‹ La comtesse d'Houdetot, une amie de J.-J. RousseauChapitre 49 sur 61 · LA COMTESSE 1) II OU DE TUT · texte numérisé non relu

LA COMTESSE 1) II OU DE TUT

cher « d'avoir jamais donné le plus petit ridicule » au plus petit plaisir. »

Voir, avant tout, ce qui est bon et beau, fermer les yeux devant les laideurs et les méchancetés de ce monde!... Combien peu ont ce don et cette volonté! La plupart des hommes se complaisent dans le dénigrement, la moquerie, la critique gonflée de venin, la raillerie prétentieuse, bref la méchanceté et la haine. Fortunées les âmes harmonieuses, dont lafTection a pour base la recherche, le culte, la passion de la Beauté!

Le témoignage de madame la vicomtesse d'Allard mérite aussi d'être rappelé :

« Ayant habité une campagne voisine de celle de madame d'Houdetot, j'ai, l'espace de treize ans, vécu habituellement dans sa société, et même pendant deux de ces années, je l'ai vue presque tous les jours. Tout ce que Rousseau a dit de son caractère et de son amabilité est parfaitement vrai; je crois qu'il n'a pas rendu tout à fait justice à son esprit. Il avait assurément le droit d'être fort difficile, et de peu admirer à cet égard, mais en comparant madame d'Houdetot à

d'autres femmes, il aurait pu la louer davantage. Plus vaine et moins paresseuse, elle se serait fait un nom dans la littérature; elle était tout à fait sans prétention. Je citerai des traits qui le prouveront.

» Quoique Rousseau avoue qu'elle n'était point belle, il a vu sa figure avec illusion. Ce sera une consolation pour les femmes laides d'apprendre que madame d'Houdetot, qui l'était beaucoup, a dû à son esprit, et surtout à son charmant caractère d'être si passionnément et si constamment aimée... Comme le dit Rousseau, ses mouvements avaient de la gaucherie et de la grâce; sa vue, très basse, lui donnait de l'incertitude, mais comme elle était bien faite, qu'elle avait eu pour maître à danser le fameux Marcel, elle avait de la grâce. Sa gorge était belle, ses mains et ses bras jolis, ses pieds mignons.

» Madame d'Houdetot avait l'imagination vive, le cœur tendre et une bonté parfaite. Je crois que, dans sa jeunesse, elle a dû très souvent agir sans réflexion, et peut-être même n'a-t-elle jamais été tout à fait corrigée de ce défaut. Mais son cœur était droit et son esprit juste; il était rare, lors-

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qu'il s'élevait une discussion, qu'elle ne la terminât par un aperçu juste et fin qui ne laissait plus rien à dire. J'ai vu des gens qui étaient blessés de cette qualité de son esprit. « Elle nous réduit » au silence » , disaient-ils. Avec la laideur dont j'ai fait une description vraie, jamais elle n'a éprouvé la moindre envie contre les belles femmes; elle les louait avec plaisir et de bonne foi : tendre et point vaine, étant aimée, elle ne désirait rien de plus.

» L'attachement de madame d'Houdetot pour Saint-Lambert a toujours conservé les illusions, la pensée habituelle, le dévouement et tous les petits soins de l'amour, mais rien n'a pu me donner l'idée qu'il ne fût pas, depuis longtemps, aussi pur que l'amitié...

» Je dois dire qu'il n'est pas étonnant que madame d'Houdetot, ayant eu pendant cinquante ans l'habitude de soins et d'attentions extrêmes, qui ne changèrent point quand l'amour fut devenu amitié, elle crul qu'ils étaient inséparables de l'attachement, et c'est ce qui a causé les formes extraordinaires et inusitées de son amitié pour M. de Sommariva.

JUGEMENTS DIVKRS. 271

» Madame d'Houdelot n'a été privée d'aucun des avantages que la naissance de son mari et sa fortune pouvaient lui procurer. Sa maison était tenue d'tme manière fort honorable, et elle a été assidûment à la cour tant qu'a vécu la reine Marie de Pologne. Cette reine, qui aimait l'esprit et qui en avait, traitait fort bien madame d'Houdetot; mais, lorsqu'il y eut une jeune cour, elle se trouva trop vieille pour y paraître...

» Je passais un jour avec madame d'Houdetot devant sa maison d'Eaubonne : elle me dit : a C'est sous cet acacia, au bord de ce ruisseau, » que Rousseau me lisait son Héloïse, à mesure » qu'il la composait! » On voit par cette exclamation, au bout de trente ans, qu'il lui était resté de tout cela un souvenir agréable. »

La vicomtesse d'AUard fait ressortir et détruit les méchancetés de madame d'Epinay à l'égard du comte d'Houdetot. Le récit de ses souvenirs est plein d'intérêt, comme l'atteste le dernier fait qu'elle cite, au sujet d'Eaubonne. Mimi vieillie repassant devant son ancienne demeure, et

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revoyant l'acacia fameux, témoin des aveux brûlants (le Rousseau! Quel réveil pour cette âme aimante! Quels regrets de sa jeunesse lointaine! Quel attendrissement de tout son être!

