‹ La comtesse d'Houdetot, sa famille, ses amisChapitre 32 sur 48 · Sur le désastre de Lisbonne · texte numérisé non relu

Sur le désastre de Lisbonne

JEA>-JACQUES ROUSSEAU. 199

Réponse de Rousseau à la lettre précédente.

(Inédite.) A l'Hermitage, le lo décembre 1757.

Au même instant que je reçus votre dernier billet où vous me marquez que je ferais fort mal de quitter l'Hermitage, je reçus aussi une lettre de M™" d'Epinay en réponse à celle où je lui marquais que je resterais ici jusqu'à Pâques, si elle y consentait; au lieu de ce consentement, voici ce qu'elle me marque :

(( Puisque vous vouliez quitter l'Hermitage, et que vous le deviez, je suis étonnée que vos amis vous aient retenu; pour moi je ne consulte jamais les miens sur mes devoirs, et je n'ai plus rien à vous dire sur les vôtres. »

Assurément, jamais personne au monde n'aura plus de déférence que moi pour vos conseils et vos volontés, et je m'y étais tellement conformé que j'ai rendu le logement que j'avais pris à Montmorency. Mais dans cette occasion l'avis de M"^ d'Epinay me paraît préférable au vôtre ; vous ne me persuaderez jamais que je doive rester dans sa maison malgré elle, et vous devez voir que, dans le moment présent, ne pas m'accorder le consentement que je lui demande, c'est bien clairement le refuser.

Madame, vous êtes mon amie, vous me l'avez dit, vous me l'avez prouvé, je dois le croire; et sur cette assurance je sens que vous devez souffrir à chaque quart d'heure que votre ami passe dans une maison dont on le chasse. Enfin, mon honneur veut que j'en sorte, et quand il parle, je dois n'écouter que lui. J'ai pris un autre logement à Montmorency : sans le mauvais temps, j'y serais déjà; mais quoi qu'il arrive, dans huit jours je ne serai plus à l'Hermitage.

Adieu, mon aimable amie, puisque le parti que je prends est un devoir indispensable, je vous prie de me dire pour mon

repos que vous ne me savez pas mauvais gré de l'avoir pris. Je suis dans des embarras qui ne me permettront pas de vous écrire de quelques jours ; mais vous avez un ami à rassurer, et n'avez point de déménagement à faire.

Réponse de Madame d'Houdetot à la lettre précédente de Rousseau du 10 décembre 1757 .

i4 déceml)re 1707.

Je n'ai plus rien à vous dire, mon cher citoyen, sur un parti que vous avez déjà pris et sur lequel désormais les conseils sont inutiles. La lettre de M"'® d'Epinay me paraît une suite de tout ce qui s'est passé, et qu'on pouvait éviter peutêtre en se conduisant plus modérément. J'ai tout adouci autant que je l'ai pu; mes intentions étaient bonnes. Je ne dispute plus avec vous sur le parti auquel vous vous déterminez, nos idées sont trop ditTérentes sur le fond de la chose. Je vous crois honnête homme puisque vous êtes de mes amis; en ce cas vous faites bien de suivre ce que votre conscience vous impose, et si vous vous trompiez même sur vos devoirs, je ne puis que vous plaindre et ne vous en aimerai pas moins.

Je suis très fâchée que les choses en soient venues au point 011 elles en sont, mais pour vous dire jusqu'au bout ce que je pense, il me semble qu'il eût mieux valu vous retirer auprès de votre ami, de Diderot, en quittant l'Hermitage; mais il eût fallu le faire sans bruit et avant d'afficher que vous ne vouliez plus rester dans la maison de M'"'= d'Epinay. Enfin, je n'ai plus rien à vous dire là-dessus, car tout ce que je pourrais dire ne serait plus qu'une discussion inutile.

Je n'ai point vu Lalive ' encore; je l'ai pourtant fait prier

I. ^I. de Lalive de JuUy, frère de M™' d'Houdetot. Il s'agissait de l'entrelenir des estampes de la Nouvelle Héloïse.

JEAN-JACQUES ROUSSEAU. aoi

de passer chez moi. Sa vie, qui est très dissipée à Paris, lui laisse peu de temps à me donner : quand je lui aurai parlé, je vous rendrai compte de ce qu'il m'aura dit. J'ai lu avec un grand plaisir vos projets d'estampes; mais, mon cher citoyen, il faudrait le génie de l'auteur des lettres et des sujets pour pouvoir les rendre comme il faut, et je doute que vous soyez content de quelque peintre que ce soit. Je tiendrai pour un des plus grands peintres celui qui pourra parvenir à les rendre; celui du tableau de la Conversation, que vous connaissez à ce que je crois, est le seul, à mon sens, qui pourrait en rendre quelque chose.

Dites-moi un mot de mes copies; vous n'êtes pas dans ce moment en situation de les avancer beaucoup. Je vous prie de m'envoyer le modèle de la forme du papier qu'il vous faut, j'ai eu la bêtise de n'en point garder. L'ami est toujours à Aix, les eaux continuent à lui faire du bien, et moi je suis toujours triste ici, séparée de lui et n'espérant de plaisir que quand le sort m'en aura rapprochée. Ma santé va mieux cependant depuis quelques jours.

Je n'ai point entendu parler de l'épître ' dont vous avez été inquiet; tant qu'elle ne sera qu'entre mes mains vous pouvez être tranquille, je ne vous en réponds plus si elle passe à une troisième personne, fût-ce à Diderot. Adieu, mon cher citoyen. Vous me donnerez de vos nouvelles, quand vous en aurez le loisir. Vous ne me dites point si vous avez vu votre ami^. Comptez sur mon amitié tant que je vous croirai estimable. Je plaindrai vos fautes que j'aurais voulu prévenir; je n'approuverai point quelquefois des principes qui ne sont point les miens, mais, mon cher citoyen, vous pouvez toujours compter sur mon tendre attachement qui tiendra toujours à vos vertus, et à votre amitié pour moi et pour ce que j'aime.

{Manuscrits de Xeuchâtel .)

1. La lettre de Rousseau à Voltaire sur le désastre de Lisbonne.

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