L HYMNE RECITE A DIDEROT
Soit qu'à peine encor naissants, Votre innocence timide Trompe et flatte l"œil avide; Ou soit qu'embellis encor, Et cédant au doux essor D'une flamme plus active.
Vous repoussiez fièrement Le lacet qui vous captive, Quel est votre enchantement!
Le printemps dans sa parure, Les fleurs, leur éclat si doux, Le flot qui fuit et murmure.
Que sont-ils auprès de vous"?
Seul, dans un lieu de délices,
Adam contemple d'abord
La terre et les cieux propices;
Bientôt il bâille et s'endort.
Il se réveille, il admire
Vn nouveau bienfait des cieux :
Eve s'anime, respire,
Il se croit au rang des Dieux.
Doux trésors de la Nature, Tant que le soleil nous luit, Par vous notre œil est séduit, Et lorsqu'on la nuit obscure Les êtres sont confondus, L'heureux mortel qui vous presse, Oublie, au sein de l'ivresse, Tout l'univers qui n'est plus!
Orgueilleux de leur tonnerre.
Les rois régnent sur la terre, Et vous régnez sur les rois!
D'un beau sein qu'amour agite Ou qui de crainte palpite, Tous les soupirs sont des lois.
D'une âme timide encore.
Échos souvent indiscrets, Vous révélez les secrets Au jeune amant qui l'adore!
En vain la bouche et les veux
Gardent encor le silence; Pleins d'un feu séditieux, Vous nous rendez l'espérance lit son charme impérieux!
Cette écharpe qui vous couvre, Au gré du zéphir badin Qu'elle voltige ou s'entr'ouvre, Quels feux s'allument soudain!
Vous commandez au destin, Vous armez Troie el la Grèce, Rome enfin brise ses fers.
Le sein mourant de Lucrèce Fait le sort de l'Univers!
Lorsqu"Armide fut suivie D'une foule de Héros, Tous amoureux et dévots.
Vous seuls étiez sa magie!
Vous étiez à demi nus.
Quand l'adroite Cléopâtre Sur les rives du Cidnus Aux yeux d'Antoine idolâtre Parut une autre Vénus.
Une ardeur enchanteresse Vient emljraser ce guerrier; Je vois sa main oublier, Pour vous caresser sans cesse.
Le sceptre du monde entier!
Loin du temple de Mémoire, Ces fiers brigands que l'histoire Devrait à jamais flétrir!
Le sage à vous conquérir Sait borner toute sa gloire.
Ah! voilà le vrai héros!
Salomon eut mille belles; Ardent à triompher d'elles, Il laissa Tyr en repos> Et jamais dans ses travaux Xe soumit que des cruelles.
0 vous, sultans révérés.
Dans vos retraites paisibles, Régnez, heureux el sensibles, Sur ces objets adorés,
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Seul trône où mon âme aspire!
Jouir de ce qu'on désire,
C'est le suprême pouvoir!
Un sérail est un empire,
Le vrai sceptre est un mouchoir!
Beaux climats où de vos charmes Le doux culte est sans alarmes, Le prix des vertus, le ciel, N'est qu'un sérail immortel, Peuplé d'appas innombrables, Et d'élus insatiables Dans un délire éternel!
Mais, que vois-je? — Ma Delphire Seule au fond de ces bosquets!
Amour, tu la fais sourire.
Et je vole à ses attraits!
Divinité de ma lyre, 0 vous, célestes objets, Soulevés par le zèphire.
Par les Grâces embellis, Comment puis-je vous décrire?
Le lait, la neige et les lys N'est point encore assez dire!
Mes regards sont éblouis, Je m'éloigne, je soupire, Je m'approche, je jouis!
Que cette gaze légère.
En feignant de vous couvrir,
Semble inviter le désir
A devenir téméraire!
Que mon œil avec langueur
Plonge, se fixe, et s'égare
Dans l'intervalle enchanteur
Qui vous divise et vous pare!
Volupté, fille des cieux, Tu triomphes; tu t'empares De mes sens tumultueux!
