s a?it de Dirlerol
3o6 LA COMTESSE D'HOUDETOT.
Madame, quelque prix que je mette à votre amitié, j'en mets davantage encore à la vertu. Elle me fut chère avant vous, et cet amour n'est pas le fruit des sentiments dont vous m'honorez, mais c'est lui qui les a fait naître; puissent-ils durer autant ((ue leur cause I Vous m'en assurez vous-même ; vous promettez de m'aimer autant que vous me croirez estimable : c'est une condition toujours sous-entendue dans l'amitié des honnêtes gens, mais qu'on exprime rarement sans un motif particulier. Ce motif serait-il dans la différence que vous supposez entre nos principes? Cela serait bien étrange, car il me semble que la probité n'en admet pas de deux sortes, seulement les conséquences peuvent se plier à la diversité des caractères.
Quoi qu'il en soit, voici les miens sur le point dont il s'agit : l'amour de soi-même, ainsi que l'amitié qui n'en est que le partage, n'a point d'autres lois que le sentiment qui l'inspire; on fait tout pour son ami comme pour soi, non par devoir, mais par délice. Tous les services qu'on lui rend sont des biens qu'on se fait à soi-même; toute la reconnaissance qu'inspirent ceux qu'on reçoit de lui est un doux témoignage que son cœur répond au nôtre.
Voilà, Madame, ce qui convient à toute amitié. Pour moi, je l'avoue, je mets à tout cela des distinctions moins communes. Dévoré du besoin d'aimer et d'être aimé, et peu sensible à tous les autres, je ne veux point que mes amis se tourmentent plus que moi de ma pauvreté, mais qu'ils m'aiment tel que je suis. Je ne veux point qu'ils tournent leur attachement en soins officieux, mais en sentiments; je veux qu'ils ne fassent valoir leur amitié que par des signes qui lui soient tellement propres qu'ils ne puissent avoir un autre motif.
Voilà pourquoi de tous les témoignages d'amitié, les services me sont les moins précieux, car tout honnête homme les rend aux indifférents, et le mérite seul est en droit de les attendre de l'humanité. Aoilà pourquoi encore de tous les services, ceux qui se tirent de la bourse et qu'on rend avec de l'argent, sont
ceux dont je fais le moins de cas, surtout quand ils sont publics, car de toutes les sortes de sacrifices l'argent est celui qui coûte le moins à donner et le plus à recevoir. Ainsi, entre deux amis, celui qui donne est sans contredit fort obligé à celui qui reçoit.
Sans amitié, mille vues suspectes peuvent empoisonner la pureté du bienfait; la vanité, l'ostentation, l'intérêt de s'acquérir un esclave à peu de frais, et d'exciter avec de petits bienfaits une grande reconnaissance, tout cela peut jouer son rôle dans cette feinte générosité. Ne s'agit-il donc que de poursuivre l'argent à la main un homme qui ne s'en soucie point, et fait plus de cas d'une heure de son temps et de sa liberté que de tous les trésors du monde .-^ Ne s'agit-il que de mettre aux méprisables dons qu'on le contraint d'accepter un prix qu'il ignore, et qu'on ne lui apprend que quand il n'est plus temps de s'en dédire, comme ces malheureux qui se trouvent enrôlés, après avoir reçu leur engagement en pur don.^
0 amitié, sont-ce là tes vrais témoignages? Non, tu en as de plus doux, de plus sensibles, de moins équivoques, et que la vanité n'imite point! 0 mon ami, qui que tu sois, s'il est au monde un cœur fait pour l'être, et sentir tout ce qu'il peut m'inspirer, laisse là tout cet appareil de bienfaits, et m'aime I Ne me bâtis point une maison dans tes terres, pour ne m'y plus venir voir, en disant en toi-même : « Celui-là, je le tiens, et n'ai plus besoin de le cultiver. » Bâtis-m'en une au fond de ton cœur, c'est là que j'établirai mon séjour : c'est là que je veux habiter toute ma vie, sans être plus tenté d'en sortir que toi de m'en chasser. Recherche-moi sans cesse, et laisse-toi rechercher! En t'abordant, cpie je lise dans tes yeux la joie que ma présence te cause ! Faisons mille promenades délicieuses où le soleil se couche toujours trop tôt, sur une journée passée dans l'innocence et la simplicité.
Console-moi dans mes peines, verse à ton tour les tiennes dans mou sein, afin que nos chagrins mêmes soient pour nous une source de plaisirs, et que notre commune vie soit un tissu
2o8 LA COMTESSE D'HOUDETOT.
de bienfaits réciproques et de vrais signes d'amitié. Que fait à tout cela la différence de la fortune et des rangs, si ce n'est d^ rendre plus estimables deux amis qui se font oublier mutuellement leur richesse et leur pauvreté. Leur amitié ne compte point les services, mais les sentiments, et celui des deux qui a le plus aimé l'autre en est le vrai bienfaiteur.
Mais, direz-vous, quand on est si peu sensible aux dons, pourquoi souffrir qu'on nous en fasse? Sans doute, il ne le faut point, quand on veut rester libre : mais, quel est le cœur sensible qui n'est jamais faible, et peut toujours résister aux importunités d'un ami mécontent? Quand on a hautement déclaré ses sentiments à tout le monde, comme j'ai toujours fait, et nommément à M""" d'Epinay ; quand on a bien témoigné qu'on n'avait nul besoin de dons, ni d'argent, mais d'amitié; quand on a ouvertement et franchement rejeté cette morale mercenaire qui multiplie les devoirs d'une reconnaissance intéressée pour s'attirer de nouveaux bienfaiteurs, si tous ceux qui nous sont chers, et qui ne veulent point nous déshonorer, nous représentent un présent accepté comme un devoir envers un honnête homme qu'affligerait un refus, je crois que l'honnêteté même nous porte à consentir, et à qui cédera jamais l'amourpropre, si ce n'est à la tendre amitié?
Voilà le cas oii je fus, il y a quelque temps, vis-à-vis de jNI. d'Holbach; on me força de recevoir de lui le produit d'un livre dont sa fortune ne lui permettait pas de se prévaloir, et dont son libraire aurait seul profité. Le don ne fut point d'un ami à un ami, mais d'un honnête homme aisé à un honnête homme indigent. Il en a fait de pareils à des gens qu'il connaissait à peine; ce fut un prêt fait à l'humanité, c'est à l'humanité qu'il le favit rendre. A quoi pensez-vous donc que m'engage un pareil bienfait? Ce n'est point à faire bassement ma cour à M. d'Holbach, c'est à imiter sa conduite, et à rendre à d'autres, aux dépens de mon nécessaire, ce qu'il a fait pour moi aux dépens de son superflu.
Vous que j'osai quelquefois appeler mon amie, pardonnez cet aveu qu'arrachent la justice et la vérité à un honnête homme avili, je ne fais point ma cour au riche, mais je n'éconduis point les pauvres. Ma porte ne fut jamais fermée aux malheureux, il en est venu de toutes les espèces implorer mon crédit, mes soins, ma bourse, ou mes conseils ; aucun ne m'a quitté mécontent. C'est ainsi que je m'efforce d'entretenir, selon mon pouvoir, cette circulation de bienfaits qui fait le lien de la société.
Tant que la calomnie ne m'ôtera pas les cœurs de mes amis, je me laisserai publiquement traiter d'ingrat, sans murmurer, mais je tâcherai d'être homme et bienfaisant en secret. Je sais qu'il est des bienfaits qui veulent une reconnaissance directe, et jamais cœur ne s'y livra plus vivement que le mien ; mais pourquoi des bienfaits qui ne me sont nullement sensibles exigeraient-ils de moi le même retour que ceux qui me sont si doux? Paierai-je des mêmes sentiments l'épargne onéreuse de deux ans de loyer, et les conseils salutaires qui me renvoient dans les bras de mon ami?
Je me trompe : on voulut aussi me rendre un ami^.. un ami! le perfide! Il n'attendait que le retour de ma confiance, pour mettre le comble à son ingratitude et à ses noirceurs. N'en parlons plus; ils m'ont perdu, ils en perdront d'autres qui ne s'en défient pas, et ce sera le trait le plus sensible de leur fureur contre moi.
