II. — INSTALLATION A MONTLOIIS
ONZIÈME LETTRE INEDITE
Le jour même où il faisait parvenir k M'"' d Epinay la dernière lettre qu'elle ait reçue de lui, Rousseau, toujours fidèle k M"""" d'Houdetot qui resta son amie, lui adressait une très longue et très importante épître. C'est certainement la plus belle de la présente publication, c'est une des plus éloquentes qui soient sorties de sa plume.
Délivré des hésitations et des craintes, il parle ici avec la pleine possession de lui-même. Le sujet qu'il aborde est l'amitié, il expose ses principes sur ce doux penchant, c'est un véritable traité qu'il adresse k 1 aimable femme. Qui lira ces pages connaîtra Jean- Jacques jusque dans les replis de sa conscience, comprendra sa sensibilité, sa fierté, son orgueil. Il écrit même comme si M"" d'Houdetot allait l'abandonner, elle aussi ; sa lettre est une sorte de testament moral oîi, une dernière fois, il dit sa pensée, et livre son àme k la femme qu'il a passionnément aimée.
A ces accents, k ce style, a cette impérieuse logique, on reconnaît un maître qui domine les hommes et les événements, et on n'a pas de peine k comprendre qu'un caractère de cette trempe est supérieur k la bonne comme k la mauvaise fortune. Au début du Livre X des Confessions, Rousseau, par-
2o4 LA COMTESSE D'HOUDETOT.
lant de la rupture qui nous occupe, dit : « Revenu des chimères de l'amitié, détaché de tout ce qui m'avait fait aimer la vie, je ne voyais plus rien qui pût me la rendre agréable ; je n'y voyais plus que des maux et des misères qui m'empêchaient de jouir de moi. » Dans cette détresse de son cœur toutefois, sa pensée devenait vigoureuse, et il trouvait pour 1 exprimer d'admirables accents.
Lettre de Rousseau à Madame d'Houdetot.
(Inc-dile.)
A Montmorency, le 17 décemijre 1757,
Enfin, je suis libre; je puis reprendre le caractère de franchise et d'indépendance que m'a donné la nature. Si je l'avais toujours gardé, tout le monde serait content de moi, et je le serais davantage. Toute ma faute est d'avoir cédé aux sollicitations d'une feinte et trompeuse amitié. J'ai résisté longtemps, il fallait résister toujours, mais je ne connaissais pas le piège où m'attirait cette voix de sirène. Je pouvais, il est vrai, ne pas trouver une amie fausse et perfide, mais j'aurais toujours trouvé des fers, et ne pouvais jamais être qu'un méchant esclave. Il était juste cpi'après m'être laissé entraîner malgré moi dans la maison d'autrui, j'eusse la honte d'en être chassé, et la peine d'en sortir au cœur de l'hiver. Ne parlons plus de M""" d'Epinay : depuis que je ne dépends plus d'elle, je veux oublier ses torts, et suis prêt à supporter le blâme de ses amis et des miens, pour m'être comporté avec la droiture et la franchise qui me conviennent, et m'être rendu ce que je me devais à moi-même. Si j'avais quelque reproche à me faire, ce serait d'avoir trop longtemps dissimulé ma juste indignation, mais je ne m'en
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estime que davantage d'un ménagement que je ne me serais point imposé si l'honneur et la foi m'eussent été moins inviolables.
Vous vouliez que j'allasse sans bruit demeurer chez mon ami^ Pourquoi cela? Quoi donc! Pour avoir logé dix-huit mois dans la maison d'autrui, faut-il errer le reste de mes jours d'asile en asile, sans oser plus demeurer chez moi? Il ne fallait point afficher une rupture! Eh! 1 ai-je fait!^ M'a-t-on jamais entendu parler de M"'*" d'Epinay autrement qu'avec éloge, non ces éloges ironiques et amers qu'elle fait de moi à Genève, mais ceux qui naissent des vérités qui lui font honneur, et de la justice que j'aime à lui rendre. J'ai parlé des incommodités du séjour de l'Hermitage durant l'hiver, et j'en ai parlé d'une manière assez naturelle pour ne point faire soupçonner d'autre motif à ma retraite, voilà ce qui était de mon devoir, le reste ne me regarde pas. Vous savez que j'avais résolu, non par devoir, mais pour vous complaire, de faire un voyage au printemps, pour mieux couvrir ma retraite ; mais M"" d'Epinay n'ayant pas consenti à me laisser juscpi'à ce temps-là dans sa maison, devais-je y rester malgré elle? Me retirer chez mon ami! Il fallait donc dissoudre entièrement mon petit ménage, ou le transporter chez lui. Connaissez-vous assez bien ma situation, la sienne, l'humeur de sa femme, pour être sûre que cela fût praticable? Ou ce devoir était-il d'une importance à laquelle toute autre considération dût céder? J'ai là-dessus encore un mot à vous dire : tous ceux que j'ai aimés savent si je les oublie durant leurs adversités; il m'est permis, je crois, d'être un peu moins zélé dans les miennes. On n'a point à craindre d'importuner ses amis quand ils souffrent, mais quand on souffre soi-même, et qu'ils le savent, il faut être un peu plus discret.
Je vous crois honnête homme, puisque vous êtes de mes amis.