DIDEROT
II. — Lettres de M. de Lalive de La BricJie. — M. de Lalive de La Briche, frère de M™' d'Houdetot, avait pour sa sœur une profonde affection. A la fin de 1767, il fit un voyage en Italie, et lui adressa des lettres qui présentent beaucoup d'intérêt. Il décrit d'un style clair et pittoresque les villes qu'il parcourt,
et parle en connaisseur éclairé des merveilles artistiques qu'il rencontre partout. Nous donnons de ces lettres les extraits les plus propres à faire ressortir les qualités de ce frère de Sophie, qui était un homme fort ordonné dans sa grande fortune. Nous rappelons qu'il ne se maria qu en 1780.
Rome, le 9 décembre 1767.
... Mon premier soin a été de rendre hommage à la très fameuse église de Saint-Pierre. Quelque prévenu qu'on soit en sa faveur, on trouve toujours que les éloges et les descriptions qui en ont été faites sont au-dessous de la chose même... Ce temple, si imposant par la beauté et la hardiesse de ses proportions, et qui renferme des trésors immenses en sculpture, peinture et architecture, ne vous offre au premier coup d'oeil que le sublime de la plus noble simplicité. Le premier mouvement est d'être saisi d'admiration, laquelle augmente à mesure que vous cherchez à en approfondir les causes. Si j'ai regretté plus de vingt fois déjà de ne pas vous avoir pour compagne de mon admiration, c'est surtout à la première vue de ce chefd'œuvre de perfection que j'ai déjà vu quatre fois et que je connais à peine.
Combien ne vous ai-je pas regrettée encore, en voyant au Vatican l'original de ce bel Apollon que vous idolâtrez à si juste titre, l'Antinous, le Laocoon, la Cléopâtre, etc. Le Capitule, en offrant à ma vue des chefs-d'œuvre de sculpture en groupes et statues antiques dont nous n'avons que de misérables copies, m'a surtout intéressé par une collection immense des bustes de tous les empereurs, de tous les orateurs, poètes et philosophes grecs et romains. Quel plaisir d'avoir retrouvé là notre divin Homère, Virgile, Horace, Cicéron!...
LA COMTESSE D'HOUDEïOT. 49
J'ai retrouvé ici avec grand plaisir le vieux Natoire, lequel n'a cessé de me demander des nouvelles de toute la famille. Il m'a rappelé le temps où, étant avec mon père à la Chevrette, il cherchait un enfant pour mettre dans un de ses tableaux, et mon père lui dit : En voilà un ! C'était moi qui venais de naître. Vous voyez qu'il n'a pas encore perdu la mémoire...
Parlez-moi un peu de tous nos parents et amis, à qui je compte bien écrire incessamment, et donnez-moi le plus souvent que vous pourrez de vos nouvelles. C'est la meilleure action que vous puissiez faire envers un frère qui vous aime et vous embrasse le plus tendrement.
Rome, le i5 décembre 1767.
Je l'ai vu, ma chère sœur, le charmant, le délicieux, l'adorable Claude Lorrain. Je le vois encore, et je le verrai toujours. C'est celui dont vous avez l'estampe, où sont des temples près desquels on fait un sacrifice. J'avoue que jamais tableau ne m'a fait tant de plaisir que celui-là, et que je donnerais pour lui bien des cabinets. Mais quelles richesses immenses en peinture dans ce palais Colonne à qui il appartient ! Dans une galerie, qui a servi de modèle à celle de Versailles, sont plus de quarante tableaux capitaux des plus grands maîtres d'Italie. Cette galerie est jointe aux deux bouts par deux pièces dans l'une desquelles vous passeriez sans ennui le reste de vos jours. Il n'y a que des paysages au nombre d'une douzaine, mais ils sont de Salvator Rosa, de Claude Lorrain, et du Poussin, et je crois que ce sont les chefs-d'œuvre de chacun d'eux.
5o LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
Rome, le 3 février 1768.
... Si jamais je vous ai regrettée, ma chère sœur, c'est il y a deux jours au palais Borghèse oij l'on voit dans un cabinet ovale, et orné d'ailleurs du meilleur goût, sept paysages de Vernet qui prennent du haut en bas de cette pièce, et qui sont les meilleurs ouvrages qui soient sortis de sa palette. Tous sont excellents, mais quel clair de lune ! Quel soleil dans un brouillard, se levant sur la mer ! Quel tableau que celui qui représente le tonnerre tombant sur une maison qui est au bout d'un pont, entourée du plus beau de tous les paysages ! Quel intérêt il a su mettre dans toutes les figures effrayées qui sont témoins de ce spectacle ! Pour ce cabinet-là, je suis sûr qu'il faudrait vous en faire sortir de force.
... Vous voyez que tout mon temps n'est pas perdu ici ; il n'y a pas de jour que je ne coure avec un artiste : j'en connais trois qui sont les meilleurs enfants du monde et qui m'aiment à la folie. Ils ont tous beaucoup de talent, et me font des choses charmantes. L'un d'eux est Clodion qui a fait ce vase de terre cuite que vous avez vu chez moi ; il m'en fait deux autres maintenant dont je lui ai donné l'idée, je suis sûr que vous en raffolerez. Un autre est Saint-Quentin, fort connu de M^^d'Épinay. Il dessine et peint comme un ange ; il me peint en petit les arabesques de Raphaël, qui sont au ^atican, ce sera un ouvrage délicieux. Le troisième est si amoureux des ouvrages du grand Poussin qu'il a imaginé de prendre son nom. Il a beaucoup de talent, et doit me faire plusieurs dessins d'après les tableaux de ce grand maître.
... J'ai reçu une lettre de M'"^ de Lalive ' ; elle me mande
1. Il s'agit ici delà seconde M'"<= de Lalive de Jullv, née de Netline.
LA COMTESSE D'HOUDETOT. 5i
que mon frère ' est dans le même état que je l'ai laissé, qu'on a obtenu de lui qu'il prît une nourriture plus convenable à son rtat, et qu'elle espère qu'il se portera mieux dans la saison procliaine. Leur état à l'un et à l'autre me fait une peine que je ne puis vous exprimer.
... L'arrangement pris pour les affaires de M. d'Epinay est plus sage qu'il n'est agréable à mon frère, mais il était vraisemblable que cela finirait par là. Je sens qu'il faut plus de philosophie qu'il n'appartient à M. d'Epinay d'en avoir pour résister à cet orage, et je le plains de tout mon cœur. Au surplus si, comme il le dit, ses affaires sont actuellement en bon ordre, et si les années sont capables de le faire quelquefois songer au futur, il sentira qu'il se serait rendu encore plus misérable en accablant ses enfants. Au moins, je souhaite pour lui qu'il convienne un jour qu'on lui a rendu service. lia des qualités sociables, et il pourra avec ce qui lui reste mener quand il le voudra une vie agréable, en se tournant un peu plus du côté de la bonne compagnie.
Il est bien affligeant d'avoir à faire ces réflexions : de deux frères auxquels nous étions tendrement attachés, nous sommes à la veille de perdre l'un ; l'autre s'est rendu à jamais malheureux par sa faute. Que ces tristes exemples nous rapprochent ! St)yons unis de plus en plus, c'est le vœu que j'ai formé depuis longtemps, et que je renouvelle aujourd'hui de bien bon cœur. Nous avons été élevés ensemble, nos goûts se ressemblent : Qu'on puisse dire un jour de nous : Congianti eraii gli anni, ma pin congianti i cori. Je vous embrasse mille fois. M. l'ambassadeur me charge de vous présenter ses respects.