I . M™'' dHoudelol fait allusion ici à Thérèse Levasseur
Je compte, mon cher citoyen, aller à Eaubonne avec mon mari un jour de cette semaine; j'aurais pensé à vous voir, si cela eût été possible, mais cela ne se pourra pas à cause de ma compagnie, mais je vous enverrai un de mes gens à qui vous pourrez remettre en sûreté la Julie. Adieu, mon cher citoyen. Ne me répondez point par la poste. Je désire, quand j'enverrai chez vous, apprendre de meilleures nouvelles. Comptez plus sur une amie qui vous aime et qui ne vous manquera jamais.
P. S. Le père de iXanine s'appelle Philippe Hombert de Gatine.
Ce dimanche, 19 février.
(Manuscrits de NeucIuUe!.)
DIX-IIUITIÈME LETTRE INEDITE
Pour diverses raisons, M""" d'Houdetot espaçait ses réponses ; Rousseau avide se désolait, et d'autant plus qu'il était malade. Une épître arrivait-elle, il la lisait avec tristesse, et n'y trouvait plus la consolation désirée, il avait trop attendu, il s'était trop inquiété. G est dans cet accablement qu il écrit la lettre suivante, la dernière que nous possédons. Elle ne porte comme date que ces mots : ce jeudi, 23. Il s agit du 23 mars 1708 : 1 allusion à a la verdure qui point » ne laisse aucun doute. Il répond d'ailleurs à la lettre suivante de M""" d'Houdetot :
Lettre de Madame d'Houdetot à Rousseau.
Ce jeudi, 28 mars.
J'envoie, mon cher citoyen, savoir de vos nouvelles. J'avais vu avec bien de la joie par votre dernier billet que vous étiez
248 L\ COMTESSE D'IIOUDETOT.
moins souffrant et plus tranquille que je ne croyais. Je souhaite que cela ait continué, et vous prie de m'en assurer. Je me porte très bien, et je vis occupée de mille sentiments agréables auprès de celui qui en est l'objet. Je parle souvent de vous, et toujours avec intérêt et amitié.
J'attends, pour lire à mon ami cette Jalie qui me plaît tant, que j'aie la première partie; il la faut lire de suite. ?Se mesurez pas cependant votre travail à ce sujet sur mon impatience, mais sur vos forces. Je ne vous envoie point votre argent, puisque vous ne le voulez pas. Quand vous le voudrez, vous me le direz. Adieu, mon cher citoyen. Si vous avez besoin de quelque chose, donnez-moi vos commissions. Comptez surtout sur mon amitié et n'en doutez jamais.
{Manuscrits de .\eudidtel.}
Réponse de Rousseau à la lettre précédente.
(Inédile, )
Ce jeudi, 28 fmars) i^ôS.
Je suis bien aise que vous vous souveniez encore de moi. Ce sentiment ne m'est plus nécessaire, mais il me sera toujours cher, et il vous honorera toujours.
Je continue à me trouver assez bien pour aller, quoique faiblement. Je profite de chaque beau jour pour me rendre dans la forêt de Montmorency où la verdure point déjà, et 011 les oiseaux commencent à se faire entendre. Là, je renouvelle connaissance avec un ancien ami que les autres m'avaient fait négliger, et qui sûrement vaut mieux qu'eux tous. Durant le court intervalle qui me reste, je jouis du bonheur de vivre; mon regret n'est pas de finir sitôt, mais d'avoir commencé si tard.
Je vous avoue sans détour que m'étant cru tout à fait oublié, j'ai suspendu la copie de Julie. Je la vais reprendre
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. a'.g
avec beaucoup de plaisir. J'ai renvoyé vos livres et ceux de votre ami chez M. le curé de Deuil; mais comme je n'ai point encore lu les Iles flottantes, vous m'obligerez de me les reprêter : si même vous voulez m'en faire présent, je les accepterai de bon cœur. Je suis bien aise au moins de vous montrer qu'il n'y a ni mauvaise fierté, ni soupçons injurieux dans mes refus.
Je me réjouis de votre santé, je vous félicite de vos plaisirs. Puissiez -vous connaître un jour ceux qui mènent au vrai bonheur ! Adieu !
Telles sont les dix-huit lettres inédites de Rousseau à M"" d Houdetot, que nous avons eu le bonheur d avoir entre les mains. Aucune n'est sans intérêt, plusieurs ont une importance considérable. Elles jettent un jour nouveau sur les relations du philosophe avec la comtesse, et sur sa passion pour elle. Elles sont tout a l'honneur de l'un et de l'autre. Bref, elles complètent encore, en le confirmant, le récit des Confessions .
