‹ La comtesse d'Houdetot, une amie de J.-J. RousseauChapitre 9 sur 61 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

de la Nouvelle HéloUe, et lui donna l'im mortalité dans les Confessions. Elle reste l'incarnation de la grâce, de l'enjouement et de l'esprit de son époque. Sa marque distinclive est plus spécialement l'aménité, le sentiment, la douceur. Tous ceux qui ont parlé d'elle rendent hommage à son heureux caractère, à la vivacité de son intelligence, à la bonté de son cœur.

A tous ces titres, elle mérite d'occuper l'attention du philosophe et du poète. Aussi, est-ce avec un affectueux respect que nous écrivons cette étude. Depuis longtemps déjà, nous amassons des notes sur cette aimable femme, et nous recueillons ses poésies, ses lettres, ainsi que les témoignages de ses contemporains et les jugements de ceux qui ensuite ont parlé d'elle. Nous avons pensé qu'en groupant ces divers documents épars et peu connus, nous pourrions intéresser les âmes sensibles et délicates. Toute la vie de madame d'Houdetot fut consacrée au bonheur d'aimer, ce mot étant pris ici dans son sens le plus noble : c'est dire combien il y a de charme à l'approcher et à la connaître.

Elisabeth-Sophie-Françoise de BeliegarJe naquit à Paris le 18 décembre 1730, rue Saint-IIonoré, non loin de la place Vendôme. Elle fut inscrite sur les registres de l'église Saint-Roch. Son père était fermier général. A l'âge de dix ans, elle perdit sa mère, née Marie-Josèphe Prouveur : celle-ci était une femme d'un caractère vaniteux, qui ne pouvait se consoler d'appartenir seulement au monde des financiers, et se plaisait cependant à écraser les gens de son opulente fortune.

Madame d'Esclavelles, tante de la jeune Sophie, prit soin de son éducation jusqu'à l'âge de dix-huit ans. C'était une dévote, qui surveillait

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sa nièce avec vigilance et s'inquiétait de sa nature enjouée. Musset-Pathay raconte, après d'autres, cette jolie anecdote. Remarquant que la jeune fille faisait des vers facilement, elle voulut la priver de cette distraction. Comme sa défense était inutile, elle confisqua le papier, et pour lui donner une compensation, elle lui prescrivit de recevoir et de vérifier les comptes des dépenses de la maison. Elle préférait la voir s'occuper du ménage plutôt que de poésie. Sophie ne se tint pas pour battue : un jour, elle aperçut des interlignes dans le compte du cocher et se fit un malin plaisir de les remplir par des vers. La tante arrive, la surprend, la gronde et va chercher M. de Bellegarde. Celui-ci, à son tour, commence à gronder un peu, saisit le papier, lit les vers, les trouve jolis, et, voyant une correction à faire, prend la plume et répare la faute. Sa fille, joyeuse, lui saute au cou, l'embrasse, pensant bien qu'une faute ainsi corrigée était jugée avec indulgence. Les contemporains s'accordent à faire l'éloge de M. de Bellegarde. Il avait l'âme compatissante et bonne, et possédait une grande expérience des affaires. Moyfle d'Argenville a laissé de lui

LES l'RKMiÈRES ANNEES. — LE MARIAGE. 5

un inléressant portrait. « La Live de BellegarJe, dit-il, a, pour ainsi dire été élevé dans, les emplois des fermes générales. Il a travaillé fort jeune, et s'y est tellement distingué par son intelligence qu'il devint directeur général et fut nommé fermier général en 1721, et continué dans les baux suivants. Il est secrétaire du roi du grand collège. Il est d'une grande dévotion, fort charitable, et très honnête homme. Il est extrêmement versé dans les ouvrages des cinq grosses fermes. M. La Live d'Épinay, son fils aîné, est reçu en survivance. »

L'aimable jeune fille, que, dans l'intimité, on appelait du joli surnom de Mimi, avait dix-huit ans lorsqu'elle épousa le comte d'Houdetot, âgé, lui, de vingt-deux ans, et appartenant à l'armée. Ce mariage fut un arrangement de famille très rapidement traité; les jeunes époux se connaissaient à peine lorsqu'ils furent unis le 10 février 1748.

Leur belle-sœur, madame d'Epinay, peu tendre et même injuste pour M. d'Houdetot, écrit à ce sujet :

« Mimi se marie; c'est une chose décidée : elle épouse M. le comte d'Houdetot, jeune homme

6 LA COMTESSE I) HOTJDETOT.

de qualité, mais sans fortune ; Tigé de vingtdeux ans, joueur de profession, laid comme le diable et peu avancé dans le service : en un mot, ignoré, et, suivant toute apparence, fait pour l'être. Mais les circonstances de cette atîaire sont trop singulières, trop au-dessus de toute croyance pour ne pas tenir une place dans ce journal. Je ne pourrais m'empêcher d'en rire, si je ne craignais que le résultat de cette ridicule histoire ne fût de rendre ma pauvre Mimi malheureuse. Son âme est si belle, si franche, si honnête, si sensible! C'est aussi ce qui me rassure; il faudrait être un monstre pour se résoudre à la tourmenter. »

M. d'Houdetot ne méritait pas d'aussi vives critiques. Peut-être se montra-t-il peu accommodant dans la suite pour des arrangements de famille, mais il défendait ses droits et ceux de sa femme. D'autre part, dans l'armée, il parvint au grade de lieutenant général. Madame d'Epinay le vit élever à ces hautes fonctions militaires. Elle est donc ici doublement méchante. Ailleurs elle dit :

