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de monsieur votre mari, cela sera tout à fait de son ressort.
— Riez tant que vous voudrez, ma sœur; vous savez bien que je ne fais pas le missionnaire; je laisse chacun tranquille dans sa manière de voir ; mais, de votre côté, ne m'en voulez pas de mon histoire de M. de Cambrai : elle m'a frappée, voilà tout.
— Ma petite Judith, s'écria madame de Gontaut, il n'y a pas de fille au monde qui vous vaille pour la sagesse, pour la bonté, pour la patience avec les fous et les méchants. Moi, je suis folle, il est vrai, mais pas méchante. Qui sait?... peutêtre songerai-je un jour à votre saint et à son après.
Judith embrassa tendrement sa belle-sœur, et lui dit bonsoir à l'entrée de ses appartements; puis, une fois seule dans sa chambre, pendant longtemps elle veilla. Méditant le passé, composant l'avenir, elle se réfugiait, pour ainsi dire, dans la pensée que désormais le bonheur et la souffrance ne se rattacheraient plus pour elle qu'à un sentiment unique. Dans ces rêveries
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si vagues, les douleurs du cœur, pressenties par l'imagination, n'offrent rien de bien cruel. L'idée de souffrir par, ou pour celui qu'on doit aimer, pénètre l'âme d'une sensation presque douce. Les douleurs passées et à venir ne sont point hérissées de ces épines qui nous déchirent dans le présent. Le temps émousse les unes, un voile bienfaisant nous dissimule les autres.
Assise à côté de sa mère, le 6 février 1717, Judith attendait le moment où son père devait lui présenter l'homme qu'il lui destinait pour époux; cet inconnu, depuis si longtemps familier à sa pensée, ce maître étranger depuis si longtemps attendu.
— Ma fille, lui dit M. de Biron en entrant dans le salon de sa femme, je vous amène votre cousin, dont le retour nous comble de joie, et qui désire vous offrir ses hommages. Recevez-le comme un ami dont je fais le plus grand cas, et dont le rare mérite nous honore tous.
Le marquis avait, en effet, l'air très-content. La position que M. de Bonneval avait emportée d'assaut à son arrivée à Paris le comblait d'aise. Il s'enorgueillissait d'avoir pour gendre un homme si distingué, si bien fait pour réussir dans le monde. Pour Judith, elle était calme et seulement un peu plus pale qu'à l'ordinaire. Quand le comte de Bonneval lui baisa la main, elle rougit et dit d'une voix claire, quoique un peu émue :
— Mon cousin, je rends grâce à Dieu de votre heureux retour et du bonheur de madame votre mère.
— Vous êtes aimable, ma cousine, répondit le comte en souriant, d'appeler mon retour heureux : il ne peut l'être que pour moi et pour quelques amis d'enfance. Mes quarante ans... un long exil...
— Mon cousin, interrompit Judith, les exploits sont toujours jeunes, et les hommes tels que vous n'ont que l'âge de leur mérite,
M. de Bonneval s'inclina avec un geste à la fois noble et gracieux; puis, s'adressant à
madame de Biron, il parla avec enjouement de la surprise qu'il éprouvait de se retrouver en France. Comme le doge de Venise, ce qui l'étonnait le plus à Paris, c'était de s'y voir. Il y avait un charme extraordinaire dans l'expression de, son visage ouvert et martial, beaucoup de bonhomie dans ses manières, quelque chose d'attachant et d'inattendu dans tout ce qu'il disait. Judith l'écoutait; pas une de ses paroles ni des inflexions de sa voix n'était perdue pour elle; pas un regard, pas un sourire ne lui échappait, bien qu'elle osât à peine lever les yeux sur lui. C'était bien là le regard qui, dans son enfance, l'avait si fortement impressionnée quand elle passait des heures entières à contempler son portrait; c'était bien là le sourire qu'elle lui prêtait dans ses rêves de jeune fille. Elle goûtait cette joie intérieure que donne l'originalité d'une personne qui nous plaît. Ce fut un des jours heureux de sa vie. Elle en compta peu dans la suite. Quand M. de Bonneval fut parti, Judith, par un mouvement involontaire, saisit la main de sa mère et la baisa.
