Saint-Jolin de Crèvecœur, sa vie, ses ouvrages
l'usage, mais non la mémoire. Jamais je n'oublierai l'impression que firent sur mon esprit les conversations lumineusement instructives de ce grand peintre de la nature, dont je venais de lire les ouvrages, ni la complaisance avec laquelle il répondit à mes questions... J'ai eu le bonheur de conserver l'estime et la bienveillance de M. de Buffon jusques à sa mort. »
Il y a quelque chose de touchant à voir ce Français, qui a presque oublié sa langue, en saisir de nouveau l'harmonie et la beauté, dans le salon d'un de ceux qui l'ont le mieux parlée. Retrouver son idiome, c'est retrouver son berceau, sa patrie, le souvenir des aïeux. Quelle douce émotion! Quelle douce joie ! Et comme je comprends qu'un esprit élevé et cultivé la ressente!
Revenons à madame d'Houdetot. Après avoir reçu sa première lettre, Crèvecœur dit :
« Comme je savais déjà, d'après ce que j'avais entendu dire à M. de Lacépède à la table de M. de Buffon, que madame d'Houdetot était extrêmement liée avec les savants les plus distingués, et était elle-même très instruite, l'idée un peu vani-
teuse peut-être de mon ignorance, même de ma langue, me frappa si vivement que, sous prétexte d'incommodité, je lui écrivis pour remettre à un temps indéfini l'honneur d'aller lui présenter mon respect et mes remercîments.
» Je ne sais plus ce qu'elle observa dans le style de ma lettre (que j'écrivis d'abord en anglais et ensuite traduisis tant bien que mal en français), mais les tournures bizarres de mes phrases, l'usage de mots qu'alors je croyais être français, au lieu de lui inspirer du mépris pour un homme qui ne savait même pas sa langue, augmenta encore le désir de le voir... Elle m'écrivit une seconde lettre plus aimable encore pour me dire qu'elle consentait à ce que je ne vinsse la voir qu'après mon entière guérison. Je m'applaudissais de mon succès ; plus d'un mois de silence me faisait espérer qu'elle m'avait oublié, lorsque je fus inopinément menacé de voir celte dame venir me chercher. Ce fut Girard {secrétaire de madame d'Houdetot) qui m'apporta sa lettre! Vaincu par ce dernier trait de bonté que j'étais loin de mériter, je pris enfin le parti de me conformer à ses injonctions.
166 LA COMTESSE D IIOUDETOT.
» De combien de petites anecdotes, d'incidents, de scènes touchantes ne pourrai-je pas vous entretenir! Comme cette dame m'accueillit! Avec quelle promptitude elle me devina, me rassura! Comme, à force de persévérance, de petites choses flatteuses, imperceptibles, elle fit de moi un nouvel homme! Quels progrès rapides dans la connaissance du français, dans celle des usages du monde, etc., le désir de mériter l'estime de cette nouvelle amie ne me fît-il pas faire!...
)? L'ne suite de petits événements m'ayant mérité l'amitié et l'estime particulière de cette respectable famille, elle m'invita à demeurer chez elle, où je fus bientôt considéré comme un ancien ami.
» Bientôt après, madame d'Houdetot me présenta aux familles La Rochefoucauld-Liancourt, d'Estissac, Breteuil, Rohan-Chabot, Beauvau, Necker, etc. Vers la même époque, je fis connaissance avec les académiciens d'Alembert, Delille, La Harpe, Marmontel, Suard, Grimm, Rulhière. J'accompagnai cette nouvelle amie dans la plupart de ses visites, aux spectacles, aux concerts publics, et même aux châteaux de ses amis dans
les environs de Paris, tels que le Val, le Marais, Méréville, La Roche-Guyon, etc., où elle passait souvent plusieurs jours. »
Saint-John de Crèvecœur fut un heureux parmi les heureux. Quel lettré, quel savant, quel poète n'eût ambitionné d'être ainsi présenté dans les salons et les châteaux par la muse d'Eaubonne et de Sannois?
Au château du Val, il connut le maréchal de Beauvau et la maréchale, grande amie de madame d'Houdetot; le domaine du Marais appartenait au frère de celle-ci, Alexis-Janvier La Live de la Briche; le duc de La Rochefoucauld possédait La Roche-Guyon, et M. de Laborde habitait Méréville.
C'est au château de Méréville que plus tard, pendant les étés de 1807 et 1808, apparaît Chateaubriand, paré de sa gloire naissante. C'est là que, devant un auditoire choisi, il fit des lectures des plus belles pages des Martyrs. Il était friand, avide même des applaudissements et des suffrages que lui valaient ces lectures, faites sous de beaux ombrages, dans un cadre harmonieux de
verdure, de fleurs et de parfums, et devant les femmes les plus intelligentes, par conséquent les plus séduisantes de son époque.
Nous avons trouvé récemment une vieille estampe représentant ce séjour enchanteur, qui vit la comtesse d'Houdetot se promener sous ses beaux arbres, avant les orages de la Révolution. Il nous semblait l'apercevoir, au milieu d'un cercle attentif, égayant la conversation par ses spirituelles réparties, ou bien, assise à l'écart, sur quelque vieux banc du parc, crayonnant de jolis vers pour les amis qui lui donnaient l'hospitalité.
Madame Vigée Le Brun, qui visita Méréville, en parle avec enthousiasme. « Le père de M. de Laborde, dit-elle, dont la fortune était immense, a dépensé des millions pour embellir ce séjour vraiment enchanteur. Nulle part on ne peut voir des sites plus variés, de plus beaux arbres, une végétation plus abondante, et nulle part l'art n'est venu ajouter aux beautés de la nature avec un goût mieux entendu... Les rochers, qui sont immenses et qui ont dû coûter des trésors, les cascades, les temples, les pavillons, tout est à sa
place et concourt au charme du coup d'œil. Sur un des points les plus élevés du parc est une colonne dont la hauteur égale celle de la place Vendôme, Du sommet de cette colonne la vue embrasse l'ensemble du parc et une campagne magnifique dont l'horizon s'étend à vingt lieues. Un de ces temples, appelé le temple de la Sibylle, est la copie exacte de celui de Tivoli, mais restauré dans son entier avec un soin et un goût parfaits... Enfin, il serait trop long d'énumérer tout ce qui fait du parc de Méréville un lieu de délices, qui surpasse selon moi tout ce qu'on peut voir en Angleterre dans ce genre. »
C'était là, on le voit, un cadre digne de l'amie de Rousseau, comme de Chateaubriand. Les splendeurs de Méréville s'harmonisaient avec ces hautes et nobles intelligences ; ces rochers, ces cascades, ces temples, ces arbres magnifiques, toute cette nature enchanteresse et toutes ces merveilles de l'art devaient s'enorgueillir d'abriter de tels hôtes, et de leur donner la sensation de la Beauté.