« La voilà donc faite d'hier, cette noce : j'ai été ce matin à la toilette de la mariée; elle était fort

triste et a beaucoup pleuré ; elle m'a priée en grâce de la venir voir tous les jours; je n'y manquerai pas. Je sens trop le besoin qu'elle doit avoir de ma présence, dans les premiers temps d'un mariage, et surtout d'un mariage tel que le sien *. »

La veille de son mariage, Sophie de Bellegarde s'était rencontrée, chez madame d'Epinay, avec l'homme qui devait tant l'aimer plus tard, Jean-Jacques Rousseau. Eurent-ils le pressentiment de l'avenir? Non, sans doute. Ils se parlèrent avec l'amabilité souriante des fêtes de l'hyménée, et le philosophe dut lui faire des compliments et lui présenter des vœux de bonheur, dont elle accepta l'augure.

« La première fois que je la vis, dit Rousseau, elle était à la veille de son mariage; elle me fît voir l'appartement qu'on lui préparait et me causa longtemps avec cette familiarité charmante qui lui est naturelle. Je la trouvai très aimable, mais j'étais bien éloigné de prévoir que cette jeune personne ferait un jour le destin de ma vie

1. Voir l'Appendice, § I, à la fin du volume : Récit alerte par madame d'Épinay des préliminaires de ce mariage.

8 LA COMTESSE D'iIOUDETOT.

et m'entraînerait, quoique bien innocemment, dans l'abîme où je suis aujourd'liui. »

Le rôle de M. d'Houdetot dans la vie de Mimi est peu important. Lorsqu'il l'épousa, il avait déjà une liaison avec une femme mariée, liaison qui dura quarante-huit ans après son mariage, c'està-dire presque jusqu'à la fin de sa vie, et absorba toute son affection. Une partie importante de sa carrière se passa à l'armée, oii il devint, nous le répétons, lieutenant général en 1780. Il professait pour sa femme une grande estime et lui laissait toute sa liberté d'action , la considérant comme une amie digne de porter son nom, et qu'il eût sans doute beaucoup aimée si son cœur n'eût été pris ailleurs. Il n'était ni exclusif, ni égoïste, et, sachant qu'il avait besoin d'indulgence, il se montrait tolérant pour les faiblesses d'autrui.

Jusqu'en 4751, madame d'Houdetot s'accommoda avec résignation des façons de son mari, plutôt amicales que vraiment conjugales. Le rêve qu'elle avait entrevu en se mariant était loin de se réaliser; l'heureuse vie d'amour pour laquelle elle se sentait faite lui échappait, mais sa nature enjouée ne s'en attristait pas outre

mesure; elle acceptait les tristesses du présent, avec l'espérance que l'avenir lui réservait sans cloute des jours moins vides de tendresse, et des compensations fortunées.

Plus tard, à la Chevrette, à l'automne de 1760, au beau temps des réceptions et des fêtes, elle tenait à Diderot un joli propos qu'il rapporte ainsi à mademoiselle Volland : « Hier, j'étais à souper à côté de madame d'Houdetot, qui disait: «Je me » mariai pour aller dans le monde et voir le bal, » la promenade, l'opéra et la comédie ; et je n'allai » point dans le monde, et je ne vis rien, et j'en fus » pour mes frais. » Ces frais firent rire, comme vous pensez bien, et elle ajouta : « C'est mon voi- » sin qui boit le vin, et c'est moi qui m'enivre! » En efîet, j'avais à côté de moi un vin blanc délicieux que je ne dédaignais pas. »

Mimi, cependant n'était, pas sans voirie monde. Fdle paraissait dans la société nombreuse qui se réunissait chez son père, M. de Bellegarde, et dans celle plus récente qui formait l'entourage de sa belle-sœur, au château d'Epinay d'abord, puis au château de la Chevrette, dans la vallée de Montmorency. Partout elle était aimée et recherchée.

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Son aimable caractère ne lui attirait que des sympathies. Il y avait autour d'elle comme une douce chaleur, comme une réverbération bienfaisante.

Mademoiselle d'Ette, de la société de la Chevrette, assez mauvaise langue d'ailleurs, écrit au chevalier de Valory : « Vous saurez que la comtesse d'Houdetot est devenue très aimable; son esprit s'est formé. Elle est bien un peu étourdie; mais elle est si naturellement honnête, que c'est un agrément de plus pour une femme aussi jeune. Il ne tiendrait qu'à nous de la croire coquette, mais Emilie (madame d'Epinay) nous assure qu'il n'en est rien, et véritablement je le crois. »

Au mois de juillet 1749, madame d'Houdetot accoucha d'un fils, Gésar-Louis-Marie-François- Ange, qui devait vivre jusqu'en 1823, et laisser une postérité nombreuse. Elle eut aussi une fille, Charlotte-Françoise, qui naquit le 15 mars 1753. Nous avons sur elle peu de détails. Nous savons seulement qu'elle épousa dans la suite M. Charles Dubuisson de Blaiseville.

Dans ses Voyages aux environs de Paris, J. Delort cite une curieuse lettre de Rousseau à

madame d'Houdetot. Celte dernière est à Paris, le philosophe est à l'Ermitage. Il dit à l'aimable femme : « Hier, en passant à Deuil, je vis mademoiselle votre fille qui dormait de tout son cœur et qui paraissait se porter à merveille. J'espère qu'il en est de même de celle qui est auprès de vous à Eaubonne, et je me console en regardant le séjour qu'elle y fait comme un gage de votre prochain retour ». Cette lettre ne porte point de date, mais elle est sûrement de l'été de 1757. Il semble en résulter que la comtesse eût deux filles dont l'une sans doute mourut en bas âge.

