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I. Homme de confiance au service de M™'^ d'Epinay

1^4 LA. COMTESSE D'HOUDETOï.

par Grimm, son amant, qui exploita abominablement la situation pour accabler Rousseau. L'objectif de Grimm était de l'isoler, de le désespérer, de le pousser a quitter la France, et a retourner a Genève. La supériorité du philosophe exaspérait son médiocre talent, l'envie le dévorait.

Il échoua dans ses horribles desseins. Rousseau, désabusé et débarrassé de ses faux amis, en trouva de vrais dans la famille de Luxembourg. C'est alors que son génie atteignit les sommets.

M°" d'Houdetot, en lisant cette lettre, fut mise clairement au courant des faits.

Lettre de Rousseau à Madame d'Houdetot.

(Inédite.) A l'Hermitage, le lO novembre 1707.

Je ne vois rien de vous, mon aimable et chère amie, qui n'augmente mon estime et mon attachement pour vous, et c'est ce qui m'arrive encore dans ce que vous exigez de moi vis-àvis de M"'*^ d'Épinay. Cependant, le bien même est quelquefois sujet à l'excès, et vous ne voudriez pas, pour quelques vains ménagements, compromettre l'honneur de votre ami. Or, pour bien juger du cas présent, trouvez bon que je vous rappelle ou que je vous expose exactement les faits.

Vous avez nti l'étroite amitié qui a régné entre ^1™® d'Epinay et moi durant plusieurs années; vous avez vu tout ce que cette amitié lui a suggéré de zèle et de bontés pour moi, tout ce qu'elle a fait pour me rapprocher d'elle et me rendre mon sort agréable autant qu'il était possible ; vous connaissez trop bien

mon cœur pour que j'aie besoin de vous dire l'effet que toutes les avances du sien y produisirent : il suffit que vous vous rappeliez les conversations que nous avons eues autrefois à Epinay, vous et moi, sur son compte.

Insensiblement elle jeta sur son ami les liens de l'assujettissement. Non contente des temps où le désir de la voir m'attirait auprès d'elle, il fallait s'y rendre toutes les fois qu'elle était seule; tous mes jours m'étaient prescrits, sans consulter ni mon amour pour la retraite, ni le besoin où j'étais de travailler pour vivre, ni mes maux, ni ma répugnance à vivre dans la maison d'autrui. Je n'osais presque plus sortir de la sienne, mais le joug de l'amitié me fut toujours doux et je le portais sans murmure. L'été dernier, vous m'avez recherché : pouvais-je moins faire que de répondre à vos avances? Le moyen de vous connaître sans vous aimer! Insensiblement je me suis attaché à vous, et mes voyages d'Aubonne ne m'ont point été pardonnes. M™" d'Épinay n'a pu souffrir qu'ayant accoutumé de disposer de moi tout entier, vous lui dérobassiez une partie de mes soins. Ce n'est point un mouvement de vanité qui me donne cette idée, c'est le désir de trouver au moins quelque motif à son inconcevable conduite, et de ne pas l'attribuer à la seule méchanceté. Elle jura de nous désunir, elle s'en vanta, et ses propres termes furent : Cela finira de manière ou d'autre.

Incrédule à l'honneur, à l'amour, à la foi, à l'amitié sacrée, elle osa ternir par ses calomnies ce qu'il y a de plus respecté des hommes, et jeter d'indignes soupçons sur les deux personnes à qui elle devait le plus d'estime, sa sœur, son ami! Elle s'efforça de jeter le trouble et la discorde dans mon petit ménage où la paix est le seul dédommagement de la pauvreté. Elle osa solliciter une personne qui m'est attachée à me quitter avec éclat, et à se réfugier chez elle... Je sens la colère et l'indignation se réveiller dans mon cœur à tant de souvenirs horribles. Achevons rapidement.

Je sus tout. Le témoin qui me l'avait rapporté ne voulut

point être compromis, je donnai ma loi, il a fallu la tenir, et c'a été mon plus cruel supplice d'être forcé de dissimuler, et de cacher à une amie perfide le mépris qu'elle m'avait inspiré ; mais le mépris se cache-t-il!* Elle a trop vu le mien. Dans la crainte qu'elle n'eût fait pis que je n'en savais encore, je lui témoignai mes soupçons avec la hauteur et le dédain que les siens avaient mérités. Les larmes, les étreintes de l'amitié, les protestations furent sa justification. Je la crus justifiée sur au moins ce point, et pensai qu'on m'avait grossi le reste, quoique dans ce temps même votre visible refroidissement ne dût que trop me rendre tous mes ombrages. Je pris le parti qui convenait à ma franchise, j'écrivis à votre ami, j'ai l'âme trop haute et pense trop bien de la sienne, pour daigner relever de basses calomnies. Je n'ai point été trompé dans mon attente, ni lui dans son estime, ni nous dans votre amitié; nos trois cœurs sont faits pour s'aimer et s'honorer, non pour se mépriser, ni pour se craindre.

