LA RÉCEPTION DE FRANKLIN A SANNOIS
Au quatrième, la vicomtesse dit ce couplet :
Je dis aussi : Vive Philadelphie!
L'indépendance a de quoi me tenter; Dans ce pays je voudrais habiter, Quoiqu'il n'y ail ni bal, ni comédie!
Au cinquième, madame de Pernan :
Tous nos enfants apprendront de leurs mères A vous aimer, vous croire et vous bénir; Vous enseignez ce qui peut réunir Tous les humains dans les bras d'un seul père!
Au sixième, le comte de Tressan :
Vive Sannois! C'est ma Philadelphie!
Lorsque j'y vois son cher législateur, J'y rajeunis dans le sein du bonheur; J'y ris, j'y bois, et j'écoute Sophie!
Sophie, ici, c'est madame d'Houdetot.
Au septième verre, le comte d'Apché chanta sur un mode un peu défectueux :
Pour soutenir cette charte sacrée Qu'Edouard accordait aux Anglais, Je sens qu'il n'est de chevalier français Qui ne désire employer son épée.
Ces différents quatrains sont de ceux qu'on dit dans un festin : tout leur mérite vient de la circonstance pour laquelle ils furent composés. La comtesse avait voulu honorer son hôte illustre par une attention délicate, et chaque convive avait sans prétention préparé quelques vers afin de fêter sa présence. « Si la poésie est faible, dit M. Edouard Laboulaye, en revanche on sent qu'un nouvel esprit souffle sur la
France; c'est la noblesse française, noblesse généreuse et ardente qui salue la liberté dans la personne du républicain et de Tinsurgent Franklin. »
Ces toasts et ces libations nous rappellent un mot de Rousseau à son ami Corancez qui le consigna plus tard en ces termes sur un exemplaire des Confessions : « Jean-Jacques me disait souvent en regardant son verre, un verre que lui avait donné madame d'Houdelot : « Le goût du vin n'est pas un crime, il n'en fait «pas commettre; il ouvre le cœur à l'amitié; mes » ennemis ne boivent pas ou boivent mal. »
L HYMNE RECITE A DIDEROT PAR MADAME D'IIOUDETOT. — « l'oRIGINE DES APOZÈMES »
I. — A la fin du chapitre IV, nous avons parlé d'un Hymne aux tétons que madame d'Houdetot récita à Diderot, au mois de septembre 1760, à la Chevrette, après un déjeuner plein d'entrain. C'est du moins le philosophe qui l'affirme. Il n'osa lui demander ces vers qui, cependant, l'avaient charmé.
Les chercheurs, les érudits se sont préoccupés de la question. Ils ont tenté de savoir si madame d'Houdetot avait vraiment composé elle-même cet Hymne fameux, ou si elle n'avait fait que réciter à Diderot une pièce un peu libre, que quelque homme de lettres ou quelque amie lui aurait communiquée.
Un fait est certain : jusqu'ici, aucun document n'établit que la comtesse soit l'auteur de ces vers. Si réellement elle les a composés, le manuscrit n'a point été retrouvé. A-t-il été détruit? Jaunit-il,
inconnu, dans des papiers de famille, ou dans quelque dossier poudreux que nul ne songe à feuilleter?
D'autre part, les recherches faites ont donné les résultats suivants : Dacommun, auteur léger du xvm'' siècle, a publié un Éloge des tétons, dont plusieurs éditions sont connues. Un correspondant de V Intermédiaire des Chercheurs et Curieux a affirmé que, dans une édition de 1775 de cet Eloge, Ducommun avait inséré un Hymne aux tétons, qui doit être la pièce récitée à Diderot par Tamie de Rousseau.
L'auteur serait Charles Bordes : il ne tenait en aucune façon, paraît-il, à la publication de son petit poème, qui compte 152 vers, mais une indiscrétion trahit sa timidité, et Ducommun en profila pour son ouvrage.
Voici cet Hymne :
De la Beauté triomphante Attrait le plus séducteur, Jolis monts, couple enchanteur.
C'est vous que ma Muse chante!
Gloire au céleste compas Qui, dans l'ombre du mystère.
Traça le double hémisphère De vos magiques appas!
Inexpliqualde merveille!
Quel pouvoir infrénieux Fait, sur l'albâtre amoureux.
Fleurir la rose vermeille!
Et quels troubles ravissants Signalent votre puissance!
L'amour, la reconnaissance Vous consacrent ces accents!