‹ La comtesse d'Houdetot, une amie de J.-J. RousseauChapitre 43 sur 61 · Le Salon de madame Xecker · texte numérisé non relu

Le Salon de madame Xecker

■2. Article destiné au Supplément de V Encyclopédie.

98 LA COMTESSE d'IIOUDETOT.

j'aime assez à m'en occuper, et que j'ai quelque plaisir à vous donner, quand je puis, des sensations comme des sentiments agréables.

» Yous avez mes dernières fleurs, vous aurez mes derniers fruits, et vous êtes bien sûre d'avoir jusqu'au dernier moment de ma vie tous les sentiments de mon cœur.

» Nous avons été hier bien désagréablement interrompues ; je me reproche d'avoir trop occupé les derniers moments de notre dîner de mes tristes afi'aires. Aimez-moi : avec votre cœur, et celui de votre ami, je ne puis être malheureuse. Vous savez que le seul être malheureux est celui qui ne peut ni aimer, ni agir, ni mourir, et je suis bien de cette situation.

» Recevez les hommages de M. de Saint-Lambert, et toutes les assurances de notre tendre amitié. »

Nous avons souligné à dessein ces paroles : « Vous savez que le seul être malheureux est celui qui ne peut ni aimer, ni agir, ni mourir. » C'est là une maxime d'une profonde sagesse, qui prouve que madame d'Houdetot avait une haute

QUELQUES LETTRES DE MADAME D'iIOUDETOT. 99

conception de la destinée humaine. Plus on médite sur cette sentence, plus on en reconnaît la triste et fatale vérité. Proclamons-nous donc disciples de la comtesse d'Houdetot. Aimons et agissons, pour ressentir le bienfait et la douceur de vivre !

La comtesse témoignait une véritable tendresse maternelle à la fille de madame Necker, Germaine, petite alors, et qui devait plus tard devenir si célèbre sous le nom de madame de Staël. Pendant l'absence de la mère, elle s'occupait de cette enfant prédestinée, allait la voir et écrivait à son sujet à madame Necker, à qui elle faisait part des menus incidents de sa vie de petite fille. M. le comte d'Haussonville, qui nous a fait connaître ces lettres, dit, à ce propos : « N'y a-t-il pas quelque intérêt dans ce rapprochement amené par le hasard, entre une femme qui représente si bien à notre imagination les grâces des temps passés, et une enfant qui devait prêter les accents de son élégance aux hardiesses des temps nouveaux? »

Voici une de ces lettres écrite à madame Necker, qui prend les eaux à Spa :

100 LA COMTESSE D'iIOUDETOT.

« J'ai été voir votre enfant. Elle est dans le meilleur état du monde. Ses beaux yeux étaient bien brillants, bien pleins de vie. Elle est encore grandie; sa chair est ferme, son teint est excellent. Il lui est tombé deux petites dents de devant, les autres poussent bien. Il y en a une qui vient un peu enfoncée, j'ai montré à sa bonne comment en la poussant légèrement avec le doigt, plusieurs fois par jour, on peut sans autre soin lui faire reprendre sa place. J'ai prié qu'on me l'amenât quelquefois, et j'irai bien la voir. J'ai du plaisir à l'embrasser. J'ai senti combien l'amitié rend les sentiments semblables. Je croyais tenir ' mon enfant. »

Dans une autre lettre, elle dit :

« Encore un mot, de vous et de votre enfant. Je l'ai beaucoup examinée, je n'ai pas trouvé le moindre progrès dans cette grosseur de l'épaule droite qui vous inquiétait. Elle marche du pas le plus égal, ce qui prouve qu'il n'y a pas de faiblesse d'un côté. J'attribue la petite différence des deux épaules à l'exercice plus habituel du bras droit qui fortifie plus et grossit cette partie. J'ai

recommandé à sa bonne de la faire beaucoup agir de la main gauche. Ainsi, si vous la trouvez gauchère, en arrivant, aous m'en aurez l'obligation. »

On le voit par ces détails, madame d'Houdetot ne s'intéressait pas à demi à ceux qu'elle aimait. Elle a\'ait reconnu dans Germaine Necker des dons supérieurs qui l'attiraient, et elle lui prodiguait les soins, les attentions que réclame une nature d'élite. Elle éprouvait une joie véritable en voyant grandir cette enfant si bien douée. Quand l'âge de celle-ci le permit, la comtesse entra en correspondance avec elle.