Le moment approche où son cœur aimant va s'engager dans une liaison qui durera plus d'un demi-siècle, et deviendra un souvenir historique que tous se plairont à citer comme un exemple de fidélité, dans les fastes des amants célèbres. Il faut aimer, c'est la voix de la nature. Souvent, hélas! les conventions de la société s'opposent comme une digue fatale aux élans de notre ùme, à l'épanouissement de nos tendresses : de là mille souffrances dans la vie, les sentiments refoulés, la volonté blessée, la contrainte et l'endurcisse-

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ment du cœur, l'ironie du scepticisme, des regrets infinis et des larmes cachées.

L'aimable Sophie ne connut point cette détresse morale. Elle rencontra un cœur fait pour le sien dans le marquis de Saint-Lambert, et cet attachement dura cinquante-deux ans exactement, de 1751 à 1803. La main glacée de la mort put seule y mettre un terme.

M. de Bellegarde mourut le 3 juillet 1751. Ses enfants se partagèrent en hâte son héritage. A en croire madame d'Epinay, le comte d'Houdetot se montra un des plus acharnés à la curée du mort. Il en fut tout autrement de sa femme.

« Quant à la comtesse d'Houdetot, dit-elle, elle a un maintien très honnête; elle paraît souffrir de l'avidité affichée de son mari ; mais elle le traite avec une douceur, un égard qu'il reçoit comme lui étant dû, et dont j'ai peur pour elle qu'il n'abuse. Lui, au contraire, la caresse d'une façon peu délicate ou la gronde brusquement et sans ménagement, et toujours pour des misères,

i't LA COMTESSE D'IIOUDETOT.

des distracUons, des étourderies, des enfances. Elle est vive, sensible, et même fort hardie; elle lui répond par des madrigaux qui deviennent, en vérité, des épigrammes pour l'un et pour l'autre. »

Sur la part de l'héritage de sa femme, M. d'Houdetot acheta en Normandie, pour six cent mille livres, le château de la Mailleraye. Il le garda trois années, puis le revendit un million à la duchesse de Chaulnes. Madame d'Epinay dit, à ce propos, au commencement de 1752 : « J'avais quelquefois des nouvelles de madame d'Houdelot, que son mari laissait dans sa terre de Normandie, malgré toutes les instances de la famille pour la faire revenir; enfin elle est de retour depuis deux mois, et mène une vie assez retirée. J'irais souvent lui tenir compagnie, sans son mari que je ne puis souffrir; je la vois cependant, mais c'est chez ma mère ou chez moi, et presque point chez elle... Elle est toujours telle que vous l'avez connue, tout aussi vive, aussi enfant, aussi gaie, aussi distraite; bonne, très bonne, se livrant avec ardeur à tout ce qui lui passe par la tête, et cependant avec plus de constance qu'on n'a lieu d'en

attendre de son caractère. Elle acquiert tous les jours de nouveaux goûts et n'en perd aucun. »

Voilà certes un joli portrait de la séduisante Mimi. Fait par une femme, il acquiert un double mérite. Madame d'Epinay le termine par ces mots, qui arrivent toutefois comme un correctif : « Elle s'est liée, par exemple, avec Saint-Lambert, et elle ne voit et n'entend que par lui. Il vient aussi chez moi depuis quelque temps, et sa société m'est très agréable. »

La liaison des deux amants était récente : elle fut connue bientôt, car on les voyait presque partout ensemble. Le comte d'Houdetot ne tarda pas à en être instruit. Une amie de Sophie, la maréchale d'Aubeterre, lui fît d'abord de sages remontrances, elle promit de s'amender, mais la rusée se borna seulement à voir Saint-Lambert avec plus de mystère. La vigilante maréchale ne fut pas dupe de ces savantes manœuvres qu'inspirait l'amour : alors, prise d'un saint zèle, elle crut accomplir une action méritoire en révélant tout au mari, qui lui donna une leçon méritée, en répondant : « Je n'ai droit, madame, de n'exiger de madame d'Houdetot que de la décence dans sa conduite. »

Je me représente la fig-ure allong-ée de la dévote à ces paroles qui consacraient la quiétude du bonheur de Mimi. Madame d'Aubeterre se blessait cruellement avec l'arme dont elle destinait les coups à son amie. La blessure, dans une âme telle que la sienne, ne dut jamais se cicatriser.

D'où venait le marquis de Saint-Lambert? — Né en Lorraine en 1717, il avait servi d'abord dans les gardes de Nancy. Admis dans l'intimité (lu roi Stanislas, grâce à ses goûts et à ses talents lilléraires, il avait conquis les faveurs de la marquise du Châtelet, était devenu son ami, et avait supplanté Voltaire. Elle mourut prématurément dans des circonstances qui, au dire de Marmontel, firent pleurer le philosophe.