Quoiqu'il ne soit pas ici question de savoir si celui qui me sert à sa mode, et non pas à la mienne, a en vue mon intérêt ou le sien, ni jusqu'à quel point je dois me tenir engagé en pareil cas, j'ai cru devoir vous exposer mes principes sur ce point, afin que vous puissiez connaître sur quoi se fonde la différence de mes maximes d'avec celle de cette multitude d'ingrats qui prêchent par un vil intérêt la reconnaissance de l'avare, et ne connaissent pas même celle de l'homme sensible.
Pour moi, je ne suis louché que des bienfaits qui portent le vrai caractère de l'amitié. Pour qui me rend des services qui me sont chers, je suis le plus reconnaissant des hommes; mais on viendrait m'enchaîner avec des millions que mon cœur serait aussi libre qu'auparavant. Pourquoi devrais-je du retour à ce qui ne me fait pas le moindre plaisir? Je ne sais si ces maximes sont celles de l'ingratitude, mais sûrement elles ne sont pas celles de l'avidité; je me fais honneur d'avoir un cœur qui n'est point à vendre.
L'amitié qui n'est plus a des droits encore. Je le sais, mais comment une A^éritable amitié finit-elle? Hélas! quand on a eu le malheur de se tromper dans son choix, c'est un second malheur de revenir d'une erreur si douce. Quand on trouve des calomniateurs et des traîtres dans ceux qu'on a crus ses amis, quel sentiment peut-on leur rendre? Et quand on n'y trouverait que des méchants envers autrui, le méchant sait-il aimer quelque chose, et peut-il être aimable aux gens de bien? Comment tiendrais-je à des liens que je trouve déjà rompus? Comment aimerais-je encore ce que je ne puis estimer? Que ferais-je pour satisfaire aux règles des procédés? Affecterai-je encore des sentiments que je n'ai plus? Serai-je faux pour être honnête homme, et sacrifierai-je la franchise aux bienséances?
Non, Madame, non : je sais qu'on a établi dans le monde des règles à la place des sentiments, mais les miens sont tels qu'ils doivent être, et n'ont pas besoin de se déguiser. Je ne sais plus donner des marques d'attachement et d'estime aux gens que je n'aime plus, et que je méprise, et si je leur dois de la reconnaissance, je suis prêt à tout faire pour eux, hors de continuer à leur être redevable et de leur donner des témoignages d'amitié démentis par mon cœur.
Il ne laisse point d'y avoir de grandes différences dans la conduite que je m'impose envers eux, et celle que je dois avoir avec le reste du monde, car la confiance, les épanchements, la familiarité et tout ce que l'intimité du commerce m'a pu mon-
trer de défauts et de vices dans mon ami doit, ainsi que les secrets qu'il m'a pu confier, être éternellement caché au public, même après nos liaisons rompues, et je ne dois pas même en faire des armes pour ma défense, s'il vient à me calomnier.
C'est un devoir de démasquer et poursuivre les méchants en tout et partout, mais je n'ai plus ce droit vis-à-vis du méchant que j'eus le malheur d'aimer sans le connaître. La raison de cela est qu'on détruirait tout le charme de l'amitié, si l'on pouvait craindre que jamais elle devînt nuisible, et comment le plus doux sentiment du monde pourrait-il servir d'instrument à la haine.
Ne trempe point ton couteau dans le lait! disait Pythagore. Il me semble que ce précepte mystérieux doit s'appliquer aux amitiés rompues. Quelle âme honnête et sensible pourrait adopter cette horrible maxime de vivre entre amis comme devant être ennemis un jour? Tout au contraire, quand ils sont devenus ennemis, ils doivent se ressouAcnir sans cesse de leur ancienne amitié, et c'en est assez pour dispenser les amis de cette prudence affreuse qui porte la défiance et la réserve au sein de l'intimité.
Je ne sais. Madame, si vous comprendrez quelque chose à tout ce verbiage; pour moi, je viens de le relire, et je n'y comprends rien. Mais ma tête s'en va, mon àme et ma raison sont à bout, et je me sens hors d'état de recommencer. Excusez mon désordre, je n'ai point appris à faire mon apologie, et je n'ai pas dû prévoir qu'un jour j'en aurais besoin.
Je reviens à votre lettre où vous fondez l'estime que vous paraissez me laisser encore sur ce que je suis de vos amis. Non, Madame, ce n'est point de vos amis que je dois être, mais votre ami. Depuis que vous m'avez offert ce titre, je crois l'avoir assez bien mérité pour ne devoir plus le perdre. Je dois céder la première place à celui qui vous est cher, vous m'en avez prévenu, j'y ai consenti; mais, lui seul excepté, la seconde après tout autre est indigne de mon cœur, et je la refuse. Il m'est
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impossible d'oublier l'estime que vous me devez, et l'attachement que vous m'avez promis. J'ai l'âme trop sensible, et je suis trop malheureux pour n'avoir pas de la fierté. Ce n'est point grâce que je vous demande, mais justice, et si vous me la refusez, de qui dois-je l'espérer au monde?
Parlons sans détour : mon amitié vous devient onéreuse, et je m'en aperçois; j'en pénètre aussi la cause, et mes funestes pressentiments sont trop vérifiés. Je savais, et je vous l'ai dit, quel sort je me préparais en obéissant à vos ordres ; j'étais sûr qu'en aous rendant un ami si peu digne de ce nom, cet ami' si sensible et si reconnaissant en userait avec vous comme avec tout le monde, et continuerait à m'ôter tous ceux que je lui ai donnés, c'est-à-dire tous les siens; ils furent autrefois tous les miens : enfin, il est content et il ne m'en reste plus.
Si j'avais dépensé cent francs pour lui, il serait un ingrat; mais je lui ai donné des biens d'un prix inestimable, je l'ai mis en partage de tout ce qui faisait le bonheur de ma vie ; pour ma récompense il m'a tout ôté, il m'a réduit au désespoir, et c'est un fort honnête homme! 0 gens du monde, dignes estimateurs des vertus, des vices, de la reconnaissance et de l'amitié, si ce sont là vos honnêtes gens, vous méritez de semblables amis !
Revenons à vous. Madame. Après vous avoir parlé de lui dans une de mes lettres, j'augurai de votre silence à quoi je devais m'attendre, et le ton de votre dernière lettre me l'a parfaitement confirmé. jN 'employez donc plus avec moi des bienséances et des procédés que je n'emploie avec personne ; ne filez point une rupture insensible, mais faites-la sans détour, d'une manière digne de votre franchise, et de l'estime que vous me devez. Vous devez connaître mon cœur mieux que personne, je viens de vous exposer mes principes; je crois de plus que vous n'ignorez pas que mon attachement pour vous est désor-
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 2i3
mais indépendant de tout retour de votre part, et qu'il m'est également impossible de vous haïr et de vous oublier, de quelque manière que vous en usiez avec moi. Rendez-moi du moins assez de justice pour croire que je saurai supporter mes maux et votre indifférence avec le même cœur qui sut goûter son bonheur et votre amitié. Sophie, je ne vous en dis pas davantage, je puis perdre cette amitié qui me fut si douce, mais je ne saurais cesser d'en être digne.
Considérez encore combien de circonstances vous invitent à vous débarrasser des restes d'une importune liaison. Seul et relégué dans ma retraite, je ne tiens plus au monde que par vous seule, et en m'abandonnant comme les autres, vous ne ferez qu'imiter beaucoup d'honnêtes gens que j'aime et que j'honore, quoique j'en sois abandonné. Mes ennemis répandus, adroits, habiles, et moins délicats que moi, sauront faire leur cause bonne à mes dépens; moi seul, éloigné, sans correspondance, sans autre défenseur que la vérité cachée, je resterai exposé au blâme universel sans le savoir ni m'en soucier.
Vous n'êtes pas de ceux qui laissent en leur présence outrager leurs amis sans rien dire. Pourquoi vous feriez-vous inutilement des ennemis, en prenant seule ma défense, et vous exposeriez- vous sans fruit à partager ce blâme, au lieu de m'en délivrer? Ne serait-ce pas donner une prise nouvelle à la calomnie, et gain de cause à mes accusateurs, en vous efforçant de me justifier?
