‹ La comtesse d'Houdetot, une amie de J.-J. RousseauChapitre 50 sur 61 · LE MARIAGE DE MADAME D IIOUDETOT RACONTÉ PAR MADAME D'ÉPIXAY · texte numérisé non relu

LE MARIAGE DE MADAME D IIOUDETOT RACONTÉ PAR MADAME D'ÉPIXAY

Madame d'Épinay, dans ses Mémoires, a consacré quelques pages au mariage de madame d'Houdelot, surtout aux préliminaires rapides qui l'accompagnèrent. C'est un récit alerte, vif, plein de malice et d'esprit. En le lisant, on s'explique que cette union, conclue par les parents et amis comme un marché pressé, ne devait pas donner de brillants résultats. Jamais deux jeunes gens ne furent mariés avec une pareille hâte. On ne peut s'empêcher de sourire devant une telle précipitation. Le récit de ce mariage a paru si intéressant à M. Lucien Brunel, professeur érudit, qu'il l'a fait figurer dans un recueil de lectures classiques pour la jeunesse.

Voici donc ce qu'écrit madame d'Épinay année 1748) : elle s'adresse à M. de Lisieux, son tuteur :

Hier matin, mercredi, ma mère m'appela dans son appartement, et me dit : « M. de Villemur {écuye'i\ greffier en chef du Parlement de Toulouse, parrain de la future madame d'Houdetot) vient de proposer à M. de Bellegarde un mariage pour Miml avec un de ses arrière-petits-cousins que l'on dit être un très bon sujet. Mais votre père, ajouta-t-elle, veut avant tout que le jeune homme plaise à sa fille, et nous allons

aujourd'hui dîner chez madame de Yillemur, où M. d'Houdetot se trouvera, et où néanmoins il ne doit être question de rien. II n'en voulait même pas parler à sa fille, mais comme elle ne fait jamais attention à personne, à moins qu'elle n'y ait intérêt, elle pourrait bien ne pas regarder le comte d'Houdetot, si elle n'était pas prévenue. J'ai donc décidé M. de Bellegarde à lui en dire un mot. II n'y a d'ailleurs aucun arrangement de pris encore; mais il faut une plus ample information, quoiqu'on nous ait déjà dit quelque bien du comte : ensuite on s'expliquera sur la, dot.

Pour abréger celte incroyable histoire, je vous dirai que nous allâmes tous dîner chez madame de Yillemur. En entrant, nous vîmes un cercle de toute la famille, M. et madame d'Houdetot, leur fils, et tous les Yillemur possibles. La marquise d'Houdetot, à notre arrivée, se leva avec précipitation et vint, les bras ouverts, embrasser mon beau-père, ma mère, Mimi et moi, qu'elle n'avait jamais vue. Après cette embrassade, le vieux Yillemur prit mon beau-père par la main et le présenta en cérémonie à madame d'Houdetot, qui, à son tour, lui présenta son fils et son mari : et nous fûmes tous de nouveau présentés et embrassés. La marquise est une femme de taille moyenne; elle paraît avoir au moins cinquante ans. Elle a encore la peau extrêmement belle, quoiqu'elle soit très maigre et très pâle. Ses yeux sont pleins d'esprit et de feu. Tous ses mouvements sont précipités et violents ; et, malgré sa vivacité, on voit clai-

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rement qu'elle ne fait rien sans projet et sans l)ut. Ses gestes ont la plus grande part à sa conversation, et ses yeux se promènent autant par curiosité que par vanité. Son mari peut être de vingt ans plus âgé qu'elle. C'est un vieux militaire qui ne resseml)le pas mal au roi de pique par sa taille et par son ajustement. Lorsqu'il est assis, il appuie volontiers ses mains et sa tête sur sa canne, ce qui lui donne un air de réflexion et de méditation qui lui fait honneur, sur ma parole. Il répète les derniers mots de ce que dit sa femme; il ricane, et montre des dents que l'on aimerait autant qu'il cachât.

Madame d'Houdetot prit ma sœur à côté d'elle, la questionna, l'interrompit, la complimenta, et en moins de deux minutes fut enchantée de ses grâces et de son esprit. On mit à table les jeunes gens l'un près de l'autre. M. de Villemur et madame la marquise d'Houdetot s'emparèrent de mon beau-père, et ma mère fut placée entre ma belle-sœur, dont elle n'avait pas voulu s'éloigner, et le marquis d'Houdetot. Au dessert, on parlait déjà hautement de mariage malgré le silence qu'on nous avait imposé sur cet article. Lorsqu'on fut de retour dans le salon, le café pris, et les domestiques étant sortis, M. de Villemur dit tout à coup, en adressant la parole à mon beaupère : « Tenez, mon ami, nous sommes ici en famille; entre amis francs comme nous, il ne faut pas tant de mystère; traitons ceci hautement. Il ne s'agit que d'un oui ou d'un non. Mon fils vous convient-il? Oui ou non; et à votre fille? Oui ou non de même; voilà