Choderlos de Laclos a tracé, lui aussi, de madame d'Houdetot, un intéressant portrait, qui ne doit pas être laissé dans l'ombre. Voici les passages essentiels :

« Madame d'Houdetot, vraie, bonne, généreuse, commença par aimer avec tendresse, et finit par tomber dans l'admiration, sentiment quexigeait son philosophe ami. Il ne se contentait pas à moins... Son amant fit son bonheur, ses amis firent sa gloire. Jamais on ne connut mieux la délicatesse de ce sentiment si doux; jamais on n'en fit plus aimer les devoirs. Des nombreuses qualités de l'esprit, la simplicité est celle qui rend la plus heureuse celle qui la possède, et les moins malheureux ceux qui la voient dans les autres. Cette simplicité précieuse est le grand trait caractéristique de madame d'Houdetot; elle n'a jamais fait de livres; elle ne s'est point

exposée à l'orage des chutes, ni à l'ivresse des succès, et cependant la littérature a été sa constante occupation : entourée de beaux esprits, d'amateurs, d'artistes, elle a dû prendre part à cette foule de productions qui se multiplient à Paris plus qu'ailleurs...

» L'amour fut pour elle ce qu'il doit être, l'occupation et le bonheur de sa vie. Ce sentiment est une faiblesse quand il ne s'explique que par les sens, quand il ne flatte que la vanité, quand il ne remplit que les vides des journées; mais, lorsqu'il nous assujettit un second être, quand il est la source de toute notre existence, alors il est pour nous ce que le soleil est à la terre, ce que la rosée est à la végétation, ce que l'électricité est à tous les corps...

» Elle eut la passion des voyages, sans presque jamais la satisfaire. Tout plaisir la flattait, s'il s'accordait avec la paresse : non pas cette apathie destructive de toute espèce de jouissances, mais cette insouciance combinée qui préfère la privation de toutes les peines aux soins qui accompagnent tous les projets. Madame d'Houdetot vécut

avec des athées, avec des dévots, avec des prudes,

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avec des étourdis, et vécut avec tous sans jamais leur sacrifier rien de son caractère primitif : tous n'eurent pas également à s'en louer, aucun n'eut à s'en plaindre. »

Brissot raconte, dans ses Mémoires, qu'il eut l'occasion de voir la comtesse en 1787. « Elle était, dit-il, vieille, laide, spirituelle. » Puis il ajoute quelques réflexions méchantes, qui ne méritent pas d'être relevées. Il ne porte pas un jugement véritable.

Le dernier témoignage des contemporains que nous voulons citer est celui de madame d'Epinay qui, dans ses Moments heureux, fait un portrait de sa belle-sœur, à la date de 1755.

« Dès ma plus tendre enfance, j'ai vécu avec madame d'Houdetot. J'ai toujours eu du penchant pour elle; il n'y a cependant que deux ans que j'ai désiré véritablement de l'avoir pour amie. Je lui ai de tout temps reconnu de la franchise, de la bonne foi, de la douceur, une patience et une discrétion à toute épreuve. Jamais de lendemain à craindre pour elle ; et son mérite à cet égard est

d'autant plus grand qu'elle est naturellement distraite, enfant et étourdie.

» Elle est née tendre et sensible. Elle est bonne et compatissante. Elle a l'imagination vive. Sa tète se prend ordinairement avant son cœur, mais il ne la dément jamais, et une fois touchée pour un objet, aucun autre ne peut l'en distraire. »

Madame d'Epinay parle discrètement de la liaison de la comtesse avec Saint-Lambert, rappelle un séjour qu'elle fit à la Chevrette, et termine ainsi :

« Je conclus qu'à tout prendre, il n'y a pas de femme qui vaille madame d'Houdetot. Elle a l'es, prit et le cœur excellents. Sa tête pourra lui faire faire plus d'une faute. Elle est légère, mais elle est constante. Elle est légère, en ce que le plaisir et la peine ne laissent guère de traces chez elle : tout s'efface avec autant de promptitude qu'elle sent vivement dans le premier instant. Elle est aussi essentielle en amitié que tendre en amour. Jamais elle n'a dit ni cru de mal de personne ; et quiconque entreprendra sa critique finira, comme moi, par son éloge. »

Nous venons de nommer une fois encore la Chevrette. Avant de clore cette étude, disons un dernier adieu à ce château célèbre qui abrita des personnages illustres, des femmes exquises, des lettrés, des philosophes, des princes de la pensée et du langage, bref qui fut un des foyers intellectuels les plus captivants du xvni^ siècle. Quand madame d'Epinay voyait sa maison remplie de grands seigneurs et de grandes dames, d'écrivains, de poètes, d'artistes, elle rayonnait, elle se sentait vivre, elle était heureuse. Elle eut vraiment de beaux jours dans ce coin de terre privilégié Oli séjournait souvent madame d'Houdetot, et qui, à ce titre, mérite d'être rappelé ici avec quelques détails.