Citons encore ce passage d'une lettre adressée à madame Necker :

« Est-il possible que je puisse envisager la satisfaction prochaine de vous embrasser, de rendre mes tendres hommages à celui qui s'est attiré de ma part une sorte de culte, et de serrer dans mes bras celte aimable fille qui a les germes de tout bien comme de tout agrément, et dussiez-A'ous me taxer encore de frivolité, dont les grâces m'ont tant séduite, même celles dont mon âge, le cours

de mes idées et ma situation m'éloignent le plus. Ah! voyez avec indulgence croître à la fois tant de bonnes choses, et choisissez celles qui vous conviennent... Dites-lui bien qu'elle n'abandonne pas sa charmante gaieté en m'écrivant, qu'elle me plaît, quand même je ne puis y répondre, que je la sens, et que je dis non seulement que qui n'a pas l'esprit de son âge n'en a pas le bonheur, mais n'en a pas même le bon esprit. Aucune de ses grâces n'est perdue pour moi. Ce sont, ma charmante amie, les fleurs de votre vie. Amusez-vous à les cueillir. Yous saurez bien ne cultiver que celles qui promettront du fruit, mais convenez qu'elle en promet beaucoup. »

La comtesse voyait juste. Germaine Necker ne devait pas tromper les espérances qu'elle faisait naître. On sait quel rôle brillant elle joua plus tard, quelle place prépondérante elle prit dans l'histoire de son temps.

Une seule lettre subsiste de la correspondance de madame d'Houdetot avec la fille de madame Necker. Le comte d'Haussonville a vainement cherché dans les archives de Coppet, il n'a

trouvé que celle épître. Elle émane de l'amie de Rousseau, et elle fut adressée à Germaine grandie, devenue jeune fille.

« Quels remerciements ne vous dois-je pas, mademoiselle, de vous charger de me donner des nouvelles de madame votre mère, et de continuer avec moi une correspondance si nécessaire à mon cœur! Mon attachement pour elle, pour monsieur votre père et pour vous, indépendant des circonstances, n'a pas besoin de ce qui pourrait le renouveler; mais que d'occasions de le sentir plus vivement n'ai-je point encore dans ce moment? L'état de maladie de madame votre mère, la hauteur sublime oii vient de s'élever monsieur votre père aux yeux de tout ce qui est raisonnable et sensible, cet intérêt si touchant, cette tendresse filiale si bien peinte dans votre lettre, mademoiselle, tout me fait de voire famille et de vous des êtres chers et sacrés, pour lesquels une sorte de culle se mêle à la tendresse... Le ciel vous a donné, mademoiselle, une grande tâche à remplir en vous faisant naître d'un tel père et d'une telle mère ; elle ne sera pas au-dessus de vos forces. Vous avez toutes les grâces, tous les agréments

104 LA COMTESSE d'IIOUDETOT.

qui séduisent; vous aurez aussi toutes les qualités, toutes les vertus qui seront la récompense (les leurs.

» Pardonnez, mademoiselle, le ton de cette lettre; j'ai été entraînée à quitter en vous parlant d'eux le ton ordinaire d'une lettre, mais ils sont si peu dans l'ordre ordinaire, ils se montrent avec tant d'éclat, et je parle à une enfant aussi peu ordinaire qu'eux par son esprit et par son cœur. Donnez-moi de vos nouvelles, mademoiselle; toute ma lettre vous prouve combien elles me sont nécessaires, et que mes sentiments méritent ce soin. Embrassez pour moi vos parents, à qui j'adresse mes regrets, mes vœux, mon attachement le plus tendre et que je couvre de mes larmes. Encore une fois, pardonnez le ton de celte lettre. Adressée à toute autre jeune personne que vous, je sens combien elle serait déplacée; mais c'est votre cœur qui me juge, et c'est devant lui que le mien se répand.

» COMTESSE d'hOUDETOT. b

Cette lettre prouve une fois de plus combien madame d'Houdetot était aimante. Que de délica-

QUELQUES LETTRES DE MADAME D'iIUUDETuT. lOo

tesse dans son affection ! Que d'altenlions, que de soins touchants! Elle savait cultiver l'amitié comme l'amour, et y apportait le même zèle éclairé, le même don de soi, la môme ferveur.