Joignez à tout cela que mes malheurs m'ont rendu plus difficile et plus fier : je ne veux point d'ami qui se cache, ou qui soit généreux à demi ; je veux qu'on s'honore de mon amitié, quoique tout le monde la dédaigne, et je trouve plus honnête de rompre entièrement avec moi que de me soutenir faiblement. Je demande surtout toute l'estime qui m'est due. Le temps de mon adversité n'est pas celui de mettre des conditions à l'amitié qu'on me témoigne, et, dans quelque temps que ce puisse être, mon ami ne doit point supposer que je puisse
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cesser jamais de mériter son estime. En un mot, je crois que les devoirs de l'amitié augmentent avec le péril de les remplir. Pour moi, c'est ainsi que j'aime, et quiconque n'a pas le courage de m'aimer de même doit plutôt renoncer à moi, il en aura moins de peine, et je m'en plaindrai moins de lui.
Peut-être, dans l'état où je me trouve, est-il bon pour moimême que tous mes amis m'abandonnent ainsi. C'est par eux seuls que je tenais à la vie, et, me sentant si près de la quitter, n'est-il pas temps de renoncer à tout ce qui pouvait me la rendre chère?
Je conçois qu'il en peut coûter à votre bon cœur de déclarer à l'ami que vous avez recherché qu'il a perdu ce titre. J'ai trouvé le moyen de pourvoir à cela. Gardez le silence pour toute réponse; j'entendrai ce langage et ne vous importunerai plus. Que si, contre mon attente et mes conseils, votre amitié s'obstine contre mon infortune, la première lettre qui me viendra de vous, m'annoncera mon bonheur, même avant de l'ouvrir, et après tant de tourments et d'angoisses, en voyant de votre écriture, j'aurai du moins encore un moment de pure joie en ma vie.
Adieu, Sophie; adieu, ma chère et digne amie! Faites mes tendres adieux à votre ami. Je n'oublierai jamais que vous m'avez appris tous deux à m'estimer moi-même, et à valoir tout mon prix. Puissiez- vous goûter à jamais l'un par l'autre les charmes que j'ai trouvés dans votre amitié! Puissiez-vous trouver dans tous vos attachements des cœurs plus vrais, plus droits, plus sensibles, plus amis de la vertu, ou du moins plus heureux que moi !
Que dut penser M"" d'Houdetot en recevant cette longue épître, ces profonds aperçus, cette rigoureuse analyse, ces fières déclarations, ces adieux touchants qui ressemblent à ceux d'un ami, la veille d'un dé-
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part pour un pays lointain d'où jamais sans doute il ne doit revenir? Il me semble la voir, pensive, près de la fenêtre de son salon, la lettre de Rousseau à la main, l'esprit hanté par des idées qu'elle n'avait pas eues encore, le cœur obsédé par des visions de grandeur et de noblesse d'âme qu'elle n'avait point soupçonnées. Elle fut émue, et répondit avec son aménité ordinaire, et avec l'affection qu elle ne cessa jamais de ressentir pour l'auteur de Julie.
Toutefois, il y avait sur le chemin de leur amitié trop d obstacles, trop d'embûches, disons le mot, trop d ennemis, pour que M'"'' d'Houdetot n'en fût point influencée. Fatalement, ses réponses s'en ressentirent, et le philosophe se désola de ce refroidissement. Sa passion se rallumait par intervalles, et avec elle mille inquiétudes l'envahissaient.
(( Ne sachant, dit-il dans les Confessions, à quoi m'en prendre de ce refroidissement, dont elle ne convenait pas, mais sur lequel mon cœur ne prenait pas le change, j'étais inquiet de tout... Cette agitation rouvrit mes plaies, et rendit ma correspondance orageuse, au point de 1 en dégoûter tout à fait. »
Réponse de Madame d'Houdetot à la lettre précédente de Rousseau du 17 décembre 1757.
Paris, ce 20 décembre. Mardi.
Ce n'est point moi qui peux changer mon amitié pour ceux que j'estime, et dont je n'ai point à me plaindre. Ce n'est pas
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moi encore qu'on persuade d'abandonner un ami malheureux, ainsi ce n'est point à moi que s'adressent les inquiétudes et les reproches offensants qui sont dans votre lettre. Si nous ne différons point dans nos principes qui sont les mêmes pour tout honnête homme, nous différons pour leur interprétation; c'est ce qui fait, mon cher citoyen, que je supprimerai désormais mes conseils. Vous devez être plus éclairé que moi sur vos devoirs, ainsi je n'ai rien de plus à vous dire sur votre conduite. Votre lettre me fait connaître que le fond de votre cœur est aussi bon que je l'ai toujours cru, quoique je croie voir quelques erreurs dans l'application de vos principes. J'aime, mon cher citoyen, la franchise avec laquelle vous vous expliquez avec moi, et je dois y répondre. Vous connaissez mon cœur et à quel point il est occupé. Je vous ai promis et je vous garderai toujours toute l'amitié qui peut exister encore dans une àme remplie comme la mienne; vous ne la verrez jamais se démentir.
Vous savez quelle est ma vie : je la passe presque à écrire, et cette occupation, ma seule consolation, est tout ce qui me rend ce que l'absence me fait perdre. Mais ce que mes devoirs exigent d'ailleurs, et ce que mon penchant me demande, m'occupe et me fatigue même assez pour ne pouvoir beaucoup étendre d'autres écritures. Je vous connais, vous attribueriez à l'indifférence ou à l'oubli ce qui aurait une cause si différente. Je vous explique librement ce qui peut rendre mes lettres ou moins fréquentes ou plus courtes. Mes sentiments seront les mrmes, ils ne peuvent varier sans cause et mille siècles les retrouveraient comme le lendemain. La sincérité et la fermeté sont mon caractère, vous ne le verrez pas se démentir. J'aurai besoin des preuves de votre amitié, et je vous en donnerai des miennes, mais ne soyez ni injuste ni inquiet, quand ces preuves seront moins fréquentes que peut le désirer un ami solitaire et qui ne s'occupe que d'une seule amitié. Mais soyez assuré que cet inconvénient d'une àme préoccupée d'un seul objet, qui
sans doute en est moins capable de tous les soins que vous pourriez demander à l'amitié, est le seul que vous aurez à éprouver de la mienne.
Je me suis hâtée de vous répondre; je ne devais pas vous laisser un instant livré au soupçon que vous aviez conçu, quoique vous méritiez bien d'en être puni. Je vous préviens des seuls inconvénients que vous aurez à craindre de mon amitié ; si à ce prix elle vous convient, vous pouvez en être assuré pour toujours. Je n'ai vu que très peu l'homme que vous accusez S qui n'a point cherché à vous nuire auprès de moi; il y a apparence que je le verrai fort peu, mais vous, c'est une injure que vous me faites de penser que je puisse me laisser prévenir par aucun mauvais propos contre l'amitié. Adieu, mon cher citoyen. J'ai vu enfin mon frère, et lui ai parlé de vos estampes ; il croit que cela sera fort cher, il en doit parler à un peintre, cependant, mais il trouve, ainsi que moi, la difficulté extrême de rendre dans un petit espace ce que vous demandez. Quand il aura parlé à son peintre, je vous dirai la réponse qu'il m'aura faite. Vous ne m'envoyez point le modèle du papier de vos copies, envoyez-le-moi assez à temps pour que vous n'en manquiez point, et donnez-moi de vos nouvelles, vous savez qu'elles me sont intéressantes.
Je me porte beaucoup mieux. Je vous ai dit, mon cher citoyen, tout ce que vous pouviez craindre de moi ; ne me faites donc plus d'injures, ne doutez point de mon amitié telle que je puis vous l'offrir, et soyez sûr qu'une âme honnête comme la vôtre, même avec des défauts, et aussi sensible, ne me verra jamais changer les sentiments qu'elle mérite; ils sont aussi invariables que ceux que vous me connaissez sur ce que j'aime le mieux.
(Manuscrits de ISenchàlel .) I. Grimm.
2i8 LA COMTESSE D'HOLDETOT.
DOUZIEME LETTRE INEDITE
Réponse de Rousseau à la lettre précédente de Madame d'Houdetot du 20 décembre 17 57.
(Inédite.)
Montmorency, le 26 décembre 1707.