La Chevrette, dont le nom subsiste encore, est située sur la commune de Deuil (Seine-et-Oise), à 12 kilomètres de Paris. Le château, bâti sous Louis XIV par le marquis de La Vrillière, fut acquis sous Louis XV par M. de La Live de Bellegarde, fermier général, qui le céda à son fils aîné,

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Denis-Joseph d'Epinay, le mari de la femme célèbre, amie des philosophes.

Le gendre de M. d'Epinay, M. de Belzunce, neveu du fameux évèque qui s'illustra lors de la peste de Marseille, fit démolir en partie la Chevrette avant d'émigrer, vers 1789. Ce qui reste aujourd'hui du château proprement dit est insignifiant, et consiste simplement dans un fragment de l'aile gauche, confondu au milieu d'une construction bâtie par la suite. Le tout forme une sorte de villa sans caractère et sans style, entourée par une partie assez étendue de l'ancien parc.

Le château disparu était superbe; à l'intérieur comme à l'extérieur on reconnaissait une demeure fastueuse. Dans le salon, parmi différentes œuvres d'art, on remarquait l'histoire de Psyché peinte par Natoire.

Il y avait une chapelle à la Chevrette. Elle avait été décorée par Jacques Blanchard. On y mariait les amis de la famille, comme en témoignent les registres de l'état civil de Deuil. C'était l'abbé Martin, curé de cette paroisse, qui officiait II était un des familiers du château. Diderot l'aimait beaucoup, ainsi que madame d'Houdetot, et se

plaisait à discuter avec lui. « Notre pasteur, disaitil, est un des meilleurs esprits qu'il y ait bien loin. Il n'y a pas d'homme dont les passions se peignent plus vivement sur son visage; c'est peutêtre le seul qui ait le nez expressif; il loue du nez, il blâme du nez, il décide du nez, il prophétise du nez. Grimm dit que celui qui entend le nez du curé a lu un grand traité de morale. »

Le château renfermait aussi une salle de théâtre, où l'on jouait la comédie. La troupe d'amateurs était composée, au début, vers 1749, de madame de Maupeou, de madame d'Houdetol, de M. de Jully, frère du marquis d'Epinay, de madame d'Epinay elle-même, de Francueil, son ami intime, qui dirigeait tout, et de quelques autres personnes. Les invitations étaient très recherchées. Une des premières pièces jouées fut Y Engagement téméraire, comédie de Jean-Jacques Rousseau, qui avait été présenté depuis peu à madame d'Epinay, et pour lequel elle éprouvait une vive sympathie.

Des embarras d'argent forcèrent La Live d'Epinay à louer la Chevrette, qui fut alors habitée par le riche financier Savalette. Celui-ci

déploya un grand faste, et voulut marcher sur les traces de la marquise en organisant des représentations théâtrales, une entre autres qui fat un événement littéraire dont s'entretint tout Paris.

Cette représentation, qui mérite une mention spéciale, comprenait Roméo et Juliette de Shakespeare. C'était une nouveauté fort intéressante, car le grand dramaturge anglais était à ce moment très peu connu en France. Quelques-unes de ses pièces commençaient à peine à être traduites et lues dans notre pays. C'est un honneur pour la Chevrette d'avoir rendu hommage à son génie, dès la première heure et avant tous, par une représentation de Roméo. Le chevalier de Chastellux, qui avait pour maîtresse l'étincelante marquise de Gléon, nièce de Savalette, avait arrangé un peu à sa façon le beau drame de Shakespeare. Les lettrés et le monde se disputèrent les invitations, et comme l'a écrit l'érudit M. Jusserand, « la route se couvrit de carrosses, tout Paris fut à la Chevrette ce jour-là ».

La mode et le goût alors étaient tout à l'anglaise. Savalette transforma les jardins et le parc

de M. d'Epinay, en suivant les caprices du jour. La Chevrette fut transfig^urée. M. d'Epinay ne consentit qu'à regret à ces chang-ements qui faisaient disparaître les beaux parterres de sa propriété, souvenirs du grand siècle, ainsi que les groupes et les statues de marbre. Il adressa au financier une épitre en vers, où l'esprit ne manque pas, et qui renferme ces strophes :

Savalette a fort bien tourné

Le parc de la Chevrette Mais son goût anglais a coiffé

Mon parterre en vergelte.

