SUR SON TOMBEAU
Cette épilaphe, gravée sur un marbre noir, était abritée jadis par l'ombre d'un peuplier et d'un cyprès. En 1809, un visiteur s'y arrêtait, lisait avec émotion l'inscription, et s'écriait plus tard dans ses Souvenirs : « 0 Saint-Lambert, poète sublime et brillant, philosophe aimable, quels nouveaux charmes tu sus ajouter aux beautés de la nature, et quel empire tes tou-
chantes leçons donnèrent à la sag^esse, sur les cœurs les plus éloignés de ses maximes! »
J'ai voulu voir, à mon tour, la tombe de l'auteur des Saisons, qui m'intéresse surtout par son attachement avec madame d'Houdetot. Ses restes ne sont plus au cimetière Montmartre, ils ont été transférés au cimetière du Père-Lachaise, où sans doute maintenant ils reposent à jamais. Ne le quittons pas sans rappeler le dessein généreux qu'il avait formé, et qu'il exprimait ainsi à Rousseau, dans une lettre du 11 octobre 1757 : « Il y a dans mon cœur un désir continu d'unir et de rassembler ce que j'aime et ce que j'estime le plus, et je me suis toujours fait une image charmante de la manière dont je passerais ma vie à Eaubonne, entre madame d'Houdetot et vous, si nous pouvions vous engager à vivre chez elle. » Sans la passion de Jean-Jacques, ce noble projet eût pu se réaliser, le philosophe eût émigré à Eaubonne, et y eût coulé d'heureux destins.
En 1803, madame d'Houdetot avait encore dix années à vivre. Elle les passa dans la sérénité, entourée de soins, au milieu d'une société choisie, besoin impérieux pour son cœur et son esprit.
rappelant aux générations du premier Empire l'art de causer et les élégances du règne de Louis XV. Elle réunissait alors dans son salon « les débris de la bonne compagnie et de la société philosophique ». Les rares amis des anciens jours disparaissaient les uns après les autres. Combien déjà n'étaient plus! Avec son mari, la comtesse était presque la dernière survivante de la société de la Chevrette. Grimm, il est vrai, surnageait au désastre de la Révolution, mais les événements avaient bouleversé sa vie; effrayé, il avait quitté la France, et, solitaire, il achevait tristement sa carrière en Allemagne, répétant un mot désolé : « J'ai manqué l'occasion de me faire enterrer ». Madame d'Epinay, Jean-Jacques, Duclos, M. de Croismare, Diderot, le baron d'Holbach étaient morts depuis longtemps. Le château de la Chevrette lui-même avait été en partie démoli au commencement de la Révolution, par ordre de M. de Belzunce, gendre de madame d'Epinay. lien restait à peine quelques vestiges... Combien lointain déjà, et combien enseveli dans les ombres du passé ce jour heureux de 1760 que Diderot rappelle ainsi : « Madame d'Houdetot m'a demandé du
bout de la table où en était ma bouteille. Je lui ai répondu qu'elle devait le savoir mieux que moi. On a trouvé que je n'étais pas trop malheureux de boire de bon vin, et d'enivrer ma voisine. » La comtesse se plaisait à rappeler la mémoire de ces morts illustres. De plusieurs elle avait reçu des souvenirs qui embellissaient sa maison de Sannois. Sur un petit meuble qui renfermait le manuscrit fameux des Confessions, copié pour elle par Rousseau lui-même, on remarquait un superbe buste du docteur ïronchin, par Houdon. C'était un legs de madame d'Epinay, qui, en septembre 1782, avait inscrit cette clause dans son testament : « Je donne et lègue à ma chère bellesœur, madame la comtesse d'Houdetot, le buste de M. le docteur Tronchin, terre cuite sculptée par M. Houdon, et je la prie de l'accepter comme une légère marque de l'amitié que nous avons toujours eue l'une pour l'autre depuis notre enfance. » Cette clause est touchante, et fait honneur aux deux amies. C'est un rare trésor, en effet, qu'une amitié qui résiste aux vicissitudes, fà la fortune bonne ou mauvaise, à l'âge, au dédain, au mépris, au scepticisme.
220 LA COMTESSE 1)' Il OU DE TOT .
Sannois était devenu la résidence habituelle de la comtesse. « On peut dire de madame d'Houdetot, écrit Sainte-Beuve, que son idéal d'existence ne sortit jamais de cette vallée de Montmorency, où la flamme de Jean-Jacques a comme gravé son souvenir en chiffres immortels. Son printemps d'idylle y refleurit bien des fois : sa fraîcheur d'impressions se conserva jusqu'au dernier jour. »
Elle avait embelli son parc de statues et de busies des grands écrivains. On y voyait, se faisant face, ceux de Saint-Lambert et de Rousseau, les deux hommes qui certainement l'avaient le plus aimée. Non loin d'eux, sous un dôme de verdure, s'élevait un petit monument consacré à la gloire de Voltaire. Nous avons parlé d'un arbre planté de la main de Franklin, et que chacun considérait avec un respect sacré. Le buste de l'auteur immortel de Télémaque portait cette inscription : « Fuis, méchant, Fénélon te voit ! »
Ce cadre si vivant s'harmonisait bien avec r^sprit de la comtesse. On respirait autour d'elle l'hommage dû à l'intelligence, à la pensée, à l'amour, au génie. C'est pourquoi j'aime tant
cette admirable femme. En elle rien Je vulgaire jamais. Elle ne connut ni les vils calculs, ni les sots et bas commérages, ni les mesquines intrigues. Elle n'avait que de bonnes paroles, que des propos affables, que des encouragements élevés. Habituée aux chefs-d'œuvre des lettres et des arts, elle en reflétait la magie dans les actes les plus ordinaires de la vie, et une joie harmonieuse se dégageait d'elle. Voilà sa vraie supériorité, et c'est là, à n'en point douter, la raison de la passion qu'elle avait inspirée à Rousseau.