LA PRESENTATION. d53
— Il ne vous déplaît donc pas, ma fille? lui dit madame de Biron. Elle avait compris ce mouvement naïf. Judith répondit par un sourire, et pencha la tête sur un gros bouquet de violettes que M. deBonrepos venait de lui envoyer, car c'était son jour de naissance. Des vers accompagnaient ce bouquet. Ils peignaient un amour, une jalousie qu'on aurait pu regarder comme une plaisanterie de vieillard, s'il n'y eût percé quelque chose de sérieux et presque de tendre. Ils étaient assez jolis, ces vers, et ils lui firent plaisir.
— Peut-être un jour M. de Bonneval les verra-t-il? se disait-elle. Toute sa vanité, toute son ambition, étaient là. Occuper ses yeux ou sa pensée un seul instant, attirer sur elle un de ses regards, obtenir de lui un sourire, une parole affectueuse : voilà désormais son étude, son bonheur, sa vie! Quel riche encens pour une froide et ingrate divinité!...
M. de Bonneval était bien fait pour briller dans la société où il reparaissait, où il emporta de suite tous les suffrages. Le nouvel Alcide, le
bel Alcide, comme on l'appelait, était fêté partout, partout prôné ; on l'entourait dans les salons, on le suivait dans les rues, dans les promenades1. Ceux mêmes qui le flétrissaient autrefois des noms les plus durs se hâtaient maintenant de faire leur cour au vainqueur de Péterwaradin. On faisait des vers à sa louange; il était à la mode! Le régent s'amusait de ses bons mots, de ses chansons, de ses histoires I 11 allait partout; partout il faisait fureur, au Luxembourg et à Sceaux, dans le salon de madame de Saint-Lambert, comme aux orgies du Palais-Royal.
Sa fiancée ne le voyait que de temps en temps. Son coeur alors s'ouvrait à la joie, puis bientôt se refermait avec une sensation qui ressemblait déjà à la douleur. La pauvre enfant I c'est qu'elle aimait a présent dans toute la force de la réalité l'être dont jusqu'alors elle n'avait aimé que le nom et la gloire. La crainte et l'espérance agitaient tour à tour son âme, comme le soleil et les
1 Historique,
nuages se disputent un ciel d'avril. Entraîné par le tourbillon du monde, M. de Bonneval ne rendait que rarement ses devoirs à celle qu'on lui avait fait promettre d'épouser. Il commençait même à témoigner quelque surprise de trouver l'affaire conclue; il avait déclaré à sa mère qu'elle était folle de vouloir lui faire prendre femme1; il ne répondait pas de s'épargner les adieux et de partir la veille de la cérémonie pour retourner en Allemagne. Elle répliqua avec vivacité que sa parole était engagée ; que ce mariage était une des conditions de son retour. Pour toute réponse, il avait levé les épaules et prononcé un « Soit! » qui fit trembler la marquise. Elle lui demanda avec inquiétude si mademoiselle de Gontaut lui déplaisait.
— Au contraire; c'est une petite persorine très-agréable, répondit-il, mais le mariage ne me sourit guère, et je plains la pauvre enfant, surtout si j'ai le malheur de lui plaire.
La marquise le regardait d'un air moitié
1 Historique.
inquiet, moitié indigné. Mille sentiments opposés la troublaient. Le retour de son fils, cet événement si habilement amené, ce projet de mariage si bien combiné, ne lui causaient que de nouvelles inquiétudes. Elle commençait même à redouter ce qu'elle avait si passionnément désiré. Elle trembla que ce lien nouveau ne parût à son fils une chaîne trop pesante à porter, mais facile à secouer. Elle ne savait que trop avec quelle facilité il brisait tout obstacle à ses volontés. Elle lui fit des scènes terribles, le conjura tantôt avec larmes, tantôt avec violence, de ne plus quitter sa patrie. Mais, sans jamais rien promettre, il l'embrassait, plaisantait, l'évitait. Madame de Bonneval restait donc seule comme dans le passé, mais avec l'avenir de moins, car le phare lointain qui la dirigeait autrefois s'éteignait par degrés.
