‹ La comtesse d'Houdetot, sa famille, ses amisChapitre 4 sur 48 · CORRESPOND A>CE · texte numérisé non relu

CORRESPOND A>CE

Nous avons suffisamment analysé autrefois le caractère de M""" d'Houdetot; nous n'avons pas à y revenir. On sait qu'elle incarnait l'amabilité, la grâce, la douceur enjouée, la bonté. Nos affirmations sont confirmées de nouveau par les lettres inédites ou peu connues que nous publions, lettres écrites ou reçues par elle, témoignages vivants de ses sentiments affectueux et bienfaisants, ainsi que de la sympathie et de la tendresse de ses amis et de ses proches.

Les lettres les plus importantes écrites par

3o LA COMTESSE D'HOUDETOT.

M"^ d Houdetot sont celles qu'elle adressa a Rousseau. Le philosophe, on le sait par les Confessions, lui en rendit sur sa demande un certain nombre, celles de la période tendre de leur amitié. Il est probable qu elle les détruisit. Rousseau conserva les autres : ces lettres sont du plus haut intérêt; elles révèlent vraiment une àme d'élite qui fermait les yeux pour ne point voir le mal, et les ouvrait doublement pour admirer le bien. On s explique, en les lisant, que Jean-Jacques l'ait adorée. Nous les publierons plus loin, au chapitre IV de cet ouvrage consacré a Rousseau.

Beaucoup d'autres lettres de la comtesse, éparses dans les collections des amateurs, ont passé sous nos yeux. Toutes respirent une extrême bienveillance : M""" d Houdetot ne se dément jamais : la bonté, certes, était dans sa nature et son caractère, mais, chez elle, cette qualité était de plus le résultat d'une volonté déterminée, et la base de toute une philosophie. Nous citerons quelques-unes de ces lettres.

Au mois de septembre 1769, M™' dlloudetot reçut k Sannois la visite de M*"" du Deffand. A la date du 28, elle écrit au président Hénault, et lui parle de cette visite. Ce voyage, dit-elle k l'ami de

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cette femme célèbre, lui a procuré deux grands plaisirs :

Celui d'avoir passé quelques moments avec elle, et d'être rappelée à votre souvenir. Je suis bien touchée des preuves que vous voulez bien me donner de ce souvenir.

Je désire bien vivement, Monsieur, que vous et votre aimable amie conserviez vos illusions sur mon compte^, et qu'elles me rendent longtemps agréable à tous deux.

Elle parle ensuite de Saint-Lambert, de ses ouvrages, de sa modestie, puis revient à M™' du Defland et écrit sur elle ce quatrain :

Le temps a toujours respecté Le plaisir fixé sur ses traces.

Son esprit conserve les grâces Qu'avait autrefois sa beauté.

Quelques mois après la mort de Saint-Lambert, M""^ d Houdetot envoya son dernier ouvrage au comte de Rumford*, avec la lettre suivante :

J'ai l'honneur de vous offrir^ Monsieur, le dernier ouvrage de M. de Saint-Lambert, et je crois remplir ses intentions en vous l'offrant.

Comme vous bienfaiteur de l'humanité, il a des droits à votre suffrage. Dans sa jeunesse, le poème assez connu des Saisons a recommandé en lui 1 âge de l'imagination, et les

I. Il s'agit ici du comte de Rumford, chimiste et physicien célèbre (1753-1814).

Principes des Mœurs, que je vous envoie, ont consacré sa vieillesse.

Cette belle carrière sera embellie. Monsieur, du succès qu'il doit avoir dans la patrie et dans le séjour d'un homme tel que vous, qui avez si utilement aussi employé votre vie.

Je me trouverai heureuse que vous mêliez quelquefois mon souvenir au sien. C'est par la plus sincère admiration et par l'attachement le plus vrai que je me suis unie toute ma vie à ce qui a si bien mérité du genre humain.

LALIVE D'HOUDETOT

A Saaoi.s, le 12 juillet 1802.

La lettre qui suit révèle la bonté d'àme de M"" d'IIoudetot. Elle sollicite auprès du préfet de Seine-et-Oise l'exemption du service militaire pour un malheureux jeune homme de la vallée de Montmorency.

Sanois, près Franconville, ce i4 septembre 1806.

