‹ La comtesse d'Houdetot, une amie de J.-J. RousseauChapitre 44 sur 61 · C'était la fille du comte de Tressan · texte numérisé non relu

C'était la fille du comte de Tressan

» Mon aimable voisin sait ce que je pense de tout ce qui sort de sa plume délicate et riante, qui conserve ce feu sacré du bon goût que nous sommes si près de laisser éteindre. S'il se trouvait samedi à Paris, je serais bien heureuse qu'il vînt passer la soirée avec moi, ainsi que le chevalier de ïressan dont j'ignore la demeure.

» Je prie monsieur le comte et madame la comtesse de Tressan de recevoir mes plus tendres compliments.

Quel poète n'eût été fier d'envoyer ses vers à une pareille femme? Il me semble voir son sourire devant les belles descriptions et les passages d'amour. C'était là le moyen de lui plaire et de l'ensorceler.

3° Leltres à Jean- Jacques Rousseau. — Les quatre Lettres du Philosophe sur la Vertu et le Bonheur.

Madame d'Houdetot échangea avec Rousseau de nombreuses épi très, depuis le fameux jour où elle lui rendit visite à l'Ermitage, au printemps

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de nS6, jusqu'au commencement de 1758, et plus tard encore.

Que sont devenues ces lettres? — Un certain nombre furent longtemps conservées par le philosophe. Lorsqu'il fut obligé de quitter Motiers- Travers, en 1765, il les confia avec d'autres papiers et toute une volumineuse correspondance à Du Peyrou, bourgeois de Neuchàtel, Américain de naissance, dont l'amitié était sûre, fidèle et éclairée. Du Peyrou, lui, pour assurer leur conservation, les légua à la Bibliothèque de Neuchàtel oii elles sont encore, et où apparemment elles resteront toujours. Ces lettres de madame d'Houdetot sont au nombre de trenteneuf. La première est datée de l'été 1756, et la dernière du 8 décembre 1760.

Nous avons eu le plaisir, pendant un séjour à Neuchàtel, de lire cette correspondance, de tenir dans nos mains les manuscrits originaux, et de ressusciter le passé devant ces feuilles légères, qui, gà et là, ont conservé de la poussière d'or, et révèlent si bien le don d'aimer que possédait madame d'Houdetot.

Quelle émotion j'ai ressentie, en lisant, en

tenant, en contemplant ces lettres! Les vrais érudits connaissent la saveur du document original qu'ils peuvent étudier à loisir. Cette correspondance vraiment a eu pour moi un charme infini, et je me suis plongé en elle comme dans une source divine de jeunesse et d'amour.

En dehors de ces trente-neuf missives, respirant toutes la plus vive sympathie, une grande admiration et une solide amitié, Rousseau reçut de la comtesse un certain nombre de lettres plus affectueuses encore, pendant la période de tendresse qu'ils traversèrent, et qui les occupa fort dans la seconde moitié de l'année 1757. On sait qu'un refroidissement se produisit entre eux, et qu'une basse intrigue, dont Grimm était le coryphée, les éloigna l'un de l'autre. Madame d'Houdelot redemanda ses lettres d'intimité spéciale, Rousseau les rendit à regret, et à son tour redemanda les siennes. La comtesse embarrassée répondit qu'elle les avait brûlées et ne rendit rien. Jean-Jacques toutefois ne crut point à la destruction de ces lettres brûlantes, de ces aveux dont une femme a toujours lieu d'être fîère.

A ce sujet, la vicomtesse d'AUard donne ce

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témoignage : « Madame Broutain, mon amie (qiii demeurait à Gernay, près d'Eaubonne), ayant demandé en ma présence à madame d'Houdelot s'il était vrai qu'elle eût brûlé les lettres de Rousseau, elle répondit : « Oui, je les ai brûlées; mais » il y en avait une qui était un tel chef-d'œuvre » d'éloquence et de passion, que, ne voulant la » garder, ni la détruire, je l'ai remise à monsieur » de Saint-Lambert. » Madame Broutain demanda à monsieur de Saint-Lambert s'il l'avait conservée : « Je l'ai perdue dans un déménagement », fut sa réponse. Gomme il était encore jaloux de Rousseau, je crois que ce sentiment la lui avait fait détruire. »

Saint-Marc Girardin tenait d'un de ses amis, M. Hochet, un récit analogue, au sujet de ces fameuses lettres.

« Je lui parlais un jour, dit-il, de la scène du bosquet. « Je connais bien ce bosquet d'Eau- » bonne, me répondit M. Hochet, et j'y ai bien » souvent causé avec madame d'Houdetot, vieille, » mais toujours aimable, et avec monsieur de » Saint-Lambert, vieux aussi, et un peu gron- » deur. Un jour je parlai de ces lettres, et madame

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» d'Houdetot me répondit fort simplement qu'elle » les avait brûlées, excepté quatre, qu'elle avait » remises à monsieur de Saint-Lambert; je me » tournai vivement vers celui-ci, en lui deman- » dant ce qu'il en avait fait. — Brûlées aussi, me » répondit le vieux philosophe avec un sourire » et une grimace. Je me tus, malgré ma curiosité, » qui me poussait à lui demander s'il les avait » lues et si elles étaient bien ardentes... »

Malgré ces affirmations, nous l'avons dit, un doute n'a point cessé de planer sur la destruction des lettres d'amour de Rousseau, et même on nous a désigné la famille qui les aurait encore en sa possession.