M"' d' Houdetot répondit le 2 4 mars à la lettre de Rousseau du 23. Certaines phrases de cette réponse froissèrent Jean-Jacques, car le 25, il écrivit à son amie sur le ton de la fierté blessée. La lettre qui figure dans ses œuvres, se termine ainsi : « Si vous continuez à m écrire de ce ton équivoque et soupçonneux que vous affectez avec moi , trouvez bon que je cesse de vous répondre : rien n'est moins regrettable qu'un commerce d outrages : mon cœur et ma pluma s'y refuseront toujours avec vous. »
Quoi qu'il en soit, comme M"'" d'Epinay était à
25o LA COMTESSE D'HOUDETOT.
Genève, l'apaisemeiit se faisait dans la vallée de Montmorency. Rousseau, nous le pensons, eût regagné auprès de Sophie tout le terrain perdu. Son entraînante éloquence, son isolement, ses souffrances, les cris de son âme, ses malheurs môme lui eussent reconquis les faveurs de son amie. Il 1 aurait revue, il aurait repris le cours de ses visites a Eaubonne, il aurait fait de nouveau en sa compagnie ces promenades délicieuses qui l'avaient tant charmé au début... Malheureusement un fait survint qui sépara à jamais l'ami et lamie.
Rousseau avait confié sa passion a Diderot, sous le sceau du secret. Celui-ci, confident peu sûr, bavard comme une commère de village, colporta la nouvelle, on en parla dans les salons et les sociétés de Paris, le bruit même en arriva au loin jusqu'à Saint- Lambert. Ces sortes de nouvelles font beaucoup de chemin en peu de temps, chacun les colporte avec malveillance, et les interprète en les aggravant. M"" d Houdetot en fut très affectée : pour y couper court, elle écrivit à Rousseau, le 6 mai, une lettre qui amena la rupture de leurs relations.
(( Depuis, lui dit-elle, qu il est étabh dans le monde que vous êtes amoureux de moi, il ne serait pas décent pour moi de vous voir en particulier: Je l'ai fait dans un temps où j'ai cru que votre passion resterait cachée, et où vous demandiez à mon amitié de vous aider k vous guérir... J enverrai savoir de vos nouvelles avec intérêt et soyez persuadé que, malgré le
JEAN-JACQUES ROUSSEAU. aSi
parti OÙ ma réputation, le soin de mon bonheur et de mon repos m'obligent, je ne cesserai jamais de m'intéresser à vous. »
On connaît l'exclamation de Rousseau, quand il reçut cette lettre : « Et toi aussi, Diderot! indigne ami ! » C'était la fin. Toute cette rupture est racontée au Livre X des Conjessions. Gomme nous l'écrivions jadis, le philosophe en reçut une blessure qui ne se ferma jamais complètement : mais il avait une autre maîtresse, la gloire, qui le consola largement des déboires de son séjour à l'Ermitage.
Rousseau, dans la dernière lettre reproduite par nous, celle du 28 mars 1708, dit à M""" d'Houdetot qu'il va reprendre pour elle la copie de la Julie, il acheva ce travail, puis l'envoya à celle qui, malgré tout, resta son amie. « La comtesse habitait Sannois, dit Lefeuve, lorsqu'elle reçut le manuscrit de la Nouvelle Héloïse, qui venait de Montmorency. »
Nous avons voulu savoir ce qu'était devenu ce manuscrit fameux;. Tant que M'"*" d Houdetot vécut, il resta sur la cheminée de son salon, à Sannois. Après sa mort, il figura dans le catalogue de vente des livres de la comtesse (du 28 mai au 3 juin 181 3). Il était inscrit tout à fait à la fin avec cette mention :
« N" 596. — Julie ou la Nouvelle Héloïse, par Jean- Jacques Rousseau, 6 volumes in-8" en demireliure. Manuscrit en entier de la main de Jean- Jacques qui le copia pour M"" d'Houdetot, de 1707 k 1768, c'est-k-dire deux ans avant que l'ouvrage
252 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
parût imprimé. La grande netteté qui règne dans les 6 volumes atteste le soin que Rousseau apporta dans ce travail. On peut juger, par une note de M"" d'Houdetot, mise en tête du i" volume, du cas que cette dame faisait et du manuscrit et de lauteur. »
Voici la note a laquelle fait allusion le libraire Merlin, chargé de la vente, et que M"" d'Houdetot avait écrite en tête de l'ouvrage :
« Ce manuscrit fut pour moi le gage de l'attachement d'un homme célèbre. Son triste caractère empoisonna sa vie; mais la postérité n'oubliera jamais ses talents. S'il eut l'art trop dangereux peut-être d excuser aux yeux de la vertu les fautes d une àme passionnée, n'oublions pas qu'il voulut surtout apprendre à s en relever, et qu'il chercha constamment à nous faire aim^er cette vertu qu'il n'est peutêtre pas donné a la faible humanité de suivre toujours. ))
Il résulte des recherches que nous avons faites, que ce manuscrit de la Julie ne fut pas vendu le 3 juin i8i3. Nous avons lieu de croire qu'il devint alors la propriété de M"*" la baronne de Bazancourt, petite-fille de M"'" d'Houdetot, puis qu'il passa entre les mains d'un riche amateur étranger. Nous faisons des vœux pour qu un jour il revienne en France. Sa place est à la Bibliothèque Nationale, sous une vitrine de choix, a côté des manuscrits des Bossuet, des Racine, des Pascal, et des autres grands génies qui ont fondé et illustré notre langue.