De temps en temps M. de Bonneval allait à l'hôtel Biron et adressait quelques paroles aimables et de convention à sa fiancée. Judith l'accueillait toujours avec un empressement mêlé de respect qui ne déplaisait pas à Finsou-
ciant guerrier. Il avait été aimé, adoré même par les femmes, flatté par les hommes;" mais jamais un front si pur n'avait rougi pour lui ; jamais des yeux si doux ne s'étaient fixés sur les siens avec une si noble confiance. Une auréole de bonté entourait cette jeune fille qui n'avait de pensées que pour lui.
Elle l'estimait! et cette erreur trouvait grâce aux yeux de celui qui en était l'objet. Le cynisme et l'impiété de son âme, qui souvent éclataient dans ses paroles, se taisaient devant celle qui ne voyait en lui qu'un héros digne du pur hommage d'un cœur de dix-sept ans. Elle l'écoutait avidement quand il lui racontait ses exploits, ses dangers, ses rêves de gloire; et ce qu'il y avait encore de chevaleresque dans cet homme sans croyance se réveillait au contact du jeune enthousiasme qu'exaltaient ses récits. Éloquent s'il voulait l'être, il trouvait un plaisir plus nouveau pour lui à séduire cette jeune et naïve intelligence, à faire battre fort ce cœur d'enfant, dont il devinait que les mouvements allaient à lui, à faire venir une larme sur ces longs cils baissés pour
cacher une émotion révélatrice de ses plus intimes.secrets.
— Ma fiancée est un petit Bayard en jupons, disait-il en riant.
Et sa mère s'indignait de ce que Judith la secondait si mal dans ses efforts à retenir son fils près d'elle, et, par ce qu'elle appelait des flatteries ridicules, prêtait les mains à une passion qui faisait son désespoir. Elle ne cachait son humeur ni à l'un ni à l'autre, et sa santé s'altérait dans ces luttes continuelles contre tout ce qui l'entourait.
Cependant les jours s'écoulaient, et l'on poussait les préparatifs du mariage. Souvent M. de Bonneval quittait Paris pour la campagne de son frère ou de quelqu'un de ses amis. Alors la mai* quise laissait échapper des paroles dures pour Judith. Elle lui insinuait qu'elle n'avait pas su plaire à son fils, qu'elle ne prendrait jamais aucun empire sur son esprit, et que ses espérances à elle se trouvaient déçues par sa faute. Judith J'écoutait sans humeur, et répondait simplement :
— Aviez-vous donc pensé, madame, qu'il pût
LA PËRSENTATION. 159
m'aimer tout de suite? Il faut du temps pour se glisser dans un cœur que le monde et la gloire nous disputent. Hélas l je l'ai bien compris; il faudra l'aimer longtemps pour qu'il m'en rende à la tin. Ayez donc patience, madame; le temps et ce que j'ai dans le cœur de tendresse pour lui en viendront bien à bout.
Cette douceur angélique désarmait la marquise; elle finissait par s'attendrir, mais s'écriait pourtant parfois :
— Vous voulez donc qu'il fasse cette maudite campagne de Hongrie! Voilà ce que je ne vous pardonne pas.
— Je veux, disait Judith, que jamais il ne puisse se dire que j'ai cherché à lui ravir un seul rayon de sa gloire, un succès ou même une jouissance. Si j'osais espérer que mes larmes lui causeraient du chagrin, je le verrais partir d'un œil sec, dussé-je en mourir l'instant d'après. Il y a-des êtres qui ne sont pas faits pour souffrir. Le bonheur de ceux qui les aiment, c'est d'ôter les pierres de leur chemin. Je crois que je laisserais brûler ma main pour lui épargner un soupir.
— C'est de l'idolâtrie! s'écria madame de Bonneval avec impatience.