Mais revenons à ces épîtres précieusement conservées à Neuchàlel, et donnons-en une brève analyse, avec les passages les plus caractéristiques.

Madame d'Houdetot, qui connaissait le caractère ombrageux de l'écrivain de la Nouvelle Héloïse, s'efforce presque toujours, quand elle lui écrit, de calmer son esprit, de le rassurer, de le consoler. Telle une sœur à l'égard d'un frère affectionné. Ecoutons-la :

« Eté de 1737... J'envoie avec inquiétude, mon cher citoyen, savoir de vos nouvelles. Vous n'étiez pas en bon état quand vous m'avez écrit, et votre incommodité m'inquiète. C'est trop d'être triste et d'être malade, et quoique votre imagination travaille souvent à vous rendre malheureux, vous n'en êtes pas moins à plaindre, et je ne m'en afflige pas moins de ce que vous souffrez. Qu'elle ne mette pas au moins au nombre de vos peines celle d'être oublié et abandonné de moi. Gela ne peut être. Je m'afflige sincèrement de ce que vous souffrez et plains tous vos maux comme vos injustices.

» Croyez qu'il m'en coûte beaucoup d'être si près de vous et de ne pouvoir pas vous voir. Faites-moi dire de vos nouvelles, et trouvez bon que je vous conjure au nom de l'amitié, si votre état a besoin de quelques secours, de vouloir bien vous adresser à moi; vous feriez un crime envers elle de me refuser ce que je vous demande. »

Peu de] temps après, nouvelle lettre pleine de sollicitude pour amener un rapprochement entre Jean-Jacques, [Grimm, et Diderot. Elle y

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définit bien l'affection qu'elle veut et peut lui accorder :

« J'ose me placer dans votre cœur auprès de vos amis. Si la vivacité d'un sentiment que vous connaissez, et qui m'unit à un être (Saint-Lamhert) dont je suis inséparable, dérobe quelque chose dans mon cœur à la perfection de l'amilié, il en reste une pour vous assez douce et assez tendre encore pour que vous me donniez quelque retour pour les sentiments que je puis vous donner, et que vous ne me fassiez point de reproche de ceux dont je ne puis disposer. Si l'amour et l'amitié réunis dans mon cœur pour un seul objet depuis cinq ans et pour toute ma vie, occupent la partie la plus sensible de mon âme, ils ne me laissent point sans sentiments pour le mérite et la vertu, pour un cœur sensible qui m'a promis de l'amitié et pour qui je conserverai toute ma vie toute celle dont je puis être encore susceptible. »

Certes, Rousseau ne demandait pas mieux que d'être apprécié pour son talent naissant, pour son génie qui montait à l'horizon, et pour les sentiments de vertu qu'il portait en lui : mais il eût

préféré encore les aveux de l'amour à ceux de Tamitié, si tendre fût-elle.

Dans cette même lettre, nous trouvons ces belles paroles : « Sachons gré aux hommes de leurs bonnes actions, et tâchons d'oublier leurs mauvaises, du moins autant que la prudence peut le permettre ; il est si dur de mal penser de quelqu'un! »

Au mois d'octobre 1757, madame d'Houdetot se trouve à Paris : Rousseau se débat contre les perfidies de ses faux amis et a le cœur ulcéré. Elle lui écrit :

« Je vous en conjure, mon cher citoyen, ne vous livrez pas à la noire mélancolie qui vous obsède : c'est la première prière de mon amitié, et c'est la plus pressante. Ne vous croyez jamais seul sur la terre puisque vous y avez des amis, et ne leur faites point l'injure de penser qu'ils puissent vous oublier ou vous abandonner. Ne m'afflig-ez plus par votre tristesse et ne m'outragez plus par votre inquiétude; rendez-moi justice et soyez raisonnable, et nous serons contents l'un de l'autre. Il semble que votre cœur aigri se plaise

à nourrir et à augmenter les sentiments qui l'affligent; c'est sans doute FetTet de vos maux et de la saison. Quelle qu'en soit la cause, je vous plains; je suis plus en état de plaindre mes amis que de les consoler. D'ailleurs, il est souvent plus doux d'être plaint que d'entendre des consolations que le cœur ne reçoit pas toujours. Puisse la part que je prends à vos maux les adoucir! »

Madame d'Houdetot, on le sent, aimait sincèrement Rousseau. Elle le voulait heureux, calme, souriant comme elle. Elle atteint les dernières limites où puisse aller l'amitié : un pas de plus, ce serait l'amour.

Le 26 octobre, elle écrit une très longue lellre, où son cœur se fond délicieusement.