En fait de goût, soit mal, soit bien,

Chacun trouve un apôtre ; Je fais un très grand cas du sien,

Mais j'aime mieux Le Nôtre!

Groupes, qui m'avez tant coûté,

J'ai réglé votre usage; Puisqu'on vous a tous mutilés,

Fuyez à l'Ermitage !

On m'a fait niche en vous brisant,

Mais aux fêtes de Pâques Vous servirez de monument

Et de niche à Jeun-Jacques!

En 1797, au mois de février, on fit l'inventaire à la Chevrette des biens mobiliers ayant appartenu à M. de Belzunce, gendre de M. d'Epinay, comme nous l'avons dit, et dernier seigneur du

château. Il restait peu de chose, puisque celui-ci, avant d'émigrer, avait fait démolir en partie l'habitation.

Cet inventaire est lamentable, et indique le trouble de cette époque orageuse, le désordre des départs précipités, des fuites hâtives oii la tête était en jeu. D'après un document du temps, on trouva, entre autres objets : « Dans le vestibule de l'ancienne comédie, des planches, une table, deux vieux paravents, un grand cofTre, une armoire... Dans la cour à droite de la grille, dans une remise, un carrosse à quatre roues et un cabriolet ».

0 fuite rapide du plaisir et de la gloire! Le cœur du poète se serre devant cette nomenclature d'objets inférieurs, seuls vestiges des beaux jours évanouis, de la Chevrette de madame d'Epinay, de la famille de La Live, de Diderot, de Francueil, de Grimm, de Rousseau, de madame d'Houdetot, de madame Necker, de toute la belle société qui venait y faire assaut d'esprit, et y donner carrière à son élégant scepticisme.

Ces planches, cette table, ces deux paravents, ce coffre, c'étaient les accessoires du théâtre. Ils

avaient connu les belles soirées, ils avaient figuré dans les intrigues, et donné l'illusion au spectateur. Et ce vieux carrosse, ce cabriolet! Je les vois tout couveris de poussière, mangés par la vermine, abandonnés tristement au destin des choses qui finissent. Naguère, ils brillaient de luxueuse propreté, on y sentait le parfum des marquises et des comtesses, et quand ils passaient sur les routes, roulant sous le trot de chevaux superbes, les passants les contemplaient d'un œil d'envie, et songeaient que jamais sans doute ils ne seraient transportés de la sorte... Aujourd'hui, épaves d'un riant passé, d'un monde bouleversé, d'une grandeur évanouie, nul ne les contemple sans quelque apostrophe de risée ou de pitié. Ainsi passent les vanités humaines!

En dehors de l'aile gauche du château, dont nous avons parlé, il subsiste encore de l'ancienne Chevrette une partie des communs, reconnaissables à leur toit mansardé en tuiles. Ces communs étaient très vastes. Ils servaient d'abri à de nombreux et larges carrosses qui y stationnaient, en attendant le retour pour Paris de la belle société qu'ils avaient amenée. Dans ces derniers temps.

ils servaient de serres à un cultivateur qui y entretenait des vignes pour avoir des primeurs, et y récoltait force raisins.

Mais le souvenir le plus éloquent du passé, c'est la grille d'entrée. Elle n'a pas changé de place. Elle a fort grand air avec ses pilastres à consoles et ses douves où il n'y a plus d'eau. Au printemps dernier, visitant ces lieux célèbres, transformés par la spéculation, j'ai pu contempler celte grille en fer forgé, qui vit passer tant de gens d'esprit, tant de femmes aimables, tant d'écrivains. J'évoquais avec délices ce monde d'autrefois qui avait avec élégance la passion des idées, et je ressentais l'amer regret de ne l'avoir point connu.

Parlant de ces vestiges de la Chevrette, Paul Boiteau écrivait un jour avec émotion :

« Un fossé revêtu de pierre et entouré d'une balustrade de bois, une porte, une grille, un reste d'allée, un commun qui est devenu l'habitation principale, et de l'autre côté de l'allée, dans une claire futaie, une petite maison moderne, voilà tout ce qui reste du fastueux château, qui fut démoli même avant 1789 par le gendre de madame

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d'Épinay. C'est égal, le fossé, la porte et la grille suffisent. C'est par là qu'entraient Rousseau, et Diderot plus tard; c'est là que passait la voiture qui amenait madame d'Houdetot et Saint-Lambert, et que de fois il y eut foule et fête autour de ce triste fossé stagnant et du gazon maigre qui l'entoure! Le x\nf siècle des poètes et des philosophes a laissé sa trace, visible pour qui sait voir!... »

Après avoir admiré la grille, je fis le tour de l'emplacement du domaine, jardins et parc, devenus la proie de maraîchers, qui y cultivent des légumes de toute espèce. Je reconnus l'endroit oiî commençait le parterre; plus loin était le bassin aux eaux jaillissantes; plus loin encore la grande pièce d'eau avec ses cygnes que Diderot se plaisait à taquiner, ce qui faillit lui faire casser le pied. A chaque extrémité de la pièce d'eau s'élevait un pont élégant. Tout ce qui en reste consiste en deux superbes consoles en pierre sculptée, qui sont enfoncées dans la terre, et servent maintenant de bornes à un chemin de culture.