Elle avait raison, et cependant ce culte vainqueur de la raison avait quelque chose de plus noble et de plus touchant que l'égoïsme de son amour à elle.
Un jour Judith était assise dans le salon de sa mère et travaillait à une broderie, pendant que plusieurs personnes causaient autour d'elle; ses regards se dirigeaient souvent vers la porte qui donnait sur la salle d'entrée. M. de Bonneval était absent depuis plusieurs jours, et ces jours lui avaient paru bien longs. Chaque fois que l'on sonnait sur l'escalier pour annoncer l'arrivée de quelqu'un, elle tressaillait, et les figures indifférentes
qui s'offraient alors à sa vue lui causaient une impression pénible. Mesdames de Seignelay , de Courcillon , de Soubise, MM. de Guiche, de Brancas, de Gèvres et d'Aumont se suivirent à de courts intervalles, et enfin M. de Bonrepos, qu'elle vit arriver avec plaisir. Il vint tout de suite à elle et lui baisa la main. Il y a des moments où une vieille amitié nous fait un véritable bien. Lorsqu'on souffre, et surtout d'un malaise dont on ne s'avoue pas la cause, mais qui agace les nerfs et oppresse le cœur, il y a quelque chose de très-doux à se trouver près de quelqu'un qui vous a toujours aimé, qui vous rappelle votre heureuse enfance et les calmes du passé. Judith échappait à la conversation qu'elle avait peine à soutenir, en écoutant parler M. de Bonrepos, qui s'établi à ses côtés. Il lui donnait des nouvelles de sa sœur, madame de Bonnac, en lui montrant un portrait qu'on avait fait d'elle à Madrid.
— Elle est bien jolie, ma sœur! dit Judith avec un soupir qui n'avait aucun rapport avec le sens de ses paroles.
— Charmante en portrait, répondit l'oncle, qui n'était nullement enthousiasmé de sa nièce. Il y a des gens qui gagnent à se faire peindre. Vous, par exemple, ma belle, je vous conseille de ne pas vous y hasarder. Vous y perdriez trop.
— Quoi donc? demanda-t-elle en souriant.
— D'abord , on ne vous donnerait que de beaux yeux, et vous en avez de ravissants; un teint de lis et de rose, tandis que le vôtre est...
— De jasmin d'Espagne? interrompit-elle en riant.
— Non, ma mignonne; j'allais dire d'églantine blanche légèrement rosée; et puis, l'on vous prêterait des lèvres de corail au lieu de ce petit bouton de rose qui cache les perles que je comptais il y a quelques années pour vous amuser. Ah ! mademoiselle Judith, on apprend avec peine à ne vous plus aimer.
— Et pourquoi donc l'apprendriez-vous, monsieur de Bonrepos?
— ■ Pour mon repos, ma belle! Vous êtes une
m UN NUAGE DANS LE CIEL.
infidèle, indigne de mon amour; mais patience! je crois
que tôt ou tard, à ton devoir rendu, Tu me rapporteras un cœur qui m'était du.
Qu'avez-vous à froncer les sourcils? Mes plaintes mêmes vous irritent, cruelle !
Tu comptes les instants que tu perds avec moi.
La porte s'ouvrit à cet instant, et Judith, en voyant entrer M. de Saint-Simon , se pencha vers M. de Bonrepos et lui dit à l'oreille :
— Voilà un homme que je ne puis souffrir.
— Vraiment 1 dit M. de Bonrepos. Eh bien, écoutez ces méchants vers qui couraient hier par la ville. Je les ai retenus à votre intention , ma belle ingrate :
Ah! Saint-Simon, dans sa colère, Attaque la noblesse entière.
Saint-Simon, croit par son adresse, Avilir toute la noblesse Et subjuguer le parlement.
UN NUAGE DANS LE CIEL. 16o
Cette entreprise est téméraire.
Mais un sot, un impertinent Croit que tout est facile à faire.