La jeunesse de mademoiselle Necker l'attirait, elle était heureuse de voir éclore cette fïeur superbe : quand elle fut dans tout son éclat, elle la suivit de loin avec la vigilance du cœur, et dut lui écrire souvent pour la féliciter de ses succès littéraires, pendant les beaux jours de Coppet. C'était la vieille société saluant la nouvelle, le monde d'autrefois souriant à de nouveaux printemps.

Après cette digression, revenons aux lettres adressées à madame Necker, cette âme troublée, ambitieuse, ne sachant pas jouir de la félicité présente, tourmentée sans cesse devant l'avenir, dévorée par une trop subtile analyse de ses joies et de ses affections. Aussi ne peut-elle apparaître au regard de l'historien avec le charme et la grâce qui caractérisent madame d'Houdetot, toujours bonne, s'efforçant d'apporter des consolations à ce cœur endolori et malade, ainsi qu'on le voit dans la lettre qui suit :

« Je viens dire un mot à ma charmante amie, causer avec elle pour l'unique plaisir de lui dire que je l'aime, pour soulager mon cœur affligé d'avoir pu lui donner un instant de peine, sans attendre de réponse, sans en vouloir : elle ne saura seulement pas mon adresse. J'aime à lui donner les preuves désintéressées du sentiment qui m'attache à elle.

» Ma charmante amie, votre billet, qui répond à celui que je vous écrivis en partant, m'a fait verser bien des larmes. Soutenez la faiblesse de votre délicate machine par la force de votre âme usée par votre trop grande activité; jouissez du bonheur d'être parfaitement aimée de tout ce qui vous est cher, et de l'espérance de vivre et de leur conserver ce qui est devenu si nécessaire à leur félicité.

» Tout ce qui me fait vivre, tout ce qui embellit pour moi la nature et toute chose, c'est l'espérance de conserver les objets de mon amour. Sans eux, quels plaisirs pourrait m'offrir la vie, qui soit digne de l'àme ardente et sensible que le ciel m'a donnée? Puissé-je seulement ne les jamais affliger, car c'est une

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des plus grandes peines que je puisse éprouver.

» Mais, pardonnez à des misères dont vous devez aimer la cause, et qu'il vous est facile de guérir. Mon aimable amie, la moindre de vos attentions, le moindre de vos sentiments aimables se fait sentir à mon cœur, et ce qui a le moindre air de négligence et d'indiiîérence a pu aisément m'affecter, mais un mot de votre bouche suffit pour tout réparer.

» Vous savez que je crois les autels moins sacrés qu'une simple parole. Ma charmante amie, qui mieux que moi sait sentir ce que vous valez. Ce sont toutes ces vertus, celte aimable sensibilité qui les accuse, enfin c'est votre amitié dont je ne puis, dont je ne veux jamais douter, qui forme le lien qui m'attache à vous pour le reste de ma vie. Je vous embrasse mille fois, je vous presse sur mon cœur. »

Nous ne connaissons pas les lettres de madame Necker à l'amie de Rousseau. Nous doutons fort qu'elles respirent une pareille sensibilité, une telle force dans l'affection, un tel don de soi. Non, jamais cette Vaudoise fiévreuse et dessé-

108 LA COMTESSE D IIOUDETOT.

chée, mécontenle d'elle-même et des autres, ne sut ouvrir son âme avec un si charmant abandon.

A propos de la lettre suivante, le comte d'Haussonville écrit lui-même que l'on y trouve « peinte dans leurs contrastes la nature des deux amies : l'une agitée, inquiète, se dévorant au sein du bonheur; l'autre paisible, enjouée, et glissant avec une mélancolie insouciante sur les peines de la vie ».

C'est au Mont-Dore, où elle se trouvait avec son mari, et Thomas, son grand ami, que madame Necker reçut de madame d'Houdetot cette remarquable épître :

Sannois, ce 11 juillet.

« Ma charmante amie a voulu elle-même me donner des preuves de son souvenir. J'espère qu'elle est assez persuadée que je ne pourrais jouir de ce dont j'aurais à craindre quelque mal pour elle, pour ne pas me donner un moment l'inquiétude de lui en causer. Cette seule confiance peut assurer ma tranquillité; elle m'a promis d'y avoir égard. Je la conjure encore de

ne pas l'oublier, et de me faire écrire un mot des qu'il lui en coûtera le moindre effort à le faire elle-même. Je reçois donc avec transport ce que son cœur m'envoie.

