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III, SEPT LETTRES IISÉDITES DE VOLTAIRE

Voltaire avait connu Saint-Lambert à la cour du roi Stanislas, à Lunéville, lorsqu'il vint y séjourner, et y fut princièrement reçu avec M""" du Chàtelet, dans les premiers mois de 17/18.

La liaison rapide de M"' du Chàtelet et du futur auteur des Saisons est connue, \oltaire d'abord ne soupçonna rien. Mais un après-midi, au fond d'un élégant boudoir, il surprit les deux amants. Au comble de l'exaspération, il jura de ne plus revoir celle qui le trompait de la sorte. Il commanda aussitôt une chaise de poste. M""' du Chàtelet était habile, après avoir menti pour la forme, elle prit le parti d'être franche et plaida coupable.

c( Eh bien, oui, lui fait très bien dire un érudit contemporain, M. Gaston Maugras, dans son ouvrage sur la Cour de Lunéville, c'est vrai, elle a été infidèle; mais est-ce sa faute, à elle? Est-ce sa faute si elle a un cœur aimant, un tempérament ardent? Est-ce sa faute si \oltaire l'abandonne, la délaisse, ne lui donne que des satisfactions illusoires ? Est-ce sa faute s'il agonise depuis des années? En réalité, n'est-ce pas une nouvelle preuve d'amour qu elle lui donne en le

ménageant? Puisque sa santé le condamne au repos, ne vaut-il pas mieux que ce soit un ami qui le remplace que tout autre? \a-t-il prendre au tragique, lui philosophe, un accident si banal, et dont personne ne se soucie? \a-t-il de gaieté de cœur se couvrir de ridicule et briser un attachement de vingt ans? \a-t-il la réduire au désespoir pour un fait dont elle n'est pas responsable et de si peu d'importance? L'aime-t-elle moins? Mais au fond elle l'adore, elle est à lui à jamais ! »

\ oltaire ne se sentait pas 1 étoffe d'un Othello, et, d ailleurs, il ne tardait pas à rire de tout. Il se laissa assez facilement convaincre, fit la paix avec M"" du Ghâtelet et Samt-Lambert et l'incident fut clos.

Le philosophe, dans la suite, ne cessa de témoigner son amitié et même son admiration à Saint- Lambert. La raison secrète de cette bienveillance, c est que Voltaire voyait dans son ancien rival un instrument propre à servir ses idées philosophiques, et a le seconder dans sa lutte continuelle contre les préjugés, les abus, les erreurs. Et de fait il calculai! juste. Saint-Lambert jusqu'à la fin demeura un des fidèles de ce puissant et brillant esprit. On peut le ranger dans la phalange nombreuse des polémistes à qui le patriarche de Ferney communiquait le feu sacré.

Ces quelques explications nous ont paru nécessaires avant de reproduire les sept lettres inédites qui suivent. On verra dans celles-ci que Voltaire ne

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ménage point k Saint-Lambert sa vieille eau bénite de cour, il en est même prodigue, mais on verra aussi qu'il n oublie pas de le diriger, et de le maintenir dans la voie du progrès, de la tolérance, et de laction réformatrice, et, en même temps, dans celle du bon goût.

La correspondance générale de Voltaire ne renferme que 6 lettres adressées k Saint-Lambert, une en 1758, une en 1760, deux en 1769 (7 mars et /i avril), une en 1771 (7 avril), une enfin en 1773 (1" septembre).

PREMIERE LETTRE INEDITE

En 1770, k la date de cette première lettre. Voltaire avait 76 ans et Saint-Lambert 54-

A Monsieur de Saint-Lambert, chevalier de Saint-Louis.

3 janvier 1770.

Le pauvre vieux malade des montagnes est bien affligé de n'avoir pas encore répondu aux lettres charmantes de Montpellier du 9 et du 17 décembre; elles ont fait sa plus grande consolation. Ma philosophie, Monsieur, doit se justifier envers la vôtre d'un bruit qui a couru, que je voulais quitter ma belle retraite que vos raisons m'ont rendue encore plus chère, et renoncer à ma liberté qui est la déesse de mes vieux jours. Soyez bien persuadé que je n'ai point trempe dans cet infâme complot.

Je vous supplie de vouloir bien présenter mes sincères et

respectueux remerciements à M. le prince de Beauvau de la protection constante qu'il daigne accorder aux Sirven. C'est à vous que je la dois ; vous avez le premier droit à ma reconnaissance. Le procureur général m'a fait trembler, mais vous me rassurez.