Votre lettre m'a rendu la vie, et je devais l'attendre de votre bon cœur, mais vous ne pouviez mal choisir dans cette occasion : il y aurait peut-être eu plus de franchise à prendre le parti que je vous proposais, il y a plus de générosité à celui que vous avez pris. Sans m'abuser sur la diminution de votre amitié pour moi, j'accepte ce que vous voulez ou pouvez m'en laisser, avec ce grand motif de consolation de n'avoir pas mérité de perdre le reste. Car, quoi que vous disiez de mes fautes, j'espère que vous m'avez trouvé et me trouverez toujours un cœur droit et irréprochable, qui n'est pas indigne d'obtenir les sentiments qu'il donne, et dont le plus grand tort est de ne pouvoir ni vouloir se déguiser avec personne.
A l'égard de ce que vous trouvez à reprendre dans mes principes, comme vous ne vous êtes point expliquée là-dessus, je n'ai rien à répondre; mais toutes les fois que vous voudrez entrer dans cette discussion, je m'y prêterai volontiers. Au reste je vous demande pour votre ami l'explication que je vous ai demandée pour vous : vous connaissez tous deux mes principes, ils sont ceux dont j'ai toujours fait et ferai toujours profession, parce que sans eux il me serait impossible d'être honnête homme.
Que le public en pense tout ce qu'il voudra, peu m'importe! Je me soucie fort peu que le public m'estime ou non, mais je ne connais point d'amitié sans estime, et croire avoir un ami
qu'on n'a pas est le plus cruel tourment du cœur, à l'instant qu'on s'en désabuse. Que je sache donc si Saint-Lambert est ou n'est pas mon ami : je demande une réponse nette et précise. Je ne vous charge pas de la faire pour lui, mais de la lui demander, et de ne me dire que ce qu'il vous aura dit.
J'ignore comment on peut recouvrer la santé perdue, mais je conçois comment on la conserve; c'est avec la sobriété et la règle. L'àme et le corps se maintiennent sains par les mêmes principes, et c'est en dominant sur ses fantaisies qu'on apprend à vaincre ses passions. En voyant votre estomac délabré, je vous crus valétudinaire pour le reste de votre vie : grâce au ciel, je me suis trompé, vous voilà rétablie ; apprenez à vous conserver, songez que la constitution qu'on se fait à votre âge est celle qu'on garde jusqu'à la mort, et songez surtout que la morale est la vraie médecine des gens en santé.
Je vois que mes estampes ne pourront avoir lieu, car elles sont difficiles et coûteront fort cher, et mon libraire n'y consentait qu'autant que l'exécution en serait facile et à bon marché. Au reste, les détails dans lesquels je suis entré ne sont pas faits pour être exécutés à la lettre; ce n'est pas ce que le dessinateur doit rendre, mais ce qu'il doit savoir, afin d'y conformer son ouvrage autant qu'il est possible. Tout ce que j'ai décrit doit être dans sa tête, afin de mettre dans son estampe tout ce qui peut y entrer, et de n'y rien mettre de contraire. Dans le fond, ces planches ne sont pas plus chargées que les planches de tous les livres du monde, mais peut-être faut-il, pour ces sortes de dessins, des dessinateurs qui en aient l'usage, plutôt que des peintres.
Ce fut Pierre qui fit le dessin de la planche qui est à la tête de mon premier discours, et il est très mal. Ce fut, je crois, Cochin qui fit celui du dernier, et il est très bien. \ous remarquerez même que cette dernière estampe est aussi chargée, el demande autant d'intelligence qu'aucune de celles de la Julie, cependant je ne saurais me plaindre de l'exécution, quoiqu'elle
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soit fort loin de l'idée que j'en avais donnée dans le prospectus.
Au reste, comme il n'est point encore question de l'ouvrage, rien n'est moins pressé que tout cela, et si mes descriptions vous ont amusée, j'ai obtenu tout ce que je désirais en vous les envoyant. Je vous prie de faire mes remerciements à M. de La Live. A votre égard, je suis bien aise de vous dire que vous passeriez votre vie à me rendre des services semblables ou plus essentiels, sans que je songeasse à vous en remercier. Je suis pénétré de reconnaissance, mais c'est pour des bienfaits d'un autre prix.
Voilà une feuille de votre papier, je recommencerai demain vos copies et ne les quitterai plus. Jusqu'ici j'ai passé le temps à ranger mes guenilles dans mon petit Hermitage : il est moins beau que l'autre, mais en payant il est mien, et en vérité je n'étais plus assez riche pour être logé gratuitement. Adieu, ma chère et unique amie, vous avez beau ne plus m'appeler votre ami, je ne laisserai pas de l'être toujours.
Réponse de Madame d'Houdelot à la lettre précédente de Rousseau du 26 décembre 1757 .
Paris, ce 3o décembre.
J'ai reçu, mon cher citoyen, votre lettre du 26. Vous y êtes encore injuste pour moi, mais je ne m'en mets point en peine, parce que le temps suffira pour vous prouver votre injustice et l'invariabilité de mes sentiments. Ne soyez point en peine non plus de ce que j'ai pu vous dire sur la différence de nos opinions; c'est plutôt dans l'application de vos principes que dans vos principes mêmes que nous pouvons différer. J'avoue que pour moi, mon cher citoyen, je ne me résoudrai jamais à regarder comme des chaînes les bienfaits de l'amitié, et que la reconnaissance sera toujours douce à mon cœur; que je ne me
croirai point esclave quand je me reconnaîtrai redevable à l'amitié, et que je serai dans le cas de le lui marquer par tous les soins qui pourront lui être agréables, et qu'on peut rendre; je ne me ferai pas même une peine de leur sacrifier quelque chose de ma liberté.
Ce qui vous paraît une chose basse et un dur esclavage ne serait pour moi, en pareil cas, qu'un acte agréable de ma reconnaissance, et quoique je pense comme vous que celui qui donne est obligé à celui qui reçoit, je pense aussi que celui qui a reçu quelque bienfait quelconque est engagé à la reconnaissance et qu'elle lui doit paraître douce. Celui qui donne ne doit jamais l'exiger, mais celui qui reçoit ne doit jamais s'en dispenser.
Mon cher citoyen, je vous souhaite pour cette année plus de tranquillité, s'il est possible, et que vous puissiez être tonjours content de votre cœur et de celui de vos amis. ^lon ami et moi penserons toujours de même pour vous, n'en doutez pas. Je ne lui demanderai pas l'explication dont aous me parlez, elle est puérile et n'est pas nécessaire; consultez ce c|ue vous avez de lui et ce que vous en avez vu, et vous verrez que aous n'avez besoin de rien de plus pour vous répondre.
Adieu, mon cher citoyen. Je vous ferai porter du papier dans la semaine. Je vous exhorte à mettre quelque assiduité à vos copies : vous savez combien je suis pressée d'en jouir. Je continue d'être assez bien ; avec des ménagements je crois que cela continuera.
(Manuscrits de .\eacliûtel.)
TREIZIEME LETTRE INEDITE
Dans cette lettre, nous voyons Rousseau aux prises avec le doute, le soupçon, les sombres pensées. Avide de clarté, de certitude dans ses affections, dans
ses amitiés, il n'aperçoit autour de lui que fragilité, égoïsme, horizon chargé de nuages. Il parle à son amie avec une brutale franchise, lui dit ce qu'il pense des services d'argent, et lui déclare qu il renonce k copier pour elle la Nouvelle Héloïse.
Le 5 janvier 1758.
Je continuais vos copies, Madame, quand j'ai été arrêté par une réflexion qu'il faut que je vous communique.
Je commencerai par vous dire que le style équivoque et louche de vos dernières lettres ne m'a point échappé. J'ai tout fait pour vous donner occasion de vous expliquer, je vous ai demandé des éclaircissements, je vous ai priée d'en demander à A'Otre ami, vous avez tout éludé. La franchise de vous autres, gens du monde, est de ne jamais dire ce que vous pensez qu'avec précaution, réserves, poliment, à double entente, à demi-mot. Ma puérile franchise à moi, comme vous l'appelez vous-même, est d'interpréter tout cela dans mon langage rustique et de répondre sans détour à ce qu'on me fait entendre adroitement. Puis donc qu'au lieu de vous honorer de mon amitié, vous en avez honte, je la retire pour ne vous en pas laisser rougir plus longtemps. Méprisez-moi désormais si vous pouvez, je ne m'en ofTenserai plus. Je vous déclare que, dès cet instant, je ne vois plus en vous que Madame la comtesse, ni en lui, avec tout son génie, que M. le marquis ; et c'est être plus descendu que vous ne pensez.