» Je jouis du plaisir d'être aimée de vous et de voir que vous songez à moi. Je me fais un tableau bien touchant de votre arrivée au Mont-Dore, et de la reconnaissante sensibilité des gens à qui vous avez fait tant de bien. Les douces émotions ne sont point à craindre. Puissiez-vous vous y borner! Elles occuperont votre âme sans la fatiguer et animeront votre vie sans l'user. Prenez quelques nuances de la douce quiétude de monsieur Necker. Elle est moins piquante sans doute que la chaleur et l'activité de votre autre compagnon de voyage, mais elle sera plus salutaire. Reposez-vous, je vous le répéterai sans cesse, parce que je crois ce remède le plus nécessaire à votre état.

» J'ai fait un voyage agréable depuis votre départ dans des paysages absolument différents des nôtres. Des montagnes, des forêts, une vue riche et étendue, le voisinage de plusieurs maisons royales, très belles à parcourir, mais qu'on

quitte avec plaisir pour des lieux plus simples dont ils font mieux sentir le, prix, enfin un pays poétique par ses aspects et ses contrastes.

» Dans le lieu même que j'habitais, je voyais un homme d'esprit honnête, aimable et simple, comme les beautés qui ornent son séjour. J'ai senti tout cela, je l'ai peint, je l'ai chanté; c'est encore un plaisir. Je vous envoie ces vers, ils vous amuseront un moment; ils vous diront que j'étais heureuse quand je les ai faits, et que je jouissais de quelques sentiments agréables.

» Mon âme est bien chang-ée depuis que mon meilleur ami est guéri, et que ma meilleure amie, est, je l'espère, en chemin de l'être. Toutes les idées agréables sont revenues ; vous savez que j'aime à m'y livrer. Ce qui me plaît, je le chante, et sans m'asservir à aucun travail, je passe mes jours sans contrainte, sans oisiveté et sans ennui, comme sans prétentions et sans ambition d'aucune espèce. Qua-t-on à désirer quand on peut jouir de f amitié et de la naturel On peut glisser sur les autres peines de la vie.

» M. de Saint-Lambert m'a accompagnée; il veut toujours que je dise nous dans tous les sen-

timents que je vous exprime. Votre destinée est bien d'être aimée. Jouissez de ce bonheur, le premier de tous, et conservez-vous pour en jouir longtemps. Vos amis absents ou présents doivent vous rappeler sans cesse à cette douce idée. Au surplus, je ne suis point étonnée de la contenance des deux personnes qui vous accompagnent, et que vous me peignez si bien.

« On voit souvent, suivant son sort, L'amour changer de caractère :

Heureux, un amant s'endort.

Malheureux, il veille pour plaire! »

Que de philosophie dans cette lettre! Que de sagesse! Que de sérénité! L'être qui se place à ces hauteurs et professe de telles règles de conduite ne craint rien de la destinée : il est supérieur à la fortune bonne ou mauvaise. Ne prétendre à rien, au milieu de l'universelle sottise, ne rien ambitionner, se contenter d'admirer la Nature, d'aimer, de comprendre, de sentir, loin, bien loin des vaines rumeurs de la société, n'estce point le suprême bonheur, en même temps que le signe d'une unie d'élite?

Telle était madame d'Houdetot. Mais cet idéal de vie n'était guère celui de madame Necker, dont l'orgueil entêté, sinon la vanité, faisait le tourment, le malheur et l'infériorité.

Que sont devenus les vers que la comtesse avait joints à sa mag-nifîque lettre? Nous l'avons demandé au comte d'Haussonville, qui nous a dit les avoir vainement cherchés dans les archives de Coppet. Il eût été heureux de les découvrir et de les publier. C'est une perte littéraire, car, à en juger d'après les paroles de madame d'Houdetot, la pièce devait être assez longue.