Votre projet sur les Guèbres ranime mon cœur usé. Si vous réussissez, ce sera le plus beau miracle qu'on ait fait dans le christianisme. Prêcher la tolérance devant les pénitents gris, bleus, blancs, cela ressemble aux apôtres qui allèrent, dit-on, faire à Toulouse ce qu'on n'a pas osé faire à Lyon. Je vous demande en grâce de me mander si c'est en effet un homme de Lyon qui vous a récité des vers de ce poème intitulé Michon et Michette, car ce même homme m'a écrit que c'était vous qui lui en aviez récité des morceaux, et il a fait plus d'un ouvrage qu'il a laissé courir sous mon nom. Je ne crois pas qu'il soit l'auteur de celui-ci, on dit que c'est une satire violente contre deux ou trois conseillers au parlement que je ne connais point. Si la pièce est aussi basse que le titre, elle ne mérite pas l'empressement qvi'on a pour elle.

Qu'elle soit bonne ou mauvaise, regardez-moi comme un malhonnête homme si j'en ai jamais vu un seul vers. Comment celui qui a été assez hardi pour insulter trois personnes, qui après tout sont dans une place assez considérable, peut-il être assez lâche pour imputer sa satire à d'autres? C'est le plus infâme des procédés. Dieu me préserve d'en soupçonner l'auteur 1

J'aime mieux vous parler des Guèbres que vous prenez sous votre protection. Mylord Cornsbury va un peu trop loin sur Athalie, et le jeune auteur français lui répond que Racine est un dieu qui tient le cœur des hommes dans sa main; on ne peut aller plus loin.

Si vous pouvez parvenir à faire jouer la Tolérance vis-à-vis la place où le fanatisme a roué Calas, on n'osera plus persécuter personne. Il est honteux qu'on ne joue pas cette pièce à Paris. On devait cette amende honorable dans la ville oii l'on

sonna le tocsin de la Saint-Barthélémy. Je ne doute pas que Monsieur le prince de Beauvau ne donne sa protection aux Guèbres comme aux Sirven .

Adieu, Monsieur. Le pauvre vieillard est pénétré de reconnaissance.

VOLTAIRE

DEUXIEME LETTRE INEDITE

A Monsieur de Saint-Lambert.

A Ferney, 3o mars 1770.

Vous ne voulez point sans doute, Monsieur, perdre votre admirateur et votre ami qui vous a obligation et à qui vous avez fait plus d'honneur qu'il ne méritait. Je suis sûr de votre probité comme de tous vos autres mérites. J'ajoute que mon âge et le triste état où je suis de plus d'une façon, me fait espérer quelque bonté de votre part.

Vous savez qu'avant votre voyage de Montpellier, on récita dans Paris, et on m'imputa quelques vers qu'on dit être faits contre trois conseillers au parlement que je n'ai jamais connus, et dont j'ignore encore les noms, ayant presque toujours été absent de Paris, et surtout étant depuis Aingt et un ans, sans interruption, éloigné de ma patrie.

Cette calomnie, et les suites qu'elle peut avoir, me causa la douleur la plus vive et la plus juste.

Vous passâtes par Lyon vers le i^'^ décembre 1769. Voici ce qu'on m'écrivit de Lyon le 4 décembre :

« M. de... M™*' de... et le chevalier de Saint-Lambert ont parlé avec beaucoup d'enthousiasme de quelques fragments de Michaiit et Michèle, que M. le duc de Choiseul leur a communiqués. J'ai été chargé de vous en faire part, etc. »

276 LA COMTESSE D'IIOLDETOT.

A'ous m'écrivîtes ensuite de Montpellier, du 17 du même mois : « On m'a parlé, et même on m'a dit quelques vers charmants d'un poème intitulé Michel et Michaiit. C'est l'ouvrage d'un jeune homme de Lyon qui a les plus grands talents. Si ce poème parvenait jusqu'à vous, vous me feriez plaisir de me l'envoyer. »

Vous sentez, Monsieur, dans quelle inquiétude cruelle dut me jeter une telle accusation et une telle contradiction. J'ignore si c'est M. le duc de Choiseul dont on a voulu parler dans la lettre de Lyon; mais voilà son nom compromis, et me voilà accusé d'avoir insulté trois magistrats sous le nom de Michaut et de Michette, noms que je n'ai jamais sus, ni prononcés, ni écrits à personne. M. le duc de Choiseul me rendra bien la justice que de toutes les lettres que j'ai eu l'honneur de lui écrire, il n'y en a pas une seule oîi je lui aie jamais parlé de Michette et de Michaut, ou Michaud et ^lichel, car j'ignore comment on écrit ces noms ridicules.

