‹ La comtesse d'Houdetot, sa famille, ses amisChapitre 5 sur 48 · PORTRAIT DE MADAME DE LA BRICHE · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE MADAME DE LA BRICHE

Parmi les compositions en prose de M™' d'Houdetot, nous devons aussi a M. le baron de Barante de connaître quelques pages pleines de finesse oii

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Sophie trace le portrait de M"" de Lalive de La Briche, sa belle-sœur \ La mode alors dans les salons était aux portraits. On les lisait en commun, on les copiait, on les envoyait k ses amis,

M"'" de La Briche, née Adélaïde-Edmée Prévost, était la fille d'un receveur général des finances en Lorraine. Son mariage avait eu lieu le 4 avril 1780. Son mari, nous l'avons dit, plus âgé qu'elle de vingt ans, mourut en 1780, en lui laissant une fille qui plus tard, en 1798, devait épouser le comte Mole.

M"'^ de La Briche a joué un rôle important dans la société élégante et lettrée de son temps. Son salon fut un centre, un foyer où les célébrités des arts, des lettres, de la politique, du monde se rencontrèrent pendant plus d un demi-siècle. Elle avait les qualités de cœur et d esprit, qui attirent et retiennent les Ames généreuses. Elle recevait à Paris dans son hôtel de la rue de la Xilie-l'Evêque, et pendant la belle saison, au château du Marais, près de Dourdan (Seine-et-Oise). Elle vécut jusqu'en i844, et s'éteignit à l'âge de quatre-vingt-sept ans, « regrettée et aimée de tous, désir et douce certitude de sa vie entière )), comme 1 écrit justement M. de Barante.

Ainsi que M'"'' d'Houdetot, c'était une femme en qui tout était harmonie, bienveillance, douceur. Aussi, comme l'amie de Saint-Lambert, elle fut heureuse, et Chateaubriand put dire d elle : « M ' de La Bri-

I. Mélanges publiés par la Société des Bibliophiles français, igoS. Introduction à des Lettres de Florian adressées à M™= de La Briche.

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che, excellente femme dont le bonheur n a jamais pu se débarrasser. »

Norvins, dans son Mémorial, présente ces aperçus :

M™® de La Briche avait choisi le dimanche, où depuis plus de cinquante ans elle a reçu et reçoit encore, avec l'exquise et égale urbanité qui la caractérise, tous les gouvernements qui se sont succédé depuis l'Assemblée des Notables. Sa maison modèle est véritablement une seconde patrie politique au complet, selon le temps. C'est beaucoup pour les pouvoirs naissants que de trouver un asile tout fait, un beau salon, où les événements puissent venir d'emblée et librement jouir de leur nouveauté. C'est un des exemples les plus frappants et le seul sans doute en France de l'immutabilité de position et de fortune avant, pendant et après les sept restaurations qui les ont si violemment et si complètement renversées pour tant d'autres. Mais la Providence a voulu qu'un palladium restât toujours debout à Paris, non comme une salle d'asile ouverte à toutes les infortunes, mais comme un sanctuaire ofTert aux heureux de toutes les révolulionî. Elle ne pouvait mieux choisir que la maison de cette excellente dame, dont nous disions qu'elle prenait son bonheur en patience.

Le baron de Barante écrivait à sa sœur, à la (in de 1819 :

M'"" de La Briche a rouvert ses dimanches. C'est l'institution la plus solide et la plus régulière de la monarchie.

Dans une autre lettre, M. de Barante dit encore :

M'"" de La Briche est toujours de plus en plus contente : jeune, bienveillante, soigneuse à écarter toute pensée, tout

jugement qui troublerait son plaisir. Elle ne souffre pas le pli d'une rose, et malgré cela elle n'est point égoïste.

Voici le portrait tracé par M'"" d Houdetot :

M""" de La Briche n'est pas belle, mais les plus beaux yeux du monde et une physionomie charmante empêchent qu'on ne lui désire plus de beauté. Elle ne frappe par aucun éclat, mais on ne la voit pas longtemps sans la remarquer; on ne la remarque pas sans s'y attacher et bientôt un charme irrésistible entraîne à l'aimer. C'est ainsi qu'elle fait des amis ou des amans ' de tout ce qui l'approche. Je n'ai jamais vu un plus doux accord de toutes les qualités qu'on peut désirer dans une femme, talent, esprit, raison, maintien, figure même, tout chez elle est assorti. On se sait gré de l'aimer, comme d'une vertu, parce qu'il semble qu'on ne peut l'aimer sans en sentir le charme et en reconnaître l'empire.