Une de ses distractions était de jouer aux échecs. Elle avait toujours aimé ce jeu. Diderot autrefois avait été son partenaire. Il mentionne le fait dans une lettre ravissante adressée à mademoiselle Yolland, à la date du 15 septembre 17G0. Le philosophe se trouvait alors installé à la Chevrette. Il s'exprime ainsi :
« C'était hier la fête à la Chevrette. Je crains la cohue. J'avais résolu d'aller à Paris passer la journée, mais M. Grimm et madame d'Epinay m'arrêtèrent. Lorsque je vois les yeux de mes amis se couvrir et leurs visages s'allonger, il n'y
222 LA COMTESSE D IIOUDETOT.
a répugnance qui tienne, et l'on fait de moi ce qu'on veut. »
Diderot parle de ce qui se passa le samedi, veille de la fête, puis le dimanche matin.
« A midi, dit-il, M. de Villeneuve arriva.
» Nous étions alors dans le triste et magnifique salon, et nous y formions, diversement occupés, un tableau très agréable.
» Vers la fenêtre qui donne sur les jardins, M. Grimm se faisait peindre, et madame d'Epinay était appuyée sur le dos de la chaise de la personne qui le peignait.
» Un dessinateur assis plus bas, sur un placet, faisait son profil au crayon. Il est charmant, ce profil; il n'y a point de femme qui ne fût tentée de voir s'il ressemble.
» M. de Saint-Lambert lisait dans un coin la dernière brochure, que je vous ai envoyée.
» Je jouais aux échecs avec madame d'Houdetot.
» La vieille et bonne madame d'Esclavelles, mère de madame d'Epinay, avait autour d'elle tous ses enfants, et causait avec eux et avec leur gouverneur.
» Deux sœurs de la personne qui peignait mon ami, brodaient, l'une à la main, l'autre au tambour.
» Et une troisième essayait au clavecin une pièce de Scarlalti.
» M. de Villeneuve fit un compliment à la maîtresse de la maison, et vint se placer à côté de moi. Nous nous dîmes un mot. Madame d'IIoudetot et lui se reconnaissaient. Sur quelques propos jetés lestement, j'ai même conçu qu'il avait quelque tort avec elle. »
Quel vivant tableau de l'intelligente société que madame d'Epinay se plaisait à réunir autour d'elle dans l'éclat de son printemps !
La comtesse se plaisait aussi à se promener, malgré les fatigues de l'âge, dans son jardin et son parc de Sannois, pleins de nobles images, à y conduire ses hôtes, à évoquer là des félicités lointaines et de grandes renommées. Un visiteur, lin jour, s'arrêta devant les bustes de Jean-Jacques et de Saint-Lambert : « Ce sont des amis, ditelle, dont je consers^e le souvenir. » L'étranger repartit :
— Quel génie, madame, que l'auteur de V Emile et de la N^ouvelle Héloïsel
22i LA COMTESSE I) IIOUDETOT.
— Son talent, répondit madame d'Houdetot, était dans son cœur; voilà d'où naissent le charme et le secret de son style! Puis, après un moment de silence, elle ajouta : Sa sensibilité fit souvent son malheur!
Ce visiteur, le lendemain, s'exprimait ainsi dans une lettre : <( J'ai vu une dame âgée de quatre-vingts ans, charmante par sa conversation, par la justesse et la grâce de ses pensées, par l'esprit et l'à-propos de ses reparties, par ses manières aimables et polies, par sa bonté sans affectation, par une imagination presque aussi brillante et un cœur presque aussi aimant qu'au printemps de la vie : j'ai vu madame la comtesse d'Houdetot, célèbre par les Confessions de Rousseau, si elle ne l'était déjà par les qualités qui la distinguent... Je fus charmé de sa gracieuse urbanité; je lui trouvai celte affabilité simple et naturelle, qui donne tout d'un coup de l'assurance et un certain aplomb qui manquent souvent dans une première visite... Elle avait un petit chien qui se coucha à ses pieds : « Pauvre animal, dit-elle en le caressant, tu as comme moi une maladie dont on ne guérit pas, c'est la vieillesse. »
Les années toutefois ne l'avaient point accablée ; sa conversation, son entrain rappelaient l'épanouissement de la vie et non les glaces d'un âge avancé. « Elle est, disait alors confidentiellement un de ses familiers, beaucoup plus extraordinaire que Ninon; la beauté était le plus grand attrait dans celle-ci, tandis que madame d'Houdetot n'a jamais charmé par sa figure, qui n'était pas jolie, mais par les grâces particulières de son esprit; c'est la réunion des beautés morales, sans avoir rien des beautés physiques. »
En 1806, trois ans après la mort de Saint-Lambert, M. d'Houdetot s'éteignait à son tour, à l'âge de quatre-vingt-deux ans. Il avait été pour sa femme non un mari, mais un ami, dans le vrai et beau sens du mot; c'est ainsi qu'elle le regretta. C'était un homme grand, bien fait, et dont la physionomie annonçait la bonté. Il n'avait cessé de prodiguer à celle qui portait son nom les attentions les plus touchantes, le dévouement d'un frère.