« Votre amitié, dit-elle, ajoute au bonheur de ma vie, que l'amour faisait déjà; je jouis du plaisir de les voir réunis pour embellir mes jours et pour me faire goûter toute la félicité dont une âme sensible puisse être susceptible. Si j'avais pu former encore quelque désir, c'aurait été sans doute, après un amant tel que lui, d'avoir un ami tel que vous à qui je pusse parler, qui sût m'en-

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tendre, qui Faimàt, qui sentit tout ce qu'il vaut, et à qui je pusse faire comprendre que l'amour, tel qu'il est dans mon àme, ne peut la dégrader, et n'est capable que d'ajouter à ses vertus. »

Madame d'Houdetot aborde ici ce sujet vaste comme le monde, l'amour. Elle nous en donne une admirable définition :

« Ne méprisons pas, mon ami, un sentiment qui élève autant l'àme que le fait l'amour, et qui sait donner tant d'activité aux vertus. L'amour, tel que nous en avons l'idée, ne peut subsister dans une âme médiocre, et il ne peut jamais avilir celle qu'il occupe, ni lui inspirer rien dont elle ait à rougir. »

Elle reviendra, dans une lettre suivante, sur la conception qu'elle s'est faite de l'amour, et sur la place qu'il occupe en sa vie. En attendant, elle enveloppe Rousseau de tendresse.

« J'avais besoin, mon ami, de vous parler de l'attendrissement que notre dernière entrevue m'a donné, le souvenir n'en sortira jamais de mon cœur. Après l'objet dont vous connaissez sur moi tout l'empire, vous m'avez paru ce qui était le

plus digne de mon amitié; croyez que je ne prodigue jamais ce mot respectable, et qu'il est pour moi, après l'amour, le plus délicieux des sentiments. Ne croyez donc pas que je le prodigue ou que je le profane, et comme après lui vous êtes de mes amis le plus sensible, vous êtes aussi celui que j'aimerai le plus. »

La situation de Rousseau vis-à-vis de madame d'Epinay, sa bienfaitrice, qui lui donnait l'hospitalité à l'Ermitage de Montmorency, devint de plus en plus tendue : le philosophe prit la résolution de quitter la maison offerte par l'amitié, et vécut dans l'anxiété jusqu'à ce que son projet fût mis à exécution. La bonne comtesse s'alarme, elle voudrait une réconciliation générale, elle multiplie ses lettres à l'écrivain, et intervient même auprès de sa belle-sœur, à qui elle dit :

a Vous avez su, ma chère sœur, une partie des vivacités de notre hermite. Accoutumée à son caractère depuis dix ans que vous êtes son amie, vous devez l'être à l'indulgence pour lui, et vous ne devez donner de valeur à ses propos que celle qu'il y donnera lui-même, quand il pourra y

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songer de sang-froid. Je vous avoue que je l'ai pressé de ne point quitter l'Hermitage. Laissez-le quelque temps à lui-même et à ses réflexions, et vous le trouverez tel qu'il a toujours été pour vous, avec toute l'estime, l'amitié et la reconnaissance qu'il vous doit. »

Les efforts de madame d'Houdetot ne peuvent conjurer la rupture. Elle comprend qu'avec un homme sensible et impressionnable comme Rousseau, il n'y a point à lutter. Alors, elle se résigne et le gronde affectueusement. De Paris elle lui écrit le 2 décembre, et lui exprime le désir de le voir. Cette lettre renferme des paroles significatives sur l'amour; l'admirable femme s'y peint tout entière :

« Je m'occupe beaucoup de ma santé, mon cher citoyen; elle est trop chère à tout ce à quoi mon cœur s'attache pour n'y pas donner tous mes soins; c'est par eux que j'aime la vie, et c'est pour eux que je la veux conserver. 0 amour! 0 amitié ! Tant que vous existerez pour moi, vous embellirez mes jours et vous me les rendrez

chers. Ne me demandez pas quelle est ma vie? Je remplis indifféremment les devoirs de la société, auxquels je ne fais que me prêter; je vais aux spectacles pour mon amusement et ma dissipation. Mais, mon occupation la plus chère, la plus continue, la plus délicieuse, c'est de me livrer aux sentiments de mon cœur, de les méditer, de m'en nourrir, de les exprimer à ce qui me les donne. Voilà ce qui compose ma véritable vie, et qui me fait sentir le plaisir d'exister. »

Quelle femme a jamais parlé de l'amour avec cette hauteur de vue, cette sincérité, cette franchise? Elle lui donne la première place, et de beaucoup la plus élevée; le reste, divertissements, plaisirs du monde, société, n'est que l'accessoire de la vie. Elles sont rares, les créatures d'élite qui pensent ainsi et trouvent un tel langage. Ce cri touchant, qui révèle le fond d'une àme, indique une essence supérieure, et correspond à l'idéal le plus noble qu'on se puisse faire de la créature humaine. Et quelle simplicité dans l'expression! C'est sans effort que madame d'Hou-

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detot dit ces belles paroles, et fait cette confidence, bien digne du génie de Rousseau. Elle parle selon sa nature, selon son cœur.

