LE MARIAGE DE MADAME D'IIOUDETOT. 3H
La marquise d'Houdetot fit de grands gestes pour témoigner sa satisfaction, mais marqua quelque désir qu'on ajoutât de plus dans le contrat de mariage une promesse d'égalité.
M. de Bellegarde n'ayant point fait à ses autres enfants ces avantages, se refusa longtemps à cette proposition, mais M. de Villemur sut si bien le retourner, qu'à la fin il y consentit. « Ah! dit M. de Yillemur en se levant, nous voilà tous d'accord. J'ai une proposition présentement à vous faire; elle vous étonnera, mais j'ai de bonnes raisons, et je vous en ferai juge. Puisque aucune difficulté ne nous arrête, signons le contrat ce soir, nous ferons publier les bans dimanche; nous aurons dispense des autres et nous ferons la noce lundi. »
Toute la famille des d'Houdetot et leurs agents furent de cet avis ; mais ma mère s'y opposa fortement, ainsi que M. de Bellegarde, qui n'avait encore fait aucune ouverture à sa famille. Il voulait d'ailleurs qu'elle assistât à la signature du contrat. Ma mère ajoutait à ces raisons celle de n'avoir aucun préparalif, et par cette précipitation de ne point laisser aux jeunes gens le temps de se reconnaître, ni de pouvoir juger s'ils se convenaient. M. de Villemur s'appliqua à combattre la première difficulté, et garda le silence sur l'autre, sentant bien qu'elle était sans réplique. « Vous allez, dit-il à M. de Bellegarde, être exposé à tous les propos du public, si vous traînez cette affaire en longueur; elle ne peut être cachée. De plus, vous connaissez les indécisions de votre
frère; il ne vous laissera pas un instant de repos. Tenez, nous avons encore le temps de passer chez le notaire, pour lui donner le projet du contrat. Tandis qu'il y travaillera, nous irons l'aire part du mariage à toute votre famille , et nous retomberons chez vous, où nous signerons. Quant aux apprêts de la noce, ajouta-t-il encore, il n'en faut point : nul bruit, nul éclat, c'est mieux; et autant d'argent d'épargné. »
Vous connaissez assez M. de Bellegarde, mon cher tuteur, pour juger qu'il se rendit aisément à toutes ces mauvaises raisons; elles flattaient trop son goût pour la tranquillité, pour n'en être pas séduit. Ma mère le tira cependant à part pour le conjurer de suspendre; elle n'en put tirer d'autre réponse que : « Eh ! ma sœur, voilà comme vous êtes : on dirait que vous croyez que M. de Villemur, mon ancien camarade de collège, aujourd'hui mon confrère, et mon ami depuis plus de quarante ans, voulût m'attraper. Non, non, je rougirais d'hésiter un instant à suivre son avis. Faites-moi donc le plaisir d'écrire à M. de Lucé (son gendre)^ qui est à Versailles, et de lui mander de se rendre ce soir chez moi pour signer le contrat. Retournez-vous-en à la maison avec nos enfants, et faites-nous préparer à souper du mieux qu'il vous sera possible. »
La joie était peinte dans les yeux de ce bon père ; il sortit, l'instant d'après, avec M. de Villemur, pour suivre l'arrangement projeté.
Je passe au moment où nous nous trouvâmes tous
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rassemblés pour la signature de ce contrat. Rien n'était plus plaisant que de voir l'air d'étonnement répandu sur tous les visages de ces deux familles rassemblées et presque inconnues l'une à l'autre. On avait un ton de réserve, de méfiance et d'inquiétude qui donnait à chacun l'air de la stupidité. Pendant la lecture, la marquise tira de sa poche deux écrins de diamants qu'elle remit à sa bru, en présent de noce. La valeur en est restée en blanc dans le contrat, faute d'avoir le temps d'en faire faire l'estimation. Tout le monde signa; on se mit ensuite à table, et le jour de la noce fut fixé au lundi suivant...