MM. de Jonsac et de la Vallière, qui venaient d'arriver, s'approchèrent de M. de Bonrepos, et, ayant entendu les derniers mots qu'il prononçait, ils lui dirent à voix basse :
— Vous savez de qui sont ces vers-là?
— Non. L'auteur, s'il vous plaît?
— Parbleu 1 c'est Bonnevai qui les improvisa avant-hier à un souper chezRiom. Pour le coup, il était en verve! Il nous en a fait sur tout le monde. Mesdames de Nesles et de Montbazon s'en pâmaient de rire. Il a inventé un certain calendrier de la cour qui fait fureur. On en a tiré quelques exemplaires qu'on s'arrache aujourd'hui. Il a plus d'esprit que personne. Le petit Arouet1, cette méchante momie, comme l'appelle madame la duchesse de Berry2, jurait que le diable n'en a pas autant.
1 M. de Bonnevai connaissait Voltaire. Il y a des lettres qui en font foi.
2 Historique.
« Il était donc hier à Paris ! » se disait Judith tristement. Et un léger soupir frappa l'oreille de M. de Bonrepos. Il se leva brusquement, et s'éloigna en murmurant entre ses dents : « Cette figure d'ange! ce cœur d'orl C'est bien là jeter une perle à... » Il s'arrêta en face de M. de Saint- Simon , qui le salua, et le prit à part pour lui faire plusieurs questions , entre autres sur le mariage de mademoiselle de Gontaut. Après avoir satisfait à la curiosité de l'ardent questionneur, il lui dit :
— Vous l'avez vu, ce monsieur ?
— Biron l'a mené chez moi1, répondit le duc d'un air narquois. Je n'ai point vu d'homme moins embarrassé.
La porte s'ouvrit à cet instant, et l'homme en effet le moins embarrassé du monde entra dans ce salon, où presque tout le monde parlait de lui. Après avoir causé quelques instants avec des personnes de sa connaissance , il s'approcha de sa fiancée. L'air de bonheur qui se répandit sur
1 Mémoires de Saint-Simon,
la physionomie de mademoiselle de Gontaut impatienta M. de Bonrepos, qui, avec un peu d'humeur, leur tourna brusquement le dos. Il y avait quelque chose dans le visage, dans la voix, dans les manières du comte de Bonneval, qui suppléait, pour ainsi dire, à la sensibilité qui lui manquait. Judith sentait bien qu'elle ne lui plaisait que médiocrement, que ses yeux, qui brillaient d'un éclat si séduisant, ne s'arrêtaient guère avec plus d'intérêt sur elle que sur d'autres. Elle se disait, chaque fois qu'il la quittait : « Il ne m'aime pas encore. » Mais elle le disait sans amertume et comptait sur l'avenir. Quand il était à ses côtés , toutes ses inquiétudes s'évanouissaient sous le charme de sa présence : il lui parlait de choses sérieuses avec un abandon, une franchise, qui annoncent ordinairement un noble caractère. D'autres fois il l'amusait par de charmantes bagatelles, qu'il racontait avec une grâce facile qui était à lui seul. Ces courts instants de bonheur faisaient oublier à la fiancée, trop souvent négligée , ses soucis de la veille. Ce jour-là elle avait une grâce à lui demander,
et s'impatientait de la timidité qui la faisait hésiter à une chose si simple. Enfin, prenant courage, elle lui dit en souriant :
— Mon cousin , vous souvenez-vous d'une personne qui vous a beaucoup aimé dans votre enfance, et qui vous aime toujours; d'une personne qui n'a pas longtemps à vivre, et qui voudrait bien vous voir avant de mourir; de madame Dupuis, votre nourrice?
— Si je m'en souviens! s'écria M. de Bonneval. Mon Dieu! vit-elle encore, la bonne madame Dupuis? Je suis un monstre de ne pas m'en être informé plus tôt. Où demeure-t-elle, l'excellente femme?
— ïci, mon cousin, depuis plus de vingt ans. Elle m'a vue naître, et les histoires dont elle m'a bercée ont été les hauts faits de votre turbulente enfance.