PL. Vil.
Saint - Lambert
iSafrcs un dessin de CarmnnlellO
In,;,. La Chn,ni„i^r„i,l,lc fiyniçiiisc, l'ai-
Hi'jinuliirliiiii iiilcrcli'le.
.'fô.V^^^
Son testament. — Jugement de M"" d'Hovidelot. — Ses portraits. Sept lettres inédites de Voltaire.
On sait le long attachement de Saint-Lambert et de la comtesse d'Houdetot. Il dura 62 ans et ne fut rompu que par la mort. Devant ce terme, nous l'avons dit jadis, qui ne devient rêveur, et n'envie de pareils jours? Les contemporains admiraient leur constance et les époux souhaitaient de s'aimer comme eux.
A la cour du roi Stanislas, à Lunéville, Saint- Lambert avait d abord été très aimé par la marquise de Boufflers, puis par la marquise du Chàtelet. Les lettres de cette dernière, publiées récemment, révèlent la plus entraînante et la plus folle passion. Après la mort de M"'' du Chàtelet en 17/^9, il vint a Paris, et eut le bonheur de rencontrer M"" d'Houdetot. Sa vie dès lors fut fixée. Il mourut en i8o3, après avoir
eu une existence fortunée, et connu même la gloire. Il put croire que ses ouvrages lui survivraient. Ils sont morts avec lui. S'il joua un rôle assez considérable, s'il fut comblé d'avantages et d'honneurs, il les dut, comme l'a dit M. de Lescure, « a des mérites, à des agréments et des succès dont l'influence tient a la vie et s'évanouit avec elle, et dont la postérité, qui s'en tient aux réalités, ne subit pas le prestige. »
Le présent chapitre renferme plusieurs documents inédits intéressants, le Testament de Saint-Lambert et des Souvenirs et Remarques sur cet écrivain laissés par sa fidèle amie. M'"" d'Houdetot, puis sept lettres inédites de Voltaire.
Ce que l'on peut admirer dans le Testament, c est la sérénité d àme du testateur en face de la mort, les pensées élevées qu'il exprime, la haute philosophie qui se dégage de ses réflexions, la sincère et solide affection qu il témoigne a ses amis.
Saint-Lambert était un sage, un vrai philosophe, aussi, nous le répétons, il fut heureux durant sa longue carrière qui dura 86 ans (i 717-1803). Nul mieux que lui ne sut cultiver l'amitié; il en connut toutes les douceurs, et garda jusqu'à la fin de précieux attachements.
Que de délicatesse, que d'émotion discrète dans certaines clauses de son Testament! Qui ne serait attendri par ces paroles qui accompagnent le legs d'une pendule a la comtesse d Houdetot : « En l'entendant sonner, elle se rappellera peut-être quelque-
fois que, pendant près de cinquante années, je lui ai consacré avec plaisir une grande partie des heures de ma vie. »
Le vieux poète n'oublie personne, il exprime sa gratitude à tous ceux qui 1 ont obligé, qui l'ont aimé, et qu il a aimés lui-même. Après avoir lu les notes de son amie et son Testament, on a la sensation que. de nos jours, les amitiés ont moins de chaleur et de solidité, et on éprouve comme un regret de ces temps disparus, regret bien justifié, car il y avait là des félicités qui donnaient plus de prix à la vie, et que 1 homme moderne ne connaîtra sans doute jamais.