Ibid
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A partir de ce moment, hélas! le charme fut rompu. L'acacia d'Eaubonne ne devait plus revoir les rendez-vous charmants du philosophe et de la comtesse. Celle-ci, sensible aux récriminations de Saint-Lambert, et craignant, d'autre part, le ressentiment de madame d'Epinay et les médisances de son entourage, se réveilla soudain, inquiète et attristée, comme si elle eût vu s'enfuir un rêve enchanté. Elle dit à Rousseau, avec sa douceur inaltérable :
a Ah! je crains bien que vos folies ne me coûtent le repos de mes jours. Saint-Lambert est instruit, et mal instruit. Il me rend justice; mais il a de l'humeur, dont, qui pis est, il me cache une partie. Heureusement, je ne lui ai rien tu de nos liaisons, qui s'étaient faites sous ses auspices. Mes lettres étaient pleines de vous ainsi que mon cœur : je ne lui ai caché que votre amour insensé, dont j'espérais vous guérir, et dont, sans m'en parler, je vois qu'il me fait un crime. On nous a desservis; l'on m'a fait tort, mais n'importe! Ou rompons tout à fait, ou soyez tel que vous devez être. Je ne veux plus rien avoir à cacher à mon amant. »
Ces paroles, dont le ton se devine, glacèrent le cœur de Rousseau. Il sentit que c'en était fait de sa passion. Les événements se précipitèrent. Saint-Lambert revint de Tarmée et le sermonna un peu, mais il ne cessa point de lui montrer de l'amitié. Pour lui témoigner même sa sympathie, il débarqua un jour à l'Ermitage avec madame d'Houdetot, et lui demanda à dîner, ce qui combla de joie le philosophe. Par contre, lorsque son amant fut reparti, la comtesse lui marqua une froideur qui accabla son âme. Écoulons son récit.
flf Quand je voulus lui parler, je la trouvai distraite, embarrassée; je sentis qu'elle avait cessé de se plaire avec moi; et je vis clairement qu'il s'était passé quelque chose qu'elle ne voulait pas me dire, et que je n'ai jamais su. Ce changement, dont il me fut impossible d'obtenir l'explication, me navra. Elle me redemanda ses lettres; je les lui rendis toutes avec une fidélité dont elle me fit l'injure de douter un moment.
» Ce doute fut encore un déchirement inattendu pour mon cœur, qu'elle devait si bien connaître. Elle me rendit justice, mais ce ne fut pas sur-lechamp. Je compris que l'examen du paquet que
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je lui avais remis lui avait fait sentir son tort ; je vis même qu'elle se le reprochait, et cela me fit regagner quelque chose. Elle ne pouvait retirer ses lettres sans me rendre les miennes. Elle me dit qu'elle les avait brûlées; j'en osai douter à mon tour, et j'avoue que j'en doute encore. Non, l'on ne met point au feu de pareilles lettres. On a trouvé brûlantes celles de la Julie. Eh Dieu ! qu'aurait-on donc dit de celles-là! Non, non, jamais celle qui peut inspirer une pareille passion n'aura le courage d'en brûler les preuves : cela n'est pas possible.
» Mais je ne crains pas non plus qu'elle en ait abusé; elle n'en est pas capable, et d'ailleurs j'y avais mis bon ordre. La sotte, mais vive crainte d'être persiflé m'avait fait commencer cette correspondance sur un ton qui mît mes lettres à l'abri des communications. Je portai jusqu'à la tutoyer la familiarité que j'y pris dans mon ivresse. Mais quel tutoiement! Elle n'en devait sûrement pas être offensée. Cependant, elle s'en plaignit plusieurs fois assez vivement, mais sans succès : ses plaintes ne faisaient que réveiller ma défiance; et d'ailleurs je ne pouvais me résoudre à rétro-
grader. Si ces lettres sont encore en être, et qu'un jour elles soient vues, on connaîtra comment j'ai aimé. »
La cabale, sans doute, ignorait cet efTondrement d'une liaison qui avait jeté un si vif éclat et traversé de si beaux jours. Ce sont là, en efTet, des blessures secrètes, des angoisses, des désespoirs de l'àme qui font peu de bruit au dehors, et que l'amour-propre tient soigneusement cachés.
Aussi, afin de compliquer encore la situation, et d'arriver à une séparation efTective, Grimm, ses amis, Diderot voulurent-ils persuader à Rousseau qu'il devait accompagner madame d'Epinay dans un voyage à Genève, voyage tout à coup décidé pour une impérieuse raison de santé. S'il refuse, pensaient-ils tous, nous l'accuserons d'ingratitude envers sa bienfaitrice; s'il accepte, il ne verra plus madame d'Houdetot, et leur belle ardeur se refroidira.