Pour en revenir à Crèvecœur, madame d'Houdetot le considérait comme un grand écolier qu'elle devait former aux usages d'une société
170 LA COMTESSE D'iIOUDETOT.
qu'il ne connaissait plus. C'était pour elle un devoir et un plaisir. Il assistait à ses dîners de philosophes et de lettrés, ainsi qu'à ses réceptions du jeudi. Il écrit à ce propos :
« La conversation était un mélange délicieux d'anecdotes, de plaisanteries, d'aventures du jour, d'observations et de jugements sur des ouvrages nouveaux, de récits assaisonnés de tout ce que l'esprit, la vivacité et la gaieté française ont de plus séduisant.
» M. le comte d'Houdetot, qui était beaucoup plus militaire et homme d'affaires que savant, me disait souvent la veille de ces dîners : « Ah » çà ! mon ami, ne vous avisez pas demain de » nous faire faux bond; vous me remplacerez, » entendez-vous? Cette surabondance d'esprit » souvent si bruyante me fatigue; j'irai dîner rue » de l'Université avec de bons amis qui, comme » moi, n'admirent que le bon temps renforcé... » Prenez garde de devenir savant ; nous avons » déjà trop de ces messieurs... »
» Je voulus conserver quelques souvenirs de ces jours fortunés, entreprise que leur effrayante
rapidité ne me permit pas de continuer; cependant, tous les jeudis, j'étais obligé de rendre compte des principales observations que je faisais dans mes courses journalières »
M. Robert de Grèvecœur fait justement remarquer combien une pareille initiation devait charmer son aïeul, esprit novateur, toujours avide de sensations intellectuelles et de découvertes scientifiques. « Gomment, dit-il, concevoir ailleurs que dans le Paris d'alors ces réunions charmantes où l'esprit et le savoir s'alliaient à la gaieté et à la galanterie, ces conversations pétillantes où les sujets les plus graves s'agitaient au milieu des madrigaux et des plaisanteries folles ? » 11 cite ensuite fort à propos le mot de M. de Talleyrand : « Qui n'a pas vécu dans les années voisines de 1789 ne sait pas ce que c'est que le plaisir de vivre. »
Saint-John de Grèvecœur songeait à sa famille, qu'il avait laissée en Amérique, et son vif désir était de la rejoindre. Il attendait avec impatience que la paix fût conclue entre ce pays et l'Angleterre. La nouvelle en arriva enfin : madame d'Hou
172 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
detot s'occupa alors activement de le mettre bien en cour, de façon à lui faire obtenir le consulat de New-York. Dans tous les salons, il n'était question que de la paix récente.
« A mon grand étonnement, dit le protégé, ma bonne comtesse, à qui je n'avais jamais entendu parler politique, se mit tout à coup à en raisonner aussi bien que les plus habiles... Mais, ce qui me surprit bien autrement, ce furent les voyages fréquents qu'elle fît à Versailles, voyages dont le comte et toute la famille paraissaient ignorer les motifs. Elle va probablement, me dis-je à moimême, solliciter l'avancement de son mari...
» Telles étaient mes conjectures, lorsqu'au retour du cinquième voyage, elle ordonna à Girard de m 'inviter à monter chez elle dès que je serais rentré. Le visage de ma bonne comtesse, plus animé que de coutume, me parut être l'indice de quelque chose d'heureux. « Réjouissez-vous, » mon ami, me dit-elle, je vous apporte un paquet » de bonnes nouvelles. »
Il s'agissait pour Crèvecœur d'aller à Versailles, et de rédiger un mémoire sur les colonies
anglaises pour le maréchal de Castries, ministre de la marine : c'était lui mettre le pied à l'étrier. Il sut en profiter, montra l'étendue de ses connaissances, et le consulat de New-York ne tarda pas à lui être accordé.
Ce trait de la vie de madame d'Houdetot peint la bonté de son àme plus éloquemment que les plus beaux éloges. Je comprends son bonheur, car elle ne songeait qu'à faire le bien autour d'elle.
Crèvecœur partit pour les États-Unis en 1783. Il fit honneur à sa protectrice, et remplit en savant et en patriote la mission qui lui était confiée. En l"8o, il revenait en congé, et séjournait en France pendant près de deux ans. Une de ses premières visites, on le pense bien, fut pour la bonne comtesse. Elle l'accueillit comme un fils, et il recommença à vivre dans sa sphère mondaine. On le vit avec elle à l'Opéra français et italien. Mais cette existence ne le séduisait qu'à demi. « Je suis trop vieux et trop fatigué, disaitil, pour toutes ces fêtes. Rester tranquille au coin de mon feu est ce qui me convient le mieux. »
Le 13 février 1186, M. de Guibert était reçu à l'Académie française. C'était Saint-Lambert,
membre de la docte compagnie depuis 1770, qui devait lui répondre. Madame d'Houdetot ne pouvait manquer d'assister à la séance. Crèvecœur l'accompagna.
« Hier, écrit-il, j'étais à l'Académie française avec la bonne comtesse, dans une tribune où étaient le maréchal de Castries, le maréchal de Ségur, ministre de la guerre, la princesse de Beauvau, et quelques grands personnages. Le maréchal de Castries me fit rester et causa avec moi très aimablement. »
Deux des fils du consul de France étaient en Normandie. Il lui tardait de les revoir. Mais avant de s'éloigner de Paris, il veut faire ses adieux à sa protectrice. Il dit dans ses Souvenirs : « Hier j'allai à Eaubonne, chez M. de Saint-Lambert, où était la bonne comtesse, et j'ai reçu d'eux un adieu très atTectueux. Ce matin, j'ai passé une heure avec la princesse de Beauvau, qui est toujours bonne et aimable. Aujourd'hui, le bonhomme comte (d'Houdetot) et moi dînons chez M. Target, l'ami Target, le meilleur des hommes. »
Crèvecœur, dont le congé avait été prolongé à plusieurs reprises, dut enfin repartir pour les
Etats-Unis. Au commencement de mai 1787, il passa quelques jours à Sannois, et fit des adieux touchants à 1' « aimable comtesse ». Elle venait de lui donner une nouvelle preuve de dévouement, en adoptant pour ainsi dire ses deux fils, Ally et Louis, qu'il laissait en France. Voici en quels termes émus il évoquait ce souvenir dans une lettre à sa belle-fille, après plus de vingt-cinq ans.
« Gomme si cette généreuse amie ne m'eût pas encore rendu des services assez importants, voici ce qu'elle me dit quelques jours avant mon départ pour Lorient : « Mon ami, vous laissez ici » des enfants chéris; vous connaissez ma ten- » dresse pour ces jeunes victimes des calamités » de la guerre. De ce moment, jusqu'à celui de » votre retour, je les adopte; de ce jour, je veux » qu'ils m'aiment et me considèrent comme si » j'étais leur mère, et qu'ils m'en donnent le nom. » Nous nous écrirons souvent. Tous les jeudis, » je les mènerai dîner chez M. Jefferson ; tous les » dimanches, cet ambassadeur et vos enfants » dîneront chez moi; en temps et lieu, je les » mènerai au spectacle. Ils passeront leurs
» vacances avec moi, soit que je reste à Sannois, » soit que j'aille les passer au Marais ou à » Méré ville. »
« Vous savez, chère fille, avec quelle constance cette mère adoptive a rempli ses promesses. »
Madame d'Houdetot, on le voit, était très dévouée à ses amis. Elle ne voulait que des heureux autour d'elle, et elle n'éparg^nait ni son temps, ni sa peine, ni son argent pour atteindre ce but.
