‹ La comtesse d'Houdetot, sa famille, ses amisChapitre 37 sur 48 · I. Nanine, comédie de Voltaire · texte numérisé non relu

I. Nanine, comédie de Voltaire

qui était la bonté incarnée, dut sentir les larmes lui venir aux yeux, en lisant ces lignes de détresse morale. Heureusement, le philosophe était loin du terme encore, sa carrière de gloire ne faisait que s'ouvrir, et il était destiné a graver son nom et sa mémoire dans le cœur de l'humanité tout entière.

On peut rapprocher de ce passage désespéré la pacre des Confessions où Jean-Jacques raconte que la Lettre à cïAlembert fut composée en trois semaines : « En l'écrivant, que je versai de délicieuses larmes! Hélas! on y sent trop que l'amour, cet amour fatal dont je m'efforçais de me guérir, n'était pas encore sorti de mon cœur. A tout cela se mêlait un certam attendrissement sur moi-même, qui me sentais mourant, et qui croyais faire au public mes derniers adieux. Loin de craindre la mort, je la voyais approcher avec joie: mais j'avais regret de quitter mes semblables sans qu'ils sentissent tout ce que je valais, sans qu'ils sussent combien j'avais mérité d être aimé d'eux, s'ils m'avaient connu davantage. »

Réponse de Madame d'Houdetot à la lettre précédente de Roasseaa, da 13 février 1758.

J'ai reçu votre lettre, mon cher citoyen, et j'approuve fort que vous n'ayez point remis la Jidie à l'exprès, si vous avez craint qu'il ne fut visité. Je vous ai répondu de l'homme, qui est très sûr, mais je ne savais pas cette circonstance, et vous avez très bien fait de ne lui pas donner.

Je suis bien affligée de vous savoir plus malade, mon cher

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citoyen ; je ne vous vois souffrir d'aucune manière avec indifférence. Tâchez du moins de prendre sur vous pour les maux que le courage peut adoucir : votre imagination travaille trop à vous tourmenter et à noircir vos amis. Je n'ai vu nulle part aucune trace de ce que vous me mandez; en tout cas, le petit nombre de vos amis ne sera pas susceptible de s'en laisser imposer. Je vous pardonne de tout mon cœur vos injustices à mon égard; rien ne me ferait vous abandonner que vous-même, et tant que vous ne le ferez pas, vous n'aurez rien à craindre des autres pour moi.

Quant à Diderot, vous le condamnez légèrement pour avoir été longtemps à vous répondre. Ah! mon cher citoyen, n'apprendrez-vous jamais à vous contenir, et à ne pas accuser et tourmenter par vos inquiétudes ou vos soupçons injustes ceux que vous aimez le plus? Ne craignez rien pour Diderot, on ne peut point lui faire un crime de ce qui s'est passé il y a longtemps; il faudra plus de ménagements dans la suite pour donner moins de prise aux méchants. Au reste, qu'il travaille, dans dix ans on ne parlera plus de ses critiques et de ses calomniateurs, et ses ouvrages et lui seront immortels.

Je vous en conjure, mon cher citoyen, défendez-vous du chagrin, et ne vous en laissez pas abattre; il flétrit l'âme, lui ôte toute énergie, et la rend incapable de tout effort; il met tous les objets dans un faux jour, il rend aisément injuste et nuit également à tout bonheur et à tout travail. Soyez content de vous, sûr de vos amis et indifférent pour les vains bruits du monde. Vivez en paix avec vous et avec vos amis, tranquillisezvous de tous points, écartez toutes vos tristes idées, vos amis ne vous perdront pas et si vous aviez à craindre quelque malheur, vous pouvez confier à ceux que vous croirez les plus sûrs et qui vous seront les plus chers ce que vous voudrez qui subsiste après vous : ce sont eux aussi qui doivent hériter du soin du sort de la personne qui vous sera restée attachée ' .

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