ET LA PIÉTÉ FILIALE
l'an 1807.
Enfin, une troisième inscription apparaissait. Elle était ainsi conçue :
« Priez pour l'âme d'Emile de Sommariva, lieutenant au 10* de hussards français, mort à Tâg-e de vingt-trois ans sur le champ d'honneur, à la bataille d'Albuera près Badajoz, le 16 mai 1811.
« Cette pierre attestera pour toujours la profonde douleur de son père qui eut le malheur de lui survivre. »
Ces pierres et ces inscriptions subsistent encore dans l'église d'Epinay : on les a même réparées en 1898.
Tout passe, hélas! tout change, tout se transforme. Le vieux cimetière, qui était dans le voisinage de l'église, n'existe plus. En 1822, il a été supprimé, et son emplacement a été vendu à différents possesseurs qui y ont bâti des maisons, ou installé des jardins.
Qu'est devenu le monument de madame d'Houdetot? Qu'est devenu son cœur? Ces vestiges sacrés ont-ils été dispersés, détruits, confondus avec d'obscures poussières? Ce cœur est- il à jamais perdu dans le sein de la Nature? N'a-t-on point épargné l'urne qui le renferme?
Nous avons vainement essayé d'éclaircir la question. Les documents utiles, les sources d'informations n'existent plus. Lorsque, en 1822, le nouveau cimetière d'Epinay fut inauguré, une translation d'ossements eut lieu, et un procèsverbal en fut dressé. Nous pensions trouver cette pièce à la mairie, avec l'espoir d'y constater une mention relative à madame d'IIoudetot.
Déception! Le registre de l'année 1822 a dis-
paru, dérobé sans doute pour des raisons inconnues, par une main fanatique. En 1844, on constata la disparition de ce registre, qu'il est presque impossible de reconstituer aujourd'hui. Nous avons poussé plus loin encore notre enquête, mais sans pouvoir arriver à un résultat précis. Tout ce que nous pouvons affirmer, c'est que le cœur de l'amie de Rousseau fut porté à Épinay, et son corps enterré à Paris, selon toute probabilité au cimetière Montmartre, où la famille d'Iloudetot possède une sépulture *.
Que de mélancolie en nos rêves de gloire! i. Voir l'Appendice, § VIII.
JUGEMENTS P 0 RTE S S UR M AD AM E D HOUDETOT PAR MADAME VIGÉE LE BRUX, MADAME DE RÉMUSAT, MADAME d'ÉPINAY, ETC. — HISTOIRE DU CHA- TEAU DE LA CIIEARETTE.
Bien que, aa cours de cette étude, nous ayons fait d'assez nombreuses citations propres à mettre en relief le caractère de madame d'Houdetot, nous voulons, avant de terminer, présenter quelques jugements d'ensemble portés sur cette femme célèbre par des écrivains qui la connurent, ou, dans la suite, s'intéressèrent à elle et se plurent à recueillir les souvenirs qui la concernaient. De leurs témoignages rapprochés naît une lumière propice, qui nous permet de mieux comprendre cette séduisante figure, son milieu, sa société et son temps, lumière douce qui réjouit l'âme et fait le charme de l'histoire.
Voici ce que, dans ses Portraits à la plume, dit madame Yigée Le Brun :
<( J'ai connu la comtesse d'Houdetot longtemps avant la Révolution; elle s'entourait alors de tout ce qu'il y avait à Paris d'hommes d'esprit et d'artistes célèbres. Comme j'avais un grand désir de la voir, madame de Verdun, mon amie, qui la connaissait intimement, me conduisit à Sannois, où madame d'Houdetot avait une maison, et me fit inviter à passer la journée. Je savais qu'elle n'était point jolie, mais d'après la passion qu'elle avait inspirée à J.-J. Rousseau, je pensais au moins lui trouver un visage agréable; je fus donc bien désappointée en la voyant si laide, qu'aussitôt son roman s'effaça de mon imagination. Il faut dire toutefois que son aimable esprit pouvait faire oublier sa laideur.
» Madame d'Houdetot était bonne, indulgente, chérie avec raison de tous ceux qui la connaissaient, et, comme je l'ai toujours trouvée digne d'inspirer les sentiments les plus tendres, j'ai fini par croire, après tout, qu'elle a pu inspirer de l'amour. »
JUGEMENTS DIVERS. 2b7
Madame Vig-ée Le Brun exagère, on le sent, la laideur de la comtesse, et y insiste avec une cruauté bien féminine. Elle reconnaît volontiers que l'amie de Rousseau avait les qualités du caractère, mais, petitesse humaine, il lui en coûte de dire qu'elle fut aimée.
