I. Le baron d'Holbach
^4o LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
crise d'aimer, le feu couve encore sous la cendre. L'écrivain donne ici d intéressants détails sur la Xoiii^elle Jléloïse et sa future publication.
Réponse de Madame d'Houdetot à la lettre précédente de Rousseau du 15 janvier 1758.
Paris, ce lundi 12 février 1758.
.Te suis persuadée, mon cher citoyen, que vous méconnaissez trop bien à présent, et que vous êtes trop sûr de mes sentiments pour en avoir sérieusement douté, parce que je ne vous en donne pas d'aussi fréquentes assurances que vous pouvez le désirer. Soyez persuadé que mon amitié pour vous ne peut varier, et qu'elle n'a pas besoin de protestations nouvelles pour se soutenir et se prouver. Quant à ma santé, vous n'en devez être nullement inquiet, elle va mieux de jour en jour, plus de tranquillité et des ménagements l'ont rétablie, et vous n'en devez pas être en peine. Celle de mon ami va aussi de mieux en mieux, c'est ce qui a le plus contribué au rétablissement delà mienne.
J'ai vu encore avec peine, mon cher citoyen, que vous mêliez encore de l'inquiétude à votre dernière lettre, et que vous vous tourmentiez encore mal à propos. Calmez-vous, ne doutez jamais de vos amis, et surtout de ceux que vous connaissez aussi bien, vous en serez bien plus heureux et nous aussi.
Quant au scrupule qui vous tourmente sur le secret que je lais à mon mari de notre liaison, je vous dirai franchement la chose. Et comme philosophe et comme bel esprit, votre commerce lui déplairait également, et tout ce qui a fait votre réputation dans le raonde serait pour lui un sujet d'éloignement ; je ne doute pas qu'il ne vouhit m'éloignerde vous voir, s'il savait que je vous vois. J'ai cru, sans me rien reprocher, pouvoir
conserver et former une liaison d'une innocente amitié avec un homme que j'estime, et qui ne lui déplairait que par une très injuste prévention, et comme la vie retirée que vous menez vous mettait hors de portée de vous trouver avec mon mari dans les temps où je le vois beaucoup, qu'il ne vous plairait pas plus que vous ne lui plairiez, j'ai cru que je pouvais vous voir sans nul inconvénient, parce que vous ne le rencontreriez jamais, et que vous ne pourriez point être choqués de vous rencontrer. Quant à la calomnie dont vous me parlez et qu'il ignore, soyez sûr que si elle lui parvenait, elle ne ferait nul effet. Mon mari me connaît et m'estime: il peut penser que mon cœur est tendre, et excuser en moi une faiblesse dont il se doute peut-être, mais qui ne le rend pas malheureux ; mais il connaît mon cœur et la calomnie ne trouvera pas foi en lui contre moi. Voilà, mon cher citoyen, mes raisons de taire à mon mari notre liaison, qu'il n'approuverait pas peut-être s'il la savait, et dont il ne s'informe pas. Il est vrai que je n'ai pas songé à lui demander si je devais avoir de l'amitié pour vous et désirer la vôtre.
Vous me ferez très grand plaisir, mon cher citoyen, de vouloir bien m'envoyer la partie que vous avez de copiée de la Julie; je me ressouviens parfaitement de la première. Je n'oublie point ce qui me frappe, et j'ai une extrême impatience d'en avoir quelque chose. Le porteur est sur. Quanta l'autre ouvrage que vous ne voulez pas confier, il faudra attendre, pour que je le voie, que nous nous voyions. Adieu, mon cher citoyen. Donnez-moi de vos nouvelles et quelque chose de la Julie, et soyez sûr que ce qui m'en fera plus de plaisir sera la marque de confiance et d'amitié que vous me donnerez en me les envoyant. Ayez donc toute confiance en moi et en mon amitié; vous le devez, en vérité.
{Manuscrits de .'Setulidlel.)
Réponse de Rousseau à la lettre précédente de Madame d'Houdetot.
(Inédite.)
Le i8 février 1758.
Votre lettre est venue à propos : j'étais en peine, je suis plus incommodé depuis quelques jours, et n'étant pas en état de travailler, les maux du corps et ceux de l'âme se font mieux sentir dans cette inaction. Je ne murmure point des intervalles que vous mettez entre vos lettres, mais comme votre correspondance me fut toujours chère, et qu'elle me l'est bien plus encore depuis qu'elle est la seule qui me reste au monde, vous n'aurez pas, je crois, le courage de vous plaindre de l'impatience avec laquelle j'attends les témoignages de votre souvenir.