Dans presque toutes ses lettres, la comtesse parle de Saint-Lambert et l'associe au témoignage de son affection. Elle dit dans un passage à la femme du ministre :

« Nous nous unissons, monsieur de Saint-Lambert et moi, pour vous aimer. C'est bien en cela quil me convient encore. La félicité de ma vie est bien de vous avoir rencontrés tous deux, et d'être aimée de vous. »

Madame Necker, de son côté, avait un grand

QUELQUES LETTRES DE MADAME d'hOUDETOT. 113

attachement pour les deux amis. Dans une lettre adressée à Saint-Lambert, elle dit :

« J'attends avec beaucoup d'impatience votre retour et celui de madame d'Houdetot; il me semble que mes pensées se renouvellent par les vôtres; et, pour employer un terme d'astronomie, mon esprit devient stationnaire loin des personnes qui l'intéressent, et qui lui donnent le désir de les intéresser. »

Dans les écrits d'elle qui ont été publiés, madame Necker cite quelques paroles de madame d'Houdetot, celle-ci notamment relative à l'auteur de Candide : « Voltaire retombe dans sa jeunesse. »

Dans une dernière épître à madame Necker, madame d'Houdetot écrit :

« Je vous l'avouerai, et vous l'ai dit dans les commencements de notre liaison, un peu de passion se mêle à mes attachements, mais qui m'en reprochera pour le petit nombre auquel mon cœur s'est livré?

» Quand je vous aime tous deux, quand j'aime mon digne ami Saint-Lambert, on peut douter si

c'est la vertu qui me fait aimer de tels amis, ou si ce sont eux qui me donnent le goût de la vertu. J'ose le dire dans la confiance d'une ancienne amitié, je n'ai rien aimé, rien goûté même qui ne m'offrît quelqu'un de ses traits. J'espère que vous me connaissez assez pour ne pas attacher l'idée de vanité à cet aveu.

» Ma charmante amie, ce sont mes titres auprès de vous; permettez-moi de les faire valoir pour me croire digne des mots touchants que vous employez pour m'exprimer vos sentiments. Si j'ai jamais goûté un bonheur pur, c'est quand je me suis vue estimée et aimée de ce que j'aime et estime si véritablement moi-même. »

Qui ne serait attendri par ces accents? De nos jours, écrit-on encore avec cette sincérité, cette franchise, ce sentiment élevé de l'humanité? De semblables états d'àme subsistent-ils dans les jours attristés que nous traversons? Y a-t-il toujours à travers le monde des âmes aussi belles, aussi généreuses, aussi naïvement passionnées?

Souvent, dans mes rêveries, au fond des vallées embaumées, à travers les forêts mvstérieuses,

OU au sommet des grands monts, je me plais à évoquer ces amantes du temps passé, ces comtesses, ces marquises qui, vers 1760, étaient dans tout l'éclat de leur jeunesse et s'embarquaient pour Cylhère avec un tendre et élégant nonchaloir. Je me rappelle une collection ancienne de pastels féminins que je fus admis à visiter un jour dans un château bourguignon. J'admirai longtemps ces visages charmants, ces vifs regards, ces fins sourires, ces tailles pimpantes...

En les quittant à regret, j'allai m'asseoir au fond d'un parc silencieux, et j'écrivis un poème dont quelques strophes me reviennent à la mémoire :

Quel charme, quel regret d'une beauté passée. Devant ces vieux pastels saisissent la pensée! Quel espoir séducteur, quelle plaie à guérir, Quel rêve enseveli, quelles secrètes flammes Se rallument soudain devant ces grandes dames Qu'une toile légère empêche de mourir!

0 femmes qui viviez au temps du roi Voltaire,

De Jean Jacques Rousseau, malheureux, solitaire,

Faites-nous le récit galant de vos amours!

Quels nobles chevaliers, ayant su s'introduire

Dans vos boudoirs coffuets, cherchaient à vous séduire?

Avec nous, un moment, revivez ces beaux jours !

116 LA COMTESSE I) 'llO UDETOT .

Près du feu lisiez-vous la Nouvelle Héloîse, En tendant à la flamme une pantoufle exquise? Les malheurs de Saint-Preux vous intéressaient-ils? Entendiez-vous gronder l'ouragan populaire? Fallait-il quelquefois composer, pour vous plaire, Des bouquets à Chloris, orageux et subtils?

Au fond des anciens parcs, et dans les solitudes,

En tremblant, parliez-vous de vos inquiétudes

A la frêle verdure, au nuage lointain?

Ne vous mettiez-vous pas, certains jours, en bergères?

Aimiez-vous, sur les eaux, dans les barques légères.

Qu'on vous dît à Toreille un conte libertin ?