Une autre femme, madame de Rémusat, a laissé, elle aussi, un portrait de madame d'Houdetot. Ce sont de belles pages, on y sent la supériorité en tout, idées, style, jugements. En les lisant, on s'aperçoit combien madame Vigée Le Brun est inférieure. Dans une lettre datée du 31 juillet 1809, elle écrit :
« J'ai passé la semaine dernière chez madame d'Houdetot. Elle était seule avec madame Chéron \ J'étais là fort bien, je vous assure. Cette aimable vieille anime tout autour d'elle... Il y a tant de cœur dans ses souvenirs et dans sa conversation! Nous l'avons fait beaucoup conter. Elle était à son aise; elle .se fiait à nous, car elle était bien sûre que nous l'entendrions comme elle voulait être entendue, et n'est-ce pas la base de toute
i. Nièce de l'abbé Morellet.
258 LA COMTESSE d' II OUDETOT,
confiance? Que vous avez raison d'aimer les vieilles femmes! Celle-ci nous parlait beaucoup de Rousseau. Elle a conservé quelques-unes de ses lettres, que nous avons vues. Elle était fière d'avoir inspiré tant et d'avoir résisté à tant d'amour. Elle se vantait du sentiment qui l'avait défendue, enfin elle était vraie, naïve, dans tous ses récits. Elle n'a pas l'apparence d'un regret, et croit avoir rempli tous ses devoirs de femme, en dévouant sa vie à l'amour. »
Ce fragment de lettre n'est qu'une esquisse, un souvenir; voici le vrai tableau, « un doux pastel », bien digne de vivre dans la mémoire des âmes délicates. Madame de Rémusat prend pour épigraphe le mot de Massillon, net comme un axiome : « C'est l'amour qui décide de tout l'homme », et elle dit :
« On ne peut guère porter plus loin que madame d'Houdelot, je ne dirai pas la bonté, mais la bienveillance. La bonté demande une sorte de discernement du mal : elle le voit et le pardonne. Madame d'Houdetot ne l'a jamais observé dans qui que ce soit. Nous l'avons vue
souffrir à cet égard, souffrir réellement, lorsqu'on exprimait le moindre blâme devant elle ; et dans ces occasions elle imposait silence d'une manière qui n'était jamais désobligeante, car elle montrait tout simplement la peine qu'on lui faisait éprouver.
» Cette bienveillance a prolongé la jeunesse de ses sentiments et de ses goûts. L'habitude du blâme aiguise peut-être l'esprit beaucoup plus qu'elle ne l'étend; mais, à coup sûr, elle dessèche le cœur et produit un mécontentement anticipé qui décolore la vie. Heureux celui qui meurt sans être détrompé! Le voile clair et léger qui sera demeuré sur ses yeux donnera à tout ce qui l'environne une fraîcheur et un charme que la vieillesse ne ternira point. Aussi, madame d'Houdetot disait-elle souvent : « Les plaisirs m'ont quittée, mais je n'ai point à me reprocher de m'être dégoûtée d'aucun. » Cette disposition la rendait indulgente dans l'habitude de la vie, et facile avec la jeunesse. Elle lui permettait de jouir des biens qu'elle avait appréciés elle-même, et dont elle aimait le souvenir; car son àme conservait une sorte de reconnaissance pour toutes les époques de sa vie.
260 LA COMTESSE I) "il OUD ETOT .
» Par une suite de la même disposition expansive, elle avait éprouvé de bonne heure un goût très vif pour la campagne. Avide de saisir tout ce qui s'offrait à ses impressions, elle s'était bien gardée de ne pas connaître celles que peut inspirer l'aspect d'un beau site et d'une riante verdure; elle demeurait en extase devant un point de vue qui lui plaisait; elle écoutait avec ravissement le chant des oiseaux, elle aimait à contempler une belle fleur, et tout cela jusque dans les dernières années de sa vie. Jeune, elle eut voulu tout aimer, et ceux de ses goûts qu'elle avait pu garder sur le soir de ses ans embellissaient encore sa vieillesse, comme ils avaient concouru à parer cette heureuse époque qui nous permet d'attacher un plaisir à chacune de nos sensations.