Ce n'est pas que j'aie oublié ce que je vous dois, ni les bienfaits que j'ai reçus de vous. Ces bienfaits ne sont ni de l'or, ni de l'argent, dont je vous aurais su peu de gré, et dont je ne me souviendrais plus aujourd'hui. Mais, quand mon cœur gonflé d'ennuis trouvait des consolations près de vous ; quand vous me renvoyiez dans le sein de mon ami; quand vous me
parliez avec tant de plaisir du vôtre dans d'aimables promenades ; quand je m'en trouvais plus heureux d'être homme de bien pour mériter votre estime; quand, indignement outragé et abandonné pour ne vouloir pas être le valet d'une femme méprisable, vous seule en dernier lieu souteniez mon courage abattu, c'était là des bienfaits précieux qui me rendaient la vie douce et délicieuse. Ah! vous n'étiez pas comtesse alors; et vous me sembliez, malgré vos faiblesses, un ange du ciel qui venait ranimer en moi la constance et la vertu.
Que vous avez changé ! Mais ce cœur, que les âmes basses et vénales osent traiter d'ingrat, ne change point. S'il doit oublier qui le méprise, il sait toujours estimer et honorer le mérite, il ne perd point le tendre souvenir des bienfaits reçus. Enfin, quoique je sois résolu de ne jamais chercher à vous voir, la seule reconnaissance est encore un sentiment si doux que si jamais je vous revois, ce ne sera point sans plaisir.
Yoilà ce qu'il fallait d'abord que vous sussiez; venons maintenant à ce que j'avais à vous dire en commençant.
Je vois manifestement par vos lettres que la chose à laquelle vous donnez le plus grand prix dans le monde est l'argent. Vous n'admettez pour bienfaits dignes de reconnaissance que ceux qui se font par son moyen, ou du moins vous ne mettez nulle autre espèce en comparaison avec celle-là. Le riche est l'unique dispensateur des bienfaits à votre compte ; et nous sommes privés, nous autres pauvres, du plaisir d'exercer jamais le plus doux acte de l'humanité.
Moi, au contraire, qui sépare toujours les possessions d'avec la personne, je ne vois pas que celui qui donne beaucoup d'argent donne rien du sien ; au lieu que celui qui donne son temps, sa liberté, ses sentiments, ses talents, ses soins, se donne vraiment lui-même, et tout ce qui constitue son être, son sort et sa vie. Il tire, pour ainsi dire, de sa propre substance tout le bien qu'il fait à autrui. Pour raisonner conséquemment, vous ne devez pas trouver le pélican un fort tendre
a24 LA COMTESSE D'HOUDETOT.
père, attendu qu'il ne nourrit ses enfants que de son sang, au lieu que les autres oiseaux nourrissent les leurs à bien plus grand prix de ce qu'ils ramassent. Pour moi, dans cet échange de bienfaits, quand l'un des deux aurait donné tout l'or de l'univers, et que l'autre ne donnerait qu'une heure de sa vie, je tiens que le premier ne saurait être quitte envers lui.
Appliquons, Madame, nos principes aux copies que je fais pour vous. Je vois qu'il n'y a qu'un moyen de nous accorder sur le prix que nous leur donnerons, c'est que je n'en reçoive aucun paiement, car alors je vous devrai une chose très douce, qui est d'avoir employé mon temps à vous servir. Mais sitôt que vous me voudrez payer, en comparant la chose reçue avec la chose donnée, et m'ayant donné de l'argent pour mon temps, vous prétendrez que je serai fort en reste avec vous; et moi je prétendrai tout le contraire, car je puis gagner de mille autres manières autant d'argent que vous m'en aurez donné, mais quoi que vous fassiez, il vous est impossible de me jamais rendre aucune des heures que j'aurai employées pour vous. Ainsi, Madame, voyant que nous ne saurions nous accorder en rien sur l'estimation des choses, et ne voulant pas aussi passer pour ingrat envers vous, je suspens mon travail jusqu'à votre réponse; ou trouvez bon que j'aie le plaisir de vous ofTrir mes copies, ou cherchez un autre copiste.
Dans une lettre précédente, Rousseau avait caractérisé déjà le rôle que joue l'argent dans la société et avait exprimé son jugement sans détour. Il y revient ici avec une précision spéciale ; son esprit est dans un de ces emportements de logique qui vont droit au but, comme un boulet de canon, et qui n'épargnent rien. Gomme l'amour, la raison a aussi sa fièvre et sa passion. Rousseau était tour à tour possédé par l'un
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. aaS
et par l'autre. Il regrettait ensuite les entraînements où le poussait sa nature orageuse, mais quelle sincérité, quelle humanité toujours dans ces divers états d'âme !
Réponse de Madame d'Houdetot à la lettre précédente de Rousseau du 5 janvier 1758.
Votre lettre ne m'a point offensée; je méritais trop peu les injures que vous m'avez dites pour en être en colère; elle m'a fait voir seulement, ainsi que votre avant-dernière lettre, oii vous faites le procès à tout attachement et à toute amitié, que notre caractère et nos opinions sont trop opposés en différentes choses pour que notre liaison ait pu subsister sans orage, c'est ce qui m'a déterminée à la rupture que vous m'avez proposée. Ce n'est pas que je puisse cesser de vous rendre justice; vous avez des vertus que je connais, que j'estime et que je défendrai contre tous ceux qui voudraient les attaquer, et vous pouvez être sûr que l'on n'entendra jamais de moi que des choses qui feront respecter celui qui fut mon ami. Mais votre conduite et l'opposition qui est entre nous m'ont montré la nécessité d'accepter ce que vous proposiez. Je romps sans aigreur et sans rancune une liaison où je ne pouvais jamais vous contenter.
Mon cœur, plein de la passion qui l'occupe, à laquelle s'est joint encore le charme de l'amitié, ne pouvait peut-être donner à une autre amitié autant qu'elle pouvait exiger. J'ai cru. en vous offrant mon amitié et en recherchant la vôtre, assurer à ce que j'aime et à moi un ami que nous estimons et qui ajouterait de l'agrément et de la douceur à notre vie. Vous m'avez prouvé que cela n'était pas. Je suis au moins satisfaite que ceci se soit passé dans un temps où vous n'avez à vous en prendre
à personne de ce qui nous sépare. Les injustices de ce que j'aime sont passées. Je vous ai défendu contre elles et d'ailleurs je les mérite trop peu pour ne l'en pas faire revenir, et je connais trop son cœur pour n'être pas sûre qu'il n'en reviendrait pas quand il me verrait innocente, et qu'il me jugerait avec toute sa raison.
Je vous ai défendu aussi contre les amis qui se sont éloignés de vous, et je le ferai toujours. Je ne vous ai trompé sur rien, et c'est vous seul qui m'avez fourni les raisons de souscrire à ce que vous m'avez proposé, et où je suis sûre que vous reviendriez souvent. Croyez que, malgré le parti que nous prenons, nous nous intéresserons toujours l'un à l'autre; nous nous devons de l'estime, et nous aurons toujours l'un pour l'autre de l'amitié. Je vous le dis encore, je rends justice à vos vertus, et, malgré vos injures et ce que je vois dans votre caractère qui ne s'accorde pas avec le mien, je ne cesserai point de vous estimer et même de vous aimer, et pour ne pas avoir un commerce si suivi, nous n'en serons que plus tranquilles et meilleurs amis.
D'ailleurs, je dois vous avertir que j'attends mon mari samedi ou dimanche prochain. Si vous avez quelque chose à me dire, il faudra, passé ces jours-là, le mettre sous l'enveloppe d'Andy, mon suisse; ne l'oubliez pas.