La correspondance importante qu'elle eut avec Saint-John a été perdue. Celui-ci, sans nul doute, avait dû réunir en un seul paquet les nombreuses lettres de sa protectrice. Jusqu'ici les recherches faites par M. Robert de Crèvecœur pour les retrouver n'ont point abouti.
Pendant les sombres jours de la Terreur, madame d'Houdetot et son mari ne furent point inquiétés. L'orage passa sans les atteindre. Ils séjournaient tantôt à Sannois, tantôt à Eaubonne, chez Saint-Lambert, tantôt à Paris. Crèvecœur, rentré définitivement en France, parle ainsi de l'auteur des Saiso^is à cette époque : « Il rampe
RELATIONS AVEC SAINT-JOEIN DE CREVECŒUR. 177
vers son dernier repos, mais imperceptiblement. »
D'après lui, le comte et la comtesse, bien que fort g-ênés d'argent, continuaient à donner des réceptions. En février 4794, une soirée a lieu à l'hôtel d'Houdetot. « Que pensez-vous, écrit Crèvecœur, qui ait chanté chez elle?Notre ancien compagnon de voyage Nath, dont le père est sous les verrous. Elle est incapable de faire des économies, et de diminuer son train. Je crains beaucoup pour elle et son mari. »
Les années s'écoulent, la jeunesse est loin, bien loin, hélas! Depuis longtemps Rousseau n'est plus; le comte d'floudetot, Saint-Lambert, à leur tour descendent dans la tombe. La comtesse leur survit, calme, apaisée, résignée sous les injures du temps, mais le cœur immuable. Grèvecœur ne cesse pas d'avoir des relations avec elle, il lui écrit, il va la voir. En 1809, il lui rend une visite qu'il raconte ainsi :
« J'ai enfin tâché de réparer mes torts envers
la bonne comtesse, torts qui certainement ne son
pas venus du cœur, mais uniquement de l'indéfi-
178 LA COMTESSE D IIOUDETÛT.
nissable paresse, de l'inactivité septuagénaire — J'ai pris le parti d'aller déjeuner avec la plus ancienne et la plus respectable de mes amies, mon appui, ma protectrice, celle à qui j'ai dû tant de jours prospères, tant d'honorables connaissances, une existence enfm d'autant plus délicieuse que je sortais des prisons de New-York et des noires inquiétudes auxquelles j'avais été en proie pendant mon séjour à Dublin et à Londres.
» La paix n'a éprouvé aucune difficulté; je lui avouai ma faiblesse, je reconnus mes torts; le peu que je dis à table a eu le bonheur de plaire au signor Sommariva... C'est là le héros du jour, le successeur de Saint-Lambert et de Jean-Jacques! A quoi servent donc les lumières, l'esprit, l'expérience d'un âge avancé? »
Crèvecœur voyait d'un mauvais œil ce M. de Sommariva, qui vivait tout à fait dans l'intimité de madame d'Houdetot, et fut sa dernière affection. C'était un nouveau venu, et les amis des anciens jours ne pouvaient lui témoigner une bien vive sympathie. Il leur inspirait un sentiment de jalousie bien humaine. La place qu'il
avait prise dans l'existence de madame d'Houdetot attrista spécialement le bon Saint-John, et l'éloigna un peu de son amie. Cependant il lui gardait une profonde affection, et une reconnaissance inaltérable pour les services rendus.
Lorsque, accablée sous le poids de lâg-e, elle s'éteignit le 13 janvier 1813, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, il éprouva un grand chagrin, et lui consacra quelques pages émues, heureusement retrouvées dans ses papiers. Nous les citerons dans un chapitre suivant. Elles constituent l'hommage suprême de ce cœur affectueux, et sont en même temps un précieux document pour le philosophe et l'historien.
II. — Si les lettres de la comtesse à Saint-John sont perdues, il subsiste par bonheur onze épîtres adressées à son fils AUy. Neuf sont datées des années 1785 et 1786, la dixième est de 1798, et la onzième de 1799.
Ces lettres sont pleines de sollicitude maternelle. Elle avait promis au père de veiller sur ses enfants, elle s'en occupe comme s'il s'agissait de sa propre famille. Ici elle donne d'utiles conseils sur la manière d'employer son temps, là elle
180 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
apporte des consolations, ailleurs elle stimule l'amour-propre du jeune homme en lui faisant l'éloge de son père.
Eaubonne, 19 novembre 1785.
« Je vois souvent votre excellent papa, mon digne et cher ami. Quand il a quelque embarras ou quelque peine, il vient à moi. Il est sûr que je l'apaise ou le console; j'y fais au moins ce que je puis. . . Il a souvent affaire à Paris ; il en a encore pour quelque temps, mais il faut être raisonnable et faire ce qu'on doit avant tout. M. Target, le bon ami de votre père et le vôtre, vient d'arriver. »
La lettre destinée à Ally se termine par ces mots pour son père :
Sannois, 29 avril 1786.
« Je vous adresse, mon excellent ami, cette lettre pour votre fils Ally. Je n'ai pas ici mon secrétaire, vous la lui lirez si mon écriture lui paraît trop difficile à déchiffrer. »
Cette lettre est signée : Votre bonne maman de Paris. La comtesse parle ici de son écriture difficile. 11 fallait, en effet, bien la connaître, pour la
lire couramment. Nous avons eu sous les yeux des manuscrits originaux d'elle, prose et vers : Il faut un examen attentif pour les déchiffrer, suivant son expression.
Voici la lettre de 1798. Ally a grandi, il vient de se marier; sa bonne maman est heureuse.
Sannois, 10 juin 1798.
« J'avais déjà entendu parler de votre prochain mariage, mon cher Ally, mais c'est à votre cœur que je voulais parler. Vous ne pouvez douter que je ne sois heureuse de votre bonheur, et que votre mariage ne soit le complément des vœux que j'ai faits pour vous. Vous pouvez assurer l'estimable famille à laquelle vous allez vous allier que j'ose lui dire qu'elle ne pouvait faire un meilleur choix; qu'accoutumée à lire dans votre âme depuis votre enfance, je n'y ai rien vu qui n'ait dû faire le bonheur de ce qui vous appartient; qu'enfin l'heureux établissement que vous allez faire est pour moi la récompense des soins que j'ai pris de votre enfance. Je songe aussi à la joie de votre père et de votre grand-père; car mon affection a suivi les trois générations.
» A présent, mon cher enfant, vous vous occuperez de mon bon Louis (votre frère), car il me faut aussi le bonheur de celui-là. Quand vous viendrez dans ce pays-ci, amenez-moi votre compagne, que je vous donne ma bénédiction à tous deux.
» Adieu, mon cher Ally, je vous souhaite toute prospérité, le Ciel a béni votre bon cœur et votre bon sens. Tous vos amis d'ici se réjouissent avec moi, et chacun vient me faire son compliment.