Vitem... Je regarde vos enfants comme les miens, mes amis. L'un est mon petit neveu, continua-t-il en se frappant le ventre et souriant à toute la compagnie, l'autre est ma filleule, de sorte que l'intérêt de mon neveu, l'intérêt de ma filleule, c'est tout un. Je dis donc : votre fille, mon cher confrère, plaît beaucoup à madame la marquise (en se retournant vers elle); je le vois. Notre jeune comte est déjà amoureux; votre fille n'a qu'à voir s'il ne lui déplaît pas; qu'elle le dise; prononcez, ma filleule. »

Ma sœur rougit. On l'accabla d'éloges, on caressa mon père; on fit enfin tout ce qu'il fallait pour nous tourner la tête à tous, et nous ôter le temps de la réflexion.

Ma mère, qui vit que la confiance aveugle de mon beau-père en M. de Villemur l'engageait à souscrire à tout, interrompit la huée d'applaudissements, et dit à madame de Villemur, assez haut pour être entendue : « Il me paraît, madame, que M. de Villemur va un peu vite; les choses ne sont pas assez avancées pour faire prononcer nos jeunes gens. Si, flattés de s'épouser, ils prenaient du goût l'un pour l'autre, et que l'affaire vînt à manquer! — Ah! ah! vous avez raison, s'écria M. de Villemur en levant les mains et les frappant l'une contre l'autre; vivent les gens de bon conseil, continua-t-il, faisant semblant d'interpréter la réflexion de ma mère suivant son idée; il vaut mieux traiter d'abord les articles, et les jeunes gens, pendant ce temps -là, causeront ensemble : c'est bien dit, c'est bien dit! »

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Puis, prenant tout de suite le vieux marquis et sa femme par la main, il les mena s'asseoir en cercle auprès de mon beau-père et de ma mère, et, tout en les conduisant, il nous cria en riant, et s'efTorçant de nous regarder, en rejetant sa tête derrière lui : « Mes enfants, amusez-vous, divertissez-vous; nous allons vaquer aux moyens de vous rendre bientôt contents. »

Lorsqu'ils furent assis, M. de Villemur redressa sa perruque, releva sa manchette et, appuyant son coude sur son genou, adressa la parole d'un ton de prédicateur à M. de Bellegarde : « Mon ami, dit-il, monsieur le marquis et madame la marquise réduisent leur fils aîné à sa légitime, et les raisons, vous les savez. Je ne vous ai rien laissé ignorer, quelque désagréable , quelque malheureuse que soit celte aventure. Les fautes, au surplus, sont personnelles; je ne suis pas plus tourné d'un côté que de l'autre, mais je crois que notre jeune comte n'en doit pas souffrir dans votre esprit ni dans celui de personne. »

Là-dessus, grandes assurances réciproques que le petit désagrément d'un enfant déshonoré ne ferait pas manquer le marché. « Eh bien, donc, continua M. de Villemur du même ton, M. le marquis donne en mariage au comte son fils dix-huit mille livres de rente en terres en Normandie, et le guidon de gendarmerie, qu'il lui a acheté l'année dernière, et lui assure de plus sa pleine et entière portion dans sa succession. »

Le marquis, appuyé sur sa canne, comme je vous l'ai dépeint, opina du bonnet, et la marquise dévorait des yeux mon beau-père et ma mère. « Pour moi, ditelle, je n'entends rien aux affaires; je donne tout ce que je peux donner, mes diamants surtout, monsieur, mes diamants; ils sont beaux. Je ne sais au juste pour combien j'en ai, mais, tant qu'il y en aura, je les donne à ma belle-fille, point à mon fds, au moins. — Voilà, en vérité, mon cher confrère, un présent et un procédé bien généreux, dit avec emphase M. de Villemur à M. de Bellegarde. Et ce n'est pas pour le faire valoir, mais il n'y a pas encore deux mois que j'ai ouï dire à madame qu'elle ne s'en déferait pas pour rien au monde. — Elle avait ses raisons pour y tenir, reprit le vieux marquis, ils ont fait plus d'une fois l'envie de feu madame la duchesse de Berry. Il faut que je vous conte sur cela une anecdote singulière : Après le siège de... oij je commandais en personne... » M. de Villemur eut l'impolitesse d'interrompre cet intéressant récit, pour demander à mon beau-père s'il était content de ces propositions; il répondit qu'il l'était fort, mais que son but était surtout que sa fille fût heureuse.

On interrompit pour faire l'éloge du jeune comte, et M. de Villemur répondit corps pour corps du bonheur de sa filleule. Alors, M. de Bellegarde dit qu'il traiterait sa fille comme ses autres enfants, qu'il lui donnerait trois cent mille livres pour dot, et sa part dans la succession, comme ses frères et sœurs, les droits d'aînesse à part, ainsi que les lois l'exigent.

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