La proposition de ce voyage était à la fois une méchanceté et une folie. Malade lui-même, Rousseau ne pouvait qu'y opposer un refus. C'est ce qu'il fît. Des lettres aigres-douces furent alors échangées, puis la querelle s'envenima. Elle
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se termina par le brusque départ du philosophe, qui quitta l'Ermitage le 45 décembre 1757, et alla occuper, à Montmorency, une autre habitation appelée le « Petit Montlouis ».
C'est là que, délivré de ses faux amis, et du parti philosophique, il entra en relations avec la haute et grande société de son époque, le maréchal et la maréchale de Luxembourg, le duc de Villeroi, le prince de Tingri, le marquis d'Armentières, le prince de Conti, la duchesse de Montmorency, la duchesse et la comtesse de Boufflers, la comtesse de Valentinois, la délicieuse comtesse d'Egmont, et beaucoup d'autres personnages du même rang. C'est là qu'il acheva et publia ses chefs-d'œuvre, la Nouvelle Héloïse, la Lettre à d" Alembert sur les Spectacles, le Contrat social et Emile.
Il dut regretter madame d'Epinay, malgré les faiblesses de caractère de celle-ci, comme elle, de son côté, le regretta, lorsque ses accès de jalousie furent calmés. Quant à madame d'Houdetot, il conserva affectueusement son souvenir. Il l'avait trop aimée, pour l'oublier jamais. Lorsque après une année, il la retrouva dans un dîner, « sa vue
lui donna des palpitations jusqu'à la défaillance ». Mais, entraîné dans sa carrière de gloire, le puissant penseur sentit venir en lui un apaisement délicieux, et put goûter la douceur des souvenirs. Il lui envoyait ses ouvrages, dès qu'ils paraissaient; il fit pour elle une copie extrêmement soignée de la Nouvelle Héloïse. Quelle noble joie il devait ressentir en se livrant à ce travail, où se trouvait intimement mêlée celle qui venait de jouer un si grand rôle dans sa vie!
La comtesse non plus ne pouvait l'oublier. Quelles pensées durent l'assiéger, lorsque, grandissant chaque jour, la renommée du philosophe devint universelle, et que son génie atteignit les sommets! Jusqu'à la fin de sa longue existence, elle se montra fière de l'avoir connu, et, on peut le dire, de lui avoir inspiré tant de passion. Elle reconnaissait les torts de Grimm envers lui, et le défendait contre Saint-Lambert. Quand les Confessions parurent en 1781 et 1788, elle acheta l'ouvrage, et le volume où son portrait est tracé de main de maître ne quitta plus sa cheminée.
Elle gardait comme un trésor précieux le manuscrit de la Nouvelle Héloïse, copié pour
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elle. En lête, elle avait, dit-on, écrit elle-même cette note un peu sévère : a Ce manuscrit fut pour moi le gage de l'attachement d'un homme célèbre : son triste caractère empoisonna sa vie; mais la postérité n'oubliera jamais ses talents. S'il eut l'art trop dangereux peut-être d'excuser, aux yeux de la vertu, les fautes d'une âme passionnée, n'oublions pas qu'il voulut surtout apprendre à s'en relever, et qu'il cherche constamment à nous faire aimer celte vertu qu'il n'est peut-être pas donné à la faible humanité de suivre toujours. »
On s'est demandé souvent si elle avait réellement brûlé les lettres de Rousseau. Plusieurs critiques penchent pour la négative, et l'un d'eux indique même la famille qui les aurait en sa possession. S'il en est ainsi, espérons qu'elles seront publiées un jour, et que, suivant l'expression du grand homme, « on connaîtra comment il a aimé ».
Quoi qu'il en soit, une de ces fameuses lettres est connue. Peu de personnes, parmi nos contemporains, l'ont lue sans doute. Elle trouverait ici sa place, mais elle nous paraît trop déve-
loppée pour être intercalée ici même. C'est pourquoi nous la publierons séparément à la fin de notre étude \ Cette épître enflammée atteste que l'àme de Rousseau était un volcan. C'est un beau monument de passion, et il peut faire bonne figure dans l'histoire des amants célèbres.
Gomme ces cœurs avides, qui se plaisent à évoquer des souvenirs d'amour dans les lieux mêmes qui les virent éclore, j'ai voulu visiter Eaubonne, la place où s'élevait la maison de la comtesse, et le parc immortalisé par Jean-Jacques, et les arbres contemporains de ces jours disparus, et les rejetons de l'acacia fameux dont les fleurs embaument à jamais les lettres françaises, et le ruisseau jaseur, et tout ce coin de terre privilégié...
Je restai là longtemps, mon regard et mon âme interrogeaient tour à tour l'eau, les fleurs, la verdure, la brise, et je m'anéantissais avec délices dans ces amours incandescentes et dans cette nature harmonieuse.
L'acacia de madame d'floudetot n'existe plus,