Combien furent charmés, ceux qui vous adorèrent! Combien furent heureux, ceux qui vous possédèrent, Belles femmes, riant encore en ces pastels! Hélas! vous n'êtes plus! Et voire chère image Dans l'ovale du cadre est sourde à mon hommage, Visions du passé, dames des vieux castels!

Mais vos attraits défunts vivent dans ma mémoire ! Je trouve une douceur mystique en votre histoire; Je songe à vous parfois le long de mon chemin, Et, captivé longtemps par votre frais sourire. C'est pour vous émouvoir que je voudrais écrire Ces vers que l'oubli sombre emportera demain !

La comtesse d'Houdetot marche au premier rang de ces grandes dames du siècle dernier, dont le souvenir a tant d'attraits. D'autres ont brillé davantage, ont jeté autour d'elles un plus vif éclat, aucune n'a eu au même degré le rayonnement discret du vrai mérite.

2° Lettres au comte de Tressan.

Lorsque madame d'IIoudelot habitait Sannois, vers 1777, elle avait pour ami et pour voisin de campagne, à Franconville, le célèbre comte de Tressan, de l'Académie française, grand seigneur lié avec presque tous les personnages marquants de son époque. Elle se plaisait fort dans sa société. Il avait alors soixante-douze ans, mais son esprit avait conservé le feu de la jeunesse. Il avait exercé de grandes charges à la cour du roi Stanislas et était resté l'ami de la reine Marie Leczinska. Les lettres l'attiraient, il les avait cultivées avec succès, la poésie surtout, à laquelle il resta fidèle jusqu'à la fin de sa vie.

Il y avait entre Franconville et Sannois un échange fréquent de visites, de rendez-vous, de lettres en prose et en vers. Ici, comme partout, l'amie de Saint-Lambert se montra bonne, affectueuse, pleine de prévenances. Elle se plaît à choyer le vieil académicien dont la galanterie n'est pas en reste.

En dehors de la lettre que nous avons publiée

H8 LA COMTESSE d'HOUDETOT.

plus haut, nous en possédons quatre autres que nous devons à M. le marquis de Tressan, arrièrepetit-neveu du châtelain de Franconville. Les deux dernières sont inédites.

Dans une première lettre, madame d'Houdetot mêle les petites commissions de voisinage et les nouvelles littéraires.

« J'attendais mon aimable voisin dans cette semaine; elle est bien avancée, je ne l'ai point encore vu; j'espère qu'il n'est pas incommodé, et que je le verrai incessamment. J'ai reçu non seulement la lettre d'avis, mais le beurre de M. de Vauxban ; je lui dois des remerciements et une réponse, et de plus de l'argent; donnez-moi, mon cher voisin, les moyens de m'acquitter de tout cela. Je ne sais pas l'adresse de M. de Yauxban; peut-être est-il étonné de n'avoir pas ma réponse, mais je ne sais où la lui adresser, et j'ignore même le prix du beurre qu'il m'a adressé.

» Mille pardons de ce détail de cuisine, mais vous savez vous prêter à tout pour obliger. Nous avons un académicien qui est l'abbé Millot; les

ouvrages utiles qu'il a faits me rendent contente de ce choix.

» Nous avons déjà deux éloges de madame Geofîrin, en attendant un troisième; ils sont de main de maître : le premier est de M. Thomas, le second de l'abbé de Morellet, et le troisième sera de M. d'Alembert. C'est le gage de leur reconnaissance et le sceau de la célébrité de cette femme étonnante qui a su mériter ces éloges, et la place qu'elle a tenue dans la société, dont l'existence n'a pas eu de modèle parmi nous, et, je crois, n'aura pas de copie.

» Je ne dois ni ne veux prévenir votre jugement sur deux ouvrages de mérite ; le second me paraît plus ressemblant, parce qu'il tient plus du naturel qui caractérisait l'original. Je crois qu'il vous plaira davantage ; dites-moi si je me suis trompée.

» Adieu, mon cher voisin; ne m'oubliez pas près de votre aimable fille. Veut-elle toujours fuir la société, dont elle pourrait faire l'ornement? Nous avons deux tragédies nouvelles de votre ami; on les dit surprenantes.

Tel Sophocle à cent ans charmait encore Athènes; Tel jadis son vieux sang bouillonnait dans ses veines!

120 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.