Monsieur,

Une habitation de plus de quarante années dans un lieu oii mes parents possédaient de grandes propriétés, en ont accoutumé les habitants à s'adresser à moi dans leurs besoins. Je n'ai jamais repoussé leurs prières, et ne demandant jamais que ce qui m'a paru juste, je leur ai quelquefois fait obtenir l'objet de leur demande.

Votre réputation. Monsieur, me persuade que je puism'adresser à vous avec la même confiance qu'à vos prédécesseurs qui

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m'ont souvent obligée. Ainsi, je ne crains pas, Monsieur, de vous parler de celui qui a cru que ma recommandation pouvait lui être utile auprès de vous.

Je joins donc, Monsieur, mon témoignage et mes recommandations à ceux qui vous attestent ici ses infirmités qui le rendent incapable de servir utilement dans les armées. Je serais bien loin de vouloir en éloigner quiconque pourrait y être utile. Veuillez, Monsieur, le faire examiner, et prendre en considération sa triste situation.

J'ai l'honneur d'être, avec les respectueux sentiments qui vous sont dus,

Votre très humble et très obéissante servante,

LALIVE D'HOUDETOT

Grand'iut're.

Du Heaume, maire de Sanois, et fonctionnaire public depuis, a désiré que je joignisse sa pétition à la lettre que j'ai l'honneur de vous écrire. N'oubliez pas, Monsieur, que je ne vous sollicite que pour ce que vous jugerez juste et possible.

M""" d'Houdetot avait connu M'"' de Staël dès son enfance, et lui avait toujours témoigné beaucoup d'affection. La fdle de Necker ne l'oubliait pas, et aimait à marquer sa gratitude à cette amie de sa mère, qui 1 avait bercée dans ses bras. C'est ainsi qu'elle lui envoyait ses ouvrages aussitôt qu'ils paraissaient. Dans la lettre qu'on va lire. M"" d'Houdetot remercie l'auteur de Corinne de l'envoi d'un de ses livres et ajoute d'intéressants aperçus. \ous devons la com-

municatioii de cette belle lettre à l'obligeance de M. le comte d'IIaussonville.

Je vous dois des remerciements, Madame, de votre souvenir et de vos bienfaits. J'ai peut-être mérité l'un par mon ancien et tendre attachement, et j'ai à vous rendre grâce de tous les genres de plaisirs que ce bienfait m'a donnés.

Sans partager toutes vos opinions, il est impossible de rester sans admiration pour le talent qui les expose. Je suis loin de me porter pour juge de ce qu'il y a de plus étonnant peut-être dans votre ouvrage, mais comment ne pas louer, ne pas aimer ce chapitre de la bonté, de la philosophie, de l'étude, celui de l'esprit de parti ' ? Ah ! laissez-moi penser que ces ressources qui vous sont si bien connues, adouciront les peines de votre vie. Assez d'autres vous distribueront la gloire; laissez-moi me flatter de votre bonheur.

Si c'est un malheur, à votre âge, d'avoir sitôt connu les illusions du monde, et celles de la vie, qui peut mieux les remplacer que vous un jour? Et croyez-moi, sans les chocs divers dont vous avez été la victime, peut-être sentiriez-vous moins ces moments de repos et de réflexion où vous tirerez de vous-même des ressources si sûres et encore si douces. Le génie a hâté pour vous l'efi'et du temps, mais aussi il en empêchera l'insipide impression : vous sentirez, vous penserez toujours, une autre existence vous est impossible, mais vous jouirez encor avec plus de solidité de ce qu'exprime si bien ce vers de M. de Saint-Lambert :

D'un repos animé la voluplc tranquille.

A oilà. Madame, tout ce que l'on peut recueillir de plus doux et de plus sûr au déclin de la vie. Vous en êtes bien loin par

I. Le livre envoyé à M""= d'Houclelol par M™' de Staël était celui de cette dernière, qui a pour titre : De Vinjhience des passions sur le bonheur des individus et (hs nations.

voire âge, trop près peut-être par l'expérience de la vie. Il est vrai, la lave de ce volcan brûle, mais il faut hâter le temps où il fertilise et féconde la terre qu'il a tourmentée et qu'il va embellir.

Pardonnez à mon âge, à mon intérêt, le ton de cette lettre. Croyez que vous aurez toujours des admirateurs et des amis. M. de Saint-Lambert n'a pas encore lu votre ouvrage, mais ou je le connais mal, ou en vous lisant il vous applaudira souvent, vous aimera toujours, et pensera de vos écrits comme tout ce qui est en état de les apprécier. Il rendra surtout justice à cet aimable caractère, à cette touchante bonté que le malheur, l'injustice et l'ingratitude n'ont pu altérer, et qui finira pourtant, je l'espère, par vous consoler de tout.