» s. d'houdetot. »
Exisle-t-il un ou plusieurs portraits de madame d'Houdetot peints à l'huile, gravés, faits au pastel ou autrement? Nous allons dire le résultat de nos investigations . Saint-John de Crèvecœur, son ami, dans les pages consacrées aux derniers jours de la comtesse, fait allusion à un portrait qu'elle aurait donné vingt-cinq ans auparavant à une de ses anciennes femmes de chambre. Qu'est devenu ce portrait? A-t-il été détruit? Est-il resté dans la famille ou chez, les héritiers de cette ancienne camériste? Qui pourrait nous répondre?
Peut-être est-ce ce portrait qui a servi de modèle pour une gravure qu'on trouve assez faci-
184 LA COMTESSE D'iIOUDETOT.
lement dans^le commerce, et représentant, dit-on, l'amie de Rousseau? Elle est représentée en buste, un peu décolletée, regardant de face, avec des roses dans les cheveux. C'est là une hypothèse assez vraisemblable.
La gravure dont nous parlons est due à un artiste peu connu, du xvm" siècle, nommé Corot.
Saint-John affirme que le portrait qu'il cite aurait été envoyé aux Gobelins, et que l'image de l'aimable femme aurait été faite d'après lui, et figurerait ainsi dans les collections de la célèbre manufacture. M. Robert de Crèvecœur a suivi celte piste, et fait des recherches. Il en résulte, dit-il, « que jamais le portrait de madame d'Houdetot n'a élé fait aux Gobelins, et que même on n'y a jamais fabriqué de portraits d'hommes et de femmes illustres, en dehors des souverains et de leurs familles. »
Quoi qu'il en soit, il existe un portrait authentique de la comtesse, c'est une miniature que possède M. Robert de Crèvecœur, miniature dessinée au crayon noir, et rehaussée de gouache. Elle porte au revers du cadre ces mots écrits de la main de Saint-John : « The right honorable
ladij Sophia, comtesse de Houdelot. » Elle a été gravée par L. Massard en 1883.
Madame d'Houdetot est vue de profil, et en buste, à l'âge d'environ quarante-cinq ans. Elle porte un fichu croisé sur la poitrine, et ses cheveux sont renfloués par derrière en un vaste rouleau. Le regard est afTectueux, bon, et la figure est empreinte de douceur.
Deux lettres font mention de ce portrait. La première, adressée par Saint-John à son fils Ally, alors à Caen, le 30 avril 1786, et écrite en anglais, renferme ce passage : « Mon père part demain... Il s'arrêtera à Malliot, d'où il enverra Porée (le valet de chambre) à Pierrepont (près de Caen). Ce dernier, en passant à Caen, vous verra, et vous embrassera de ma part. Il vous remettra une boîte couverte en papier qui contient un portrait de la bonne comtesse, celui de Fanny, de M. Fellowes et de votre père. Les autres portraits en plâtre sont ceux de la famille de la Rochefoucauld. »
La seconde lettre, du 8 avril 1786, est de madame d'Houdetot à Ally. Elle lui envoie des livres, et lui dit : « C'est une des marques que je
VOUS ai données, mon cher enfant, que a'Ous n'étiez pas oublié de votre bonne maman de Paris... Votre père vous portera encore un autre petit présent [le imrtrait) qui touchera votre cœur de plus près, quoiqu'il ne soit pas considérable.... »
Sans cette miniature authentique, les traits de la comtesse d'Houdetot seraient presque inconnus. M. Robert de Crèvecœur possède donc un document d'art et d'histoire de la plus haute importance.
Au cours de nos recherches sur le xvm* siècle, nous avons eu le bonheur de trouver un tableau du temps peint à l'huile, représentant dans leur vieillesse, madame d'Houdetot, son mari et Saint- Lambert, assis autour d'une table et jouant aux cartes. C'est l'intérieur du château de Sannois en 1802. La comtesse est coiffée d'un bonnet de vieille femme, et a les yeux fixés sur son jeu. On reconnaît le comte d'Houdetot à sa haute taille, à son maigre visage, et Saint-Lambert à sa figure plus remplie, et à son cou tout à fait ramassé. En contemplant ces personnages, dans
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cet amusement familier du jeu de cartes, on a le sentiment qu'ils étaient indispensables l'un à l'autre, et en même temps très heureux par l'esprit, par le cœur, par tout l'ensemble du caractère.
Devant ce tableau, je me suis remémoré le jugement curieux d'un contemporain. « Ce qu'il y a, dit-il, de singulier et de réel, quoique peu vraisemblable, c'est que l'amant était brusque, emporté, violent, et d'un physique bien inférieur à celui du mari. La taille de Saint-Lambert était médiocre, petite même en comparaison de celle de M. d'Houdetot, son col était court, et sa tête enfoncée dans ses épaules. Mais il avait beaucoup d'esprit, et, quand il le voulait, l'amabilité la plus séduisante; il ne le voulait pas toujours, il avait de l'humeur, grondait souvent; ce qui contrastait avec l'inaltérable égalité de madame d'Houdetot. A voir celle-ci entre son mari et Saint-Lambert, recevoir les soins du premier , en prodiguer au second, tout étranger eût fait une méprise, et pris l'amant pour le mari. »
Devant ce tableau aussi, j'ai senti la mélancolie m'envahir, car, hélas! c'est la vieillesse qui y est
188 LA COMTESSE d'iIOUDETOT.
représentée, la vieillesse qui aime le repos et demeure inerte; c'est le déclin de Tàge, c'est le soir delà vie...
Une autre bonne fortune nous est arrivée, celle d'avoir sous les yeux un dessin rehaussé d'aquarelle où sont représentées, assises l'une en face de l'autre, madame d'Epinay et madame d'Houdetot. Ce dessin est sans doute de Carmontelle. Les deux belles-sœurs sont dans le rayonnement de la vie, c'est-à-dire aux environs de la trentaine. Une table les sépare, elles s'y appuient, et semblent converser. Madame d'Epinay, maigre comme l'a dépeinte Jean-Jacques, a la main droite posée sur un cahier dont on aperçoit l'écriture. On dirait qu'elle s'apprête à faire une lecture à son amie, qui, elle, par un heureux conlraste, possède une opulente poitrine.
Ces deux femmes, c'est la grâce, l'esprit, la jeunesse, l'élégance enjouée du siècle. Quels beaux jours s'éveillent lorsqu'on les envisage!
Arsène Houssaye, dans une note de VArtiste, affirme que La Tour a fait le portrait de la comtesse. Que n'a-t-il donné, à ce propos, d'utiles indications! Si ce portrait existe, ce que
nous avons peine à croire, où est-il conservé? Arsène Houssaye parle d'une lettre autographe de madame d'Houdetot, vendue soixante-quinze francs en 1867; elle s'adresse à Rousseau et aborde la question de son portrait. Voici le texte de cette épître qui, nous le voulons croire, est authentique :
a Répondez-moi, mon ami. Vous avez trop lu dans les astres pour ne pas savoir quelle figure nous avons là-haut. Je ne veux pas me ressembler : vous savez comme je suis ennuyée du miroir qui me renvoie mon portrait. Il n'y a que ceux qui m'aiment comme vous, qui aiment à me voir. Moi, je ne m'aime pas du tout, et je n'ai que du déplaisir à me rencontrer. Aussi vous savez comme M. La Tour et M. Greuze ont perdu leurs prières, quoique protégés par M. de Saint-Lambert. Voyons, mon ami, rassurez-moi contre la résurrection du corps. »
11 résulte de cette lettre que La Tour et Greuze ont tenté de décider madame d'Houdetot à poser devant leurs pinceaux, mais n'y sont point par-
190 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
venus. Quoi qu'il en soit, l'avenir réserve peutêtre à nos recherches de nouvelles et agréables surprises. Nous serions reconnaissant à ceux qui, lisant ces lignes, voudraient bien nous donner les renseignements utiles qu'ils peuvent posséder. Il s'agit d'honorer la femme la plus séduisante du xvHi" siècle.