« Je le laissai pleurer, dit l'auteur des Contes moraux, et je parus m'affliger avec lui. Seulement, pour lui faire apercevoir, dans la cause même de cette mort, quelque motif de consolation, je lui demandai de quoi elle était morte : « De quoi! Ne le voyez-vous pas? Ah! mon ami! Il me l'a tuée! Le brutal! Il lui a fait un enfant! »

On connaît l'anecdote du médaillon trouvé sous l'oreiller de madame du Châtelet. Le mari de

celle-ci et Voltaire étaient présents quand on l'ouvrit, chacun d'eux espérait y apercevoir son portrait renfermé. Le médaillon contenait le portrait de Saint-Lambert. « Voici une aventure, dit Voltaire au marquis, qui ne nous fait honneur ni à l'un ni à l'autre. »

A la suite de celte mort, qui fit beaucoup de bruit, Saint-Lambert se trouva lancé sur la voie de la célébrité. On s'occupa de lui à Paris avec une faveur toute spéciale, et quand il y parut, il fut considéré comme un écrivain de valeur, bien qu'il n'eût presque rien publié. N'avait-il pas été le rival heureux de Voltaire? C'était, il est vrai sur un tout autre terrain que celui de la littérature, mais beaucoup de gens n'y regardent pas de si près.

Il quitta la Lorraine et prit du service en France, où il obtint d'abord une commission de colonel. Il était doué des dons de l'esprit, de manières élégantes et d'une agréable figure. Il se mit à cultiver les lettres, et à ses qualités de gentilhomme et d'homme d'épée, il joignit celle de poète; partout où il le voulut, il reçut un agréable accueil. C'est alors qu'il se lia avec Diderot, Grimm, Jean-

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Jacques Rousseau, Duclos, et tout le parti philosophique. Voici comment le juge Marmontel :

« Saint-Lambert, avec une politesse délicate, quoique un peu froide, avait dans la conversation le tour d'esprit élégant et fin qu'on remarque dans ses ouvrages. Sans être naturellement gai, il s'animait de la gaieté des autres, et, dans un entretien philosophique et littéraire, personne ne causait avec une raison plus saine ni avec un goût plus exquis. Ce goût était celui de la petite cour de Lunéville, où il avait débuté, et dont il conservait le ton. »

On le voit, Saint-Lambert était supérieurement doué pour plaire à une femme se.nsible, jeune et délaissée. Madame d'Houdetot fut ensorcelée par ce charmeur, et jamais amants ne furent mieux assortis. L'agréable Mimi avait eu raison de ne point trop se lamenter de l'abandon de son mari. Devant un si précieux trésor d'amour, la destinée se laissait attendrir.

Ils furent donc heureux. Or, le proverbe a raison, les heureux n'ont pas d'histoire. Nous, laisserons donc tomber un voile discret sur leurs félicités, qui durèrent cinquante-deux ans. Devant

ce long- terme, qui ne devient rêveur et n'envie de pareils jours! Les contemporains admiraient leur constance, et les époux souhaitaient de s'aimer comme eux.

Tandis qu'ils vont ainsi édifier la postérité, nous allons évoquer la passion que Rousseau ressentit pour la comtesse et exprima si éloquemment, puis nous essayerons de grouper les quelques poésies d'elle que de patientes recherches nous ont permis de recueillir. Nous citerons ensuite un certain nombre de ses lettres, après quoi, pour terminer notre étude, nous rappellerons les principaux jugements portés sur celte adorable femme.

Cette division de la fin de notre travail formera, nous l'espérons, avec les pages du début, un harmonieux ensemble qui plaira à l'esprit du lecteur.

AMITIÉ TENDRE AVEC JEAN-JACQUES ROUSSEAU. l'hermitage, eaubonse le mont, olympe, la chevrette.

Jean-Jacques Rousseau a raconté dans les Confessions l'histoire de ses relations avec madame d'Houdetot. Ces pages admirables ne perdent rien de leur attrait avec les années, et ne sauraient vieillir, car elles sont écrites dans un style simple, pur, harmonieux, enchanteur, et expriment des sentiments impérissables dans le cœur de l'homme.

Le philosophe, nous l'avons rappelé, vit madame d'Houdetot pour la première fois la veille de son mariasre, au mois de février 1748. Dix années environ s'écoulent, il devient célèbre, il habite

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l'Ermitage de Montmorency, il compose la Nouvelle Héloïse dans une sorte d'extase. C'est alors que la comtesse, qu'il avait rencontrée quelquefois — fort agréablement, il est vrai — aux réceptions de la Chevrette et d'Epinay, reparaît dans sa vie, et lui inspire la plus vive et la plus profonde passion, qu'il ait jamais ressentie.

Ce fut au printemps de 1756 que celte passion, latente sans doute, commença à s'affirmer, à la suite d'une visite de madame d'Houdetot. Laissons parler l'écrivain. Il raconte qu'il était absorbé par le plan de la Nouvelle Héloïse, puis il fait ce charmant récit :

« Au plus fort de mes douces rêveries, j'eus une visite de madame d'Houdetot, la première qu'elle m'eût faite en sa vie, mais qui malheureusement ne fut pas la dernière, comme on verra ci-après... Cette visite eut un peu l'air d'un début de roman. Elle s'égara dans la route. Son cocher, quittant le chemin qui tournait, voulut traverser en droiture du moulin de Clairvaux à l'Ermitage; son carrosse s'embourba dans le fond du vallon; elle voulut descendre et faire le reste

du trajet à pied. Sa mignonne chaussure fut bientôt percée; elle enfonçait dans la crotte, ses gens eurent toute la peine du monde à la dégager, et enfin elle arriva à l'Ermitage en bottes, et perçant l'air d'éclats de rire auxquels je mêlai les miens en la voyant arriver. Il fallut changer de tout; Thérèse y pourvut, et je l'engageai d'oublier la dignité pour faire une collation rustique dont elle se trouva fort bien. Il était tard, elle resta peu; mais l'entrevue fut si gaie qu'elle y prit goût, et parut disposée à revenir. Elle n'exécuta pourtant ce projet que l'année suivante; mais, hélas! ce retard ne me garantit de rien. »

Cette première visite, pareille à un gai rayon de soleil, et pleine d'éclats de rire, apparaît comme l'heureux préliminaire de l'amour qui allait bouleverser la vie du philosophe. Au printemps de 1757, cet amour se révéla tout à coup avec la violence d'un torrent qui se précipite. Rousseau avait quarante-cinq ans, son amie en avait vingt-sept. Ce fut encore une visite inopinée de celle-ci qui entraîna le solitaire de l'Ermitage.

