Voir l'Appendice, Z H
il est mort en 1873. Il était planté presque en face du lavoir d'Eaubonne, près du mur et du ruisseau, à quatre mètres cinquante du presbytère. Avec les années il était devenu creux, et un essaim d'abeilles y séjournait toujours. Ignoraient-elles la gloire de ce poétique abri? N'avaient-elles point été envoyées là par quelque divinité mystérieuse? Un poète de l'antiquité eût reconnu, dans leur présence, la volonté des Dieux, et eût chanté, dans de beaux vers, ces gardiennes vigilantes d'un arbre consacré.
Pendant de longues années, les jardiniers, qui se succédaient, firent des fouilles au pied du vieil acacia, espérant y trouver un trésor caché, des écrits secrets, des lettres cherchées en vain. Puisqu'on parlait tant de cet arbre, puisque des visiteurs sans cesse demandaient à le voir, il fallait bien qu'il y eût quelque richesse enfouie sous ses racines ! , . .
Le vieux tronc succomba, les abeilles s'envolèrent. Quelques jeunes tiges repoussèrent, mais les fervents laissaient à peine croître les branches. La dernière fut recueillie par un fidèle de Rousseau, et transplantée, le 25 octobre 1898,
dans le jardin du musée Jean-Jacques, à Montmorency. Nous espérons qu'elle y prospérera, et y deviendra à son tour un arbre vénéré.
Le ruisseau coule toujours avec un léger murmure, mais la cascade, dont le philosophe avait donné l'idée à la comtesse, n'existe plus : elle a été détruite, comme tout ce qui sort de la main des hommes. La chute d'eau n'a point complètement disparu; du chemin on la peut voir, à travers un grillage scellé dans la muraille de chaque côté, et permettant d'embrasser l'ensemble du domaine. Du temps de madame d'Houdetot, il n'y avait pas de pont sur la route, et on passait le ruisseau à gué. On sait qu'un charretier y embourba sa voiture le soir de mai 1757, pendant le fameux tète-à-tète. Ses jurons troublèrent la comtesse, et surtout Rousseau, et, grâce à ce fâcheux, comme l'a dit Paul Boiteau, « la poésie resta seule maîtresse de la nuit ».
Rousseau raconte avec des détails précis et fort curieux de quelle façon il allait de l'Ermitag-e à Eaubonne. Il suivait un petit chemin à mi-côte, devenu de nos jours le boulevard d'Andilly, et d'oij l'on a une des plus jolies vues des environs
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de Paris : « Je passais par les coteaux d'Andilly, qui sont charmants. Je rêvais, en marchant, à celle que j'allais voir, à l'accueil caressant qu'elle me ferait, au baiser qui m'attendait à mon arrivée. »
Toute sa vie, il conserva de ce chemin un doux souvenir. Réfugié à Motiers-Travers, en 1763, après les persécutions de V Emile, il fait, dans une lettre au maréchal de Luxembourg, la description du Val-de-Travers, et compare la vue qu'on y a avec celle qu'il avait des hauteurs de Montmorency, le long des Ghampeaux, du côté d'Andilly. « Elle est d'un autre genre, dit-il ; elle ne flatte pas, elle frappe, elle est plus sauvage que riante. » On sent qu'il regrette les coteaux de la vallée de Montmorency, oîi la nature a tout rassemblé pour le plaisir des yeux.
Arrivé à Andilly, Jean-Jacques entrait dans le parc de M. de Margency par une grille voisine de la ferme, dont on voit encore le vaste colombier, puis il se rendait au Mont Olympe, a II y avait sur ma route, à la vue d'Eaubonne, une terrasse agréable, appelée le Mont Olympe, où nous nous rendions quelquefois, chacun de
AMITIÉ AVEC JEAN-JACQUES PiOUSSEAU. 53
notre côté. J'arrivais le premier, j'étais fait pour l'attendre, mais que cette attente me coûtait cher! Pour me distraire, j'essayais d'écrire avec mon crayon des billets que j'aurais pu tracer du plus pur de mon sang : je n'en ai jamais pu achever un qui fût lisible. Quand elle en trouvait quelqu'un dans la niche dont nous étions convenus, elle n'y pouvait voir autre chose que l'état vraiment déplorable où j'étais en l'écrivant. »
Madame d'Epinay fut informée de ces rendezvous. Dans une lettre à Grimm, elle dit : « On prétend que Rousseau et la comtesse continuent leurs mystérieux rendez-vous dans la forêt. Il y a trois jours qu'il me fît dire par le jardinier qu'il ne venait pas me voir parce qu'il était incommodé. Le même soir, j'envoyai chez la comtesse, il y était établi tête à tête, et y est resté deux jours. »
La faveur recherchée d'avoir la clé de la petite porte d'un parc révèle tout un côté des mœurs galantes du xvni'' siècle. M. de Margency avait donné la clé de sa propriété à madame de Verdelin, son amie, qui habitait Soisy, et qui était liée avec madame d'Houdetot. « Gomme le
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jardin de Margency était sur le passage de madame d'Houdetot, pour aller au Mont Olympe, sa promenade favorite, madame de Yerdelin lui donna une clé pour passer. A la faveur de cette clé, j'y passais avec elle. »
On s'est demandé où était ce fameux Mont Olympe, lieu de rencontre de Jean-Jacques et de son amie. Aucun des historiens, qui ont écrit sur la vallée de Montmorency, n'a pu le dire, ni d'Argenville, ni Dulaure, ni Lefeuve, ni Chalmel. Le Normand, dans ses Lettres à Jennie (1819), mentionne cet endroit, mais ne le décrit pas. Le conseil municipal de Margency fut appelé, il y a cinq ans, à délibérer à ce sujet, sur l'invitation d'un lettré du pays. Mais il ne poussa pas la question à fond.