En 1878, le portrait de la comtesse peint par Fragonard a figuré à l'Exposition universelle, au ïrocadéro, dans la partie rétrospective. Ce portrait serait conservé, paraît-il, dans la famille d'Houdetot qui a encore quelques représentants. L'éditeur Jouaust, écrit M. Léo Claretie, « annonçait en 1887 qu'il mettrait en tête d'une nouvelle édition de la Nouvelle Hélo'ise, qui n'a pas paru, un portrait de la comtesse par Fragonard, la représentant au milieu des jardins de Sannois. » A n'en pas douter, M. Jouaust voulait reproduire la toile qui avait été exposée au Trocadéro, en
Au salon de 1834, le peintre Gigoux exposa une toile représentant Saint-Lambert et madame d'Houdetot. La comtesse, au bras de son mari sans doute, monte l'escalier d'un château qui,
d'après l'aile qu'on aperçoit, semble être celui de Versailles. Elle est en grande toilette, robe à paniers, décolletée, chapeau à plumes flamboyant. Elle se retourne, et apparaît dans toute sa grâce. Saint-Lambert, qui descend, en costume de brillant officier, lui remet en cachette une lettre dont elle s'empare prestement.
La scène est charmante. Le peintre a voulu représenter les deux amants au début de leur liaison, à cette heure de félicité suprême où il n'est pas facile de se voir, où l'on a toujours à se remettre quelque lettre brûlante de passion, où on se cherche, où parfois il faut se contenter d'un regard, d'un serrement de main, d'un signe de tête.
Le tableau de Gigoux a été reproduit en lithographie par Frey.
Madame la comtesse de B... possède une miniature représentant madame d'Houdetot. Elle apparaît de face, décolletée, portant un collier de perles, des boucles d'oreilles, et, dans les cheveux, sur le front, un cercle orné de pierreries. Un grand voile est rejeté en arrière de la tête, et donne à la comtesse l'air d'une jeune mariée, en
même temps qu'il permet à la figure d'être vue dans tout son relief. Madame d'Houdetot ici n'a guère qu'une trentaine d'années, un charme infini resplendit en elle. C'est la femme du xvni" siècle dans tout son charme. Nous sommes heureux de posséder une reproduction de celte gracieuse miniature.
On cite encore une gravure, signée Varin, représentant la comtesse, gravure dont l'authenticité aurait besoin, comme celle de Corot, rappelée plus haut, d'être étagée par quelques preuves. Nous ferons la même observation pour un autre portrait gravé, signé Geiger, d'après Fiiger.
En résumé donc, en dehors de ces trois gravures, il existe, à notre connaissance, cinq portraits de madame d'Houdetot à des âges différents, la jeunesse, l'âge mûr, la vieillesse. Ces portraits sont la miniature de la comtesse de B..., le dessin que nous attribuons à Carmontelle, la miniature gravée par L. Massard, le portrait peint par Fragonard, et enfin le tableau représentant l'intérieur du château de Sannois. Cette intéressante collection s'enrichira, nous l'espé-
rons, de nouvelles découvertes, car ces documents artistiques sont trop précieux pour l'intelligence d'un personnage et de l'époque où il a vécu.
LES DERNIÈRES ANNÉES. — LA CLOCHE DE DEUIL. MORT DE SAINT-LAMBERT. — LA MORT DE LA COMTESSE.
x\vant de raconter la vieillesse de madame d'Houdelot, je veux rappeler un acte de sa vie de jeune femme, que je connais depuis peu. En nS9, elle fut marraine d'une cloche, à Deuil, villag-e voisin de Montmorency. Le parrain fut son frère, La Live d'Epinay, propriétaire alors du château de la Chevrette.
Le désir nous a pris de voir cette cloche, de lire sur son enveloppe sonore le nom de sa célèbre marraine, et de rattacher ainsi notre émotion présente à un témoin vivant du passé. Je suis donc allé à Deuil, en compagnie d'un ami et de mon jeune fils, nous sommes montés dans le vieux
196 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
clocher, nous avons vu, nous avons louché la cloche, nous avons lu le nom de Sophie sur ses parois de hronze.
Voici l'acle de haplênie authentique, que M. le Curé delà paroisse a bien voulu copier aimablement pour nous sur les registres de la commune :
« L'an 1759, le 11 du mois de mai, par nous curé soussigné, a été bénite la grosse cloche de cette église, laquelle a été nommée Denise Sophie par M. Denis-Joseph de Lalive, escuyer, seigneur de Deuil, Epinay-sur-Seine, et autres lieux, et Elisabeth-Sophie-Françoise de Lalive, comtesse d'Houdetot, qui ont signé avec nous.
LALIVE d'Épi NAY. LALIVE d'IIOUDETOT.
MARTIN, curé.
L'an 1759! Au mois de mai! Quels lointains souvenirs, mais quelle radieuse époque! Que d'émotions naissent dans Fàme, quand l'esprit se reporte vers les élégances, le charme, l'entraînement, les amours de ces printemps disparus!
Il me semble apercevoir la comtesse d'Houdetot, à la date de ce 11 mai 1759, à l'heure où elle débarqua à Deuil pour être marraine de la
fameuse cloche. Le village était en fête, les enfants se pressaient autour du carrosse de la grande dame, les habitants recueillis la saluaient au passage... Jamais femme plus aimable ne présida à une cérémonie de ce genre. Quand le soir tombe, et que l'angélus sonne, il semble que la cloche reconnaissante redit à toute la vallée de Montmorency la bonté, l'attrait, le rayonnement, la douceur infinie de sa chère marraine.
Après les orages de la Révolution, madame d'Houdetot , sauvée du naufrage , continua à mener la vie harmonieuse qui lui était si chère, et qui comprenait l'amour, la bienfaisance, les plaisirs de l'esprit, la pratique de l'amitié, le sentiment de la nature. Saint-Lambert et elle donnaient toujours l'exemple de la fidélité dans leur attachement. On avait pris l'habitude de ne point nommer l'un sans l'autre. Dès 1770, l'abbé Galiani, retiré à Naples, disait à madame d'Epinay dans une lettre du 13 octobre : « Madame d'Houdetot se souvient-elle de moi? M. de Saint-Lambert sait-il que je l'aime toujours?... »
Ces vieux amants ne cessaient de s'adorer, et, se tenant par la main, souriants et charmés, ils
s'avançaient vers le xix^ siècle, avec les élégances et les souvenirs de l'ancien temps. Ils avaient cette beauté paisible des choses qui durent, et leur sourire disait les longs bonheurs et la science profonde de la vie. Partout on les respectait et on les aimait. Les générations nouvelles les considéraient avec une sorte de vénération spéciale, car ils offraient un spectacle rare, celui d'une immuable affection en dehors des conventions sociales, et par le fait de leur seule volonté.
