir le philosophe auprès de vous que de répugnance à y voir M. Grimm.
Adieu, mon aimable et chère amie! Ma plume ose donc écrire ce mot! ma bouche et mon cœur l'osent prononcer encore ! Ojoiel ô fierté! oh! mon Diderot, que ne vous sais-je tout à fait apaisé! Ah! Saint-Lambert, que ne vous sais-je tout à fait guéri! Je serais le plus heureux des hommes.
Je vais êlre quelques jours sans vous écrire. Il faut respirer, me tranquilliser, recouvrer mes esprits éperdus ; la blessure est encore trop fraîche, il faut y laisser un peu le même appareil. Il faut aussi traîner ma paillasse à Montmorency, au milieu des crottes, dans le trou que j'ai pris pour y passer l'hiver. Cependant, songez qu'aller et venir empêche d'écrire, mais point de lire.
En y mieux pensant, je ne trouve point à propos que vous écriviez à Diderot, et surtout que vous lui envoyiez ma lettre, et je vous dis cela après y avoir bien réfléchi.
i68 LA COMTESSE D'HOUDETOT.
Il résulte de la lettre ci-dessus que, dès le t\ novembre, Rousseau était bien décidé à quitter l'Ermitage, puisqu il avait retenu un autre logement dans Montmorency. S'il ne miit son projet à exécution que le i5 décembre, ce fut pour ne pas déplaire à M""" d Houdetot qui désirait une réconciliation générale, et voulait que le philosophe ne quittât point la maisonnette de M"" d'Epinay.
M"" d'IIoudetot répondit par les deux lettres qui suivent, essayant toujours de calmer les inquiétudes de son ami, et de le maintenir k 1 Ermitage. A la fin de la seconde, on verra qu elle s'engage même k trouver un autre locataire pour la chambre qu il avait louée dans Montmorency.
P' Réponse de Madame d'Houdeiot aux lettres précédentes de Rousseau, notamment à celle du U novembre i757 .
Paris, ce 5 no\cml)re.
J'ai dilTéré d'un jour à vous répondre, mon cher citoyen, parce que je vous savais plus tranquille et que j'étais malade. J'ai été enfin forcée de me purger avec une vraie médecine qui m'a fait beaucoup de bien. Avoir l'effet qu'elle m'a fait, je dois juger que je n'aurais pas beaucoup tardé à tomber malade sérieusement si je l'avais retardée plus longtemps. Je me sens fort dégagée, je suis mieux et suis même sortie aujourd'hui; ainsi soyez tranquille sur ma santé. \ous venez d'essuyer un violent orage, mon ami; voyez que la promptitude de votre imagination et votre extrême vivacité, quand elles ne vous font
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. i6j
pas faire des fautes, vous font au moins vous grossir vos malheurs. Travaillez, mon ami, à la calmer, cette impétuosité qui vous est si contraire, cela est aussi nécessaire à votre repos qu'à votre bonheur. Je vous connais, vous n'aurez jamais rien à vous reprocher de sang-froid. Mais si l'amitié cherche à prévenir les fautes ou les malheurs de ses amis, elle ne sait plus que les en consoler quand ils sont arrivés.
Ecoutez -moi donc, mon ami. Je ne sais si dans tout ceci vous avez eu quelque reproche à vous faire. Si vous n'en avez pas, tout est dit, la consolation est sûre quand on n'a rien à se reprocher ; si au contraire vous avez quelque chose à vous reprocher, il ne faut pas hésiter, il faut réparer; il ne faut pas craindre de trop mettre du sien pour rappeler ses amis, fussentils injustement éloignés, et vous avez dit vous-même à mon ami qu'il est toujours doux de retrouver ses amis à quelque prix que ce soit. Je vous parle ici de celui qui touche le plus votre cœur, de ce Diderotqui vous manquerait toujours. Éclaircissez-vous des dispositions où il est pour vous, ramenez-le à vous à quelque prix que ce soit, je suis sûre que c'est le vœu le plus ardent de votre cœur. Je n'ai point vu la lettre que vous avez adressée à Grimm et quia pu être montrée à Diderot. J'ai bien peur que vous n'y ayez pas suivi cette modération qu'il était si nécessaire et même si honnête d'y mettre; réparez cette faute, si vous vous êtes échappé; votre ami n'est pas fait pour vous faire un grand crime d'un premier mouvement de vivacité.
Je ne sais jusqu'où vont les plaintes que vous avez pu faire de M""^ d'Epinay, mais je sais bien que aous ne deviez pas vous permettre rien qui pût la blesser, surtout en parlant à un intime ami S quelque raison que vous crussiez avoir de vous en plaindre. Je crois vos raisons bonnes de ne l'avoir pas suivie; votre seul emportement en vous en défendant vis-à-vis de vos amis, qui