« Précisément dans le même temps, dit-il,

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j'eus de madame d'Houdetot une seconde visite imprévue. En l'absence de son mari, qui était capitaine de gendarmerie, et de son amant qui servait aussi, elle était venue à Eaubonne, au milieu de la vallée de Montmorency, où elle avait loué une assez jolie maison. Ce fut de là qu'elle vint faire à l'Ermitage une nouvelle excursion. A ce voyage elle était à cheval et en homme. Quoique je n'aime point ces sortes de mascarades, je fus pris à l'air romanesque de celle-là et pour cette fois ce fut de l'amour. Gomme il fut le premier et l'unique en toute ma vie, et que ses suites le rendront à jamais mémorable et terrible à mon souvenir, qu'il me soit permis d'entrer dans quelques détails sur cet article. »

Rousseau n'était pas difficile en fait d'habitation. Aussi, il n'y a pas lieu de s'étonner s'il fait ici l'éloge de la maison de son amie à Eaubonne. Madame d'Epinay pensait tout autrement; dans une lettre à Grimm, elle dit :

« Gette maison ne lui coûte que cinq cents livres de loyer, et, toute vilaine qu'elle est, la comtesse est heureuse de cette possession, et a le bon esprit de s'en contenter. »

AMITIÉ AVEC JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 2a

Un de nos amis, habile architecte, M. Julien Ponsin, a jadis souvent visité cette demeure, démolie aujourd'hui. Nous l'avons interrogé à ce propos. « La maison de madame d'Houdetot, nous a-t-il répondu, n'était vraiment pas belle, sauf le salon qui était passable. L'escalier était un casse-cou, et les chambres toutes petites. Elle fut démolie en 1867. Elle était située à Eaubonne, dans la rue de Paris, juste en face de la rue de la Mairie; les fondations existent encore; l'entrée de grille a disparu en 1896. »

La comtesse avait la jouissance d'une partie du parc, environ mille mètres carrés. Ce parc, où l'on peut voir encore des traces de charmilles, et quelques arbres du temps, faisait partie du domaine de Meaux, dont le propriétaire était alors Georges Forquenot de la Fortelle, écuyer, valet de chambre du roi. Le petit château actuel, que n'a jamais habité madame d'Houdetot, a été construit sous la Restauration par l'architecte Goupy et pour lui-même, en même temps qu'il faisait élever le Palais-Bourbon, à Paris. Après lui, habitèrent là madame Perrignon, puis M. Dode, son gendre, puis le vicomte de la Bru-

nerie, maréchal de France, enfin M. Gabriel Dehaynin.

Notre grand peintre, Meissonier, venait souvent, dans sa jeunesse, passer les vacances dans la petite maison qu'avait illustrée l'amie de Rousseau. Peut-être en a-t-il laissé un croquis dans ses cartons.

La raison qui avait attiré madame d'Houdetot à Eaubonne est facile à comprendre. Saint-Lambert y avait une propriété et y séjournait lorsqu'il n'était pas à l'armée. Sa demeure était pleine d'agréments. Elle existe toujours, et est située rue de Soisy. Les limites n'ont pas changé, et ce sont toujours les mêmes murs entourant un petit parc de cinq arpents et demi. On y voit encore quelques arbres contemporains de l'auteur des Saisons. Madame d'Houdetot et lui n'étaient séparés que par des vergers : aucune maison alors ne s'interposait entre leurs habitations.

La maison de Saint-Lambert, transformée récemment en villa italienne, fut construite par M. de Mézières sur les plans de Ledoux, l'architecte des barrières de Paris. Cet opulent financier, qui aimait les lettres, avait destiné cette

construction élégante à un littérateur. Saint-Lambert se trouva à point pour l'occuper. Elle eut ensuite pour habitants Regnault de Saint-Jean d'Angély, M. Habert, M. Coûtant, madame Auguet, M. Billard, et enfin M. Dumont.

A propos du séjour de madame d'Houdetot à Eaubonne, il convient de rappeler que ce fut sa belle-sœur, madame d'Epinay, qui travailla à son installation. Elle écrit, en efîet, à Grimm :

« J'ai passé une journée en famille pour terminer une négociation importante pour la comtesse d'Houdetot. Son mari sert en qualité de maréchal de camp. Il voulait que sa femme allât, selon l'usage, s'enfermer dans sa terre pendant la guerre. Nous nous y sommes tous opposés, et sa mauvaise santé a été un prétexte très valable pour autoriser son refus. Mais l'éloignement de sa terre étant la seule cause de sa répugnance à l'habiter, nous avons obtenu du comte qu'il lui louerait une petite maison de campagne proche de Paris... Il est si aisé de faire son bonheur, qu'il faut être bien dur et bien injuste pour s'y refuser. »

Mais il est temps de sortir de ces détails anec-

M LA COMTESSE D HOUDETOT

dotiques pour revenir aux amours du philosophe.