Quand l'année 1800 ouvrit ses ailes, toutes frémissantes des triomphes et de la jeune gloire de Bonaparte, ils s'aimaient depuis un demi-siècle. Le comte d'Houdetot marchait dans leur orbite, comme un ami heureux de tant de bonheur. Le sien, d'ailleurs, était parallèle, aussi disait-il parfois, avec une pointe de malice : « Nous avions, madame d'Houdetot et moi, la vocation de la fidélité; seulement il y a eu un malentendu. »
En 1793, la femme qu'il aimait depuis quarantecinq ans mourut : il se trouva isolé, et se rapprocha encore de sa femme et de Saint-Lambert. On raconte que, pendant cette terrible année 1793, il parcourut toutes les boutiques de Paris, dans un
jour de disette et d'émeute, afin de trouver de la poudre pour les cheveux de la comtesse qui, malgré ses soixante cinqans, étaient encore admirables.
Il avait meilleur caractère que Saint-Lambert, qui parfois montrait sa jalousie et sa mauvaise humeur. Ainsi, en 1798, madame d'IIoudetot célébra avec son mari la cinquantième année de leur mariage, bien que leur union n'eût été en réalité qu'une apparence. Saint-Lambert assista au festin de ces noces d'or, mais il montra un mécontentement tel que le fait fut remarqué par tous les convives. Il était furieux de voir le mari fêlé de la sorte. Or, la mariée avait soixante-dix ans, le comte d'IIoudetot quatre-vingts, et le vilain jaloux de Saint-Lambert quatre-vingt-quatre. 0 amour-propre ! comme il est vrai de dire que tu ne meurs qu'un quart d'heure après nous!
« La comtesse, dit Paul Boiteau, était aux petits soins toutefois pour ce jaloux, et jusqu'à en paraître ridicule. On se retirait chez elle à dix heures, lorsqu'on était à la campagne; mais elle restait jusqu'à minuit à jouer au loto avec Saint- Lambert. L'heureux homme qui, pendant plus de cinquante ans, fut le maître absolu d'une telle
200 LA COMTESSE D'iImUDETOT,
àme! Ce n'était pas au moins faute d'esprit qu'elle s'assujettissait de la sorte, ni par un sentiment d'admiration excessive pour le poète, car elle a fait peut-être plus de vers à rappeler que Saint-Lambert. Lors de sa dernière maladie, Saint-Lambert lui disait : « Mourons ensemble. — Vivons ensemble » répondait-elle. Et monsieur d'Houdetot, au spectacle d'une amitié si constante, ne pouvait s'empêcher de dire : « Ah ! nous aurions été bien heureux! »
La comtesse avait exercé sur son mari une salutaire influence. Ainsi, grâce à elle, il avait abandonné le jeu, dont il avait la passion, et qui lui fit perdre en sa jeunesse des sommes importantes, et jusqu'à une partie de la dot de sa femme. L'ensemble de sa vie prouve qu'il n'avait pas tous les défauts de caractère que lui accorde si bénévolement madame d'Epinay, en tout cas qu'il s'était assagi avec les années.
Parmi ceux qui virent madame d'Houdetot et Saint-Lambert à la fin de leur vie, il faut citer Chateaubriand. L'âme remplie de sensations philosophiques et religieuses inconnues aux hommes du passé, aux contemporains de Louis XV, il ne
comprit pas le mérite et l'attrait de ce couple vieilli, qui s'aimait encore sous les cheveux blancs. Il se montre sévère, et surtout injuste. Voici ce qu'il écrit dans les Mémoires cVOutre- Tomhe, en reportant les faits à l'année 1802.
« J'avais aperçu monsieur de Saint-Lambert et madame d'Houdetot, au Marais ', représentant l'un et l'autre les opinions et les libertés d'autrefois, soigneusement empaillées et conservées : c'était le xviii" siècle expiré et marié à sa manière. Il suffît de tenir bon dans la vie pour que les illégitimités deviennent des légitimités. On se sent une estime infinie pour l'immoralité parce qu'elle n'a pas cessé d'être, et que le temps l'a décorée de rides. X la vérité, deux vertueux époux, qui ne sont pas époux, et qui restent unis par respect humain, souffrent un peu de leur vénérable état: ils s'ennuient et se détestent cordialement dans toute la mauvaise humeur de l'âge : c'est la justice de Dieu.
Malheur à qui le ciel accorde de longs jours!
1. Chàleau qui se trouvait entre Argenteuil et Bezons, près de Paris.
202 LA COMTESSE d'iIOUDETOT.
» Il devenait difficile de comprendre quelques pages des Confessions, quand on avait vu l'objet des transports de Rousseau. Madame d'Houdetot avait-elle conservé les lettres que Jean-Jacques lui écrivait, et qu'il dit avoir été plus brûlantes que celles de la. Nouvelle Héloïset On croit qu'elle en avait fait le sacrifice à Saint-Lambert.
» x\ près de quatre-vingts ans, madame d'Houdetot s'écriait encore dans des vers agréables :
.... Et l'amour me console! Rien ne pourra me consoler de lui!
» Elle ne se couchait point qu'elle n'eut frappé trois fois à terre avec sa pantoufle, en disant à feu l'auteur des Saisons : « Bonsoir, mon ami ! » C'était là à quoi se réduisait, en 1803, la philosophie du xvni* siècle.
» La société de madame d'Houdetot, de Diderot, de Saint-Lambert, de Rousseau, de Grimm, de madame d'Epinay, m'a rendu la vallée de Montmorency insupportable, et quoique, sous le rapport des faits, je sois bien aise qu'une relique des temps voltairiens soit tombée sous mes yeux, je ne regrette point ces temps. J'ai revu
dernièrement, à Sannois, la maison qu'habitait madame d'Houdetot; ce n'est plus qu'une coque vide, réduite aux quatre murailles. Un àtre abandonné intéresse toujours; mais que disent des foyers où ne s'est assise ni la beauté, ni la mère de famille, ni la religion, et dont les cendres, si elles n'étaient dispersées, reporteraient seulement le souvenir vers les jours qui n'ont su que détruire? »
Chateaubriand, qui nous a laissé de si beaux aperçus sur la vieillesse et la mort, n'est plus ici à la hauteur de ses grandes pensées habituelles. La page que nous venons de citer est écrite avec l'acrimonie, la mauvaise humeur d'un polémiste engagé dans une cabale; ce n'est point celle d'un penseur et d'un historien dominant les partis et leurs petitesses, et comprenant tous les élans du cœur humain, bien supérieurs aux conventions des sociétés.
En 1802, madame d'Houdetot avait soixantedouze ans : sa jeunesse était loin derrière le coteau, le charme de son printemps s'était évanoui au souffle glacé de l'âge, elle s'en allait vers la tombe du pas lent des vieillards, ayant conservé.
