RELATIONS AVEC SAINT-JOHN DE CREVECCEUR. LETTRES A ALLY DE CRÈVECOEUR
I. — Le comte d'Houdetot était lié de longue date avec une famille originaire, comme lui, de Normandie, la famille de Grèvecœur. Il s'intéressait spécialement à un de ses membres, Saint- John ou Saint-Jean de Grèvecœur, esprit scientifique, vulgarisateur ardent en fait de relations commerciales, écrivain de mérite, homme de cœur, qui, très jeune, était parti pour l'Amérique, et était rentré en France en 1781, âgé de quarante-six ans.
Le principal ouvrage de Saint-John de Grèvecœur a pour titre : Lettres d'un Cultivateur
américain. Il fut très lu et très apprécié en son
temps, surtout par Turgot et les économistes. Marié en Amérique, Crèvecœur avait laissé sa famille en ce pays, sauf un fils, nommé Ally, qu'il avait ramené avec lui. Il retourna ensuite aux Etats-Unis, en qualité de consul de France à New-York, puis, après nous avoir rendu dans ce poste d'éminents services, il fut privé de sa charge au moment de la Révolution, et il revint définitivement en France, où il mourut en 1813,
Comme nous allons le voir, Crèvecœur eut des relations fort intéressantes avec madame d'Houdetot. Il devint son protégé et son ami; de plus, il nous a laissé sur elle des souvenirs et des documents précieux. Il était donc nécessaire de rappeler d'abord brièvement sa carrière.
Ce fut trois mois environ après son retour en France, à la fin de 1781, que madame d'Houdetot, sur la recommandation de son mari, invita Crèvecœur à venir la voir. Le nouveau débarqué, qui avait été absent pendant vingt-sept ans, parlait mieux l'anglais que le français. Il craignit de mal s'exprimer devant une femme de la société, et il ajourna sa visite. Il faut l'entendre raconter lui-même ses impressions, qu'il a consignées
dans des papiers de famille, des notes et quelques cahiers : nous avons le bonheur de les connaître par un de ses descendants, M. Robert de Crèvecœur'.
Tout ce qui, dans ces papiers, se rapporte à madame d'Houdetot nous a paru avoir de l'importance, aussi y ferons-nous de larges emprunts. Ce sera, nous le pensons, une véritable bonne fortune pour les amis du xvni'' siècle qui ne connaissent pas ces documents, de les avoir sous les yeux.
Avant de parler de la comtesse, Crèvecœur raconte que deux fois par semaine il allait chez Buffon, en compagnie de Turgot. Il écrit, à ce propos, cette page délicieuse :
« Ce fut à la table de M. de BufTon, ce fut dans son salon, pendant les longues soirées d'hiver, que, pour la première fois, je redevins tout à coup sensible aux grâces, aux beautés, à la timide pureté de notre langue qui, pendant mon long séjour dans l'Amérique septentrionale, m'était devenue étrangère, et dont j'avais presque perdu