»... Rentrée dans le monde quand nos troubles cessèrent, elle y rapporta sa bienveillance accoutumée, et chercha à jouir encore des biens qui ne pouvaient lui échapper... Elle a prouvé, par le courage et le calme qu'elle a montrés dans ses derniers moments, que l'exercice prolongé des facultés du cœur n'en affaiblit point l'énergie. Elle a senti qu'elle mourait, et cependant, en
quittant une vie si heureuse, elle n'a laissé échapper que l'expression d'un regret aussi tendre que touchant : « Ne m'oubliez pas, disait-elle à ses » parents et à ses amis en pleurs autour de son » lit de mort; j'aurais plus de courage s'il ne » fallait pas vous quitter, mais du moins que je » vive dans votre souvenir! »
» C'est ainsi qu'elle ranimait encore par le sentiment une vie prête à s'éteindre, et ces seuls mots : faime ont été le dernier accent que son âme, en s'exhalant, ait porté vers la divinité. »
Ces nobles pensées, ces aperçus élevés, cette compréhension delà vie du cœur, suprême besoin pour certaines natures privilégiées, sont dignes de madame d'floudetot. Madame de Rémusat savait planer dans les hautes régions et s'honorer en parlant de son amie. Madame Vigée Le Brun, elle, n'était pas suffisamment douée pour la comprendre. Il importe, au cours de l'existence, de ne point se laisser trop approcher par les âmes vulgaires, et il faut soigneusement tenir à distance leur basse curiosité. La bonté n'exclut ni le discernement, ni le mépris des sols, ni de solides
barrières opposées à l'envie et à la perfidie qui prennent le masque de l'amitié.
Nous avons un troisième témoignage de femme à enregistrer, celui de Lady Morgan, Anglaise de mérite, qui séjourna en France au commencement du siècle, et fît un recueil de ses impressions, de ses observations, de ses souvenirs. Elle ne vit pas madame d'IIoudetot, n'étant venue à Paris qu'après sa mort en 4813, mais elle entendit parler souvent d'elle dans les salons par des personnages éminents, la nièce du baron d'Holbach, madame de la Briche, belle-sœur de la comtesse, Yivant-Denon, Humboldt...
Lady Morgan est loin d'égaler madame de Rémusat. Elle raconte plus qu'elle ne pense. Il y a toutefois d'intéressants détails à glaner.
« Madame d'Houdetot, dit-elle, est un brillant abrégé du caractère féminin français... Il est curieux d'opposer au tableau animé de gaieté, de jeunesse et de vivacité fait par Rousseau, madame d'IIoudetot dans la même vallée de Montmorency, après un intervalle de soixante ans, assise devant son métier à broder, entourée de ses petits-enfants,
touchant presque à Fàge avancé de quatre-vingtdix ans, et ayant encore préservé toute la chaleur de son cœur de l'attaque des glaces de la vieillesse; conservant sans la moindre flétrissure toute la fraîcheur de son imagination, nourrissant les plus tendres afl'ections, et récitant comme d'inspiration ces charmantes effusions de goût et de sentiment, ces poésies que sa modestie ne lui permettait pas de transcrire, et qu'elle composait avec la même facilité que les fleurs qui naissaient sous son aiguille. C'est ainsi qu'on me l'a décrite dans ces cercles auxquels elle n'avait été enlevée que depuis peu de temps, et où la moindre de ses actions et de ses paroles était encore toute fraîche dans la mémoire de l'amitié. »
Lady Morgan raconte à sa manière le mariage de madame d'Houdetot, sa liaison avec Saint- Lambert, la passion de Rousseau, puis elle ajoute :
« Le secret de son influence sur les cœurs de tous ceux qu'elle voulait intéresser consistait dans l'ardeur et la sensibilité de son caractère, dans la tournure tendre et passionnée de ses manières, dans l'enjouement et l'abondance de son imagination puissante et créatrice. La vieil-
264 LA COMTESSE D'iIOUDETOT.
lesse perdait ses années en l'écoutant, et les jeunes gens oubliaient qu'elle était vieille, en l'entendant parler. Qu'on mette dans la balance ses qualités et ses faiblesses, ses verlus et ses fautes, il faudra toujours reconnaître que la France seule pouvait produire une telle femme, et que ce n'est qu'en France qu'une telle femme pouvait être appréciée à sa juste valeur. »
Ce dernier passage est celui qui a le plus de valeur dans le récit de Lady Morgan . Il constitue un jugement curieux, etdevientcaracléristique quand on se rappelle qu'il émane d'une femme anglaise.