Rappelez-moi, je vous conjure, au souvenir de cet être distingué comme vous par son génie, son malheur, et les injustices qu'il a éprouvées. Hors de la scène du monde, je ne veux conserver le souvenir que de ceux qui m'ont été chers, et vous me permettrez bien l'un et l'autre de vous compter de ce très petit nombre.

LALIVE D'HOUDETOT

POESIES INEDITES

Nous avons pu recueillir encore quelques poésies inédites de M"" d Houdetot, grâce à M. de Barante.

Dans la pièce intitulée : A Dieu, elle semble avoir résumé toute sa philosophie :

Tu nous fis pour t'aimer, et non pour te comprendre;

En m'ordonnant d'aimer, tu fis assez pour moi.

Aimer fut mon bonheur et ta suprême loi,

De ce sentiment seul mon culte doit dépendre,

Il m'assure à la fois de mon âme et de toi!

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Voici une pièce dédiée a un arbre sous lequel Sophie aimait de longue date a réunir ses amis :

Toi qui m'as rappelé les jours de ma jeunesse,

Et mes amis si chers que le temps m'a ravis,

Par un doux souvenir console ma vieillesse !

Ton ombre si souvent nous avait réunis !

Ton charme parle encore à mon âme attendrie,

Il adoucit pour moi des regrets superflus!

Je m'abandonne à toi, douce mélancolie,

Rends-moi quelques instants d'un bonheur qui n'est plus î

Voici une épigramme qui vise les prétentions de La Harpe. G est la seule pièce de ce genre que nous ayons trouvée dans les poésies de M"" d Houdetot : elle était, on le sait, la bienveillance incarnée.

Plein de talent, d'esprit et d'élégance.

Et de l'art raisonnant fort bien,

La Harpe réussit en France, Et du bon goût devenait le soutien.

Mais, ô malheur, l'esprit patriotique Vint le saisir, il se crut un Caton, Parla de Dieu, de lois, de République, Déraisonna plus encor que Platon...

La liberté lui tourne la cervelle, Il prend l'envie et la haine pour elle. Son âcreté lui tient lieu de raison...

Ehl mon ami, rentre dans ta carrière, Répands le goût, et non pas la lumière, Cours au Lycée, et reprends ta leçon !

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Dans une série de quatrains, Sophie a voulu caractériser nos grands écrivains.

Sur Boileaii.

De l'art il a prescrit les lois ; Au goût, à la raison fidèle.

Pour jamais il est à la fois Notre maître et notre modèle.

Sur Fénelon.

De l'aimable vertu rétablissant l'empire. Il la fait naître en nous, ou sait l'entretenir.

Celui qui se plaît à le lire

Est vertueux, ou va le devenir.

Sur Racine.

Parfait dans tes écrits, et dans ton art sublime. Le plus bel ornement de la plus belle cour, L'univers te doit son estime, Tous les cœurs tendres leur amour!

Sur Molière.

Toi qui nous fis si bien connaître Nos vices, nos travers, et nos sots préjugés. Oui, tu nous aurais corrigés.

Si l'homme pouvait jamais l'être !

Sur Corneille.

De son art heureux créateur, Admire et reconnais Corneille!

D'un siècle rempli de grandeur.

Il fut la plus grande merveille.

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Sur le buste de La Fontaine placé dans le jardin.

Toi, par qui l'art est surpassé, Qu'on admire et surtout qu'on aime, Âmi des bois, des champs, du monde embarrassé, N'aurais-tu pas choisi toi-même L'endroit où ma main t'a placé?

Sur Voltaire.

Les écrits variés de ta plume féconde jNous font toujours jouir, te font toujours aimer; Tes écrits suffiraient au monde Pour l'instruire et pour le charmer!

Sur Jean-Jacques Rousseau.

Toi, dont les écrits enchanteurs N'ont su que trop nous séduire et nous plaire. Peut-être serais-tu le premier dans nos cœurs,

Sans ton malheureux caractère!