Lorsque, en 1788, la seconde partie des Confessions parut, madame d'Houdetot, qui y joue
un rôle si prépondérant, devint l'objet de la
226 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
curiosité générale; son nom, connu seulement dans une société élégante, vola sur les ailes de la renommée, et acquit une rapide célébrité. Quelle est donc cette femme, disait-on, qui a été si passionnément aimée par le plus grand écrivain du siècle? Et on s'informait d'elle, et chacun la voulait voir. M. d'Houdetot redoubla alors de soins affectueux et délicats auprès d'elle, car il sentait qu'en ces moments elle avait besoin plus que jamais non seulement de son appui, mais des lémTDignages publics de son estime. Ce beau vieillard était doué d'un haut bon sens, d'un jugement droit, et avait le sentiment juste des convenances de son monde. Pour sa femme, sa perte fat celle d'un affectueux mentor.
Ayant vu disparaître ainsi les amis de son intimité, madame d'Houdetot, qui ne pouvait se passer d'aimer, eut une dernière affection, tout à fait à la fin de sa vie. Elle s'attacha à M. de Sommariva, ancien vice-président de la République Cisalpine. Il était né à Milan en 1760, et mourut en 1828. Jeune encore, il vint vivre à Paris dans les premières années de l'Empire. Il possédait une fortune considérable, et avait la passion des arts.
Il se rendit acquéreur des terres et domaines chers à madame d'Houdetot, dans la vallée de Montmorency, Epinay, Ormesson, la Barre, les restes de la Chevrette, Eaubonne, Saint-Gratien. Il fit venir des merveilles d'Italie, et installa au château d'Epinay une magnifique galerie de tableaux. On y admirait des émaux, des camées, puis, entre autres chefs-d'œuvre, deux toiles de Rosa de Tivoli, un tableau troublant représentant Vénus et l'Amour, et un buste de femme en marbre par Ganova, expression d'idéale beauté, qui arrachait ce cri à une jeune enthousiaste : Elle est belle à caresser !
Différentes transactions mirent cet homme éminent, ce protecteur des arts, cet amateur éclairé en contact avec madame d'Houdelot, et une tendre amitié s'établit entre eux. Malgré la différence des âges, cette amitié revêtit toutes les apparences de l'amour et fit beaucoup parler les contemporains. Lady Morgan écrit à ce propos : « Le temps elles circonstances avaient lout changé, tout, excepté le cœur et l'imagination de madame d'Houdetot : l'un n'avait pas cessé de battre aussi vivement, l'autre n'avait rien perdu de son feu
228 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
ni de son brillant. A un âge où la mémoire même manque aux autres, les sensations de cette femme extraordinaire étaient encore si vives et son esprit si séduisant, qu'il se trouva dans sa solitude un autre Saint-Lambert qui fit naître en elle une amitié aussi tendre, aussi innocente que la tendresse d'un enfant... La belle maison de campagne de M. de Sommariva touchait presque au château de sa vieille, mais toujours attrayante maîtresse. Chaque matin voyait arriver chez lui un billet et un bouquet aussi frais, aussi élégant que l'esprit de celle qui l'envoyait. On demandait un jour à M. de Sommariva quel sentiment produisait en lui une passion qu'il avait inspirée, et qu'il ne pouvait partager au même point. « Sa charmante conversation, répondit-il, ses aimables lettres, ses fleurs, tout cela est devenu pour moi une douce habitude, et le premier jour où j'en fus privé ne fut certainement pas un des plus heureux de ma vie. »
En achetant les terres de M. de Bellegarde, M. de Sommariva avait acquis les plus précieux souvenirs de la famille, et « c'est le culte des souvenirs, dit Paul Boiteau, qui fit que madame
d'Houdetot aima si tendrement le dernier venu. »
Madame de Rémusat a parlé aussi de cette liaison avec une finesse de touche vraiment supérieure. C'est un plaisir de l'entendre. « Le besoin d'aimer, dit-elle, qui fut toujours le premier chez madame d'Houdetot, la conduisait à faire succéder à des amis qu'elle avait perdus d'autres amis plus jeunes qu'elle choisit avec goût, et dont la nouvelle affection la trompait sur ses pertes. Elle croyait honorer encore ceux qu'elle avait aimés, et dont elle se voyait privée, en cultivant dans un âge avancé les facultés de son cœur. Trop faible pour se soutenir dans sa vieillesse par ses seuls souvenirs, elle ne crut pas qu'il fallût cesser d'aimer avant de cesser de vivre. Une Providence indulgente la servit encore en préservant ses dernières années de l'isolement qui d'ordinaire les accompagne. Des soins assidus et délicats embellirent ses vieux jours de quelques-unes des couleurs qui avaient égayé son printemps; une amitié complaisante consentit à prendre avec elle la forme qu'elle était accoutumée de donner à ses sentiments, La raison austère et détrompée pou-