Avant de peindre les transports et de faire le récit de sa passion, Rousseau nous trace un portrait de son idole. C'est une œuvre parfaite, et tous ceux qui ensuite ont voulu parler de Sophie, sont venus méditer devant le modèle sorti des mains du maître.

« Madame la comtesse d'Houdetot, dit-il, approchait de la trentaine, et n'était point belle; son visage était marqué de la petite vérole, son teint manquait de finesse, elle avait la vue basse et les yeux un peu ronds; mais elle avait l'air jeune avec tout cela, et sa physionomie, à la fois vive et douce, était caressante. Elle avait une forêt de grands cheveux noirs, naturellement bouclés, qui descendaient au jarret, sa taille était mignonne, et elle mettait dans tous ses mouvements de la gaucherie et de la grâce tout à la fois.

» Elle avait l'esprit très naturel et très agréable ; la gaieté, l'étourderie et la naïveté s'y mariaient très heureusement; elle abondait en saillies charmantes qu'elle ne recherchait point, et qui lui venaient quelquefois malgré elle. Elle avait plusieurs talents agréables, jouait du clavecin, dan-

sait Lien, faisait d'assez jolis vers. Pour son caractère, il était angélique ; la douceur d'àme en faisait le fond; mais, hors la prudence et la force, il rassemblait toutes les vertus.

» Elle était surtout d'une telle sûreté dans le commerce, d'une telle fidélité dans la société, que ses ennemis mêmes n'avaient pas besoin de se cacher d'elle. J'entends par ses ennemis ceux ou plutôt celles qui la haïssaient; car, pour elle, elle n'avait pas un cœur qui put haïr, et je crois que cette conformité de naturel contribua beaucoup à me passionner pour elle. Dans les confidences de la plus intime amitié, je ne lui ai jamais ouï parler mal des absents, pas même de sa belle-sœur.

» Elle ne pouvait ni déguiser ce qu'elle pensait à personne, ni même contraindre aucun de ses sentiments, et je suis persuadé qu'elle parlait de son amant à son mari même, comme elle en parlait à ses amis, à ses connaissances et à tout le monde indifféremment. Enfin, ce qui prouve sans réplique la pureté, la sincérité de son excellent naturel, c'est qu'étant sujette aux plus énormes distractions et aux plus risibles étourderies,

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il lui en échappait souvent de très imprudentes pour elle-même, mais jamais -d'ofrensantes pour qui que ce fût.

» On l'avait mariée très jeune, et malgré elle, au comte d'Houdetot, homme de condition, brave militaire, mais joueur, chicaneur, très peu aimable, et qu'elle n'a jamais aimé. Elle trouva dans M. de Saint-Lambert tous les mérites de son mari, avec des qualités plus agréables, de l'esprit, des vertus et les plus rares talents. S'il faut pardonner quelque chose aux mœurs du siècle, c'est sans doute un pareil attachement, que sa durée épure, que ses effets honorent, et qui ne s'est cimenté que par des vertus. »

Le roman vécu de Rousseau commença donc au printemps de 1757. Il dura neuf mois à peine. Au mois de décembre de la même année, il était achevé. A cette date, toutes relations directes cessaient avec cette femme adorée, que le grand homme ne devait plus rencontrer que deux fois en sa vie, et il perdait en même temps, par le fait de sa malheureuse passion, son amie dévouée, madame d'Epinay, que plus jamais il ne revit dans la suite.

ANflTlÉ AVEC JEAN-JACQUES ROUSSEAU. 31

L'amour, hélas! est le plus souvent tragique de sa nature. Il semble que tout conspire pour l'empêcher d'éclore et de s'épanouir. S'affirme-t-il entre deux êtres d'élite, malheur à eux s'ils ne savent dérober leurs tendresses aux regards du monde et aux morsures de l'envie, ou s'ils n'ont la puissance de tout braver et de tout écraser sous leur mépris! Les trames des méchants, le bruit des jaloux et des stériles vont venir battre en brèche leurs félicités, la sottise les troublera, et, préoccupés bien à tort de ces petitesses envenimées, ils finiront par s'éviter et se fuir, afin d'échapper à tout un réseau de perfidies.

Telle fut l'histoire de Rousseau et de madame d'Houdetot. Leurs visites, leur correspondance, leurs rendez-vous, leurs longs tôte-à-tête, leurs promenades, bref tout leur délicieux attachement fut bientôt connu par l'entourage nombreux de madame d'Épinay, qui, friand de bruits scandaleux, venait chercher ou apporter des nouvelles à la Chevrette, et aussi par le parti philosophique à qui la gloire naissante de Rousseau portait ombrage.

Chacun parla de l'événement avec malice, et

les deux amis, au cœur si tendre et si loin de toute intrigue, ne tardèrent pas à être enveloppés d'un nuage de médisances et de calomnies confinant au scandale. Madame d'Épinay, qui, à n'en point douter, avait espéré du philosophe plus que de l'amitié, éprouva contre lui un vif sentiment de dépit, en même temps qu'une âpre jalousie contre sa belle-sœur.

Alors, une sorte de ligue se forma dans le but de séparer Jean-Jacques et la comtesse. Gomment! ils osaient se plaire, se rechercher, se voir et s'écrire sans l'assentiment de la compagnie ; ils cachaient leur bonheur; ils faisaient mystère de leur intimité ! Il n'était que temps d'agir et de leur faire comprendre que le monde ne supporte point qu'on soit heureux ainsi sous ses* yeux; son rôle est d'intervenir,... et de créer des ruines.