C'est ici le lieu de ciler encore le récit de Maria Edgeworth, autre Anglaise contemporaine de madame d'Houdetot, et qui eut son heure de célébrité comme écrivain. Elle aussi visita la France, séjourna à Paris, et vit la comtesse. C'est dans sa correspondance qu'elle parle d'elle. Le 10 janvier 1803, elle écrivait de Paris à miss Mary Sneyd, son amie :
« Nous étions en voiture à neuf heures pour aller chez l'excellent abbé Morellet, chez qui nous étions tous invités à déjeuner, afin de nous
trouver avec madame d'Houdetot, l'amie de Rousseau, l'inspiratrice de la. création de Julie. Julie, maintenant âgée de soixante-douze ans, nous apparut sous les traits d'une femme fluette, coiffée d'un chapeau noir... Elle n'eut pas plus tôt parlé qu'elle m'eut conquise, et dès que je fus assise à côté d'elle, je découvris dans sa physionomie une expression de bienveillance et d'amabilité. Sa conversation invite à la conflance et ne peut manquer de l'obtenir. Elle paraît aussi gaie et aussi en dehors qu'une jeune fille de quinze ans ; il a d'ailleurs été dit d'elle que non seulement elle ne fît jamais aucun mal, mais qu'elle ne le soupçonne même jamais. Madame d'floudetot possède ce don inappréciable de saisir le bon côté de chaque chose, don que lord Kames disait préférer à tous ceux qui sont distribués par la reine des Fées. Malgré de grands chagrins, elle sait encore se rendre heureuse et rendre heureux ses amis.
» Même pendant les horreurs de la Révolution, si elle trouvait sur son chemin une fleur, un papillon, un parfum agréable, une belle couleur, elle leur donnait son attention, suspendant pendant un instant les sentiments douloureux, et
266 LA COMTESSE d'iIOUUETOT.
cela, non par frivolité, mais par pure philosophie. Personne n'a mis plus d'énergie au service de ses amis. Je subis près d'elle le charme d'un heureux caractère, de manières douces et attrayantes, de l'enthousiasme que l'âge ne peut éteindre, et qui, sans se consumer, peut quelquefois se répandre sur des objets de peu d'importance, mais jamais sur des inutilités. Je désire vivement être ainsi à soixante-douze ans!
»... Un jour à dîner, chez madame d'Houdetot, il y avait une belle pyramide de fruits. Rousseau en se servant prit la pêche qui en formait la base, et tout le reste s'écroula. « Rousseau, lui dit-elle, » voilà ce que vous faites avec toutes nos organi- » sations sociales, vous jetez tout par terre d'un » simple geste; mais, qui rebâtira ce que vous » détruisez"? »
Voici le témoignage de Marmontel, qui dit à ses enfants : « Vous avez entendu dire mille fois par votre mère, et dans sa famille, quel était pour nous l'agrément de vivre avec M. de Saint-Lambert et madame la comtesse d'Houdetot, son amie; et quel était le charme d'une société où
l'esprit, le goût, l'amour des lettres, toutes les qualités du cœur les plus essentielles et les plus désirables nous attiraient, nous attachaient, soit auprès du sage d'Eaubonne, soit dans l'agréable retraite de la Se vigne de Sannois. Jamais deux esprits et deux âmes n'ont formé un plus parfait accord de sentiments et de pensées; mais ils se ressemblaient surtout par un aimable empressement à bien recevoir leurs amis. Politesse à la fois libre, aisée, attentive; politesse d'un g'oût exquis qui vient du cœur, qui va au cœur, et qui n'est bien connue que des âmes sensibles. »
Madame Suard, dans les Mémoires qu'elle a rédigés sur la vie de son mari, fait l'élog'e de la comtesse, et confirme les impressions des écrivains que nous avons cités déjà. Voici le passage essentiel de son récit : « Madame d'Houdetot n'était d'abord frappée que de ce qu'il y avait de bon et de beau dans les objets de l'art, comme de la nature. Elle découvrait le mérite des choses et des hommes avec une promptitude et une sagacité qui semblait appartenir à l'instinct... Elle disait qu'en mourant elle n'aurait pas à se repro-