Des artichauts et des navets poussent à la place des allées et des bosquets où Jean-Jacques et madame d'Houdetot parlaient d'amour, tandis que Saint-Lambert était à l'armée. La pièce d'eau des cygnes est comblée. On ne la reconnaît qu'à une dépression du terrain. Je cherche en vain Diderot, Rousseau, la comtesse, Saint-Lambert, madame d'Epinay. Je n'aperçois que des garçons jardiniers qui travaillent, et qui de temps en temps se redressent pour regarder les trains de voyageurs, car le chemin de fer est tout près. Ainsi tout passe, tout change, tout s'en va.

Nous venons de mentionner deux consoles de pierre : ces blocs abandonnés, oii l'art jadis mit sa marque élégante, sont navrants à voir. Je n'ai pu les considérer sans ressentir une mélancolie profonde, et à chacun d'eux j'appliquais ce que Lucain dit de Pompée vaincu :

... Stat magni nomitiis timbra!

Quoi de plus triste, en effet, qu'un objet destiné à une décoration magnifique, et qui ne sert plus qu'à un vil usage? Détourné de sa fin première, l'intérêt l'a transformé et dénaturé, et il

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apparaît lamentable et déchu à qui reconnaît ses nobles destins d'autrefois.

Pauvres pierres sculptées! Vous avez vu briller de riants soleils; vous avez vu passer l'esprit, l'élégance, la grâce, le génie; vous avez été l'ornement d'un parc plein de vie; vous avez entendu les aveux, les serments de couples qui s'aimaient; vous avez, c'est tout dire, embelli la Chevrette dans ses jours de splendeur et de gloire!...

Aujourd'hui, au milieu d'un champ vulgaire, enfouies inégalement dans le sol, négligées, maltraitées, vous n'êtes plus que des débris méconnus, et vous gisez misérablement parmi des cultures inférieures !

Ah! quelle âme haut placée, émue de votre décadence, vous arrachera à l'obscur maraîcher qui vous possède, vous recueillera dans quelque jardin fleuri, dans quelque parc verdoyant, et vous fera renaître, vestiges touchants d'un passé enchanteur, au prestige des anciens jours!

M. de La Live de Jully, frère de madame d'Houdetot, qui était un graveur de mérite, a laissé par bonheur une vue du château de la Chevrette. C'est une pièce très intéressante, mais elle est

devenue fort rare : la Bibliothèque nationale ellemême ne la possède point dans sa collection d'estampes. Nous avons pu en obtenir communication d'un ami, et nous en avons fait faire une reproduction pour orner cette étude. C'est la première fois, nous le pensons, qu'elle est ainsi publiée. L'art est le grand sauveur. Grâce à lui, l'éclat du passé ne meurt point tout entier.

Il nous a été doux de nous arrêter un moment à cette demeure disparue qui rappelle tant d'attrayants souvenirs. Mais reprenons maintenant la suite des jugements portés sur madame d'Houdetot.

Dans ses Mémoires et sa correspondance, madame d'Epinay parle de sa belle-sœur en maints passages. Elle le fait toujours avec amitié, malgré quelques critiques où on sent encore l'affection. Lorsque la comtesse se lia avec Saint- Lambert, madame d'Epinay fut une des premières à deviner cet attachement. Dans une lettre à

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M. de Lisieux, elle dit à l'automne de 1754 : « La comtesse d'Houdetot doit venir passer huit jours avec nous; elle n'ira point cette année dans sa terre. Il me semble qu'elle s'est liée intimement, mais très intimement avec M. de Saint-Lambert. Elle ne parle que de lui, elle ne cite que lui. C'est un enthousiasme si franc, si excessif que le comte pourrait bien en mettre son bonnet de travers elle l'amènera; je suis curieuse de les voir

ensemble! »

Ces derniers mots, que nous soulignons à dessein, sont charmants. Elle est curieuse de les voir ensemble, ce qui veut dire : je m'y connais, je suis une fine mouche, et je saurai bien reconnaître, en les observant, ces bons apôtres-là, si ce que je soupçonne est vrai. La spirituelle marquise fut servie à souhait.

Elle avait raison : deux amants, dans une société, se trahissent toujours. Ils ont beau cacher la tendresse qui les enchante, avoir recours à des ruses naïves ou savantes pour n'être point devinés... malgré eux, leurs paroles, le ton de leur voix, les regards de leurs yeux baignés d'amour, leurs gestes tremblants, le sourire divin

qui les anime, tout en eux révèle et crie la passion. Madame d'Epinay, lorsqu'elle eut vu ensemble, comme elle le souhaitait, la comtesse et Saint-Lambert, fut tout à fait éclairée.