204 LA COMTESSE D IIOL'DETOT.
il est vrai, son aimable sourire, mais regrellant, à n'en point douter, comme toute créature humaine, le soleil radieux de ses vingt ans.
Et c'est vous, ô René, qui vous étonnez que Rousseau l'ait aimée! Vous n'avez pas voulu remonter le cours du temps, et deviner, sous les rides, sinon la beauté, du moins l'attrait de la jeunesse et de la grâce. Juge-t-on de la puissance d'une femme, quand elle est accablée par les années? Décide-t-on de l'enchantement d'une aurore empourprée, quand le jour est achevé, et que la pâle nuit enveloppe de son ombre les coteaux et la plaine?
On dirait qu'il y a du dépit dans la page du grand écrivain. Lui, dont tous les attachements furent éphémères, qui traversa plus de dix liaisons sans rester fidèle à aucune, et délaissa, pendant douze années, madame de Chateaubriand, il était étonné que la comtesse d'Houdetot et Saint- Lambert eussent été si longtemps unis, et il semblait jalouser rétrospectivement leur bonheur. Toutes ses critiques ici sont injustes, et tombent devant le raisonnement. Les plus grands, on le voit, ne sont pas exempts de petitesses.
Un autre écrivain, M. Guizot, vit aussi la comtesse à la fin de sa vie, mais il en parle avec respect. Il avait vingt-deux ans lorsqu'il fut admis dans son salon; l'impression qu'il en ressentit ne s'efTaça point de sa mémoire. Dans sa Notice sur madame de Rumfort, il écrit :
« Les mercredis, madame d'Houdetot donnait à dîner à un certain nombre de personnes invitées une fois pour toutes, et qui pouvaient y aller quand il leur plaisait. Elles s'y trouvaient en général huit, dix, quelquefois davantage. Point de recherche, point de bonne chère ; le dîner n'était qu'un moyen, nullement un but de réunion. Après le dîner, assise au coin du feu, dans son grand fauteuil, le dos voûté, la tète inclinée sur la poitrine, parlant peu, bas, remuant à peine, madame d'Houdetot assistait en quelque sorte à la conversation, sans la diriger, sans l'exciter, point gênante, point maîtresse de maison, bonne, facile, mais prenant à tout ce qui se disait, aux discussions littéraires, aux nouvelles de société ou de spectacle, au moindre incident et au moindre mot spirituel, un intérêt vif et curieux :
206 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
mélange piquant et original de vieillesse et de jeunesse, de tranquillité et de mouvement. »
Le relief de cette peinture nous attriste comme tout ce qui rappelle le déclin de la créature humaine. Cependant, c'est une force peu commune de pouvoir jusqu'à la fin garder son sourire et sa grâce, et de descendre le versant des jours avec l'indulgence, la bonne humeur, la joie de vivre encore : c'est ainsi que nous apparaît madame d'Houdetot, qui sut conserver l'entrain de la vie jusqu'à sa dernière heure.
Parmi les témoignages des contemporains qui virent les amants d'Eaubonne et de Sannois, nous tenons à citer encore celui de madame Suard, la femme si remarquable de l'académicien, la sœur du célèbre éditeur Panckoucke. Son livre : Essais de Mémoires sur monsieur Suard est rempli d'intérêt; on y voit revivre les sociétés captivantes de la fin du xyu!*" siècle. C'est là qu'elle dit :
« M. de Saint-Lambert et son amie madame d'Houdetot furent du nombre de ceux dont j'ai reçu l'accueil le plus aimable. Il n'est per-
sonne qui, ayant entendu parler de la passion de Rousseau pour madame d'Houdetot, ne s'attendît à voir en elle une femme d'une fig-ure aimable et intéressante; mais il était impossible de ne pas éprouver de l'étonnement en la voyant pour la première fois... L'habitude de la voir triomphait bientôt de ces premières impressions, en l'entendant produire dans la conversation l'imagination la plus vive, l'esprit le plus aimable et l'âme la plus douce et la plus bienveillante. Je disais quelquefois en l'écoutant : « Mon Dieu ! » qu'un joli visage irait bien à cet esprit-là! »
» Elle n'était d'abord frappée que de ce qu'il y avait de bon et de beau dans les objets de l'art, comme de la nature. Elle découvrait le mérite des choses et des hommes avec une promptitude et une sagacité qui semblaient appartenir à l'instinct. On sait qu'elle faisait des vers aussi naturels que faciles et aimables. Ils sortaient de sa tête aussi promptement que la prose; et je l'ai entendue, à la suite d'une fête, en adresser de charmants à ceux qui la lui donnaient, et qui en faisaient partie.
» Elle disait qu'en mourant elle n'aurait pas à
208 LA COMTESSE d'iIOUDETOT.
se reprocher « d'avoir jamais donné le plus petit ridicule au plus petit plaisir ». Sa vie, en effet, présentait l'idée d'une personne qui voulait la remplir d'une suite non interrompue de jouissances. J'étais souvent à Sannois avec monsieur Suard; après le dîner, nous faisions toujours des courses, tantôt au Moulin-Joli, chez monsieur Watelet, tantôt à Saint-Ouen, chez madame Necker, ou dans la vallée de Montmorency. Madame d'Houdelot n'abandonnait pas, même dans la belle saison, les spectacles de Paris.
» Sa maison de Sannois, oii Saint-Lambert était toujours, oii on ne voyait en lui qu'un ami aussi tendre qu'attentif et complaisant, était aussi le rendez-vous des hommes les plus distingués et les plus aimables. »
L'éloge de madame Suard est précieux. 11 nous fait très clairement comprendre le caractère des deux amants. Saint-Lambert, à n'en point douter, devait avoir dans l'intimité des qualités peu communes. Il avait supplanté Voltaire, et il tint Rousseau en échec. C'est là une gloire dont il devait secrètement s'enorgueillir, et qui l'aidait sans doute à supporter le poids des années : il
avait écrit sur la vieillesse d'assez beaux vers, ses meilleurs peut-être; les voici :
Malheur à qui les Dieux accordent de longs jours! Consumé de douleurs vers la fin de leur coui's, Il voit dans le tombeau ses amis disparaître, Et les êtres qu'il aime arrachés à son être. 11 voit autour de lui tout périr, tout changer : A la race nouvelle il se croit étranger. Et quand à ses regards la lumière est ravie, Il n'a plus, en mourant, à perdre que la vie!
L'écrivain Camille Selden explique ainsi les séductions de Saint-Lambert, et fait comprendre comment, dans sa jeunesse, il avait pu captiver madame d'Houdetot* : « Sa hauteur naturelle le préservait du ton de la galanterie vulgaire; il ne rendait guère d'hommages, et se contentait d'accepter avec froideur ceux qu'on lui offrait. Si grand d'orgueil, avec une estime aussi exagérée de lui-même, il avait trop d'esprit pour être fat, et se distinguait de la plupart des hommes du temps par un ton parfait, par l'habitude des allures discrètes et un peu froides qui trahissent immédiatement l'homme bien élevé, le gentilhomme.