Voiles jaloux et barbares, Disparaissez à Tinstant!
Que de lys je vois éclore !
Je l'aperçois et l'adore Ce bouton plus éclatant
Que ceux des jardins de Flore!
0 doux et brûlants transports, Mes yeux, mes mains et ma bouche Disputez-vous ces trésors!
Je vois, j'admire, je touche, Je dévore avec fureur Cette jeune et tendre fleur!
Elle brille, elle respire, Amour lance tous tes Iraits!
0 ma déesse! 0 Delphire, Reçois mon encens, j'expire!
Charmes divins, je renais!
Existe-t-il réellement une édition de VÉloge de Ducommun renfermant les vers de Bordes? Nous le pensons, mais jusqu'ici nous n'avons pas eu la chance de mettre la main sur cette édition. La Bibliothèque nationale ne la possède point. Nous avons eu la bonne fortune de découvrir ailleurs, et intégralement cet Hymne célèbre.
Il devait courir sous le manteau vers 1760 et les années qui suivirent. Mention en est faite dans une lettre du 2 juin 1761, lettre adressée à Grimm par Henri-Charles de Bissy, comte de Thiard, frère de Tacadémicien. Il s'exprime ainsi :
« Je suis sans doute un pauvre raisonneur; mais au malheur de ne rien établir, je joins celui de trouver que les autres n'établissent rien. La sagesse et la philosophie sont des caméléons qui changent de couleur sous la plume des différents écrivains. L'un vous dit que l'humanité éclairée jouit de tout et doit être heureuse ; l'autre vous assure que la découverte des arts n'a fait qu'augmenter nos misères en multipliant nos besoins. Les gens d'esprit, en appuyant
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sur les conlraires, ont également raison. Cela me dégoûte, et fait que j'aime mieux VHtjmne aux tétons de M. Bordes que tous vos systèmes de sagesse, de bonheur et de philosophie. »
En résumé, après examen de cette question, qui n'a d'intérêt à nos yeux que parce que madame d'Houdetot et Diderot s'y trouvent mêlés, nous pensons qu'il est plus naturel d'attribuer cet Hymne à une plume masculine, et il y a tout lieu de supposer, surtout après la lettre du comte de Thiard, que ce sont bien les vers de Bordes que la comtesse récita à l'auteur du Neveu de Rameau. Madame d'Houdetot avait, dans le caractère, une charmante espièglerie, et elle dut se faire un jeu de révéler à Diderot quelques strophes qui avaient séduit sa curiosité, et que le philosophe, sachant qu'elle faisait des vers, lui attribua bénévolement.
D'après notre enquête, voici ce qui s'est passé : l'écrivain Bordes, se trouvant en Lorraine, récita son Hymne dans la société du comte de Tressan, Vainement on lui en demanda une copie, il refusa. Les auditeurs alors se mirent à en reconstituer de mémoire une partie, qui comprend 70 vers. M. de Tressan, ami de madame d'Houdetot, était son voisin de campagne, dans la vallée de Montmorency. Ce fut lui certainement qui donna communication à la comtesse des jolies strophes rapportées de Lorraine, et c'est ainsi qu'elle put les réciter à Diderot. Nous possédons ce fragn^ent de 70 vers, mais, comme nous venons de le voir, la pièce entière en comprend 15:2.
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Diderot avait raison de dire « qu'ils pétillent de feu, de chaleur, d'images et de volupté »,
II. — La Correspondance littéraire de Grimm renferme une poésie intitulée VOrigine des Apozèmes, qui compte 82 vers, et qu'on s'accorde à attribuer à madame d'Houdetot ou à madame d'Épinay. C'est une fantaisie de circonstance, adressée à un médecin, et qui a perdu pour nous tout intérêt. L'apozème est une décoction de substances végétales, une sorte de purgatif, et l'auteur a trouvé là une occasion d'exercer sa verve railleuse. Nous ne mentionnons cette pièce qu'à titre de simple renseignement.