Cependant, les manèges de M'"" d'Epinay ont continué jusqu'au moment de son départ. A ous ne m'avez pas écrit un billet qu'on n'ait accusé, nous n'avons pas fait une promenade dans son parc qu'on n'ait critiquée. Le bonheur a voulu qu'on s'est adressé pour cela au plus sûr témoin de votre conduite et de la mienne, et que mon repos n'en a point été troublé. Instruit de tout, chaque jour j'étais prêt d'éclater; je me suis contenu avec peine jusqu'au moment de son départ, ^oilà, Madame, indépendamment de tout autre motif, la personne qu'on m'obligeait d'accompagner à Genève.

Mes amis ont pris sur moi un tel empire que je ne puis plus faire un pas sans leur rendre compte de mes raisons, il faut désormais que ma vie se passe en apologies. Vous avez a-u l'indiscret billet de Diderot, il fallait y répondre : je choisis le meilleur ami de M"'" d'Épinay, et, à ce que je pensais, le plus discret des miens pour lui exposer celles de mes raisons que je pouvais dire. Vous pouvez croire, qu'avec ma raison secrète,

et l'humeur que Diderot m'avait donnée, cette lettre n'était pas bien tendre. Cependant, je défie que dans toute sa sécheresse on y trouve un seul mot offensant pour M™* d'Epinay. On y voit seulement que je n'ai pas pour elle une amitié bien vive, et que je ne me crois pas obligé à une grande reconnaissance. Quant aux emportements puérils qui y régnent, ils regardent seulement la gêne de ma situation, et ma répugnance à la servitude; rien d'applicable à M""* d'Epinay.

On me répond là-dessus un billet provisionnel équivoque et louche, qui ressemble fort au style d'un méchant homme qui médite sourdement un mauvais coup; puis, après le départ, vient une seconde lettre... Non, le plus scélérat des hommes n'en reçut jamais de semblable. Hé bien! Madame, c'est à moi qu'elle est adressée!

Pour savoir maintenant si je dois demeurer à l'Hermitage ou non, voici ce qu'il faut considérer : d'abord, j'y suis dans la maison d'une femme que je ne puis ni aimer, ni estimer, et qui m'a voulu perdre; il me semble que tout est déjà dit. Mais poursuivons. L'auteur de la lettre en question me disait, il y a quelque temps : // me semble que si vous étiez mécontent de M""" d'Epinay, vous ne resteriez pas à l'Hermitage. Son avis à lui-même est donc parfaitement conforme au mien, or, jugez si depuis le départ de M"" d'Epinay, j'ai lieu d'être plus content d'elle. Premièrement, elle m'avait promis de m'écrire de Paris, elle n'en a rien fait. Je lui ai de plus écrit un billet qui n'a rien d'offensant, elle n'y a point répondu; je lui ai demandé des nouvelles de son fils, elle ne m'en a point donné. Elle est dans mon pays, et ne me donne pas la moindre nouvelle, ni de son voyage, ni de son arrivée. J'ai encore un autre indice que l'infâme lettre, qui m'a été écrite, a été concertée avec elle, et que la mienne lui a été montrée, en ce que je demandais si, continuant de payer le jardinier, je ferais bien de passer l'hiver à l'Hermitage, pour ne pas afficher une rupture. Pour toute réponse, on est venu de la part de M"*" d'Epinay m'offrir le

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remboursement des gages du jardinier. Assurément, si, après tout cela, j'attends un congé en meilleure forme, c'est sans doute qu'on me vienne mettre dehors à coups de bâton.

Une ancienne amitié, même éteinte, a des droits que je respecterai toujours. J'ai résolu de garder un éternel silence sur l'odieuse conduite de M"" d'Epinay avec moi, mes griefs contre elle resteront concentrés entre moi et mes intimes amis, dont je veux conserver l'estime. Je sais donc bien que tout le monde me blâmera, mais qu'importe 1 II n'est pas question de ce que l'on dira, mais de ce que je dois faire. Je ne sais comment vous pouvez me conseiller de rester, quand la voix intérieure qui ne trompe jamais me crie que chaque jour que je reste à l'Hermitage est une bassesse qu'il faut me reprocher. Vous voulez que j'écrive à M*"" d'Epinay : et que lui écrirai-je? Dictez-moi donc la lettre, je vous en prie.

N'abusez point de votre pouvoir, jusqu'à me forcer de choisir entre mon honneur et votre volonté. Voici pourtant ce que le désir de vous complaire me fait accorder en murmurant et contre le cri de ma conscience. J'ai fait écrire à M"* d'Epinay par Cahouet ' pour avoir ses ordres au sujet des meubles qu'il ne faut pas laisser exposés aux voleurs, et j'ai promis de rester jusqu'au temps nécessaire pour que la réponse arrive. Si, avec cette réponse, il vient pour moi une lettre honnête de M™" d'Epinay pour m'engager à passer ici l'hiver, je consens d"v rester. Je consens d'y rester encore même sans lettre de sa part, pourvu que vous lui écriviez très positivement que vous l'avez exigé sous peine de disgrâce, que j'y reste à contre-cœur, et par seule déférence pour vous. Alors, en faisant un voyage au printemps, je sortirai d'ici sans éclat. Choisissez entre ces deux conditions, ou laissez-moi partir, comme je devrais déjà avoir fait.

Au reste, je dois vous avertir que loin qu'il me reste ni agi-

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