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vait quelquefois sourire de celle élernelle jeunesse de son cœur; mais ce sourire élait sans malig-nité, et sur la fin de sa vie madame d'Houdelot trouva encore dans le monde celte indulgence affectueuse que l'enfance aimable paraît avoir seule le droit de réclamer. »
Il est difficile de mieux peindre ces amours suprêmes de la comtesse et de M. de Sommariva. Celui-ci se laissait aimer, et, comme nous l'avons raconté, il reçut en hommage les dernières poésies de la muse de Sannois. Quand on l'interrogeait sur le caractère de cette liaison : « C'est, répondait-il, l'affeclion d'un fils pour une mère, et d'une mère pour son enfant. »
Parmi les amis des lointaines années, quelquesuns s'accommodèrent mal des faveurs de l'inlimilé accordées au nouveau venu. Ils regardaient M. de Sommariva d'un œil peu favorable, et s'attristaient même de sa présence. C'est ainsi que le dévoué et fidèle John de Crèvecœur, comme nous l'avons dit, le considérait presque en ennemi, et voyait dans ses assiduités un sujet de déshonneur pour madame d'Houdelot.
Dans ses Mémoires, madame de Genlis lui
LES DERNIÈRES ANNÉES. 2îl
rend hommage. « Madame de Ghoiseiil, racontet-elle, me dit que M. de Sommariva était arrivé d'Italie et qu'elle me l'amènerait. Je fus charmée de faire connaissance avec un homme qui a le plus noble caractère, et qui est d'ailleurs un ami si éclairé des talents et des arts : je reçus cette aimable visite, et je fus charmée de sa conversation, qui est aussi spirituelle qu'instructive. »
La lampe, cependant, était sur le point de s'éteindre. Elle avait brillé jusqu'à la dernière goutte, et avait accompli son destin fortuné. L'aimable femme le comprit, et se résigna sans murmurer devant la nuit du tombeau.
Saint-Lambert était mort dans les bras de son amie. « La mort de madame d'Houdetot, dit Paul Boiteau, fut plus douce encore. Toute sa famille l'entourait lorsqu'elle ferma les yeux, la tête libre, et achevant de parler du plaisir qu'elle avait senti à vivre, comme une élève de Platon. »
Vivant-Denon la vit peu de temps avant sa fin : Il déclarait qu'il avait retrouvé dans ses manières, dans sa voix, dans ses regards, dans sa conversation, toutes les qualités qui avaient enchanté Rousseau, et fait le bonheur de Saint-Lambert.
232 LA COMTESSE D'iIOUDETOT.
Le célèbre Humboldt parlait dans les mêmes termes.
L'auteur des Lettres à Jennie, qui vit aussi la comtesse dans ses derniers jours, a laissé quelques notes précieuses sur sa mort. D'après lui, madame d'Houdelot, sentant venir sa dernière heure, voulut expirer dans les bras de l'ami qui lui était devenu si cher, M. de Sommariva. La veille de sa mort, le 27 janvier 1813, à Paris, elle dîna tranquillement avec lui, et joua un moment aux cartes, pour se distraire, comme elle en avait l'habitude. Le lendemain matin, 28, comme elle éprouvait une faiblesse extrême, elle envoya chercher son ami. M. de Sommariva ne se fit pas attendre, il arriva tout ému, et s'assit près de son lit. Elle lui serra la main avec la plus vive afTection, et lui dit ces paroles : « Mon ami, je vous demande une dernière faveur. Malgré le spectacle déchirant pour vous de me voir mourir, promettez-moi de ne pas me quitter; je veux que vous receviez mon dernier soupir. »
Il le promit, et resta constamment près d'elle, en lui tenant les mains. On vint annoncer la visite d'un ecclésiastique, elle le reçut, en priant M. de
Sommariva de ne pas quitter la chambre. Il se retira vers la cheminée pendant ce pieux et dernier entrelien, puis, après le départ du prêtre, il reprit sa place tout près du lit, et la comtesse expira dans ses bras. Son fils, ses pelites-filles étaient présents aussi, et tous pleuraient à chaudes larmes.
Madame d'Houdelot, on peut le dire, accueillit la mort avec son sourire familier, avec la bonne grâce même que seule pouvait avoir une femme de son monde. Sans connaître les tortures de la souffrance et les affres de l'agonie, elle s'éteignit, comme elle avait vécu, avec une douceur infinie. Sa fin fut pareille à celle d'un beau jour. Elle en eut l'apaisement, la poésie, l'attrait mélancolique. Le divin Platon pensait que certaines âmes privilégiées entendent, avant le trépas, les accords d'une musique céleste. Madame d'Houdelot fut de celles-là sans doute, car, en fermant à jamais les yeux, tout son être respirait la sérénité, l'harmonie, et une espérance immortelle.