Je vous ai dit ce que je pensais sur vos copies; je les désire encore par un autre motif, c'est comme un des livres qui m'ait fait le plus de plaisir et où il y a le plus à profiter. Adieu, mon cher citoyen. Ne me croyez point en colère; nous évitons peut-être de nous brouiller tout à fait, en prenant le parti que nous prenons. Croyez que je conserverai mon amitié pour vous, quoi que vous pensiez. Je n'ai pas mérité que vous m'ôtiez la vôtre, et vous m'en garderez aussi. Passezvous votre vie à écrire à Diderot, et à lui faire des querelles.^ Mon cœur ne change pas, mais nous ôtons seulement des occasions de trouble et de querelle; d'ailleurs, la présence de
mon mari me laissera peu de loisir de répondre et me donnerait de l'embarras à recevoir des lettres qu'il faut lui cacher.
J'enverrai savoir de vos nouvelles et vous prie de me faire donner des vôtres.
Ce 9 janvier.
{Manuscrits de Aeuchâtel .)
QUATORZIEME LETTRE INEDITE
Le philosophe a compris qu'il est allé bien loin avec son amie, dans la lettre précédente du 5 janvier. Il se repent et revient à résipiscence. Mais cette correspondance prenait de plus en plus des allures pénibles. ^I™" d'Houdetot s'en attristait et voulait, sinon y mettre un terme, du moins l'espacer davantage. Toutefois, elle ne cesse pas d'être indulgente et de s'attendrir sur les malheurs de Rousseau, et les lettres continuent à s échanger.
Lettre de Rousseau à Madame d'Houdetot.
(Inédite.)
A Montmorency, le 10 janvier 1758.
Il n'est jamais permis d'être malhonnête, ma lettre l'était, j'en suis justement puni. Je la désavouais même en l'écrivant, vous ne l'ignorez pas, mais contente d'y trouver le prétexte de rupture que vous cherchiez depuis longtemps, en violant la foi de l'amitié, vous avez su mettre les procédés de votre côté, tandis que les sentiments étaient du mien. Tel est l'ordinaire partage des gens du monde et des solitaires. Les apparences me
238 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
condamnent, j'en conviens, mais j'en appelle à votre cœur, il connaît le mien, qu'il méjuge.
J'ai dû m'attendre à ce qui m'arrive, il y a longtemps qu'on me l'a prédit. Il y a longtemps même que j'en pressens l'accomplissement, et voilà le seul de mes maux qui a rendu tous les autres insupportables. Si vous aviez si peu de temps à donner au commerce de notre amitié, pourquoi donc en tant perdre à la former? J'étais heureux et tranquille, quand vous vîntes troubler mon repos : vous avez bien su trouver tout le temps qu'il fallait pour me rendre misérable; vous n'en avez plus trouvé pour me consoler.
Si j'ai mal mérité de vous en quelque chose; si la plus sainte amitié connaît quelques devoirs que je n'ai pas remplis ; si votre repos ne me fut pas toujours plus cher que le mien; si tous mes malheurs même n'attestent pas la force et la pureté de mon attachement pour vous, daignez le dire, et je me tais. Comment les deux billets que j'ai trouvés joints au vôtre vous ont-ils permis de l'écrire avec tant de sécheresse? Comment ne vous êtes-vous pas dit, en les renvoyant : S'il était moins sensible à mon bonheur et à ma gloire, il serait encore l'ami de M'"^ d'Épinay. Mais vous avez attendu, pour m'ôter votre amitié, qu'il ne me restât plus de preuve à vous donner de la mienne.
Vous vous trompez pourtant, il m'en reste une, plus forte encore, et plus digne de moi que toutes les autres : c'est de conserver toute ma vie cette même amitié que vous dédaignez, et de la rendre indépendante de toutes les marques d'indifférence et de mépris que je puis recevoir de vous. Il est toujours doux d'être sensible, et mon cœur, désormais fermé à tout nouvel attachement, n'en nourrira qu'avec plus de charmes le dernier qu'il a formé.
De tous les amis dont vous me parlez, il n'en reste qu'un, et la raison en est bien simple, c'est que je n'en eus jamais d'autre, car celui-là seul a résisté à mon adversité, et tout le
reste s'est évanoui comme le faux or à la coupelle. Hé bien! je l'aimerai et il m'aimera ; je vous aimerai et vous ne m'aimerez point. Si le premier sentiment partagé me rend plus heureux, le dernier me rendra plus digne de l'être en nourrissant au fond de mon âme le sublime désintéressement dont elle est capable.
Oui, Sophie, vous m'êtes plus chère que jamais, et mon cœur veut nourrir jusqu'à mon dernier soupir le vif et pur attachement qu'il a conçu pour vous, ^s'en soyez point alarmée, mon amitié ne vous sera plus importune, et comme elle n'exige ni n'attend plus rien de vous, elle ne causera plus entre nous de querelle, et ne vous coûtera aucun soin. Je ne renonce pas au plaisir de vous écrire, il est la seule consolation qui me reste; mais comme vous êtes quitte avec les bienséances et ne serez point obligée à me répondre, rien ne vous empêchera, si mes lettres vous ennuient, de les jeter au feu sans les lire. Que si vous êtes importunée même de les recevoir, vous pouvez me le dire encore, et je suis prêt à vous sacrifier cette dernière consolation, car comme ce n'est plus de votre gré que je suis votre ami, je ne veux plus que cette amitié vous donne aucune sorte de gêne. Peut-être en serez-vous plus tranquille en m'oubliant tout à fait, et moi j'en serai plus content en ne vous déplaisant en rien.
Il est bien étrange que vous me parliez encore de la Lettre à Voltaire. Gomment en vient-on là, quand on fut amis? Bien loin que ma conduite, en cette occasion, dût vous déplaire, elle était un devoir envers vous. Cette lettre n'avait pas été communiquée à vous seule. Elle l'avait été à M™- d'Epinay et à un certain homme. Sur le bruit qu'elle se répandait, je résolus de remonter à la source pour constater l'infidélité, mais je dus vous en parler auparavant, à vous en particulier, de peur de vous compromettre, si malheureusement la communication venait de vous, ce qui eût été une faiblesse et non pas un crime ; mais sur le premier mot cjue aous m'en dites, il ne me resta
23o LA COMTESSE D'HOUDETOT.
pas le moindre doute, et j'étais si persuadé que vous n'aviez aucune part à cette indiscrétion que j'allais travailler à en faire la honte aux coupables en me justifiant envers M. de Voltaire, quand j'appris que la Lettre en question n'était pas la mienne, mais celle d'un autre Genevois, nommé M. Verne t.
Réparez donc votre injustice envers moi : je ne connais point d'amitié sans estime et sans confiance, et vous savez si j'en ai pour vous : je vous crois capable de faiblesse et de légèreté, mais jamais d'infidélité ni de mensonge. Vous devez me connaître assez pour savoir que si je ne le pensais pas, je ne le dirais pas.
Au nom du ciel, laissez-moi oublier les indignités que je vous ai écrites au sujet des copies. Si vous croyez que rien de semblable soit parti de mon cœur, je déclare franchement que vous devez ne me regarder jamais. Dites-moi que vous le croyez, et je me condamne. Ah! Sophie! Sophie! Si je pouvais perdre votre amitié sans douleur, je vous dirais moins d'injures et vous outragerais davantage!
Le jour même où Rousseau écrivait la lettre qui précède, M'"* d'Houdetot, qui, d'abord, avait voulu rompre, revenait sur sa décision et lui adressait de son côté une lettre pleine d affection et de dévouement.
Lettre de Madame d'Houdetot à Rousseau.
Ce lo janvier, au soir.
J'ai bien peur, mon cher citoyen, de m'être trop emportée dans les dernières lettres que je vous ai écrites; je vous avoue que les vôtres m'avaient fait trembler et m'avaient fait penser qu'il serait difficile de vivre en paix avec>ous, et sans craindre
chaque jour quelque nouvel orage, \otre extrême vivacité, une trop mauvaise opinion de vos amis trop aisée à naître, et quelques sentiments solitaires sur l'inconvénient de toute amitié, m'avaient fait penser que tôt ou tard je vous verrais rompre vous-même une liaison où vous paraissiez renoncer assez volontiers. C'est pourquoi je prenais le parti de commencer dès aujourd'hui ce que je pensais que vous feriez un jour vousmême. Mais mon amitié pour vous ne peut s'accommoder du parti que j'ai pris, et je n'ai pu me résoudre à abandonner un ami dans le temps que les autres l'abandonnent, et, fût-ce par sa faute, il suffit qu'il soit malheureux et qu'il me soit attaché encore pour que je ne puisse m'y déterminer, et m'eût-il offensée, je dois plutôt sentir son malheur que ses fautes, surtout tant que je pourrai penser que mon amitié peut être de quelque consolation pour lui.