J'ai un neveu conseiller au parlement qui connaît parfaitement l'horrible injustice que j'essuie, ainsi que toute ma famille.

J'apprends, dans ce moment, par des hommes qui sont à la tète de la littérature, qu'il court des fragments de ce poème, et que la calomnie redouble contre moi.

Je vous conjure, avec toute la franchise que vous me connaissez, de me rendre la justice qui m'est due. Si je finis mes jours en paix, c'est à vous que je devrai cette consolation. Mon innocence vous est entièrement connue. J'attends dans une si cruelle conjoncture toutes les bontés que mon amitié, mon estime et mon malheur me mettent en droit de vous demander. \ous pouvez par vous-même et par vos amis étouffer un bruit si dangereux et si calomnieux. Ma douleur, quelque grande qu'elle soit, n'égalera pas la reconnaissance avec laquelle je serai jusqu'au dernier moment de ma vie. Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.

VOLTAIRE

s ALNT- LAMBERT. 27-

TROISIÈME LETTRE INEDITE

A Monsieur de Sainl-Lamberl.

23 auguslc 1770.

Mon très cher confrère en ïhéodicée et en Académie, je vous envoie un peu de la chétive prose que vous me demandez. Je sais bien qu'il n'est pas juste que je vous demande en échange de l'or pour mon cuivre, mais comme vous êtes fort généreux il ne tiendrait qu'à vous de m'envoyer quelques vers de votre poème dont on dit encor plus de bien que des Saisons. Je suis très malade, très languissant, et il n'y a que vos vers qui puissent me ranimer. Je vous les demande comme un restaurant dont j'ai un besoin extrême.

Vous verrez que j'ai deviné vos sentiments dans la réponse au Système de la nature. Vous suppléerez à tout ce que je n'ai pas dit, car malheur à qui dit tout.

Je vous remercie tendrement de vos bontés pour M. de A aricourt. Je les implorerai dès que je saurai nettement ses intentions.

\ous me faites trembler en parlant de ces coups du ciel qui peuvent changer la face de la terre. Je m'intéresse fort à la face de ceux que vous aimez. Je ne sais comment il arrive que les coups du ciel font toujours beaucoup de mal.

Voulez- vous bien présenter mes respects à M. le prince de Beauvau et à M"'*' de Boufflers. Soyez surtout bien persuadé, Monsieur, de tous les sentiments que vous m'inspirez, de l'extrême obligation que je vous ai de faire tant d'honneur aux lettres, de mon estime infinie et de mon attachement inviolable.

VOLTAIRE

M. de Varicourt est très affligé de la goutte; il demande sa retraite d'invalide, il dit que c'est tout ce qui lui convient

dans le triste état où il est. Je vous supplie, Monsieur, de ménager en sa faveur toutes les bontés dont M. le prince de Beau- A'au l'honore.

QUATRIEME LETTRE INEDITE

A Monsieur de Saint-Lambert, mestre de camp de cavalerie, de r Académie française, à V hôtel de M. le Prince de Beauvau, à Paris.

i"^ mai 1771, à Gex.

Petit- fils de Tibulle et de Virgile, j'ai relu votre troisième édition avec le plus grand plaisir. Je vous en remercie. Quand je vis la première édition, je dis : cet ouvrage durera ; et quand j'ai vu les impertinences de Clément et de Le Brun, j'ai dit : cet ouvrage périra bientôt. Mes prédictions, Dieu merci, s'accomplissent.

Quoique le nombre des connaisseurs et des vrais amateurs soit très petit, cependant ce petit nombre gouverne insensiblement le grand. On a beau applaudir des pièces barbares en vers barbares, tout cela tombe à la fm au fond du fleuve d'oubli, et la postérité ne fera pas grande différence entre les pièces de Pélegrin', et Catilina'- imprimé au Louvre. Il n'y a que les vers bien faits qui triomphent du temps. J'en ai un grand exemple sous les yeux : la petite-nièce de Corneille lit très volontiers les pièces de Racine, et n'a jamais pu achever la lecture d'une tragédie de son grand-oncle.

Dans quelques années, on ne lira plus les remontrances des parlements, dont nous avons été inondés. Toutes les brochures pour et contre seront des toiles d'araignée, mais on réimprimera

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