11 faut évidemment, dans ce récit animé et clair, faire la part de l'anlipatliie que madame d'Épinay éprouvait pour la famille d'Houdetot, sentiment qui a dû la rendre injuste, et lui faire présenter la vérité sous un jour faux. On sent qu'elle est heureuse d'exercer sa verve et sa malignité sur le marquis et sa femme, sur leur fils, et sur leur ami, M. de Yillemur. Il convient donc de faire des réserves au sujet de la vérité absolue de ces confidences, et sur les appréciations de l'aimable femme, et de les prendre seulement comme la peinture facile d'un esprit caustique qui sait mettre une plume habile au service de ses railleries.
La lettre que nous allons reproduire se trouvait à l'état de brouillon dans le lot de manuscrits remis par Rousseau à Paul Moultou, lorsque celui-ci lai rendit visite à Ermenonville, avec son tîls Pierre. Ce fut Musse t-Pathay, le père d'Alfred de Musset, qui, le premier, la publia en 1822. Il résulte d'une note conservée dans la famille Moultou que c'est par une indiscrétion, « dont on eut des regrets, et qu'on a pardonnée, qu'elle a été livrée au public ».
L'original, reçu par madame d'Houdetot, faisait partie de ces fameuses lettres écrites par Jean-Jacques, quand la passion dévorait son âme, en juin, juillet, et août 1757, lettres que la comtesse déclara avoir brûlées, lorsque le philosophe les lui redemanda.
M. de Kératry, contemporain de Musset-Pathay, dit au sujet de Tépître sauvée du naufrage, qu'on va lire : « Sans avoir jeté les yeux sur l'autographe de
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ces pages, nous osons afiirmer qu'elles appartiennent à l'auteur d'Emile ; mais nous sommes persuadé qu'il les aura retouchées avant d'en faire l'envoi à madame d'Houdetot. C'est sa verve, c'est sa chaleur de sentiment et sa force de pensée ordinaire, tempérée par un naturel charmant et quelquefois aussi accompagnée de formes paradoxales. C'est donc toujours Rousseau, mais ce n'est qu'un premier jet de sa plume. Notre opinion à ce sujet prendra un caractère d'évidence, pour peu que l'on remarque les parties négligées de cette lettre, ses incorrections nombreuses, les répétitions des mêmes termes, là où il était facile de les éviter, soin dont Rousseau s'acquittait avec scrupule, souvent par le seul motif d'euphonie, ainsi que l'attestent les nombreux manuscrits de cet auteur. D'ailleurs, cette lettre est tellement remarquable en elle-même, que nous ne serions pas étonné qu'elle fût une de celles que madame d'Houdetot sacrifia avec le plus de regrets, peut-être même celle qu'elle ne put se résoudre à livrer aux flammes, et qu'elle crut faussement pouvoir préserver de la destruction en la confiant à Saint-Lambert. Un rival, même un rival heureux, est rarement digne d'un tel dépôt. »
Cette lettre fait connaître non seulement l'âme incandescente de Rousseau, mais aussi le cœur aimant de madame d'Houdetot, c'est pourquoi nous avons jugé sa reproduction utile. Voici donc ce document que, sans nul doute, peu de nos contemporains connaissent.
« Viens, Sophie, que j'afflige ton cœur injuste; que je sois, à mon tour, sans pitié comme toi. Pourquoi fépargnerais-je, tandis quetum'ûtes la raison, l'honneur et la vie? Pourquoi te laisserais-je couler de paisibles jours, à toi qui me rends les miens insupportables? Ah! combien tu m'aurais été moins cruelle, si tu m'avais plongé dans le cœur un poignard, au lieu du trait fatal qui me tue! Vois ce que j'étais et ce que je suis devenu; vois à quel point tu m'avais élevé et jusqu'où tu m'as avili. Quand tu daignais m'écouter, j'étais plus qu'un homme; depuis que tu me rebutes, je suis le dernier des mortels : j'ai perdu le sens, l'esprit et le courage; d'un mot lu m'as tout ôté.
» Comment peux-lu te résoudre à détruire ainsi ton propre ouvrage?Corament oses-tu rendre indigne de ton estime celui qui fut honoré de tes bontés? Ah! Sophie, je t'en conjure, ne te fais point rougir de l'ami que tu as cherché. C'est pour ta propre gloire que je te demande compte de moi. Ne suis-je pas ton bien? N'en as-tu pas pris possession? Tu ne peux plus t'en dédire, et, puisque je t'appartiens, malgré moimême et malgré toi, laisse-moi mériter de l'appartenir.