Rousseau a quitté l'Ermitage, l'expérience qu'il vient de faire l'a navré, son caractère ombrageux voit partout des ennemis, et il veut rompre avec la comtesse même. Les lettres qu'il lui adresse alors ne sont pas toutes connues, mais on peut juger de leur ton amer et désolé par les réponses de madame d'IIoudetot. Elle s'attriste de cette rupture proposée, et lui dit, le 9 janvier 1 iob :

« Croyez que, malgré le parti que nous prenons, nous nous intéresserons toujours l'un à l'autre; nous nous devons de l'estime, et nous aurons toujours l'un pour l'autre de l'amitié. Je vous le dis encore, je rends justice à vos vertus, et, malgré vos injures et ce que je vois dans votre caractère qui ne s'accorde pas avec le mien, je ne cesserai point de vous estimer et même de vous aimer, et pour ne pas avoir un commerce si suivi, nous n'en serons que plus tranquilles et meilleurs amis. »

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Le lendemain, 10 janvier, elle craint de l'avoir conlristé, et reprend le langage du dévouement :

« Mon amitié pour vous ne peut s'accommoder du parti que j'ai pris. Je n'ai pu me résoudre à abandonner un ami dans le temps que les autres l'abandonnent, et, fût-ce par sa faute, il suffît qu'il soit malheureux et qu'il me soit attaché encore pour que je ne puisse m'y déterminer. M'eùt-il offensée, je dois plutôt sentir son malheur que ses fautes, surtout tant que je pourrai penser que mon amitié peut être de quelque consolation pour lui. Je me repens donc, mon cher citoyen, de ce que j'ai fait; je ne rougis point de vous en demander pardon, et j'en suis trop punie si j'ai causé un instant de chagrin de plus à un être qui est déjà malheureux, et qui est mon ami. »

On se sent vraiment pris d'admiration devant tant de générosité, d'élévation de caractère, d'humanité.

La correspondance des deux amis se poursuivit encore jusqu'au printemps de 1758. A la date du 6 mai, madame d'Houdetot écrivait à Rousseau

une lettre qui le « plongea, dit-il lui-même, dans une affliction nouvelle, la plus sensible qu'il eût encore éprouvée. » Voici ce qui était arrivé : Diderot avait trahi le secret du philosophe, confié cependant sous le sceau du serment, en répétant de divers côtés qu'il était amoureux fou de la comtesse. La nouvelle se répandit dans les salons, et, de tous côtés, on en parla avec le sourire de la malignité.

Madame d'Houdelot fut très sensible à ces bruits fâcheux, qui atteignaient sa réputation; de là la fameuse lettre du 6 mai à Rousseau.

« J'ai, dit-elle, à me plaindre de votre indiscrétion et de celle de vos amis. Je vous aurais gardé toute ma vie le secret de votre malheureuse passion pour moi, et je la cachais à celui que j'aime pour ne pas lui donner de l'éloignement pour vous. Vous en avez parlé à des gens qui l'ont rendue publique et qui ont fait voir contre moi des vraisemblances qui pouvaient nuire à ma réputation. Ces bruits sont parvenus depuis quelque temps à mon amant, qui a été affligé que je lui eusse fait mystère d'une passion que je

n'ai jamais flattée, et que je lui taisais dans l'espérance que vous deviendriez raisonnable, et que vous pourriez être notre ami. J'ai vu en lui un changement qui a pensé me coûter la vie. La justice qu'il me rend enfin sur l'honnêteté de mon âme et son retour à moi m'ont rendu mon repos; mais je ne veux pas risquer de le troubler davantage, et je me dois à moi-même de ne pas m'y exposer. Je dois aussi à ma réputation de rompre tout commerce avec vous, je ne puis en conserver qui ne soit dangereuse pour elle... Depuis qu'il est établi dans le monde que vous êtes amoureux de moi, il ne serait pas décent pour moi de vous voir en particulier. Je l'ai fait dans un temps où j'ai cru que votre passion resterait cachée, et où vous demandiez à mon amitié de vous aider à vous guérir... J'enverrai savoir de vos nouvelles avec intérêt, et soyez persuadé que, malgré le parti où ma réputation, le soin de mon bonheur et de mon repos m'obligent, je ne cesserai jamais de m'intéresser à vous. »

C'était la fin. Rousseau en reçut une blessure qui ne se ferma jamais complètement, mais il

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avait une autre maîtresse, la gloire, qui le consola larg-ement des déboires de son séjour à l'Ermitage. Des sommets oii étincela bientôt son génie, il dut prendre en pitié les pygmées, comme Grimm, qui un moment avaient cherché à troubler sa vie, et continuèrent à s'agiter dans leur néant. Le but odieux de Grimm, qui pourtant devait tant à Rousseau, avait été non seulement de l'obliger à quitter l'Ermitage , mais encore à s'éloigner de la France et à retourner à Genève. A ce prix seulement, Grimm aurait dormi content. C'est ainsi que je relève ce passage dans une de ses lettres à madame d'Epinay :

« Votre réponse à la lettre de Rousseau est très bien; mais on dit qu'il semble moins pressé de sortir de votre maison; pour moi, je crois qu'après tout ce qui s'est passé, vous ne pouvez l'y laisser sans vous manquer. »

On sent, à ces paroles perfides, combien il tarde à l'honnête Grimm que Jean-Jacques ne soit plus à l'Ermitage. Dégoûté, pensait-il, il quittera la France, et nous en serons délivrés, et il ne nous écrasera plus de sa supériorité.