J'apprends qu'on s'agite beaucoup pour me peindre dans le monde comme un scélérat. Je consulte mon cœur et reste tranquille. Je n'ai jamais fait de mal à personne et ne commencerai pas si tard. Je ne dirai jamais de mal de mes anciens amis, et la seule vengeance que je prendrai de leurs outrages sera de les rendre plus injustes de jour en jour. Déterminé à rompre toute liaison particulière avec des cœurs si peu dignes du mien, mon premier soin pour me rendre agréable la retraite dans laquelle je veux passer le reste de ma vie, est de m'y mettre bien avec moi-même. C'est ce que j'espère avoir fait. Il ne me reste qu'à m'y conserver dans le même état.
A^oilà la seconde partie de Julie; la première a presque le double, et comme mon mal ne me permet guère de rester assis, je n'aurai pas le plaisir de vous l'envoyer sitôt, mais je m'impose de ne pas passer un seul jour sans y faire quelque chose. Mon dessein est d'achever cet ouvrage, et de l'achever pour vous seule ; car quand même les quatre parties faites verraient le jour, la cinquième, que je vous destine, ne le verra jamais.
• Pour faire diversion à la tristesse, je m'étais remis à travailler : comme je ne travaillais pas sans plaisir, j'espérais que ce ne serait pas sans succès, et le désir d'être utile à ma patrie, qui m'a remis la plume à la main, me faisait retrouver quelque reste de chaleur. Mais mon état étant empiré, il a tout fallu suspendre '.
Il me reste des chagrins d'enfant. Je me console de vivre seul et de mourir abandonné. Mais il me fâche de ne me survivre dans le cœur de personne, et moi, dont l'àme fut si sensible aux charmes de l'amitié, de ne pas laisser un seul ami qui s'honore lui-même en honorant ma mémoire. Tous mes barbouillages commencés traîneraient après moi dans la main des gens de justice qui s'empareront de mes guenilles, et je laisserai sans ressource et dans la misère la personne qui partagea ma pauvreté. Ces idées ne sont pas consolantes.
Effrayé des bruits qui couraient au sujet de l'Encyclopédie, et l'imagination pleine du Donjon de Vincennes où j'ai vu Diderot autrefois, et où il m'a tant coûté de pas et de larmes, je lui ai écrit sur cet ouvrage pour l'engager à le quitter, si d'Alembert le quittait. Il n'a pas môme daigné me répondre, et laisse ainsi dans l'adversité l'ami qui partagea si vivement la sienne. En voilà assez de sa part, cet abandon me dit plus que tout le reste. Je ne puis cesser de l'aimer, mais je ne le reverrai de ma vie.
Il ne me reste que vous seule au monde, vous m'abandonnerez à votre tour quand il vous plaira : je connais trop les hommes pour ne pas m'y attendre, et si jamais ce dernier malheur m'arrive, il m'affligera sans doute, mais il ne me surprendra plus. Adieu, je ne sais quel nom vous donner. Il m'est impossible de dire Madame, et je ne dois plus vous appeler mon amie, depuis que vous ne m'appelez plus votre ami.
\ oudriez-vous bien, quand vous m'écrirez, me marquer
I. Rousseau veul parler ici de sa Lettre à d'Alembert sur les Spectacles.
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le nom du père de Nanine', dans la comédie de ce nom.
En voulant remettre le paquet à votre messager, il n'a jamais pu le faire entrer dans sa poche. D'ailleurs il m'a dit qu'on le fouillait toujours à la barrière avec le plus grand soin. Il arrivera de là que les cahiers seront visités, salis, et peut-être dépareillés. Cet inconvénient me fait une peine mortelle, et en vérité, malgré la répugnance que j'ai de vous faire encore attendre, je ne puis me résoudre à exposer ma pauvre Julie à passer par les mains de ces gens-là.
Je vous propose une chose, c'est de vous envoyer ce même paquet par le messager ordinaire de Montmorency, qui le mettra dans sa poche, et, j'espère, ne sera pas fouillé. Cependant, comme je ne sais pas s'il n'y aura point d'inconvénient à cela, je n'ai pas voulu le faire sans votre permission. Si vous y consentez, il suffit de charger quelqu'un de me l'écrire par la poste ; ces trois mots seulement : Envoyer le paquet par le messager, seront assez. Sinon, j'attendrai encore un voyage de l'exprès, et lui remettrai le paquet à tout risque. Je souffre plus que vous de tous ces délais; mais il faut faire au moins en sorte que l'ouvrage vous arrive tout entier.
Il y aurait encore un autre expédient, ce serait de destiner un après-midi pour aller prendre l'air dans votre carrosse, sur l'avenue de Saint-Denis; alors, averti du jour, et supposant le beau temps, j'irais vous attendre sur cette avenue à l'heure indiquée, et vous remettrais le paquet moi-même.
Le lecteur a pu remarquer dans cette lettre le passage si attendrissant où Rousseau, qui se sent malade, croit sa lin prochaine, et se désole a la pensée qu il sera oublié, et qu'aucun ami ne gardera son souvenir. Quelle tristesse infinie! M"'' d Houdetot,