— Dieu ! comme je l'ai fait enrager, cette bonne madame Dupuis! Que ne m'en avez-vous parlé plus tôt! Je viens lavoir dès demain. Annoncezlui, je vous en prie, ma visite.
— De tout mon cœur, dit Judith. Et des larmes
de plaisir roulaient dans ses yeux. Elle était contente pour sa bonne, et puis aussi un peu pour elle-même. Elle le verrait demain. C'était tout un avenir. Il était rare qu'elle pût compter sur ce bonheur deux jours de suite.
Le lendemain, elle se réveilla de bonne heure, et, dès qu'elle fut habillée, elle descendit chez madame Dupuis pour la préparer à recevoir une si grande visite, jouissant de son trouble, l'aidant à passer sa plus belle robe et à mettre en ordre sa petite chambre. Le temps était beau; l'air embaumé du printemps entrait par la croisée qui donnait sur la cour. Judith alla cueillir au jardin un gros bouquet de giroflées et de réséda, et le mit sur la cheminée entre les deux vases de fleurs artificielles qui l'ornaient depuis de longues années. Il lui semblait que, pour la première fois, elle recevait son cousin chez elle, car la chambre de sa bonne lui appartenait bien un peu ; elle y passait tant d'heures à la soigner, à l'égayer! Son ouvrage à la main, elle s'assit à la fenêtre. Madame Dupuis la regardait avec émotion, et une grosse larme roulait de temps en
temps le long de ses joues ridées. Elle tremblait un peu à ridée de revoir celui qu'elle avait nourri de son lait, porté dans ses bras. Judith la rassurait, se moquait de ses craintes, et pourtant son cœur à elle battait bien fort chaque fois qu'une voiture entrait dans la cour. Enfin la sienne arriva! Judith s'arrêta tout indécise près de la porte. 11 lui semblait maintenant qu'elle n'aurait pas dû se trouver chez sa bonne, et elle pensa à s'échapper; mais, comme elle hésitait, madame Dupuis dit en lui tendant la main :
— Restez, mon enfant, restez; je vous en supplie.
M. de Bonneval entra, et jamais il ne lui avait paru si beau, si majestueux. Il s'approcha doucement du fauteuil de la vieille bonne, mit un genou en terre pour rapprocher son visage du sien et l'embrassa avec tendresse.
— Mon Dieu! est-ce bien vous, mon enfant.... monsieur? balbutiait la pauvre femme toute confuse. Elle étouffait de joie.
— Oui! c'est bien moi, ma chère madame Dupuis; moi qui vous embrasse comme autre-
fois! Regardez-moi donc un peu en face, que je voie si vous avez toujours cet air sévère qui me faisait tant peur.
La bonne vieille ne put s'empêcher de rire à travers ses larmes, et lui baisait les mains en disant :
— Ah! je vous faisais donc peur, moi! Eh bien, vous avez fait peur à bien d'autres depuis. Ah! mon Dieu! quel bonheur de vous revoir! Je crois que j'en mourrai.
— Oh! pour cela, non, madame Dupuis! Je ne vous le pardonnerais pas. Allons donc! vous m'avez l'air d'avoir encore vingt ans à vivre. Voyons! en savez-vous encore, de belles histoires comme autrefois? Vous étiez fameuse dans ce genre-là. Il aurait fallu les mettre par écrit. Ma cousine m'a dit bien du mal de vous hier. Il paraît qu'elle ne vous aime pas du tout. Il n'y a que moi, voyez-vous, pour supporter votre mauvais caractère. C'est que la patience a toujours été mon fort, comme vous savez.
Madame Dupuis, tout en écoutant ces paroles enjouées, ne se lassait pas de contempler l'homme
imposant qui les prononçait. Elle tenait la main de Judith, et lui disait avec une sorte de fierté maternelle :
— Je vous avais bien dît qu'il était beau I Judith rougissait, se détournait en souriant, et le comte disait en riant :
— Votre vue a baissé , ma bonne madame Dupuis. Vous me voyez comme vous croyiez me voir il y a quinze ans.