Dans une lettre du 3 novembre 1757 à Rousseau, Grinim n'avait pu déguiser son intime désir, et lui disait :

« Il est vrai qu'ayant appris, à mon retour de l'armée, que, malgré toutes mes représentations, vous aviez voulu partir pour Genève, il y a quelque temps, je n'ai plus été étonné de la surprise de mes amis de vous voir rester, lorsque vous aviez une occasion si naturelle et si honnête pour parlir. »

Quelle atroce perfidie! quelle bassesse!

La rupture entre le philosophe et madame d'Houdetot ne fut pas complète. Il ne chercha plus à la revoir, il est vrai, mais il continua à lui écrire. Dans une lettre datée du 12 juillet 1758, il y a un curieux passage : Rousseau y parle à la fois comme un ami et comme un maître dans l'art de penser.

« Je vous crois, dit-il, un bon naturel; c'est cette opinion qui m'attache encore à vous : mais une grande fortune sans adversité a dû vous endurcir l'àme; vous avez trop peu connu de

maux pour être fort sensibJe à ceux des autres. Ainsi, les douceurs de la commisération vous sont encore inconnues. N'ayant su partager les peines d'aulrui, vous serez moins en état d'en supporter vous-même, si jamais il en vient : et il est toujours à craindre qu'il n'en vienne, car vous n'ignorez pas que la fortune même n'en garantit pas toujours; et, quand elles nous attaquent au milieu de ses faveurs, quelles ressources lui reste-t-il pour les guérir?

» Veuille le ciel tromper ma prévoyance! En ce cas, mes soins n'auront été qu'inutiles, et il n'y aura point de mal au moins à les avoir pris. Mais si jamais votre cœur affligé se sent besoin de ressources qu'il ne trouvera pas en lui-même, si peut-être un jour d'autres manières de penser vous dégoûtent de celles qui n'ont pu vous rendre heureuse, revenez à moi si je vis encore, et vous saurez quel ami vous avez méprisé. Si je ne vis plus, relisez mes lettres; peut-être le souvenir de mon attachement adoucira-t-il vos peines. Peut-être trouverez-vous dans mes maximes des consolations que vous n'imaginez pas aujourd'hui. »

Quelle profondeur d'idées! Quelle sagesse! Et, en même temps, quelle fierté d'homme supérieur!

Préoccupé de ses ouvrages, attiré et distrait par une autre société, celle de la maréchale de Luxembourg, n'étant plus troublé par la vue, la présence de la femme aimée, Rousseau sent l'apaisement se faire en lui; sa passion se calme, il semble sourire de ses transports défunts, et son amour, avec le temps qui s'écoule, cesse d'être un orage en son àme et dans ses sens, mais s'y transforme en paisible souvenir.

C'est, nous le pensons, à l'heure de ce coucher de soleil, de ce crépuscule baigné de fraîcheur et de rayons mourants, que le grand homme adressa à madame d'Houdetotles quatre Lettres fameuses sur la Vertu et le Bonheur, conservées dans la famille Moultou, et connues seulement depuis peu. Ces Lettres, qui constituent des copies, des doubles, ou des brouillons de celles qui furent envoyées à la destinataire, furent remises par Rousseau, avec le reste de ses papiers, à Paul Moultou, son ami qui, de Genève, lui rendit visite à Ermenonville peu de temps avant sa mort, en juin 1778. Paul Moultou, ministre pro-

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testant, né à Montpellier, était, comme Du Peyrou, un homme sur, un cœur excellent, un esprit élevé. Ainsi que lui, il avait pour le philosophe une affection, un dévouement à toute épreuve. En confiant et en léguant ses papiers, ses lettres, ses œuvres inédites, et le soin de veiller sur sa mémoire à ces deux hommes, Rousseau avait fait un bon choix. Nul n'était plus dig-ne d'accomplir cette haute mission.

Dans les quatre Lettres dont nous parlons, l'écrivain semble rechercher, à la prière de Sophie, c'est-à-dire de madame d'Houdetot, quelle est la source, la base solide du bonheur : il conclut, en se citant comme exemple, qu'on n'y peut guère arriver que par la vertu.

Ce sont là des pages incomparables. Quand on les a lues, on reste confondu devant le g-énie de Rousseau. Au point de vue moral et intellectuel, elles font éprouver une impression de joie pareille à ce bien-être qu'on ressent sur la cime des montagnes, où l'air est pur et vivifiant, où l'œil découvre un magnifique horizon, où la nature se révèle dans tout son prestige, où l'àme enfin

s'enivre de l'immortelle poésie de l'univers. De

ces Lettres jaillit sur Sophie qui les provoqua un reflet magique; c'est pourquoi nous voulons nous y arrêter un moment.