» Je commence à croire que l'esprit ne vieillit plus : vous êtes et vous serez, mon cher voisin, une des preuves de cette vérité, si jamais elle peut s'établir.

» Le 3 décembre 1777. »

» Voulez-vous bien faire agréer tous mes compliments à madame la comtesse de Tressan. »

Dans la seconde lettre, madame d'Houdetot

invite le comte à assister, chez elle, à la

réception de Benjamin Franklin, qui, ainsi

que nous l'avons rapporté, vint à Sannois le 22 avril 1781.

« C'est un grand plaisir d'avoir quelques relations avec vous, mon cher voisin, même quand on ose toucher à vos enfants; je parle de vos couplets, car pour les autres il n'y a rien à faire. Je dis donc qu'il est trop heureux de s'attirer d'une manière quelconque les jolis billets que vous écrivez ' : ils nous réveillent et nous amusent, en attendant que nous nous voyons; ce sera, j'es-

1. Voir à l'Appendice, g V, les vers de M. de Tressan dédiés à madame d'Houdetot.

père, vendredi à dîner avec votre aimable fille et M. Gazanove.

» Je ne sais si M. de Verneuil est encore chez vous, et s'il voudra bien me faire l'honneur d'être de la partie. Nous aurons de quoi bien recevoir le bon Benjamin; c'est un litre que j'aime encore mieux lui donner que celui de Grand, quoiqu'il les mérite tous deux. Il verra le plaisir que nous avons à recevoir un homme de bien et utile au monde. G'est le plus doux et le plus bel emploi des talents, et cet éloge est bien flatteur quand il est aussi véritablement senti que mérité.

» Ainsi, nous célébrerons à ce dîner tout ce qui fait supporter la vie et ce qui l'embellit : la Liberté et les Grâces. Il y aura toujours des autels pour tous deux.

» A Sanois, mardi matin. »

Que ces dernières lignes sont belles! Quel attrayant horizon elles ouvrent à l'esprit! La Liberté et les Grâces! Ne retrouvons-nous pas encore dans ces paroles l'influence profonde du philosophe de l'Ermitage? Elles annoncent que

122 LA COMTESSE 1) 'il OUDETOT .

des idées nouvelles sont dans l'air, et que la Révolution est proche.

Que d'amabilité dans l'épître inédite envoyée pour expliquer de petits malentendus de visites!

« Je n'ai, mon cher voisin, aucun des torts que votre lettre semble me reprocher. Dès que j'ai été arrivée à Sanois, j'ai envoyé chez vous : vous n'y étiez plus, et je vois par votre lettre qu'on ne vous a pas fait parvenir le billet que je vous ai adressé à Franconville.

» J'envoie savoir si vous êtes de retour, et quand vous voudrez venir à Sanois dont je ne sors plus, parce que j'ai du monde, et suis de plus assez souvent incommodée. Ma santé se trouve fort dérangée depuis que je ne vous ai vu. Dites-moi donc quand je vous verrai, vous et votre aimable fille, que je retrouverai avec tant de plaisir.

» Si vous n'êtes pas à Franconville, on mettra cette lettre à la poste pour Paris, où elle vous parviendra au moins, et vous saurez, mon cher voisin, que je ne puis ni cesser de penser à vous, ni ne pas chercher des occasions de vous voir, et de vous montrer ma reconnaissance de tous vos obligeants souvenirs.

» Recevez, et madame votre fille, un million de tendres amitiés.

» J'espère que nous aurons le plaisir de voir encore madame de Maupeou ' avant ses couches, mais je ne puis désirer qu'elle les fasse à la campagne, cela peut avoir trop d'inconvénients.

« M. de Saint-Lambert est ici, et vous fait mille tendres amitiés. Si vous voulez venir dîner avec nous, j'y serai tous les jours, excepté lundi prochain par extraordinaire. »

Le comte de Tressan avait envoyé un de ses ouvrages à madame d'Houdetot. Voici comment elle le remercia : cette lettre est aussi inédite :

« J'ai reçu, avec une reconnaissance bien sensible, l'agréable présent de mon cher voisin. Je le remercie mille fois de me faire jouir, même dans son absence, des charmes de sa belle imagination. Son livre que je vais relire va faire les délices du coin de mon feu, et j'en parlerai souvent avec des personnes qui savent sentir le prix des talents et des grâces.

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