Je me repens donc, mon cher citoyen, de ce que j'ai fait; je ne rougis point de vous en demander pardon, et j'en suis trop punie si j'ai causé un instant de chagrin de plus à un être qui est déjà malheureux et qui est mon ami. Répondez-moi donc, mon cher, pour m'assurer que vous avez oublié ma vivacité comme j'ai oublié la vôtre. Je n'ai point un cœur qui sache ainsi s'éloigner de ses amis, et ne point oublier leurs fautes. Ne me montrez ^plus seulement cette humeur solitaire qui vous fait regarder 'toute société avec défiance et comme une source du mal, ou comme un esclavage onéreux, ni cette défiance de vos amis qui vous donne trop souvent pour eux ou d'injurieux soupçons, ou une opinion désavantageuse, et qui se répand trop en injures et en termes méprisants ou dénigrants.
Vous voyez que j'emploie avec vous cette sincérité rustique dont vous m'avez parlé, mais je vous dis, avec la même franchise, que je me repens d'avoir répondu trop durement même aux injures d'un ami qui est malheureux, et que je le prie d'oublier cette faute comme j'oublierai les siennes, \oyez, mon cher citoyen, si vous acceptez cela. Si vous ne le faites
pas, j'aurai du moins la satisfaction d'avoir écouté ce que me demandaient l'honnêteté et la sensibilité de mon cœur, et quand même vous refuseriez cette réparation, je vous conserverais toujours et de l'amitié et de l'estime pour ce que vous avez de vertus. Vous pouvez me répondre à cette lettre avant l'arrivée de mon mari, et je vous en prie, mais faites-le sur-le-champ. Quand il sera ici, ne m'écrivez plus, il y aurait de l'inconvénient à le faire, même par mon suisse, et je vous prie de ne le pas faire, vous pourriez m'exposer.
J'aurai soin d'envoyer chez vous exprès, pour avoir de vos nouvelles, attendez ces occasions; je ne les négligerai point, et tous les i5 jours, plus ou moins, je saurai de vos nouvelles, et croyez que, pour ne pas vous écrire plus souvent, je n'en conserverai pas moins mes sentiments pour vous et je n'en douterai pas plus des vôtres.
Si vous connaissiez bien mon cœur, vous seriez sûr qu'il est invariable; il ne peut changer sur ce qu'il pense pour vous, que vous ne l'y forciez vous-même. Celui que j'aime, et qui est aussi le premier ami de mon cœur, ne peut que m'en aimer et m'en estimer davantage, quand je rendrai tout ce que je dois à l'amitié.
P. S. Je profite d'un exprès qui va dans vos cantons. J'aurai plus tôt l'éparé l'effet de mes dernières lettres, et j'aurai plus tôt votre réponse à celle-ci sûrement, mon mari pouvant arriver d'un jour à l'autre.
(Manuscrits de \eiichiîlel. )
On se sent vraiment pris d admiration devant tant de générosité, d'élévation de caractère, d'humanité. Piousseau lut ravi et reprit confiance dans l'avenir.
QUINZIEME LETTRE INEDITE
Réponse de Rousseau à la lettre précédente de Madame d'Houdetot.
(Inéilile.)
Le II janvier 1758.
Votre lettre m'a donné le plus pur, le plus vrai plaisir que j'aie goûté de ma vie. Ah! si vous m'eussiez toujours écrit ainsi, que de tourments vous m'eussiez épargnés! J'ai mis hier une lettre à la poste par laquelle vous connaîtrez mes vrais sentiments. Je serais inconsolable si votre retour eût prévenu le mien.
Croyez-moi, chère Sophie, mon cœur est fait pour vous aimer, il en est digne, et vous serez toujours, après la vertu, ce qu'il aura de plus cher au monde. Soyons amis pour mon bonheur, et peut-être pour le vôtre : si mon cœur ne me trompe pas, nous en deviendrons meilleurs tous les deux. Je me [conforme entièrement à ce que vous exigez, je ne vous écrirai plus sans votre permission, et seulement par la voie que vous m'indiquez. Si vous gardez un long silence, je pourrai être en peine sur votre santé ou sur votre repos ; mais après la démarche que vous venez de faire, je jure de ne l'être de ma vie sur votre amitié et d'emporter au tombeau celle qvie je vous ai vouée.
Adieu, ma digne et chère amie. La crise est faite, les indignités que j'ai souffertes ont fait la révolution dont j'avais besoin, me voilà rendu à moi-même et à mes maximes : trois ans d'esclavage m'avaient avili l'âme, j'avais pris sans y songer la plupart des préjugés du monde. Grâce au ciel, ils sont effacés, et je puis rendre au peu d'amis qui me restent un cœur digne de leur estime et qui ne se démentira plus.
234 LA COMTESSE DHOUDETOT.
SEIZIEME LETTRE INEDITE
Dans la lettre qui suit, le philosophe est encore sous l'heureuse impression de ce que M"' d'Houdetot lui a écrit, et sa joie affectueuse se donne carrière.
Lettre de Rousseau à Madame d'Houdetot.
(Inédite.)
Le i5 janvier 1768.
En attendant de vos nouvelles, je donne le change à mon impatience, en commençant toujours à vous écrire. Je ne puis trop me hâter de confirmer les promesses que je vous ai faites, je ne puis trop vous témoigner ma douleur de vous avoir rendu si longtemps mon amitié pénible, je veux désormais compter sur la vôtre. Quand elle pourrait se démentir, au lieu de m'en plaindre, j'apprendrais de mon cœur à supporter jusqu'à voire indifférence, en me faisant une consolation de votre tranquillité. Non, Sophie, je ne me plaindrai plus de vous, mais chaque jour je vous rendrai plus coupable, si jamais vous m'ôtez votre amitié.
Mais ne pensez pas que je puisse jamais obtenir de moi de vous déguiser rien de ce que je sens. Non, si je suis inquiet, je vous dirai mon inquiétude; où est l'attachement sans confiance.^ Où est le cœur sensible et franc qui craint de se montrer tel qu'il est? Mais je vous dirai mon état sans me plaindre. Je vous montrerai la marche de mes sentiments, non pour vous offenser par ceux que vous pourrez condamner, mais pour apprendre de vous à les rectifier quand ils seront condamnables. Moi qui ne sais me déguiser avec personne, comment me déguiserais-je avec mes amis? Non, dussent-ils m'en estimer
moins, je veux qu'ils me voient toujours tel que je suis, afin qu'ils m'aident à devenir tel que je dois être.
Je relis sans cesse votre dernière lettre avec un plaisir mêlé d'étonnement, et le ton des précédentes n'était guère propre à m'en annoncer une pareille. Aussi, je n'entreprends point de vous décrire l'effet qu'elle fit sur moi en la recevant : j'imagine qu'il a du s'en montrer quelque chose dans ma réponse. Mais, de quels termes vous servez-vous avec celui qui ne peut songer à ses torts sans une mortelle confusion? Vous me demandez pardon! Ah ! j'aimerais mieux que vous m'eussiez dit : Je vous pardonne. J'en aurais cru mes fautes mieux oubliées, et j'aurais eu plus d'espoir de les réparer.
0 Sophie, ce retour si charmant est-il bien naturel? Est-il bien sincère? N'en dois-je rien aux circonstances? Ayant à m'avertir de ne vous plus écrire, n'avez-vous point craint que la colère ne m'empêchât de vous écouter, et ne me lit continuer indiscrètement d'écrire, malgré vos ordres? Ahl dussiez-vous m'en témoigner moins d'amitié, estimez-moi, du moins, autant que je le mérite! Dans l'inquiétude involontaire qui trouble encore l'état oii je suis, je donnerais la moitié de mon sang pour avoir eu avec vous une brouillerie de six mois. Mais, puisqu'elle n'est pas venue, elle ne viendra plus, et j'aime mieux encore ne pas obtenir de vous toute la justice que vous me devez, que d'acquérir votre confiance par un si cruel moyen.
