LA RECEPTION DE FRANKLIN A SANNOIS
Nous avons raconté, au chapitre IV, que madame d'Houdetot avait reçu Franklin, dans sa propriété de Sannois, le 22 avril 1781, et nous avons cité les poésies qu'elle avait composées en son honneur pour cette circonstance. Nous avons pu recueillir quelques détails sur cette visite du célèbre Américain. Ils ne manquent pas d'intérêt.
Franklin avait alors soixante-quinze ans. Madame d'Houdetot fut très sensible à la déférence qu'il lui témoigna en acceptant son invitation, aussi, accompagnée de son mari, alla-t-elle au-devant du grand homme, à un quart de lieue du village. Quand la voiture arriva, elle lui donna la main pour l'aider à descendre, et, en même temps, elle lui adressa les vers que nous avons rapportés :
Ame du héros et du sage, 0 Liberté, premier bienfait des Dieux, Hélas! c'est de trop loin que nous t'olTrons des vœux! Ce n'est qu'en soupirant que nous rendons hommage Au mortel qui forma des citoyens heureux!
Madame dHoudetot avait convié une société d'élite: le comte de Tressan, madame de Pernan, le comte d'Apché, entre autres; son fils et sa belle-fille étaient là aussi. La lettre qu'elle écrivit à M. de Tressan, et que nous avons citée au chapitre V, atteste combien elle s'était plu à préparer la réception de Franklin. « Nous célébrerons à ce dîner, disait-elle, tout ce qui fait supporter la vie et ce qui l'embellit : la Liberté et les Grâces. Il y aura toujours des autels pour tous deux. » Une table magnifiquement servie altendaitles invités. Quand les convives y furent assis, un petit intermède intéressant eut lieu. Au premier verre de vin, on chanta en chœur, avec accompagnement de musique, le refrain suivant ;
De Benjamin célébrons la mémoire, Clianlons le bien qu'il a fait aux mortels! En Amérique il aura des autels, Et dans Sannois nous buvons à sa gloire!
Au second verre, madame d'Houdetot chanta :
11 rend ses droits à l'humaine nature, Pour l'affranchir il voulut l'éclairer; Et la vertu pour se faire adorer De Benjamin emprunta la figure!
Au troisième verre, ce fut le tour du vicomte d'Houdetot qui chanta :
Guillaume Tell fut brave, mais sauvage; J'estime plus notre cher Benjamin; De l'Amérique en fixant le destin, A table il rit; et c'est là le vrai sage!