» Rappelle-toi ces temps de félicité qui, pour mon tourment, ne sortiront jamais de ma mémoire. Cette flamme invisible, dont je reçus une seconde vie plus précieuse que la première, rendait à mon âme, ainsi qu'à mes sens, toute la vigueur de ma jeunesse. L'ardeur de mes sentiments m'élevait jusqu'à toi.
Combien de fois ton cœur, plein d'un autre amour, fut-il ému des transports du mien? Combien de fois m'as-tu dit dans le bosquet de la cascade : « Vous êtes l'amant le plus tendre dont j'eusse l'idée : non, jamais homme n'aima comme vous! »
n Quel triomphe pour moi que cet aveu dans ta bouche! Assurément il n'était pas suspect; il était digne des feux dont je brûlais, de t'y rendre sensible en dépit des tiens, et de t'arracher une pitié que tu te reprochais si vivement. Oh! pourquoi te la reprocher? En quoi donc étais-tu coupable? En quoi la fidélité était-elle offenséepar des bontés qui laissaient ton cœur et tes sens tranquilles? Si j'eusse été plus aimable et plus jeune, l'épreuve eût été plus dangereuse : mais, puisque tu l'as soutenue, pourquoi t'en repentir? Pourquoi changer de conduite avec tant de raisons d'être contente de toi? Ah! que ton amant même serait fier de ta constance, s'il savait ce qu'elle a surmonté! Si ton cœur et moi sommes seuls témoins de ta force, c'est à moi seul à m'en humilier. Étais-je digne de t'inspirer des désirs? Mais quelquefois ils s'éveillent malgré qu'on en ait, et tu sus toujours triompher des tiens. Où est le crime d'écouter un autre amour, si ce n'est le danger de le partager? Loin d'éteindre tes premiers feux, les miens semblaient les irriter encore.
» Ah! si jamais tu fus tendre et fidèle, n'est-ce pas dans ces moments délicieux où mes pleurs t'en arrachaient quelquefois; où les épanchements de nos cœurs s'excitaient mutuellement; où, sans se répon-
dre, ils savaient s'entendre; où ton amour s'animait aux expressions du mien, et où l'amant qui t'est cher, recueillait au fond de ton âme, tous les transports exprimés par celui qui t'adore? L'amour a tout perdu par ce changement bizarre que tu couvres de si vains prétextes. Il a perdu ce divin enthousiasme qui t'élevait à mes yeux au-dessus de toi-même ; qui te montrait à la fois, charmante par tes faveurs, sublime par ta résistance, et redoublait par ses bontés mes respects et mes adorations. Il a perdu, chez toi, cette conliance aimable qui te faisait verser, clans ce cœur qui t'aime, tous les sentiments du tien. Nos conversations étaient touchantes : un attendrissement continuel les remplissait de son charme. Mes transports, que lu ne pouvais partager, ne laissaient pas de te plaire, et j'aimais à l'entendre exprimer les tiens pour un autre objet qui leur était cher, tant l'épanchement et la sensibilité ont de prix, même sans celui du retour! Non, quand j'aurais été aimé, aurais-je pu vivre dans un état plus doux, et je te défie de jamais dire, à ton amant même, rien de plus touchant que ce que tu me disais de lui, mille fois le jour.
» Qu'est devenu ce temps, cet heureux temps? La sécheresse et la gêne, la tristesse ou le silence, remplissent désormais nos entretiens. Deux ennemis, deux indifférents, vivraient entre eux avec moins de réserve que ne font deux cœurs faits pour s'aimer. Le mien, resserré par la crainte, n'ose plus donner l'essor aux feux dont il est dévoré. Mon âme intimidée se concentre et s'affaisse sur elle-même; tous mes
sentiments sont comprimés par la douleur. Cette lettre, que j'arrose de froides larmes, n'a plus rien de ce feu sacré qui coulait de ma plume en de plus doux instants.
