DE PETERWARADIN
— Comment I M. de Bonneval ici! s'écria alors madame de Gontaut avec vivacité.
— Je viens de lui céder ma place, madame, et le voilà qui reçoit les embrassades de M. de Lauzun. En vérité, il est bien heureux de rentrer en France sous de pareils auspices. L'uniforme qu'il porte est une prodigieuse nouveauté dans ce lieu!
Quinze jours auparavant, Judith eût pris la parole pour défendre son cousin; maintenant elle ne l'osait plus, et fixait sur madame de Gontaut des yeux qui semblaient dire : « Parlez, je vous en conjure! » Celle-ci souriait derrière son éventail, et, se tournant vers M. de Saint-Simon, elle le regarda d'un air qui demandait grâce pour ce qu'elle allait dire.
— Pourquoi en voulez-vous donc tant à notre cousin de Bonneval, monsieur le duc? Allez-vous lui faire l'honneur de le haïr? ou bien seriezvous, chose étrange ! de mauvaise humeur ce soir?
Le duc répondit en s'inclinant :
— Vous m'entreprenez, madame, sur un sujet
iU LE HÉROS
où je suis lié par le respect que je porte à toute votre famille et à vous-même. Le reproche que vous me faites me toucherait davantage si je le méritais moins. J'ai toujours été d'avis que le même ressort dans l'âme fait aimer et haïr.
— Je le crois, monsieur, s'écria Judith, et en une chose, du moins, je suis fort de votre avis.
Elle le croyait en effet, la pauvre enfant; elle comparait ses inoffensives rancunes aux froides malignités de l'austère satirique qui si souvent insultait le malheur au nom de la vertu.
Madame de Gontaut, ainsi que tous ceux qui l'entouraient, tournait les yeux vers la loge du duc de Lauzun, pour regarder l'homme extraordinaire dont tout Paris s'occupait alors. Depuis quelques mois on avait beaucoup parlé de lui; sa figure, sa taille répondaient à l'idée qu'on se fait d'un héros, et sa présence redoublait ainsi le prestige qui déjà s'attachait à son nom.
— On assure, dit M. de Riom, que la formalité d'aujourd'hui a été l'occasion d'une distinction très-honorable pour M. de Bonneval. On lui a fait donner un carreau de velours à la séance, et mes-
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sieurs les juges l'ont traité avec un respect tout particulier *.
— Ah! ces hommes de robe si pleins de morgue, dit M. de Saint-Simon, on les voit toujours ramper devant un nom, pour si peu qu'il soit illustre!
La toile se leva pour le dernier acte, et chacun se tut. Une fois Judith crut s'apercevoir que M. de Lauzun dirigeait vers elle les regards du comte de Bonneval. Une fois encore elle entendit un bravo de sa bouche à quelque nouveau trait de génie dans l'actrice illustre qui jouait Hermione, et puis tout fut fini, et M. de Riom lui donna la main pour descendre le grand escalier du théâtre. Elle cherchait des yeux son oncle de Lauzun, sans réussir à l'apercevoir. Il était pourtant assez près d'elle, et M. de Bonneval aussi, qui la regardait avec un air de curiosité plutôt que d'intérêt.
Quand elle se trouva dans le carrosse de sa belle-sœur, seule avec elle, celle-ci lui passa un
Historique. Mémoires du prince de Ligne.