Il résulte des recherches que nous avons faites sur les lieux mêmes, en compagnie de M. Julien Ponsin, que le Mont Olympe se trouvait dans le parc de M. de Margency. L'emplacement de cette petite éminence est facilement reconnaissable. M. Dhéret, cultivateur, en est actuellement le propriétaire. On y voit encore une sorte de kiosque que la comtesse de Rochefort y fît con-
struire. Il y avait là jadis une vue admirable. Tout a disparu en 1866, lorsqu'on perça des avenues, et lorsque le parc fut morcelé. On a bâti des maisons, on a planté des arbres, on n'aperçoit plus ni la vallée de Montmorency, ni le lac d'Enghien, ni « la retraite du vertueux Gatinat », à Saint-Gratien. On peut dire aujourd'hui des campagnes ce que Baudelaire a dit des villes : leur forme
Change plus vile, hélas! que le cœur d'un mortel!
Il n'est pas rare de rencontrer à Eaubonne et dans les environs des visiteurs qui, un guide à la main, cherchent à reconnaître les lieux mentionnés et consacrés par Rousseau. Ils ont peine à y parvenir, et ils interrogent en vain les gens du pays. G'est pour ces fervents d'une mémoire illustre que nous avons tenu à donner ces détails qui, dans l'histoire des émotions contemporaines, ont autant, sinon plus d'importance que de savantes et interminables discussions philosophiques.
Au contact des philosophes et des lettrés qu'elle rencontrait chez madame d'Epinay et dans d'autres salons, ainsi que dans la compagnie de Saint- Lambert dont le talent de poète n'était pas sans mérite, madame d'Houdetot perfectionna son éducation et développa ses dons naturels.
Elle avait un goût marqué pour la poésie, et éprouvait un grand plaisir à faire des vers, mais elle n'en tirait point vanité et n'affichait aucune prétention au bel esprit. Presque toujours, les pièces qu'elle composait étaient courtes, et elle les dédiait à ses amis, mais elle voulait qu'elles fussent connues seulement des personnes à qui
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elle les destinait. Ce n'était que par ruse, et à son insu, qu'on lui dérobait quelques-unes de ses compositions.
La plupart des poésies de cette aimable femme sont perdues, ou gisent ignorées dans des papiers de famille, dans des correspondances dont les possesseurs oublieux ou ignorants ne soupçonnent point la valeur. Quelques pièces charmantes toutefois ont échappé au naufrage. Nous en possédons quarante recueillies de différents côtés. C'est la première fois, nous avons tout lieu de le croire, qu'une ])areille gerbe est présentée au public lettré.
Nous les publions, en les groupant par dizaines, et en leur donnant, faute de dates, l'ordre qu'un tempérament de poète observe d'habitude dans ses compositions. Madame d'Houdetot a dû commencer par célébrer la nature, les lieux qui lui plaisaient, les jardins et les parcs qui charmaient son regard; puis elle a chanté les élans de son cœur si tendre, le bonheur d'aimer et d'être aimée ; enfin, heureuse jusqu'aux limites de l'âge, elle s'est plu à célébrer ses amis, sa famille, les arts, la douceur de vivre, la sérénité de la vieillesse.
Première Dizaine.
I. — La comtesse, après un séjour au château de Fourqueux, qui appartenait à Michel Bouvard, conseiller d'Etat, écrivit ces vers où elle affirme son amour de la nature. Ce domaine était dans le voisinage de Marly.