Un récit de ses derniers moments a été laissé par son protégé et son ami, Saint-John de Crèvecœur. Ce récit, qui n'était pas destiné à la publi-
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cité, est écrit au courant de la plume. Crèvecœur l'adressa à sa belle-fille, à titre de causerie intime, et sur le ton familier de la conversation. M. Robert de Crèvecœur, à qui nous devons ce document précieux, dit justement que son ancêtre était, mieux que personne, à même de porter un jugement sur son amie, et qu'il avait le droit de vanter la bonté et l'indulgence de celle qui avait tant fait pour lui.
Nous laissons parler Saint-John :
« Conformément à vos désirs, voici quelques détails sur la perte que nous venons de faire, le départ édifiant et tranquille de notre chère et respectable comtesse, dont les préparatifs ont heureusement été fort courts.
» Sa belle et longue vieillesse, qu'aucune infirmité grave n'avait assaillie, s'est terminée sans plaintes, sans souffrances, ni douleurs; elle a conservé jusqu'à l'avant-veille de sa mort son goût pour la lecture, son activité, l'exercice de ses facultés intellectuelles, à l'exception d'un affaiblissement de la mémoire pour les choses récentes.
» Telle, cinq jours seulement avant de nous quitter, était encore cette chère et respectable
amie; le matin da second de ces jours, elle fut aux Gobelins avec M. de Sommariva... voir les portraits de plusieurs hommes et femmes célèbres du siècle dernier dont elle avait été la contemporaine... C'est à celte dernière excursion qu'elle doit, sans l'avoir prévue, une jouissance bien inattendue, que l'on pourrait considérer comme le premier suffrage de la postérité : la demande de son portrait. Mais la vanité de se faire peindre l'avait si peu occupée dans le cours de sa vie que, ne s'étant pas trouvé de tableau chez elle, on a été obligé d'avoir recours à celui qu'elle donna, il y a vingt-cinq ans, à une ancienne femme de chambre retirée depuis longtemps à la campagne. »
M. Robert de Grèvecœur, nous l'avons dit, s'est livré à une enquête pour contrôler l'exactitude du récit de son ancêtre, et pour retrouver le portrait dont il parle. Le résultat de ses recherches a été que jamais le portrait de madame d'Houdetot n'a été fait aux Gobelins, et que même on n'y a jamais fabriqué de portraits d'hommes et de femmes illustres, en dehors des souverains et de leurs familles.
236 LA COMTESSE d'iIOUDETOT.
Saint-John Je Grèvecœur continue ainsi le récit des derniers moments de la comtesse :
« Comme preuve que l'affaiblissement de sa mémoire était moins l'effet de son âge avancé que celui de quelques chagrins domestiques, je vous dirai qu'il n'y a pas encore six semaines, elle me dicta les vers qu'elle fît à Sannois, en 1782, pour la fêle du docteur Franklin, en 1783, sur la mort du Roi, et enfin, il y a deux ans, sur la vieillesse, dont je vous ai envoyé la copie...
» La nuit du 24 janvier, elle éprouva un léger accès de fièvre... Le médecin que l'on envoya chercher lui prescrivit trois cautères, l'un sur la poitrine, et les autres aux pieds. — Mon cher docteur, lui dit-elle, puisque autant vaudrait les mettre sur une bûche, il serait très ridicule de vous mettre à me brûler vive au moment où je vais mourir sans douleur.
» ... Je considère comme une marque du respect et de la reconnaissance que je dois à la mémoire de notre chère comtesse de vous transmettre ses dernières idées, telles que je les tiens de Girard (son secrétaire), ne fût-ce que pour vous donner une preuve du calme et de la présence d'esprit
qui ne l'a abandonnée que deux à trois minutes, avant que les glaçons de la mort ne l'aient éteinte pour jamais.