M"'" d'Houdetot n'eut point trop à souffrir pendant la llévolution. Protégée sans doute par le souvenir de Uousseau, elle laissa passer lorage, à l'abri dans sa maison de Sannois. Les événements qui se déroulaient navraient son àme : quelques poésies, qu'elle composa alors, disent ses tristesses et ses angoisses. Voici des vers adressés à Florian :

Dans nos jours de calamité, Aimable Florian, c'est toi qui nous consoles;

Tour à tour moral ou frivole, Tu prêches la raison, ranimes la gaîté...

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Le repos, le bonheur, couple doux et paisible, Ont quitté ce séjour de trouble, de forfaits. Le plaisir, qui nous fuit, peut-être pour jamais, Près de toi seulement se trouve encor possible : Tes fables et tes jeux, dignes de l'âge d'or. De ce temps fortuné rappellent l'innocence. L'enfant, en s'instruisant, pense jouer encor. Et le vieillard jouit des plaisirs de l'enfance.

Dans la pièce suivante, Sophie voit arriver le jour de sa fête, mais elle se désole a la pensée que ses amis et ses proches, réunis toujours auprès d'elle à cette occasion, se trouvent dispersés par la Ré\olulion.

Le voilà donc ce jour de joie et de tendresse, Où mon cœur s'enivrait des plus doux sentiments! Que ce jour est changé! une sombre tristesse. Les regrets et l'ennui marquent tous ses moments. Ce n'est plus cette fête et si gaie, et si tendre; Du plaisir, de l'amour elle amenait les chants!... Je ne puis plus les voir, je ne puis les entendre Ces aimables amis, ces sensibles parents. Un long deuil a couvert nos tristes destinées. Nous souffrons du passé, nous craignons l'avenir, Nous pleurons d'être encor; de nos belles années Il ne nous reste plus qu'un vain ressouvenir. Ciel! daigne soulager les peines que j'endure! Tu ne peux les changer, mais adoucis mes maux! Laisse-moi quelquefois jouir de la nature, De mes amis, et du repos!

Les poésies suivantes sont des témoignages daffection adressés par M"'" d'Houdetot aux personnes

Ao

LA COMTESSE D'IIOUDETOT.

de sa famille. C'est dabord Élisa, sa petite-fille (la future baronne de Bazancourt), qui reçoit cet hommage :

En vain, de la triste vieillesse Je sens chaque jour les progrès, Le ciel me rend dans la jeunesse Tout ce que j'eus d'heureux succès.

Tes talents, ta raison, et surtout ta tendresse Me font sentir encor de quel prix est le jour... Non, non, il n'est point de vieillesse Quand on vit encor pour l'amour!

Une autre petite-fille, Césarine (la future baronne de Barante), fut gratifiée de ce quatrain intitulé : César et Césarine.

Tous deux d'une ardeur sans seconde, On fait ici beaucoup de bruit :

Mais César a troublé le monde, Et Césarine l'embellit.

^I. de La Briclie, frère de Sophie, reçut d elle un matin ce compliment :

Tu me fus cher dès ma plus tendre enfance,

Tous tes plaisirs étaient les miens.

Te voir heureux fut ma douce espérance,

Et j'en cherchais tous les moyens.

Souvent le sort à nos destins préside ;

Pour faire le bonheur du tien,

Il me fit voir Adélaïde '...

Pour toi, je ne cherchai plus rien!

I. Adélaïde était le prénom de M™= de La Briclie, née Prévost.

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M"" d'Houdetot plus d'une fois adressa des vers à son mari. Voici un hommage de l'extrême vieillesse :

Dans les beaux jours d'une vive jeunesse, Tous les plaisirs se rassemblaient pour nous. Dans l'âge mûr, sans trouble et sans ivresse. Moins emportés, ils n'étaient pas moins doux. ]\ous voilà vieux, mais le bonheur du sage Ne nous a pas quittés, comme l'amour : L'amitié règne en paix dans notre heureux ménage, Son éclat doux et pur n'est plus mêlé d'orage, La Fontaine l'a dit : d C'est le soir d'un beau jour! »

Les dix-sept pièces qu'on vient de lire, jointes à celles que nous avons publiées jadis, forment un total d'une soixantaine environ. M"'" d'Houdetot les écrivit, sans penser qu'elles seraient publiées un jour ; elle n'avait en effet aucune prétention au bel esprit. Ces poésies, néanmoins, révèlent une intelligence très cultivée, elles méritent d'être connues, car elles jettent une clarté curieuse sur le talent, le caractère et la vie de celle qui les composait la plupart du temps en l'honneur de ses amis et de ses proches .

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