» Si nous sommes un moment sans témoins, à peine ma bouche ose-t-elle exprimer un sentiment qui m'oppresse, qu'un air triste et mécontent le resserre au fond de mon cœur. Le vôtre, à son tour, n'a plus rien à me dire. Hélas! n'est-ce pas me dire assez combien vous vous déplaisez avec moi, que ne me plus parler de ce que vous aimez. Ah! parlez-moi de lui sans cesse, afin que ma présence ne soit pas pour vous sans plaisir.
» Il vous est plus aisé de changer, ù Sophie ! que de cacher ce changement à mes yeux. N'alléguez plus de fausses excuses qui ne peuvent m'en imposer. Les événements ont pu nous forcer à une circonspection dont je ne me suis jamais plaint : mais tant que le cœur ne change pas, les circonstances ont beau changer, son langage est toujours le même, et si la prudence vous force à me voir plus rarement, qui vous force de perdre avec moi le langage du sentiment pour prendre celui de l'indifTérence?
» Ah! Sophie, Sophie! ose me dire que ton amant t'est plus cher aujourd'hui que quand tu daignais m'écouter et me plaindre, et que tu m'attendrissais à mon tour aux expressions de ta passion pour lui! Tu l'adorais et te laissais adorer, tu soupirais pour un autre, mais ma bouche et mon cœur recueillaient tes soupirs. Tu ne te faisais point un vain scrupule
de lui cacher des entretiens qui tournaient au profit de ton amour. Le charme de cet amour croissait sous celui de l'amitié, ta fidélité s'honorait du sacrifice des plaisirs non partagés. Tes refus, tes scrupules étaient moins pour lui que pour moi. Quand les transports de la plus violente passion qui fut jamais t'excitaient à la pitié, tes yeux inquiets cherchaient dans les miens si cette pitié ne fùterait point mon estime, et la seule condition que tu mettais aux preuves de ton amitié était que je ne cesserais point d'être ton ami.
» Cesser d'être ton ami! Chère et charmante Sophie, vivre et ne plus t'aimer est-il, pour mon âme, un état possible? Oh! comment mon cœur se fût-il détaché de toi, quand aux chaînes de l'amour tu joignais les doux nœuds de la reconnaissance? J'en appelle à ta sincérité. Toi qui vis, qui causas ce délire, ces pleurs, ces ravissements, ces extases, ces transports qui n'étaient pas faits pour un mortel, dis, ai-je goûté tes faveurs de manière à mériter de les perdre? Ah! non; tu t'es barbarement prévalue, pour me les ôter, des tendres craintes qu'elles m'ont inspirées. J'en suis devenu plus épris mille fois, il est vrai; mais plus respectueux, plus soumis, plus attentif à ne jamais t'offenser. Comment ton bon cœur a-t-il pu se résoudre, en me voyant tremblant devant toi, à s'armer de ma passion contre moi-même, et à me rendre misérable pour avoir mérité d'être heureux?
» Le premier prix de tes bontés fut de m'apprendre à vaincre mon amour par lui-même, de sacrifier mes plus ardents désirs à celle qui les faisait naître, et
mon bonheur à son repos. Je ne rappellerai point ce qui s'est passé ni dans ton parc, ni dans ta chambre; mais pour sentir jusqu'oti l'impression de tes charmes inspire à mes sens l'ardeur de te posséder, ressouviens-toi du Mont-Olympe, ressouviens-toi de ces mots écrits au crayon sur un chêne. J'aurais pu les tracer du plus pur de mon sang, et je ne saurais te voir ni penser à toi qu'il ne s'épuise et ne renaisse sans cesse.
» Depuis ces moments déhcieux où tu m'as fait éprouver tout ce qu'un amour plein, et non partagé, peut donner de plaisir au monde, tu m'es devenue si chère que je n'ai plus osé désirer d'être heureux à tes dépens, et qu'un seul refus de ta part eût fait taire un délire insensé. Je m'en serais livré plus innocemment aux douceurs de l'état où tu m'avais mis; l'épreuve de ta force m'eût rendu plus circonspect à l'exposer à des combats que j'avais trop peu su te rendre pénibles. J'avais tant de titres pour mériter que tes faveurs et ta pitié même ne me fussent point ôtées; hélas! que faut-il que je me dise pour me consoler de les avoir perdues, si ce n'est que j'aimai trop pour les savoir conserver.