Madame d'Epinay laissa faire. Son amant, Grimm, fut le grand meneur de cette cabale. Il avait conscience de sa médiocrité, en face da génie ascendant de Rousseau. De là sa perfide amitié et ses haineux subterfuges. Diderot luimême se prêta à ces viles manœuvres. Il éprouvait pour madame d'Houdetot une ardente sym

pathie, et bien qu'il fût engagé dans une autre liaison, il supportait mal l'idée que l'Ermitage et Eaubonne fussent en si bons termes.

Jean-Jacques et Sophie menaient, en effet, une douce vie dans le cadre enchanteur de la vallée de Montmorency. Ils passaient de longues heures à parler d'amour, devant les trésors de la nature et les beautés de l'univers. N'est-ce point là, pour l'être humain, la joie la plus profonde et la plus noble, celle qui lui verse le sublime orgueil de la vie, et le rend semblable aux dieux? Rousseau disait sa passion, madame d'Houdetot l'écoutait souriante, se laissant aimer et adorer, bien que fidèle encore à Saint-Lambert. Elle buvait à pleine coupe les aveux enflammés de l'écrivain, et frémissait d'un plaisir infini. Sans les intrigues de la Chevrette, elle eût fini bien certainement par se jeter dans les bras de Jean-Jacques... Ne le fit-elle point? Est-il certain qu'elle ne céda pas à l'éloquence entraînante de son ami? Malgré les Confessions, il est difficile de se prononcer.

« C'était un peu par goût, à ce que j'ai pu croire, raconte Rousseau, mais beaucoup pour complaire à Saint-Lambert, qu'elle venait me

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voir. Il l'y avait exhortée, et il avait raison de croire que l'amitié qui commençait à s'établir entre nous rendrait cette société agréable à tous les trois. Elle savait que j'étais instruit de leur liaison ; et, pouvant me parler de lui sans gêne, il était naturel qu'elle se plût avec moi. Elle vint, je la vis, j'étais ivre d'amour sans objet; cette ivresse fascina mes yeux, cet objet se fixa sur elle, je vis ma Julie en madame d'Houdetot, et bientôt je ne vis plus que madame d'Houdetot elle-même, mais revêtue de toutes les perfections dont je venais d'orner l'idole fictive de mon cœur.

» Pour m'achever, elle me parla de Saint-Lambert en amante passionnée. Force contagieuse de l'amour! En l'écoutant, en me sentant auprès, d'elle, j'étais saisi d'un frémissement nouveau, mais délicieux, que je n'avais éprouvé jamais, auprès de personne. Elle parlait, et je me sentais, ému; je croyais ne faire que m'intéresser à ses. sentiments, quand j'en prenais de semblables; j'avalais à longs traits la coupe empoisonnée, sans en sentir encore que la douceur. Enfin, sans que je m'en aperçusse et sans qu'elle s'en aperçût,.

elle m'inspira pour elle-même tout ce qu'elle exprimait pour son amant. Hélas! ce fut bien lard, ce fut bien cruellement brûler d'une passion non moins vive que malheureuse pour une femme dont le cœur était plein d'un autre amour. »

Tout serait à citer dans le récit des amours du philosophe : il se peint dans ces pages avec ses qualités et ses défauts, et on s'explique, par les uns et les autres, les complications qui surgirent de son attachement. Avec un peu de diplomatie, il lui eût été facile de mettre une liaison si douce à l'abri des coups de ses amis, comme de ses adversaires. La vivacité de ses sentiments, l'oubli que le monde est semé d'écueils, sa franchise même firent son malheur. Mais les passages qui nous intéressent surtout ici sont ceux où il trace le tableau de ses moments heureux, et nous montre madame d'Houdelot dans tout le relief de sa grâce et de sa séduction.

« J'ai dit quelque part, écrit-il, qu'il ne faut rien accorder aux sens quand on veut leur refuser quelque chose. Pour connaître combien cette maxime se trouva fausse avec madame d'Hou-

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detot, et combien elle eut raison de compter sur elle-même, il faudrait entrer dans le détail de nos longs et fréquents tête-à-tète, et les suivre dans toute leur vivacité durant quatre mois que nous passâmes ensemble, dans une intimité presque sans exemple entre deux amis de différents sexes, qui se renferment dans les bornes dont nous ne sortîmes jamais. Ah! si j'avais tardé si longtemps à sentir le véritable amour, qu'alors mon cœur et mes sens lui payèrent bien l'arrérage! Et quels sont donc les transports qu'on doit éprouver près d'un objet aimé qui nous aime, si même un amour non partagé peut nous en inspirer de pareils?

» Mais j'ai tort de dire un amour non partagé; le mien l'était en quelque sorte; il était égal des deux côtés, quoiqu'il ne fût pas réciproque. Nous étions ivres d'amour l'un et l'autre, elle pour son amant, moi pour elle; nos soupirs, nos délicieuses larmes se confondaient. Tendres confidents l'un de l'autre, nos sentiments avaient tant de rapport, qu'il était impossible qu'ils ne se mêlassent pas en quelque chose; et toutefois, au milieu de cette dangereuse ivresse, jamais elle ne s'est oubliée un moment... »

Dans ce curieux récit, il est une page plus captivante encore que toutes les autres, c'est celle qui relate la scène de l'acacia d'Eaubonne. Telle une fleur plus vivante et plus belle s'épanouit et rayonne au milieu d'un parterre.