1. Voir il l'appendice, 5 VI, une Épilre de Saint-Lambert à la comtesse, et Z ^'1') une Épitre de Grimm.
210 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
C'est plus volontiers aux hommes de cet esprit et de ce caractère que se confient les femmes vraiment candides. Des allures trop ouvertement passionnées ou galantes les effarouchent, elles ne se méfient point de l'homme réservé et fier qui n'a pas l'air de guetter leurs suffrages, et croyant qu'il ne s'avance point, elles ne se retirent pas. »
Il apportait de la jalousie dans ses amours, ce qui jamais ne déplait à une femme. Aimé Martin, dans ses Souvenirs, raconte qu'un jour où il y avait fête dans la jolie maison de Sannois, après un dîner très gai, un des convives remit à madame d'Houdetotde charmants couplets de circonstance.
La comtesse, après avoir beaucoup loué les vers, se mit à les chanter d'une voix tremblante. Saint-Lambert, bien que très âgé, se leva tout troublé et sortit de table. Inquiète, son amie l'appelle, et parvient à le rejoindre, en se soutenant sur sa canne, avant qu'il ait gagné l'escalier. Elle lui criait :
— Monsieur de Saint-Lambert, monsieur de Saint-Lambert, qu'avez-vous? Etes-vous incommodé?
— Non, madame, je ne suis point incommodé, lui dit-il, en frappant sa canne contre les planches, mais puisque je ne puis plus vous faire des vers, vous ne devriez en accepter de personne.
Et furieux, il tourne le dos à l'infidèle, et on ne le vit de toute la soirée.
Il s'éteignit le 9 février 1803, dans les bras de son amie. Il était âgé de quatre-vingt-six ans. Le seul dépit qu'il dut éprouver en mourant, ce fut de voir le comte d'Houdetot lui survivre. Madame du Deffand, qui aimait à mordre sur ses contemporains, écrivait à Horace Walpole : « Ce Saint-Lambert est un esprit froid, fade et faux : il croit regorger d'idées, et c'est la stérilité même ; et, sans les roseaux, les ruisseaux, les ormeaux et leurs rameaux, il aurait bien peu de choses à dire. »
Cette boutade de femme méchante, visant l'écrivain, n'enlève point à Saint-Lambert certaines qualités qu'il eut comme homme. Il était élégant, il aimait la nature, il savait se montrer sincère et fidèle dans ses affections. Gomme on l'a dit, « tout en vivant dans les cercles les plus
212 LA COMTESSE D'iIOUUETOT.
raffinés, ce fut par le sentiment des grandes pensées naturelles qu'il se sentit de l'afTeclion pour Rousseau. Parfait honnête homme, en outre, il n'avait pas deux morales ou deux juslices, comme Grimm et tant d'autres. C'est cet ensemble de qualités que madame d'IIoudetot aima en lui si tidèlement.... »
En résumé, bien qu'écrivain et poète de second ordre, n'ayant atteint les sommets ni par ses idées, ni par son style, il joua un rôle assez considérable dans son temps, et fut comblé d'avantages et d'honneurs. Il les dut « à des mérites, à des agréments et des succès dont l'influence tient à la vie et s'évanouit avec elle, et dont la postérité, qui s'en lient aux réalités, ne subit pas le prestige. A ses veux, il n'est guère qu'un des types du gentilhomme libéral, du courtisan philosophe, du beau causeur de salon et de souper, du poète encyclopédiste, de l'honnête homme enfin dans le sens du xvni^ siècle, plus favorable que le nôtre à des mérites aujourd'hui quelque peu discrédités. Rousseau et Voltaire eux-mêmes, qui avaient tant de raisons de ne pas surfaire sa valeur, n'ont pu lui refuser leurs éloges ».
Ce dernier jugement, dû à M. de Lescure, nous paraît d'une grande justesse, et donne, à notre avis, la noie exacte. II est certain aussi que la liaison de Saint-Lambert avec madame du Chàtelet d'abord, puis avec madame d'Houdetot ensuite, contribua fortement à sa fortune et à sa renommée. A l'époque où il vécut, c'était un titre aux suffrages de l'opinion que de se montrer parfait amant. Voltaire ne lui avait point gardé rancune, puisqu'il lui adressait ce compliment, après l'apparition du poème des Saisons :
Chantre des vrais plaisirs, harmonieux émule Du pasteur de Manloue et du tendre ïihuUe !
Diderot aussi lui rendait hommage. Dans une lettre à mademoiselle VoUand, datée du iO septembre 1760, et écrite à la Chevrette, il dit :
« Nous avons eu mercredi M. de Saint- Lambert, et madame d'Houdetot. M. de Saint- Lambert est un homme d'un sens exquis; on n'a ni plus de finesse, ni plus de sensibilité que madame d'Houdetot. Ces heures-là se sont échappées : madame d'Houdetot me disait à
214 LA COMTESSE d'iIOUDETOT.
propos d'une lête de Platon que j'ai donnée pour une lêle de Sapho, que j'étais bien vieux, et qu'à dix-huit ans je n'aurais pas fait cet échange-là. »
Madame Suard de son côté écrit à propos de Saint-Lambert : « Il ne plaisait dans la société qu'à ceux qui lui plaisaient à lui-même. Il avait, pour tout ce qui lui était indifférent, une politesse froide, qu'on pouvait quelquefois confondre avec le dédain ; mais quand il recevait ses amis dans sa jolie solitude d'Eaubonne, près de Sannois, on ne pouvait être plus animé et plus aimable. Là, il appartenait tout entier à ses convives; ses dîners, où on respirait le parfum des fleurs dont sa table était semée, étaient aussi délicats qu'excellents; et sa conversation, d'aussi bon goût qu'elle était spirituelle, rendait délicieux les jours qu'on passait auprès de lui. »
Après la mort de son ami, la comtesse éprouva cette douleur muette qui suit la perte des êtres vraiment aimés, devenus inséparables de notre existence, et transformés par le temps en partie intégrante de noire âme. Le lien afTectueux avait
duré cinquante-deux ans, la vieillesse était venue, et seule la mort avait pu briser la liaison du poète. Tôt ou tard, hélas! il faut se dire adieu. Heureux le couple qui s'est rencontré, compris, aimé dès le début du voyage, aux heures charmantes de la jeunesse, et qui, au soir de la vie, s'assied encore et se regarde avec des yeux remplis de tendresse!
Dans les Saiso7is, Saint-Lambert, en maints passages, s'adresse à madame d'Houdetot, qu'il appelle Doris. Voici quelques vers qui nous plaisent, car une émotion sincère y respire :
Et toi, qui m'as choisi pour embellir ta vie, Doux repos de mon cœur, aimable et tendre amie, Toi qui sais de nos champs admirer les beautés, Dérobe-toi, Doris, au luxe des cités.
Aux arts dont tu jouis, au monde oîi tu sais plaire! Le printemps te rappelle au vallon solitaire; Heureux si, près de toi, je chante à son retour Ses dons et ses plaisirs, la campagne et l'amour!
En souvenir peut-être de ces jolis vers, la comtesse voulut composer elle-même l'épitaphe du poète, qui fut inhumé au cimetière Mont-
216 LA COMTESSE d'iIUUDETOT,
martre. Nous avons retrouvé ce curieux document :