)) J'ai tout fait pour remplir les dures conditions que tu m'avais imposées; je leur ai conformé toutes mes actions, et, si je n'ai pu contenir de même mes discours, mes regards, mes ardents désirs, de quoi peux-tu m'accuser, si ce n'est de m'être engagé, pour te plaire, à plus que la force humaine ne peut tenir! Sophie! j'aimai trente ans la vertu, ah! crois-
tu que j'aie déjà le cœur endurci au crime? Non; mes remords égalent mes transports; c'est tout dire : mais pourquoi ce cœur se livrait-il aux légères faveurs que tu daignais m'accorder, tandis que son murmure effrayant me détournait si fortement d'un attentat plus téméraire?
» Tu le sais, toi qui vis mes égarements, si, même alors, ta personne me fut sacrée! Jamais mes ardents désirs, jamais mes tendres supplications n'osèrent un instant solliciter le bonheur suprême, que je ne me sentisse arrêté par les cris intérieurs d'une âme épouvantée. Cette voix terrible qui ne trompe point, me faisait frémir à la seule idée de souiller de parjure et d'infidélité celle que j'aime, celle que je voudrais voir aussi parfaite que l'image que j'en porte au fond de mon cœur, celle qui doit m'être inviolable à tant de titres. J'aurais donné l'univers pour un moment de félicité, mais t'avilir, Sophie! ah! non, il n'est pas possible, et, quand j'en serais le maître, je t'aime trop pour te posséder jamais.
» Rends donc à celui qui n'est pas moins jaloux que toi de ta propre gloire, des bontés qui ne sauraient la blesser. Je ne prétends m'excuser ni envers toi, ni envers moi-même : je me reproche tout ce que tu me fais désirer. S'il n'eût fallu triompher que de moi, peut-être l'honneur de vaincre m'en eût-il donné le pouvoir; mais devoir au dégoût de ce qu'on aime, des privations qu'on eût dû s'imposer, ah ! c'est ce qu'un cœur sensible ne peut supporter sans désespoir.
Tout le prix de la victoire est perdu dès qu elle n'est pas volontaire. Si ton cœur ne m'ùtait rien, qu'il serait digne du mien de tout refuser! Si jamais je puis me guérir, ce sera quand je n'aurai que ma passion seule à combattre. Je suis coupable, je le sens trop, mais je m'en console en songeant que tu ne l'es pas.
>> Une complaisance insipide à ton cœur, qu'est-elle pour toi, qu'un acte de pitié dangereux à la première épreuve, indifférent pour qui l'a pu supporter une fois. 0 Sophie! après des moments si doux, l'idée d'une éternelle privation est trop affreuse à celui qui gémit de ne pouvoir s'identifier avec toi. Quoi! tes yeux attendris ne se baisseraient plus avec cette douce pudeur qui m'enivre de volupté? Quoi! mes lèvres brûlantes ne déposeraient plus sur ton cœur mon âme avec mes baisers? Quoi! je n'éprouverais plus ce frémissement céleste, ce feu rapide et dévorant qui, plus prompt que léclair... Moment! moment inexprimable! Quel cœur, quel homme, quel dieu peut t'avoir ressenti et renoncer à toi?
» Souvenirs amers et délicieux! Laisserez-vous jamais mes sens et mon cœur en paix? Et toutefois les plaisirs que vous me rappelez ne sont point ceux qu'il regrette le plus. Ah! non, Sophie, il en fut pour moi de plus doux encore, et dont ceux-là tirent leur plus grand prix, parce qu'ils en étaient le gage. Il fut, il fut un temps où mon amitié t'était chère et où tu savais me le témoigner. Ne m'eusses-tu rien dit, ne m'eusses-tu fait aucune
caresse, un sentiment plus touchant et plus sûr m'avertissait que j'étais bien avec toi. Mon cœur te cherchait et le tien ne me repoussait pas. L'expression du plus tendre amour qui fut jamais n'avait rien de rebutant pour toi. On ei'it dit à ton empressement à me voir que je te manquais quand lu ne m'avais pas vu : tes yeux ne fuyaient pas les miens, et leurs regards n'étaient pas ceux de la froideur; tu cherchais mon bras à la promenade; tu n'étais pas si soigneuse à me dérober l'aspect de tes charmes, et quand ma bouche osait presser la tienne, quelquefois au moins, je la sentais résister. Tu ne m'aimais pas, Sophie, mais tu te laissais aimer et j'étais heureux.