La première Lettre débute ainsi : « Yous cherchez à m'embarrasser plus qu'à vous instruire en me demandant qu'est-ce que la vertu? Je pourrais vous dire en deux mots que c'est ce que nul ne peut apprendre que de soi-même, et que vous ne saurez jamais, si votre cœur ne vous a répondu d'avance. »

Alors, dira Sophie, à quoi bon cette correspondance? Rousseau répond : « Ce que je n'aurai pu faire pour vous, je tâcherai de le faire pour moimême. Se livra-t-on jamais sans fruit à l'étude de la vertu? Non, ses divins efl'ets sont incompréhensibles, elle échauffe même avant d'éclairer, on l'aime aussitôt qu'on la cherche, on la sent avant que de la connaître; et dût ma raison s'égarera sa poursuite, je me consolerai facilement d'une erreur qui me rendrait plus homme de bien. »

Un peu plus loin, je trouve ces lignes si profondément justes : « La nature nous a donné des sentiments et non des lumières, et comme on ne

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peut sans injustice nous demander compte de ce que nous n'avons pas reçu, nous aurions trop à nous plaindre, si tant de savoir était nécessaire pour connaître la vertu. »

On pourrait écrire de longues pages sur cette vérité, en réalité très consolante. 11 en ressort, en effet, que s'il faut de longues études et de patients efforts pour acquérir un peu de science, il suffît de naître et de grandir dans la simplicité et l'honnêteté pour avoir du cœur, sentir noblement et s'élever jusqu'à la vertu.

Rousseau reconnaît ensuite que, malgré les misères, les corruptions et les injustices de l'état social, l'homme doit cependant se montrer reconnaissant pour les bienfaits que la société lui apporte. Il s'élève alors à des considérations admirables :

« Mais un avantage infiniment supérieur à tous les biens physiques, et que nous tenons incontestablement de l'harmonie du genre humain, est celui de parvenir par la communication des idées et le progrès de la raison jusqu'aux régions intellectuelles, d'acquérir les notions sublimes de

l'ordre, de la sag'esse et de la bonté morale; de nourrir nos sentiments du fruit de nos connaissances, de nous élever par la grandeur del'àme au-dessus des faiblesses de la nature, et d'égaler à certains égards, par l'art du raisonnement, les célestes intelligences; enfin de pouvoir, à force de combattre et de vaincre nos passions, dominer l'homme et imiter la Divinité môme. Ainsi, ce commerce continuel d'échanges, de soins, de secours et d'instructions nous soutient quand nous ne pouvons plus nous soutenir nous-mêmes, nous éclaire quand nous avons besoin d'être éclairés, et met en notre pouvoir des biens d'un prix inestimable, qui nous font mépriser ceux que nous n'avons plus. Voilà les vrais dédommagements qui consolent un honnête homme, au sein du malheur, des pertes de la nature et des abus de la société.

» L'antique vigueur de ses membres passe dans ses facultés, sa raison croît sur les ruines d'un corps débile ; si l'on donne des entraves à sa liberté, son cœur acquiert un nouvel empire; il obéit à la voix du plus fort, mais il commande à ses passions, et tandis qu'on l'opprime ici-bas, son âme pure

s'élance dans le séjour céleste et jouit d'avance du prix de sa vertu. C'est Hercule qui se sent à la fois brûler sur son bûcher et devenir Dieu. »

Tels sont les précieux avantages que le sage peut retirer de la société, quels que soient ses imperfections et ses vices. En échange, il doit faire bénéficier ses semblables de ses talents, de ses lumières, de sa force, de son génie, sans quoi il serait un ingrat et un barbare.

« Car, dit supérieurement Rousseau, les individus à qui je dois la vie, et ceux qui m'ont fourni le nécessaire, et ceux qui ont cultivé monàme, et ceux qui m'ont communiqué leurs talents, peuvent n'être plus; mais les lois qui protégèrent mon enfance ne meurent point; les bonnes mœurs dont j'ai reçu l'heureuse habitude, les secours que j'ai trouvés prêts au besoin, la liberté civile dont j'ai joui, tous les biens que j'ai acquis, tous les plaisirs que j'ai goûtés, je les dois à celle police universelle qui dirige les soins publics à lavantage de tous les hommes, qui prévoyait mes besoins avant ma naissance, et qui fera respecter mes cendres après ma mort. Ainsi, mes bienfaiteurs peuvent mourir, mais, tant qu'il y a des hommes, je

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suis obligé de rendre à Thumanilé les bienfaits que j'ai reçus d'elle. »

Ces paroles ne sont-elles point touchantes et superbes? Elles devraient être inscrites en caractères d'or dans les écoles et les académies, au fronton des monuments publics, au seuil des temples, à la porte des assemblées délibérantes, partout où l'enfance et la jeunesse se rendent, partout où l'homme^ le citoyen va demander un appui, réclamer la lumière, porter la vérité, ou chercher une consolation.

Dans la seconde Lettre et la troisième, Rousseau parle à Sophie des faiblesses de l'homme, au sein de la société, des incertitudes où il s'agite, des prétentions de chaque secte à posséder exclusivement la vérité, de la difficulté de se reconnaître au milieu du dédale des systèmes philosophiques, de nos facultés bornées, de nos sens imparfaits, de nos querelles, des haines, des doutes qui encombrent notre chemin... Que devenir, ô ciel, au milieu de tant de misères? Fautil s'abandonner au désespoir, et végéter dans la vie comme des naufragés à bout de forces, que la

vague emporte, et va jeter sur le sable, ou briser contre les rochers de la rive? Existe-t-il au contraire un point d'appui pour nos espérances, et avons-nous chance d'en faire la découverte, et de nous y attacher? Rousseau examine cette question vitale dans la quatrième et dernière Lettre, morceau magnifique qui serait tout entier à citer, et dont la profondeur fait songer à Pascal.