» Vers la fin du 28 janvier, pendant qu'elle avait paru plus fatiguée que malade, elle se plaignit d'un resserrement subit qu'elle éprouvait dans la gorge... Une heure après, ce resserrement ayant reparu, elle envoya chercher M. de Sommariva... « Je vous demande pardon, lui dit-elle, de la peine » que je viens de vous donner, et probablement » aussi de celle d'être témoin d'une scène lugubre » quoique instructive, la mort de votre amie. J'ai » fait un testament dont je vous prie d'être l'exé- » cuteur. Je désire que mon cœur soit porté à » Epinay pour être déposé dans l'église de ce vil- » lage, à côté de la tombe de mon père... Vous » direz à mon petit-fils Frédéric combien je re- » grette de n'avoir pas pu le voir avant de mourir. » Je recommande ma mémoire à son souvenir et » au vôtre. »
y> Au moment où elle venait de cesser de s'entretenir avec M. de Sommariva, on la prévint à l'oreille que le curé de la Madeleine (l'abbé Jerphanion), homme dont la sagesse et la modération
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sont bien connues, faisait demander si madame d'Iloudetot voudrait lui permettre de la voir. « Qu'il entre, répondit-elle, je le verrai avec » plaisir. Mon ami, ne sortez pas de ma chambre ! » » Après quelques instants de conversation que personne n'entendit (son ouïe était encore parfaite), M. le curé lui demanda à liante voix si elle consentait à recevoir les seuls secours de l'Eglise qu'il pouvait lui administrer dans ce moment pressant, les saintes huiles. « Avec plaisir, répondit-elle d'une voix ferme, avec plaisir! » Sitôt que cette cérémonie religieuse fut terminée, en présence de toute la famille réunie, le pasteur s'approcha de la cheminée, s'entretint pendant un quart d'heure avec la vicomtesse d'Houdetot, et disparut. Il était dix heures du soir. Notre chère comtesse, dont l'une des mains reposait dans celle de son ami, n'éprouvait aucune douleur, causait doucement avec lui et, de temps à autre, adressait aussi quelques paroles à Girard... Tout ce qu'elle dit jusqu'après de onze heures, distinctement prononcé, correctement exprimé, portait un caractère de douceur, de calme et de sang-froid extrêmement touchant... Elle parlait encore, mais d'une
voix considérablement affaiblie, quoique audible, lorsque, sa tête s'étant lentement inclinée sur son oreiller, elle parut s'endormir et, deux minutes après, elle rendit doucement, sans la moindre apparence de mouvement, le dernier souffle de sa belle et longue existence : le sommeil d'un voyageur fatigué n'aurait pas été plus tranquille. »
Voilà, certes, un précieux témoignage, et en même temps un hommage touchant. Ces notes, nous le répétons, n'étaient point destinées à la publicité. Elles n'en ont que plus d'intérêt et plus de valeur aux yeux de l'historien.
Le récit de Grèvecœur à sa belle-fille se termine par un jugement assez étendu sur la comtesse, qui mérite d'être connu.
« L'esprit, dit-il, et la mémoire de madame d'Houdetot, enrichis de la lecture des meilleurs ouvrages et de ses fréquents entretiens avec quelques-uns de ses savants amis, tels que Marmontel, d'Alembert, etc., fournissaient à sa conversation une inépuisable fécondité qui la rendait instructive et délicieuse... A ce talent, elle joignait une connaissance parfaite de sa langue, un jugement
2i0 LA COMTESSE D IIOUDETOT.
et surtout un goût qui approchait souvent de l'infaillibilité. Voilà pourquoi elle était souvent consultée par de jeunes auteurs. Florian, l'aimable Florian, l'un des intimes de sa société, n'a pas publié un ouvrage, pas une fable, qu'il n'ait préalablement soumis à la sage et lumineuse critique de madame d'Houdetot, qui cependant a été toute sa vie bien éloignée de se croire savante et n'a jamais désiré d'être considérée comme telle.
» L'inviolable fidélité de madame d'Houdetot envers ses amis, l'aménité de son caractère, une simplicité naturelle que relevaient encore ses talents, l'égalité constante de son humeur, son indulgence envers tout le monde, l'ont constamment rendue chère à sa nombreuse société, et lui ont assuré l'estime de ceux qui ne la connaissaient que de réputation.
» Egalement éloignée par goût et par principe de tout ce qui tient à la médisance et à la malignité, elle n'a jamais eu d'ennemis. Je lui ai sou. vent entendu dire que le seul moyen d'éviter la satire et la médisance était de ne pas les mériter. Son silence envers ceux qui commettaient des actions indiscrètes ou répréhensibles n'était pas
moins remarquable que son talent à louer, apprécier et faire valoir les bonnes.
» Avant son départ pour l'Angleterre, le tendre, le passionné, le séduisant Jean-Jacques lui envoya les huit volumes de la Nouvelle Héloïse, écrits de sa main, dont la belle écriture m'a souvent frappé, €n parcourant ce bel ouvrage dans la bibliothèque de Sannois.
» Vous connaissez M. de Saint-Lambert, dont les liaisons avec madame d'Houdetot ont été célèbres par leur durée et leur constance : j'ai ouï dire à cette respectable amie que la première origine de cet attachement mutuel était due à la reconnaissance qu'elle lui devait pour les sages conseils qu'elle en avait reçus pendant les années orageuses de la vie. Après avoir assisté comme ami de la famille au grand dîner de la cinquantième année de son mariage avec M. le comte d'Houdetot, j'eus le bonheur singulier d'être aussi l'un des convives du repas qu'elle donna, il y a huit ans, pour célébrer la quarante et unième de ses liaisons d'amitié avec M. de Saint-Lambert. Ayant malheureusement perdu les vers charmants qu'elle fit en mémoire de ces deux époques de sa
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vie, j'espère en obtenir bientôt une nouvelle copie que je vous enverrai.