Pensez donc bien de votre ami, je vous en conjure, autant pour votre repos que pour son honneur, et soyez sûre que quoi qu'il arrive il ne peut plus ni reprendre son amitié pour vous, ni cesser d'être digne de la vôtre. Au reste, si vous me trouvez encore injuste, plaignez-moi, je vous en supplie, et ne m'accusez pas. Le ciel m'est témoin que loin de chercher à vous faire querelle, je suis attendri et pénétré de vos bontés, que je me refuse de toute ma force à la crainte qui me poursuit encore, et que, quand je la croirais fondée, je m'affligerais de mon malheur, sans me plaindre de votre changement.
Il y a un mot dans votre pénultième lettre qui m'inquiète cruellement. Vous me parlez de nos lettres comme d'un commerce qu'il faut cacher à votre mari. Pourquoi cela? Se pourrait-il que l'active calomnie eût pénétré jusqu'à lui? Vous auraitil défendu de me voir? En ce cas-là, je sais mon devoir et vous honore trop pour vous déguiser le vôtre.
Vous le savez, je ne tiens plus que par vous au monde et aux douceurs de la société. Diderot et moi ne pouvons nous voir que très rarement. J'ai beau me vouloir rapprocher de lui, je suis repoussé par tout ce qui l'entoure. C'est par vous seule que je ne suis pas seul au monde : n'importe! pour faire ce qu'on doit, il ne faut pas considérer ce qu'il en coûte. Si nos liaisons sont désapprouvées par votre mari, il y faut renoncer. Le mystère est indigne de tout ce que j'ai vu de vous, et je ne veux rien avoir à cacher dans ma conduite, non plus qu'au fond de mon cœur. Ma chère et digne amie, prêt à ne tenir plus à rien sur la terre, j'en tiens davantage à ce qui console de tout.
Ce 28, en rcce\ant votre lettre.
Cette lettre est commencée depuis bien longtemps, et je commençais d'être fort en peine, non de votre amitié, mais de vous. Grâce au ciel, me voilà rassuré. \ous me parlez de Diderot, il dit qu'il m'aime, mais il m'oublie; j'aimerais mieux qu'il ne dît rien, mais c'est un homme faible, subjugué par tout ce qui l'entoure. Il n'ose m'aimer qu'en cachette : à la bonne heure! Pour moi, je ne changerai point pour lui, et j'attendrai paisiblement qu'il revienne. Il y a longtemps que j'apprends à ne plus mesurer les sentiments de mon cœur sur ceux des cœurs qui me sont chers. A votre égard, j'approuve très fort sa conduite, il fait bien de vous fuir avant que de vous connaître, il serait trop tard après.
Je vous suis obligé de me donner des nouvelles de votre ami; je vous demande toujours le même soin, mais vous ne
m'apprenez point s'il est toujours à Aix-la-Chapelle, ou chez lui. Est-il en état de travailler?
Le deuxième volume de la Julie sera achevé demain, et si vous le voulez ainsi, je pourrai vous l'envoyer par votre premier exprès, et le tiendrai prêt pour cela. Cependant, je vous avoue que j'ai une grande répugnance à confier cet ouvrage à un savoyard. Comme j'ai tout à fait changé d'idée, et ne songe plus à le faire imprimer, j'en suis plus craintif qu'il n'échappe de nos mains ; et ne croyez pas que ceci soit une manière indirecte de vous le recommander, je n'en serai plus en peine sitôt que vous l'aurez; mais s'il n'y a pas moyen de vous le remettre en mains propres, je voudrais bien au moins ne le confier qu'à quelqu'un de très sûr.
J'ai d'ailleurs à vous dire que la partie qui est copiée étant la moindre de toutes, la lecture ainsi détachée n'en est nullement agréable, et ne m'a fait aucun plaisir à moi-même. Si vous vouliez prendre encore un peu de patience, je me hâterais de copier aussi la première, et je pourrais vous porter le tout. Voilà mes représentations, au surplus votre volonté soit faite.
Il y a aussi un commencement des Lettres morales ' en question; c'est à quoi je me délasse de mon métier de copiste. Mais pour celles-là, elles ne peuvent absolument être remises qu'en main propre. Mandez-moi si je puis aussi commencer à mettre au net le peu qui est déjà fait.
Vous êtes bien bonne d'envoyer exprès jusqu'ici : après ce qx\\ s'est passé, je n'ose payer le messager, je ne connais pas de moyen plus honnête de désavouer mes emportements. Parlons sincèrement : je ne pense pas que l'empressement d'avoir de mes nouvelles vous empêche de dormir. Pour me tranquilliser sur les vôtres, faites mettre tous les huit jours une feuille blanche à la poste; pourvu que je voie votre écriture sur l'aJresse, ou seulement votre cachet, je serai content, et me dirai tout ce qui ne sera pas dans la lettre, i . Oiivrage projeté de Rousseau.
Quoi qu'il en soit, comptez sur ma discrétion. Je mourrai plutôt de douleur et d'ennui que de vous écrire sans votre permission expresse.
Lettre de Madame d'Houdeiot à Rousseau.
Voici la lettre de M"*^ dlloucletot, mentionnée par Rousseau dans celle qui précède :
Paris, ce 28 janvier 1758.
Je ne puis, mon cher citoyen, rester plus longtemps sans vous demander de vos nouvelles et sans envoyer savoir comment vous vous portez. Le froid est rigoureux et votre habitation incommode; vous vous accommodez de tout, mais vos amis souffrent de vous savoir mal à l'aise et craignent plus que vous de vous voir souffrir. Ma santé est un peu rétablie, mais n'est pas parfaite. Mon mari est revenu en bonne santé, et mes enfants se portent bien. Ma vie est toujours la même; le carnaval n'est plus un temps qui se marque pour moi. Je vis également dans mes sociétés; je n'avais pour les espèces d'amusements qu'il procure qu'un goût d'enfant attaché au spectacle et au bruit. J'aime encore la danse, qui est un exercice qui tient à la gaieté, mais je ne me sens plus le courage de l'aller chercher.
Notre ami ' se trouve mieux aussi ; les jours ne se marquent point, mais au bout de quelques semaines il est mieux. J'espère f[ue bientôt, mon cher citoyen, je jouirai des fruits de votre solitude et de vos occupations. Vous m'aviez fait espérer une partie de la Julie pour la fin de ce mois, je l'attends avec bien de l'impatience, "vous savez bien combien je la désire. Je voudrais cependant que vous ne vous amusassiez pas tant à copier
que vous ne vous occupiez de produire, pour que votre esprit s'y portât. Ce sont de nouvelles richesses que vous nous donnerez. Je serais bien fâchée d'y nuire, en vous faisant occuper d'autre chose.
Adieu, mon cher citoyen. Je ne vous oublie point au milieu des attachements de mon cœur, de ma famille et de mes sociétés ; ne m'oubliez pas dans votre solitude. Avez-vous quelques nouvelles de Diderot:* Je l'ai rencontré l'autre jour chez le Baron ' ; il m'a fui, je le crois : j'avais un panier et des diamants; malgré tout cela, j'avais en vérité aussi un cœur bien fait pour sentir l'amitié, le mérite des bonnes choses et surtout des bonnes actions et des belles âmes, et il aurait bien pu m'aborder.
Adieu encore, mon cher citoyen. Donnez-moi de vos nouvelles. Vous pouvez confier au porteur quelques cahiers, s'il y en a de copiés. Mandez-moi aussi ce que je pourrais vous devoir et croyez que ces preuves de votre confiance et de votre amitié seront senties comme elles doivent l'être par un cœur dont rien n'altère les sentiments pour tout ce qui lui est cher.
{Manuscrits de I\euchcUel.)
DIX-SEPTIEME 1,ETTRE INEDITE
Rousseau, en promettant d aimer, même sans espoir de retour, avait pris un engagement bien lourd pour les forces humaines. En réalité, il ne pense qu'a donner et a recevoir des témoignages d'aflFection : il envoie des lettres tendres, il en attend de son amie, il fait pour elle une copie de Julie, il cherche l'occasion de la revoir. Il n'est point sorti de cette fatale