« Mais, dit-il, c'est assez déprimer l'homme : Enorgueilli des dons qu'il n'a pas, il lui en reste assez pour nourrir une fierté plus digne et plus légitime. Si la raison l'écrase et l'avilit, le sentiment intérieur le relève et l'honore; l'hommage que le méchant rend au juste en secret, est le vrai titre de noblesse que la nature a gravé dans le cœur de l'homme. »

Le philosophe revient à sa thèse du début • Nous sommes petits par nos lumières, et grands par nos sentiments. Afin d'établir cette vérité, il est amené à parler de lui, ce qu'il fait, comme toujours, avec une éloquence simple et pénétrante. Sur le second penchant de la vie déjà, il s'arrête et tourne la tête vers les jours fiévreux de sa jeunesse. Il s'attendrit au souvenir de ses entraîne-

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ments, de ses passions; et il se juge avec la sérénité de l'expérience et de la sagesse. Il écrit :

« Nous sentons en nous-mêmes une voix qui nous défend de nous mépriser; la maison rampe, mais l'âme est élevée...

» A mesure que j'avance vers le terme de ma carrière, je sens s'affaiblir tous les mouvements qui m'ont soumis si longtemps à l'empire des passions. Après avoir épuisé tout ce que peut éprouver de bien et de mal un être sensible, je perds peu à peu la vue et l'attente d'un avenir qui n'a plus de quoi me flatter, les désirs s'éteignent avec l'espérance, mon existence n'est plus que dans ma mémoire; je ne vis plus que de ma vie passée, et sa durée cesse de m'èlre chère depuis que mon cœur n"a rien à sentir de nouveau.

» Dans cet état, il est naturel que j'aime à tourner les yeux sur le passé duquel je tiens désormais tout mon être, c'est alors que mes erreurs se corrigent et que le bien et le mal se font sentir à moi sans mélange et sans préjugés. Tous les faux jugements que les passions m'ont

fait faire s'évanouissent avec elles. Je vois les objets qui m'ont affecté, non tels qu'ils m'ont paru durant mon délire, mais tels qu'ils sont réellement; le souvenir de mes actions bonnes ou mauvaises me fait un bien-être ou un mal-être durable plus réel que celui qui en fut l'objet.

» Ainsi les plaisirs d'un moment m'ont souvent préparé de longs repentirs; ainsi les sacrifices faits à l'honnêteté et à la justice me dédommagent tous les jours de ce qu'ils m'ont une fois coûté, et pour de courtes privations me donnent d'éternelles jouissances. »

Qui ne serait attendri à son tour par ce chagrin intime où le cœur de Jean-Jacques est comme noyé, submergé! Cette amertume, qu'il exprime avec tant d'intensité, devient, hélas! celle de tous les hommes, à un moment donné de leur carrière. Chacun de nous doit tôt ou tard se reconnaître dans ce tableau navrant, où le grand penseur renonce à l'espérance avec les années, et se réfugie dans le passé riant pour trouver encore quelque douceur à la vie. De là l'impression ineffaçable que laisse en notre âme ce cri si doulou-

reiix, si poignant dans sa résignation et sa fatalité. Nous comprenons maintenant où Rousseau va placer le principe du bonheur : ce n'est point la science qui le procure; elle semble, au contraire, nous troubler davantage, et le philosophe de Genève dirait volontiers avec un célèbre désabusé : « Malheureuse l'ignorance, mais plus malheureux le savoir! » Non, la félicité n'est point là, c'est la pratique du bien, de l'honnêteté, de la justice, bref de la vertu, qui la fait naître dans le cœur de l'homme. Une mauvaise action nous laisse le poison du remords, la joie au contraire succède à l'acte de droiture et de bonté.

« A qui, dit Rousseau, puis-je mieux parler des charmes de ces souvenirs qu'à celle qui me les fait si bien goûter encore? C'est à vous, Sophie, qu'il appartenait de me rendre chère la mémoire de mes derniers égarements par celle des vertus qui m'en ont ramené. Vous m'avez trop fait rougir de mes fautes pour que j'en puisse rougir aujourd'hui; et je ne sais ce qui me rend le plus fier, des victoires remportées sur moimême, ou du secours qui me les a fait remporter. Si je n'avais écouté qu'une passion criminelle,

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si j'avais été vil un moment et que je vous eusse trouvée faible, que je payerais cher aujourd'hui des transports qui m'auraient paru si doux! Privés de tous les sentiments qui nous avaient unis, nous aurions cessé de l'être; la honte et le repentir nous rendraient odieux l'un à l'autre : je vous haïrais pour vous avoir trop aimée, et quelle ivresse de volupté eût pu jamais dédommager mon cœur d'un attachement si pur et si tendre?... Me seriez-vous aussi chère, après avoir comblé mes vœux, que vous l'êtes après m'avoir rendu sage ? »

Rousseau se place ici à un point de vue tout à fait élevé : il est sur les cimes, il plane audessus des régions mortelles, il domine les passions humaines, il raisonne et il parle comme le divin Platon.