» Ce que je viens de dire ne devant être considéré que comme un épanchement rapide et incorrect de souvenirs d'amitié et de reconnaissance, j'ai pensé qu'en y ajoutant quelques aperçus relatifs à mon introduction chez M. et madame d'Houdetot, au bonheur d'avoir mérité leur amitié et leur estime, et à la prodigieuse influence que cette circonstance a eue sur mon sort et le vôtre, j'ai pensé, dis-je, que je ferais une chose qui vous serait agréable, même comme mémento de famille. »
Crèvecœur avait vécu dans l'intimité de la comtesse. Il avait donc pu observer de près son caractère, apprécier ses qualités, connaître l'attrait de son esprit, le charme de ses habitudes, le mérite de son cœur, bref le rayonnement fortuné qui était en elle, et que tous ceux qui l'approchaient ne tardaient pas à ressentir. Il écrit sous l'empire de la vérité, de la reconnaissance et de l'affection. Les quelques pages laissées par lui jettent sur la personnalité de sa bienfaitrice une douce clarté qui s'harmonise
agréablement, d'ailleurs, avec les divers jugements portés sur elle.
Quelques jours après la mort de madame d'Houdetot, le 6 février 4813, \q Journal des Débats {Journal de VEmjnre) publia un article consacré à sa mémoire. On l'attribue à Suard, qui avait beaucoup connu l'amie de Rousseau. Voici cet article, qui mérite toute l'attention du lecteur :
a Elisabeth-Sophie-Françoise de La Live de Bellegarde, veuve du ci-devant comte de Houdetot, lieutenant général des armées, est morte à Paris le 28 janvier, âgée d'environ quatre-vingttrois ans.
» Cette mort laisse dans la société un vide difficile à remplir, et à ses nombreux amis des regrets bien amers. Le plus digne hommage qu'on puisse rendre aux qualités aimables qui ont embelli la société, et aux qualités plus précieuses encore qui y ont répandu le bonheur, c'est d'en conserver les souvenirs et d'en peindre les modèles.
» Madame de Houdetot avait un esprit plus piquant, un talent plus naturel, un goût plus exercé que la plupart des femmes qui se sont fait
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un nom dans les lettres : elle eût aisément obtenu ce g-enre de gloire, si elle avait pu l'ambitionner; et elle était bien loin de désirer la célébrité qu'elle a acquise malgré elle.
» Le trait distinctif de son caractère était la bonté. Son âme active avait un besoin continuel d'être animée, et ce besoin la portait à chercher sans cesse les moyens de multiplier et de varier ses jouissances; mais elle avait un égal besoin de faire partager ses plaisirs à tout ce qui l'environnait. Elle aimait cette maxime d'un poète de l'Orient : « Jouissez, c'est le bonheur; faites jouir, c'est la vertu! » Cette leçon semble avoir été la règle de sa vie.
» Elle portait dans le monde un sentiment de bienveillance générale, d'indulgence naturelle, qui ne lui laissait voir, dans les personnes et dans les choses, que les côtés favorables. Il semblait que la nature lui eût donné une sagacité toute particulière pour découvrir promptement et sûrement ce qu'il y avait d'aimable dans la personne avec qui elle causail, comme ce qu'il y avait de plus louable dans l'ouvrage qu'elle lisait. Je ne crois pas que pendant toute sa longue vie elle ait
jamais montré à personne un sentiment qui pût lui déplaire.
» Également passionnée pour les beautés de la nature et pour celles des arts, elle passait constamment la belle saison dans une maison de campagne qu'elle avait ornée sans luxe et uniquement pour ses goûts; elle s'entourait de fleurs et de verdure; son jardin offrait à chaque pas les bustes des grands hommes, avec des inscriptions en vers composées par elle, où le bon esprit et le bon goût se faisaient remarquer. Des comédies et des proverbes, de la musique, une conversation spirituelle et animée, y offraient une succession d'amusements variés aune réunion choisie de personnes distinguées dans toutes les classes de la société.
» Son imagination vive et mobile embellissait encore ce qu'elle trouvait beau; les fleurs avaient pour ses sens plus d'éclat, plus de parfum que pour les autres; elle découvrait dans un tableau des intentions auxquelles le peintre n'avait jamais pensé ; elle trouvait dans une symphonie de Haydn une suite d'idées qui aurait étonné le compositeur, comme elle voyait dans les nuages des
tableaux bien composés que personne n'apercevait. Ces innocentes illusions ne faisaient qu'ajouter des nuances plus vives aux impressions qu'elle recevait des objets. Tout en elle semblait arrangé pour sa plus grande satisfaction.
» Une si heureuse existence ne fut troublée que dans les dix dernières années de sa vie, et ce fut par des contrariétés et des peines passagères qui n'altérèrent point sa bonté naturelle, son goût pour les plaisirs de l'esprit, des arts et de la société; elle avait même conservé son talent pour la poésie : six semaines avant sa mort elle avait fait, pour la fête d'un ancien ami, quelques vers où un sentiment aimable était exprimé avec esprit et naturel.
» Jamais on n'a loué avec plus de grâce et de sincérité. Ses opinions, comme ses sentiments, s'exprimaient dans un langage remarquable par l'élégance et la précision, et par des formes piquantes qu'elle trouvait sans efîort. On connaît d'elle un assez grand nombre de poésies fugitives, inspirées par des circonstances, et qui ont mérité de survivre aux circonstances. On trouve dans toutes de la grâce, du trait, de la facilité, et le
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sentiment, devenu très rare, du véritable langage poétique. Quoiqu'elle eût particulièrement le genre de talent qui semble le plus propre à aiguiser le trait d'une épigramme, jamais elle ne s'en permit aucune. La bonté de son âme contrariait l'aptitude de son esprit.