A l'automne de 1756, elle écrit : « J'aime la comtesse de tout mon cœur; mais, lorsqu'elle est entourée de ses chiens et de sa madame de Blainville, j'en aime mieux une autre qu'elle. » Celte madame de Blainville était une belle-sœur de madame d'Houdetot, que personne ne pouvait supporter. Rousseau la caractérise d'un mot, et l'appelle « une mégère ».

En 1757, la marquise écrit à Grimm : « La comtesse d'Houdetot est venue me dire adieu. Que c'est une jolie âme, naïve, sensible et honnête! Elle est ivre de joie du départ de son mari (pour l'armée), et vraiment elle est si intéressante que tout le monde en est heureux pour elle : elle était folle hier comme un jeune chien. Le marquis de Saint-Lambert élait'lavec elle... » Quelle ravissante peinture! Tous les traits portent, et jettent une clarté profonde sur la physionomie intime de celle dont la vie est remplie désormais par un

amour partagé.

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Un peu plus tard, madame d'Epinay écrit encore à Grimm :

« La comtesse d'Houdetot est venue souper hier avec nous, et nous a amené sa grosse madame de Blainville. La première est entrée comme une folle, et l'autre comme une sotte. Le marquis de Saint-Lambert était avec elle, il venait m'apprendre son départ pour l'armée... Mon Dieu! que j'ai d'impatience de voir dix ans de plus sur la tète de cette femme! Si elle pouvait acquérir un peu de modération, ce serait un ange. Mais si son mari continue à la^ contrarier, elle n'en sera que plus longtemps ivre. »

La marquise, on le voit, si elle est indulgente pour sa belle-sœur, ne cesse pas d'être injuste pour le comte d'Houdetot. Il ne songeait guère, certes, à contrarier sa femme, puisque, par un besoin de réciprocité, il tolérait sa liaison avec Saint-Lambert. Nous avons déjà mentionné sa réponse à la marquise d'Aubeterre qui, la bonne âme charitable, venait l'aviser de l'attachement de la comtesse, au risque d'amener des calas-

trophes. Voici, d'après un témoin, cette réponse complète : « Madame d'Houdetot et moi, nous avons été mariés par nos parents, très jeunes et sans nous connaître; en nous connaissant il s'est trouvé que nous ne nous convenions pas, quoique nos caractères soient bons. Je ne puis rendre ma femme heureuse; je n'ai le droit que de lui demander de la décence dans sa conduite. » La perfidie de madame d'Epinay à l'égard de son beau-frère est flagrante.

, Nous avons trouvé, dans les Mémoires de Bachaumont, un détail curieux qui prouve que les Américains connaissaient madame d'Houdetot, et savaient qu'elle avait brillamment reçu Franklin. C'est pour ce fait sans doute qu'en 1783 elle fut nommée citoyenne mnéricaine dans une assemblée générale tenue à l'Hôtel de Ville de Newhaven, assemblée à laquelle assistaient le maire, les aldermen et les habitants. La maréchale de Beauvau, Condorcet, Saint-Lambert et quelques autres personnages éminents reçurent le même hommage en cette occasion.

La raison d'adoption, dit la délibération, est que ces personnes sont non seulement distinguées

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par leur rang-, leurs lumières ou leurs talents, mais encore rccommandables par leur philanthropie et leur zèle pour la liberté et le bonheur des Etats-Unis en général, et pour la prospérité de Newhaven en particulier.

Dans un charmant petit livre de 1784, orné de gravures, livre devenu très rare et intitulé : Description d'une partie de la Vallée de Montmorencu et de ses plus agréables jardins, l'auteur, ancien professeur à l'Ecole militaire, consacre quelques lignes à la comtesse. Voici ce qu'il écrit :

« Il est une autre personne du sexe, madame la comtesse d'Houdetot, que je ne puis omettre, quoiqu'elle ne se soit pas fait connaître par des ouvrages imprimés. Sa maison est en quelque sorte celle de beaucoup d'auteurs qu'elle dirige par son goût, et qu'elle éclaire par ses connaissances.

» Sa maison de campagne est à Sannois, lieu où elle passe la plus grande partie de Tannée. Si son jardin n'offre pas les beautés qu'on trouve ailleurs, il n'en plaira pas moins par son élégante simplicité. Ce qu'il y a de plus remarquable est un monument érigé à la gloire de Vol-

taire, pratiqué dans un enfoncement de murailles, et situé au milieu des bois, monument absolument semblable à celui que madame d'Epinay avait fait construire à Rousseau, lors de son séjour à l'Ermitage qu'elle avait fait bâtir pour lui près de Montmorency.