Nous, hélas! faible enfant de la fin de ce siècle, ce n'est point sans de rudes efforts que nous pourrions suivre en son essor le maître sublime. Grande ombre, sois indulgente, et pardonne à notre humanité! Nous dirions, dans notre misère : « Ah! Sophie, combien vous m'êtes » plus chère, après avoir comblé mes vœux! La

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» sagesse qui me viendrait de vos refus me » semblerait bien amère, et je ne suis pas digne » de la pratiquer!... »

Emporté par son lyrisme, Rousseau achève ainsi :

« Non, Sophie, il n'y a pas un de mes jours où vos discours ne viennent encore émouvoir mon cœur et m'arracher des larmes délicieuses. Tous mes sentiments pour vous s'embellissent de celui qui les a surmontés : ils font la gloire et la douceur de ma vie, et c'est à vous que je dois tout cela : c'est par vous du moins que j'en sens le prix. Ma chère et digne amie, je cherchais le repentir et vous m'avez fait trouver le bonheur.

» ïel est l'état d'une ùme qui s'osant proposer à vous pour exemple ne vous offre en cela que le fruit de vos soins. Si cette voix intérieure, qui me juge en secret et se fait sans cesse entendre à mon cœur, se fait entendre de même au vôtre, apprenez à l'écouler, à la suivre; apprenez à tirer de vous-même vos premiers biens; ce sont les seuls qui, ne dépendant point de la fortune, peuvent suppléer aux autres.

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» Voilà toute ma philosophie, et, je crois, tout l'art d'être heureux qui soit praticable à l'homme. »

Au fond, toute cette lettre n'est qu'un immense cri d'amour pour madame d'Houdetot. Rousseau l'aime à jamais. L'impérieux délire des sens est apaisé, il est vrai, mais l'âme est toujours délicieusement imprégnée du cher souvenir. Celui qui aime véritablement est heureux dans la volonté et par la volonté de l'être aimé. Le philosophe avait respecté celle de Sophie, et fatalement celte pensée devait l'enivrer de bonheur.

En 1760, il envoya à la comtesse un exemplaire de la Nouvelle Héloïse, et poussa même l'amilié jusqu'à faire pour elle une copie de ce célèbre ouvrage. Voici comment elle le remercia :

« Madame d'Houdetot accepte avec remerciement et sensibilité l'exemplaire de la Julie que M. Rousseau a bien voulu lui destiner. Elle était digne de cette distinction de sa part par le cas qu'elle fait de l'ouvrage, et celui qu'elle fera toujours de l'auteur. Elle le remercie encore de celui qu'il va lui copier; elle va l'attendre avec

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impatience comme tout ce qui vient de lui. Elle lui fait mille sincères compliments. »

Dans la dernière lettre, du 8 décembre 17G0, elle lui demande de vouloir bien faire pour elle une copie de Y Emile, et le remercie d'avoir consenti à communiquer, sur sa prière, une copie de VHéloïse au roi de Pologne. « Madame d'Houdetot, dit-elle en terminant, fait mille compliments à M. Rousseau, et le prie de lui dire des nouvelles de sa santé. »

Cette façon de lui parler à la troisième personne devait souverainement déplaire à l'écrivain. C'est à peine s'il l'eût tolérée de la part d'un prince ou d'un roi. Il y a lieu de penser que dès lors toute vraie correspondance cessa entre son amie et lui. Ils ne se virent plus, ils ne s'écrivirent plus : ce fut fini entre eux par ce qui constitue extérieurement les relations humaines, mais ils ne s'oublièrent point. L'auraient-ils pu? — Non. Au fond de leur être, ils s'aimèrent toujours, et ces mystérieuses amours eurent pour eux, qu'on n'en doute pas, une félicité infinie.

« Nous nous intéresserons toujours l'un à

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l'autre », avait écrit la comtesse. Elle le prouva en 1765, lorsque le philosophe, persécuté par l'intolérance et par l'envie, dut quitter l'île Saint- Pierre, où il goûtait un peu de bonheur, et se trouva errant par le monde. Saint-Lambert et elle furent au nombre de ceux qui lui offrirent un asile. Ils lui proposèrent de le recueillir en Normandie ou en Lorraine. Nous en avons comme preuve une lettre de madame de Verdelin, qui, à la date du 28 novembre 1765, dit à Rousseau : « Madame d'Houdelot, M. de Saint-Lambert, s'occupent de vous on ne peut plus honnêtement. L'un vous offre un repos en Normandie, l'autre en Lorraine. » Ce témoignage d'amitié fait honneur à la comtesse et au poète. Rousseau, dans une certaine limite, leur appartenait, était des leurs, par les liens passés.

Les souvenirs de la sympathie, de l'affection, d'un bonheur envolé goûté ensemble valent bien, dans certains cas, les liens de la famille, parfois si insignifiants, si pleins de perfidie, d'intrigues et de bassesse. Il est beau, il est consolant de voir les amants d'Eaubonne s'apitoyer sur les malheurs du grand homme, et tenter d'y porter remède.

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L'affectueuse admiration de madame d'Houdetot survécut au philosophe, puisque nous la voyons, de longues années après sa mort, orner de son huste en marbre le parc de Sannois, sa nouvelle résidence, et parler de lui sans cesse avec le respect que l'on doit au génie.

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