Jamais femme n'eut plus d'amans sans rien faire pour en attirer; tous ces amans sont honnêtes et aimables, le vice ne peut l'apprécier ni s'y attacher : sa conduite avec ceux qu'elle aime est également éloignée de la pruderie et de la coquetterie; sensible à ce qu'ils ont de vertu et d'agréments, elle les contient cependant dans des bornes qu'ils ne peuvent jamais franchir : quelquefois son cœur est ému, ses sens ne le sont jamais. Elle conserve ainsi son empire sur tout ce qui l'aime et sur elle-même. Elle sent plus vivement encore le bonheur d'être aimée que le besoin d'aimer. Son imagination est animée, mais sage ; sa raison est sûre, son cœur tendre sans emportement, son esprit prend toutes les nuances de cet heureux caractère et son charme se répand dans tout ce qu'elle dit ou qu'elle écrit.

Il est inutile de dire qu'elle est sans prétentions d'aucun genre; elles naissent du désir de montrer plus qu'on n'a; Adé-

1. Le mot amans ici n"a que le sens de personne qui cherche à plaire.

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laïde a toujours plus qu'elle ne montre ; plus sensible que démonstrative elle peut échapper aux regards de ceux qui ne savent pas deviner les traits délicats mais profonds qui caractérisent en elle la sensibilité. Elle aima une fois; son cœur et ses espérances trompées la préserveront pour la vie. Le souvenir de cet amour l'émeut encore quelquefois, mais ne l'entraîne jamais. Elle préfère le bonheur du repos et l'égalité de la raison au charme d'un sentiment qui enchante mais qui enivre, et les seules passions qui resteront dans son cœur sont celles dont on ne peut craindre l'excès : l'amitié et l'amour maternel.

L'accord de tous ces sentiments avec la raison l'a rendue d'une mesure parfaite dans toutes les relations de sa vie, et c'est la seule femme que j'aye vue parvenir à être sage sans être froide, et sensible sans faiblesse.

Les lettres de M. Le Roy, homme d esprit, à Sophie, lettres que nous publions plus loin, nous apprennent que ce dernier reçut de la comtesse, en pleine Révolution, deux morceaux ou compositions sur la Raison et la Volupté. Il serait bien intéressant de les retrouver. D'après M. Le Roy, M'"''d'Houdetot définissait la volupté « une réflexion sentie du plaisir ».

LETTRES INEDITES REÇUES PAR MADAME DIIOUDETOT

L — Lettres de Diderot. — Les deux lettres qui suivent sont des réponses que Diderot adressa à M""' d'Houdetot, en octobre ou novembre 1707. Elle

lui avait écrit pour le prier de venir voir Rousseau k lErmitage, de le consoler, de dissiper par sa parole affectueuse l'amertume qui envahissait lame de son ami. Diderot semble tout disposé à accomplir cette tâche généreuse, mais les événements prouvèrent qu'en réalité il ne sut pas ou ne voulut point la remplir.

Madame,

Je vais répondre à l'honneur que vous me faites par la sincérité que vous attendez de moi. Mon ami a de la peine. Je la partage. J'en ai qu'il partage aussi, et c'est autant pour soulager mon àme affligée que la sienne que j'irai le voir. Je suis d'une timidité extrême. Je ne lui parlerais, ni en votre présence, ni devant qui que ce soit au monde, avec cette ouverture et cette franchise si nécessaires dans les circonstances oîi nous nous trouvons.

Vous le dirai-je, Madame? Vous me contraindriez, et je m'en retournerais sans avoir obtenu l'effet que nous attendons l'un et l'autre d'une entrevue qu'il désire et dont j'ai besoin. Abandonnez deux amis à toute la liberté que vous souhaiteriez à leur place. Si leurs larmes ne coulent pas et ne se mêlent pas sans contrainte, leurs cœurs resteront malades.

Née sensible, j'espère que vous approuverez ce que j'ose vous dire. Du reste, je ne sais point encore le jour oii je pourrai faire le voyage de l'Ermitage. Je sais seulement que je suis attiré vers mon triste ami. de manière à ne pouvoir résister longtemps à ses sollicitations et son besoin.

Je suis avec respect, Madame,

\otre très humble et très obéissant serviteur,

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