» Tout est fini; je ne suis plus rien, et, me sentant étranger, à charge, importun près de toi, je ne suis pas moins misérable de mon bonheur passé que de mes peines présentes. Ah! si je ne t'avais jamais vue attendrie, je me consolerais de ton indifférence et me contenterais de t'adorer en secret, mais me voir déchirer le cœur par la main qui me rendit heureux, et être oublié de celle qui m'appelait son doux ami! Oh ! toi qui peux tout sur mon être, apprends-moi à supporter cet état affreux, ou le change, ou me fais mourir.
» Je voyais les douleurs que m'apprêtait la fortune et je m'en consolais en y voyant tes plaisirs; j'ai appris à braver les outrages du sort, mais les tiens ! qui me les fera supporter? La vallée que tu fuis pour me fuir, le prochain retour de ton amant, les intrigues de ton indigne sœur, l'hiver qui nous sépare, mes
maux qui s'accroissent, ma jeunesse qui fuit de plus en plus, tandis que la tienne est dans sa fleur, tout se réunit pour m'ôter tout espoir; mais rien n'est audessus de mon courage que tes mépris. Avec la consolation du cœur, je dédaignerais les plaisirs des sens, je m'en passerais au moins : si tu me plaignais, je ne serais plus à plaindre.
» Aide-moi, de grâce, à m'abuser moi-même : mon cœur affligé ne demande pas mieux; je cherche moimême sans cesse à te supposer pour moi le tendre intérêt que lu n'as plus. Je force tout ce que tu me dis pour l'interpréter en ma faveur. Je m'applaudis de mes propres douleurs quand elles semblent l'avoir touchée. Dans l'impossibilité de tirer de loi de vrais signes d'attachement, un rien suffit pour m'en créer de chimériques. A notre dernière entrevue, où tu déployais de nouveaux charmes, pour m'enflammer de nouveaux feux, deux fois tu me regardas en dansant. Tous tes mouvements s'imprimaient au fond de mon âme; mes avides regards traçaient tous les pas : pas un de tes gestes n'échappait à mon cœur, et, dans l'éclat de ton triomphe, ce faible cœur avait la simplicité de croire que tu daignais l'occuper de moi.
» Cruelle, rends-moi l'amitié qui m'est si chère : lu me l'as offerte; je l'ai reçue; lu n'as plus droit de me l'ôler. Ah! si jamais je te voyais un vrai signe de pitié; que ma douleur ne te fût point importune; qu'un regard attendri se tournât sur moi; que ton bras se jetât autour de mon cou; qu'il me pressât contre ton sein; que ta douce voix me dît avec un soupir : Infor-
luné! Que je le plains! oui, tu m'aurais consolé de tout : mon âme reprendrait sa vigueur, et je redeviendrais digne encore d'avoir été bien voulu de toi!... »
Celte lettre en dit long sur le degré d'intimité des relations de Rousseau et de madame d'Houdetot. Suggestive au premier chef, elle est indispensable au psychologue, à l'historien des passions, pour ressusciter la tendresse récipropre de ces âmes, dévorées, calcinées par les feux de l'amour et de la volupté. Qui ne l'a point lue ne connaît pas la séduction qu'elles exerçaient l'une sur l'autre.
Tel un flambeau, jeté sur un abime, en éclaire la profondeur, telle cette lettre incandescente révèle dans son intensité la passion de deux êtres supérieurs, un écrivain, un penseur de génie, et la femme la mieux douée et la plus doucement excellente de son époque.