« Il y a près d'une lieue de l'Ermitage à Eaubonne : dans mes fréquents voyages, il m'est arrivé quelquefois d'y coucher. Un soir, après avoir soupe tète à tète, nous allâmes nous promener au jardin par un très beau clair de lune. Au fond de ce jardin était un assez grand taillis par où nous fûmes chercher un joli bosquet, orné d'une cascade dont je lui avais donné l'idée, et qu'elle avait fait exécuter. Souvenir immortel d'innocence et de jouissance ! Ce fut dans ce bosquet qu'assis avec elle sur un banc de gazon, sous un acacia tout chargé de fleurs, je trouvai, pour rendre les mouvements de mon cœur, un langage vraiment digne d'eux. Ce fut la première et l'unique fois de ma vie; mais je fus sublime, si l'on peut nommer ainsi tout ce que l'amour le plus tendre et le plus ardent peut porter d'aimable et de séduisant dans un cœur d'homme.

» Que d'enivrantes larmes je versai sur ses

genoux! Que je lui en fis verser malgré elle! Enfin, clans un transport involontaire, elle s'écria : Non, jamais homme ne fut si aimable, et jamais amant n'aima comme vous! Mais votre ami Saint-Lambert nous écoute, et mon cœur ne saurait aimer deux fois.

» Je me tus en soupirant; je l'embrassai! quel embrassement! Mais ce fut tout. Il y avait six mois qu'elle vivait seule, c'est-à-dire loin de son amant et de son mari; il y en avait trois que je la voyais presque tous les jours, et toujours l'amour en tiers entre elle et moi. Nous avions soupe tète à tête, nous étions seuls, dans un bosquet, au clair de la lune, et, après deux heures de l'entretien le plus \'\i et le plus tendre, elle sortit au milieu de la nuit de ce bosquet et des bras de son ami, aussi intacte, aussi pure de corps et de cœur qu'elle y était entrée... »

Cette scène, pleine d'un trouble charmant, marque le point culminant des amours de Rousseau. Pendant ces heures fortunées, l'ennemi, hélas ! conspirait dans l'ombre et travaillait à jeter l'alarme dans le cœur des deux amis.

« On a vu dans tout le cours de ma vie, dit

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l'écrivain, que mon cœur, transparent comme le cristal, n'a jamais su cacher durant une minute entière un sentiment un peu vif qui s'y fût réfugié. Qu'on juge s'il me fut possible de cacher longtemps mon amour pour madame d'Houdetot. Notre intimité frappait tous les yeux : nous n'y mettions ni secret ni mystère ; elle n'était pas de nature à en avoir besoin. Et comme madame d'Houdetot avait pour moi l'amitié la plus tendre, qu'elle ne se reprochait point; que j'avais pour elle une estime dont personne ne connaissait mieux que moi toute la justice; elle, franche, distraite, étourdie; moi, vrai, maladroit, fier, impatient, emporté, nous donnions encore sur nous, dans notre trompeuse sécurité, beaucoup plus de prise que nous n'aurions fait si nous eussions été coupables.

» Nous allions l'un et l'autre à la Chevrette; nous nous y trouvions souvent ensemble, quelquefois même par rendez-vous. Nous y vivions à notre ordinaire; nous promenant tous les jours tète à tête en parlant de nos amours, de nos desseins, de notre ami, de nos innocents projets, dans le parc, vis-à-vis de l'appartement de madame

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d'Epinay, sous ses fenêtres, d'où ne cessant de nous examiner et se croyant bravée, elle assouvissait son cœur, par ses yeux, de rage et d'indignation, »

Saint-Lambert reçut à l'armée une lettre où on rintruisait de ces galantes aventures. C'était frapper au bon endroit. Rousseau attribua cette perfidie à madame d'Epinay, dont la jalousie n'aurait point reculé devant une bassesse. Tout irrité, alarmé même, Saint-Lambert se plaignit à madame d'Houdetot, et lui fit de vifs reproches. Il ne pouvait guère agir autrement, et c'est bien sur quoi comptait la cabale.

Il y aurait toute une discussion à développer pour éclaircir la question de la lettre dénonciatrice adressée à Saint-Lambert, Madame d'Epinay l'écrivit-elle réellement? Rousseau l'assure, Saint-Lambert, qui certainement savait à quoi s'en tenir, garda toujours le silence à ce propos, ce que sans doute il n'eût point fait, si, comme certains l'ont affirmé avec madame d'Epinay, Thérèse Levasseur, l'amie de Rousseau, ou la mère de celle-ci eût écrit la lettre.

A nos yeux, il est une preuve contre madame

d'Épinay que personne n'a fait ressortir encore. La voici. Elle n'est pas absolument décisive, mais elle ne peut être dédaignée.

Lorsque Rousseau revint du Dauphiné à Paris, à la fin de juin 1770, avec le manuscrit des Confessions à peu près terminé, il fit plusieurs lectures du célèbre ouvrage, et nous avons ailleurs ' fait l'historique de ces lectures de dix-huit heures, dont tout Paris s'occupa.

Comment se conduisit madame d'Epinay dans ces circonstances? Elle écrivit secrètement au lieutenant de police, M. de Sartine, pour le prier d'intervenir et de faire taire Jean-Jacques. Sa lettre, que nous avons publiée ", est perfide et lâche. Elle invite M. de Sartine à sévir, comme si elle n'avait rien dit, et comme s'il marchait de lui-même.

Or, si madame d'Epinay a pu écrire une telle lettre à un lieutenant de police, est-il téméraire de penser qu'auparavant elle adressa à Saint- Lambert l'épître vile que Rousseau lui attribue, et qui amena la rupture avec madame d'Houdetot?

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