» On y voit encore un arbre, planté, dit-on, par M. Franklin... »

Nous trouvons un grand attrait dans ces témoignages des contemporains, qui nous font très bien comprendre l'influence bienfaisante de la comtesse, son goût pour les lettres, son respect, son culte pour les grands écrivains, le soin qu'elle prenait de rappeler leurs souvenirs par de petits monuments symboliques, et de consacrer ainsi le prestige de leur génie.

Lord Byron, dans Childe Harold, fait allusion à madame d'Houdetot. C'est dans le passage célèbre où il rend hommage au génie de Rousseau. Le grand lyrique raconte qu'il visite la Suisse, qu'il est heureux d'y respirer un air pur, et d'être l'hôte passager de cette terre où Rousseau vint au monde.

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« Son amour, dit-il, était l'essence même de la passion. Gomme un arbre foudroyé, il était embrasé et brûlé par la flamme céleste. C'est ainsi qu'il était amoureux. Mais, ce n'était pas l'amour d'une femme vivante, ni d'une ombre chérie qui plane sur nos rêves; c'était l'amour d'une beauté idéale. Cette passion, si insensée qu'elle paraisse, devint sa vie : elle déborde dans ses pages brûlantes.

» Ce sentiment d'idéal amour anima Julie de son souffle, et la revêtit d'un charme romanesque et doux. Rousseau sanctifia ce mémorable baiser que déposuit chaque matin sur sa lèvre Iremblanle celle qui ne répondait à son amour que par V amitié. Mais, à ce doux contact, une flamme dévorante cdlait embraser son cerveau et son cœur, et tout son être était absorbé dans une ineffable jouissance, que ne donne point aux amants vulgaires la possession de f objet aimé. »

L'attrait profond des rendez-vous d'Eaubonne n'avait pas échappé à Byron. Il avait dû noter les pages des Confessions où ils sont racontés.

Nous pourrions citer encore d'autres écrivains.

plus rapprochés de nous, qui se sont occupés de la comlesse : Capefig-ue, de Lescure et Arsène Houssaye, entre autres; mais leurs études ne renferment ni documents nouveaux, ni jugements hors de pair. Ils rendent tous hommage à madame d'Houdetot, en rappelant ce que Jean-Jacques a dit d'elle. Nous nous bornons donc à les mentionner, en reconnaissant toutefois que M. de Lescure a apporté un soin plus grand dans son travail, et a étudié plus sérieusement la vie de la muse de Sannois. Capefigue raconte que ses amis, M. de Barante et le charmant baron de Bazancourt, qui avaient connu la comtesse, ne cessaient de faire son élog'e.

Sainte-Beuve, qui a tout dit en termes exquis, s'exprime ainsi sur elle :

« Madame d'Houdetot était de ces âmes qu'on peindrait d'un mot : elles ont passé dans le monde en voyant le bien. C'est encore une manière de le faire, au moins tout auprès de soi. L'heureuse illusion dont s'enveloppe une nature aimante, rayonne autour d'elle et en rend ou en prête aux autres. )>

En 1863, un écrivain peu connu de notre gêné-

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ration, Camille Selden, a parlé à son tour de l'amie de Saint-Lambert dans une étude qui n'est pas sans mérite. Voici quelques passages qui nous ont plu davantage :

« On ne se sent jamais plus aimable que lorsqu'on se sent aimé; les femmes surtout n'atteignent la perfection de leurs grâces qu'à force d'hommages. Par la même raison, elles ne conservent le plus souvent leur bonté naturelle qu'à force de bonheur. C'est là sans doute à quoi madame d'Iioudetot dut une fraîcheur de sentiment qui ne l'abandonna jamais, et ce charme attrayant de jeunesse morale qui la fît aimer toute sa vie. »

Voulant peindre la comtesse à l'heure oii elle sortait du couvent. Agée de dix-huit ans, et pareille à un jeune oiseau qui s'envolerait de sa cage, Camille Selden trace ce vivant portrait :

« La jeune Sophie manquait de beauté, en dépit de sa taille bien prise, et déjà la petite vérole avait gâté ses traits et son teint. Néanmoins, ce visage, quel qu'il fût, pouvait ne point déplaire et peut-èlre même plaire. Il rayonnait de santé,

de jeunesse, et le plus heureux caractère y mettait une expression de bonté, de sincérité, de franchise. Tout au contraire de sa prudente bellesœur, qui l'appelait, non pas peut-être tout à fait à tort. Hurluberlu , elle avait pour habitude de reg-arder les gens en face, trop en face même, et de dire les choses tout comme elles lui venaient à l'esprit, parfois un peu à l'étourdie, sans réfléchir, à tort et à travers, en pensionnaire, en petite fille. De là des rougeurs subites, des accès de pudeur qui lui faisaient tout à coup monter le feu au visage et balbutier de jolies gaucheries qui amusaient tout le monde, et la faisaient éclater de rire avec les autres. »

Dans sa longue et venimeuse étude sur Rousseau, qui révèle un pédant d'école plus qu'un vrai philosophe, Saint-Marc Girardin parle cependant de madame d'Houdetot avec bienveillance et justesse. Nous citerons donc son jugement.