» Aucune infirmité grave ne faisait présager une fin prochaine à madame de Houdetot. Elle s'était couchée sans éprouver aucun mal; sa nuit avait été calme; à son réveil, elle fut saisie d'une douleur d'estomac à laquelle elle était sujette, mais qui devint rapidement si vive, qu'elle sentit qu'il n'y avait plus de remède. Elle ne demandait à son médecin que de prolonger assez son existence pour rassembler auprès d'elle les personnes qui lui étaient le plus chères; elle obtint cette consolation; on la vit jouir avec sensibilité de leurs soins et de leur tendresse, en leur témoignant le regret de les faire assister à un si triste spectacle. Dans la journée, elle s'éteignit sans agonie. Le ciel devait une si douce mort à une si douce vie.
» Je crois remplir un devoir, et je satisfais un sentiment naturel en rendant ce léger hommage
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à une femme qui, pendant près de cinquante ans, m'a montré une constante bienveillance, et dont la société m'a procuré des jouissances dont, malheureusement, les éléments n'existent plus.
» Mes vœux seront comblés si les lignes que je viens de tracer pouvaient porter le moindre adoucissement à la douleur trop légitime d'une famille nombreuse et respectable, dans laquelle on peut retrouver, différemment répartis, les dons de l'esprit et les vertus sociales dont madame de Houdelot lui a offert le modèle. »
Ce panégyrique, déposé comme un bouquet funèbre, sur la tombe de madame d'Houdetot, par la main respectueuse de Suard, n'est point exagéré. Il résume bien sa vie, et donne un relief mérité aux qualités de son cœur et de son esprit, aux nobles occupations qu'elle recherchait, au charme de son commerce, bref à l'excellence de sa nature. Rousseau, en se passionnant pour elle, n'avait point manqué de clairvoyance. On comprend qu'il ait trouvé, pour lui dire son amour, des accents, des aveux comme peu de femmes en ont entendus.
Dans son éloge, Suard jette un regret mélancolique sur les relations de société si agréables avant la Révolution, et « dont les éléments, dit-il, n'existent plus ». C'était là l'universelle nostalgie de ceux qui avaient connu ces beaux jours.
Madame Yigée Le Brun, dans ses Souvenirs, nous parle du salon de madame de Verdun, à Colombes, près Paris, où elle avait rencontré madame d'Houdetot, et elle écrit : « La conversation habituelle ne permettait pas que l'ennui nous gagnât, tant elle était vive et animée. Il serait inutile aujourd'hui de chercher à retrouver les jouissances qui provenaient alors du charme de la conversation. L'abbé Delille m'écrivait de Rome : « La politique a tout perdu; on ne cause plus à Paris... » Nous avons vu finir, comme tant de choses, ce qu'on appelait la conversation, c'est-à-dire un des plus grands charmes de la société française. »
Ce charme puissant, madame d'Houdetot avait contribué dans une large mesure à l'entretenir pendant sa longue carrière, et jusqu'à son dernier jour. 11 semblait avoir survécu à la grande tem-
pèle avec la douce et aimable femme. Quand elle eut fermé les yeux, on eût dit qu'il s'était subitement éteint, et qu'il reposait avec elle dans le silence du tombeau.
Que sont devenus les restes mortels de madame dHoudetot? Elle avait spécifié, dans son testament, que son cœur fût séparé de son corps et porté à Epinay, près Paris, pour être enseveli, dans l'église du village, et dans le tombeau même où reposaient déjà son père et sa mère, M. et madame de La Live de Bellegarde. Ce vœu suprême, qui révélait jusqu'au delà de la tombe, la tendresse de son ùme, fut scrupuleusement respecté. Mais les lois nouvelles s'opposant à toute inhumation dans les églises, et la faveur d'une exception n'ayant pu être obtenue, le cœur de madame d'Houdetot fut déposé dans le cimetière d'Epinay, voisin de l'Eglise, et un petit monument fut construit pour abriter cette relique sacrée, et marquer la place où l'on pouvait la reconnaître et la saluer parmi les morts.
Pendant de longues années, ce cœur aimant, devenu inanimé, goûta là le repos suprême.
s'éparpilla et s'anéantit dans l'inénarrable silence de la campagne et dans la magie des paysages de la vallée de Montmorency. Durant sa vie, la comtesse avait animé et paré de son sourire cette belle vallée, qui s'harmonisait si bien avec sa grâce infinie; elle était destinée à s'y répandre, après sa mort, en atomes impalpables, et à y éterniser de toute façon son cher souvenir.
L'église d'Epinay possède une chapelle qui jadis appartenait aux seigneurs du château. M. de Sommariva, nous l'avons dit, était devenu possesseur de la terre d'Epinay et des privilèges qui y étaient attachés. Après la mort de madame d'Houdetot, il fit placer dans la chapelle une plaque de marbre noir portant cette inscription :
extrait des dernieres volontes d'élisabetii-sopiiie d'iioudetot,
NÉE de la LIVE de BELLEGARDE
décédée a paris le 28 janvier 1813 :
« j'ordonne QUE MON CŒUR SOIT MIS A PART