« Ce qui faisait vraiment le charme de madame d'Houdetot, c'est qu'elle avait, comme le dit si bien madame d'Epinay, une « jolie àme », c'est-à-dire une âme gracieuse et naïve, honnête.

comme le dit encore madame d'Epinay, non pas de cette honnêteté qui fait aimer ou suivre le devoir, mais de cette honnêteté qui consiste à ne déguiser aucun de ses sentiments... Elle avait l'esprit simple et délicat, juste et vif, sans empressement de se montrer. Toujours entourée d'hommes de lettres et d'hommes du monde, la conversation, chez elle, était spirituelle et intéressante; elle n'y prenait part qu'avec réserve et à propos, pour la ranimer ou pour la résumer, et elle le faisait toujours par un mot juste et fin qui, lorsqu'il venait comme conclusion, ne laissait plus rien à dire. Ceux qui l'ont vue, même dans sa vieillesse, ont sfardé le souvenir de quelques-uns de ces mots doux et justes dont elle avait le secret. Un jour, me disait M. Hochet, on causait chez elle des femmes, de leurs qualités, de leurs défauts, et comme c'était sous le Directoire, le temps faisait qu'on médisait plus qu'on ne louait. Madame d'Houdelot finit la conversation, qu'elle n'avait pas contrariée, en nous disant : « Sans » les femmes, la vie de l'homme serait sans assis- » tance au commencement, sans plaisir au milieu, » et sans consolation à la fin. » C'était là son

genre d'esprit, élégant et même réfléclii par habitude de la bonne compagnie, et pourtant naturel. »

Parmi les écrivains contemporains, M. Léo Claretie est un de ceux qui ont parlé de l'amie de Saint-Lambert avec le plus d'intérêt. Voici un passage de son étude :

« Madame d'Houdetot fut une vertueuse pécheresse qui sut conquérir tous les cœurs comme toutes les affections, même celle de son mari. Elle fut surtout bonne, toujours fidèle au plus bienveillant optimisme, comme, aussi, coutumière de la plus docile patience, intelligente, lettrée, instruite, moraliste des plus délicates avec une petite pointe d'ambition littéraire, qui poussait, comme dans un parterre, dans son salon richement pourvu de célébrités ; avec cela femme de sang-froid, de tête solide, d'esprit net, méticuleux même, simple dans ses goûts comme dans son style, plus prudente qu'audacieuse, âme aimante en qui le romanesque n'a pas détruit la raison pratique, elle fut bien le plus grand mélange des qualités nécessaires pour assurer auxaulres le même agrément qu'on reçoit d'eux. »

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Les femmes de notre temps connaissent peu ces jugements, ces appréciations, ces éloges épars dans des revues ou des livres devenus rares. C'est pour elles surtout que nous les avons recueillis, afin d'en faire une sorte de bouquet littéraire, dont le parfum, nous le voulons espérer, les charmera délicieusement.

Madame d'Houdetot fait honneur à son sexe par les qualités naturelles ou acquises de son cœur et de son esprit, ainsi que par la douce mais ferme volonté «[ui en règle l'usage. Il importe donc de la bien connaître, d'étudier sa vie, son caractère, et de pratiquer les mêmes vertus, qui toujours feront fleurir le même bonheur. « J'avais imaginé des cœurs comme le sien, a dit d'elle Saint-Lambert, mais je n'ai trouvé que lui de son espèce, et il suftit de bien connaître son caractère pour l'aimer toute sa vie. »

Elle fut à la fois sémillante et pensive, mélancolique et spirituelle, enjouée et tendre, simple et savante. Elle eut la grâce, le charme, la bonté. Partout où elle parut, dans les salons de Paris, à la cour de Louis XV, parmi les bosquets d'Eau-

bonne, dans le parc de la Chevrette, chez madame Necker à Saint-Ouen, sous les beaux ombrages de Méréville, dans la retraite de Sannois et dans toute la vallée de Montmorency, son image, son souvenir laissaient un attrait touchant qui, çà et là, survit encore. Bref, elle aimait, et elle eût voulu ne voir autour d'elle que les bienfaits de l'afTection, que la joie des attachements fidèles, que les délices de l'amour.

N'est-ce point là un séduisant modèle?

Sans Rousseau, la comtesse d'Houdetot n'eut point vécu dans la mémoire des hommes. Bénissons donc son génie d'avoir donné l'immortalité à une telle femme.

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