— Et maintenant vous ne nous quitterez plus? dit-elle, en étreignant encore plus fort la petite main qu'elle retenait dans la sienne et en posant Fautresur celle de son nourrisson.
— Oh! quant à cela, ma bonne, vous vous rappelez, n'est-ce pas? ma chanson favorite :
Jouissons du présent; l'avenir est aux fous.
A ces paroles, mademoiselle de Gontaut sentit quelque chose de froid se glisser dans son cœur, si joyeux, si épanoui Tinstant d'avant ; et madame Dupuis dit tristement :
— Si vous vous en allez encore, je ne vous
reverrai jamais. Je crois que cela prolongerait ma vie de vous entendre rire et chanter comme autrefois.
Elle le regardait avec une tendresse indicible.
— Eh bien, ma bonne nourrice, voilà mon portrait en attendant que je revienne vous voir. Et il lui posa sur les genoux une belle miniature richement montée, qui lui ressemblait parfaitement.
— Monsieur, c'est trop beau! dit-elle d'une voix émue.
— Allons! ne me disiez-vous pas tout à l'heure que j'étais beau malgré mes quarante ans?
— Ah ! oui ! vous ; mais cet or, ces diamants !
— Faites-les vendre si vous voulez, et donnezen l'argent à Chariot. Que fait-il donc, Chariot, à présent?
— Il est marié et demeure à Limoges.
— Diable! mais vous êtes donc grand'mère, madame Dupuis?
— Certainement que je le suis; mais je n'ai encore jamais vu le petit. C'est vous qui êtes mes
il A m NUAGE DANS LE CIEL.
vrais enfants, à moi, vous, monsieur, et mademoiselle Judith.
Celle-ci se pencha pour lui haiser le front, et M. de Bonneval, se tournant vers la cheminée, prit un brin de réséda et le passa à sa boutonnière.
— Voyez, madame Dupuis; je vais à l'instant chez madame la duchesse du Maine, et j'y porte vos couleurs.
— C'est mademoiselle qui a cueilli ce bouquet, dit madame Dupuis.
M. de Bonneval sourit et répondit en s'inclinant :
— Je ne m'en doutais pas; mais je rends grâce au hasard qui m'a si bien servi.
Quand il eut quitté cette petite chambre où sa visite avait apporté tant de joie, Judith tira le fauteuil de sa bonne près de la fenêtre afin qu'elle pût le voir monter dans son carrosse, se cacha derrière le rideau et soupira en suivant des yeux la voiture qui l'emportait. Chaque fois qu'elle voyait M. de Bonneval, il lui paraissait plus aimable; et ses sentiments pour lui pre-.
UN NUAGE DANS LE CIEL. iVS
liaient une vivacité qui l'aurait inquiétée s'ils ne s'étaient pas rattachés aux impressions de sa vie entière; mais rien ne la rassurait sur les siens à lui. 11 revint encore une fois chez madame Dupuis, et cette fois il la trouva seule. Judith, la voyant un peu pensive après cette visite, lui dit :
— Eh bien, ma bonne, a-t-il été gentil, mon cousin? vous a-t-il embrassée comme l'autre jour? vous a-t-il raconté ce qu'il a fait ces jours derniers? Nous ne l'avons vu qu'une seule fois cette semaine. Vous rappelez-vous cette petite Suzon, qui nous disait, à Biron, « qu'elle ne voyait pas son fiancé la moitié de son soûl? » C'est bien mon cas aussi. Dites-moi donc de quoi vous avez causé avec lui?
— De bien des choses, ma chère enfant; de vous entre autres, dit la vieille femme avec un sourire un peu triste.
— Et que pense-t-il donc de moi? que je suis un petit monstre1 assez insignifiant? Hélas ! tous les jours je me le Sis moi-même.
1 Expression de madame de Bonneval dans une de ses lettres.
— Non, bien au contraire; il dit que vous êtes jolie, pleine d'esprit, et que vous causez trèsbien.
— Il a dit cela! et puis? Allons ma bonne, la main sur le cœur, dites-moi tout, tout ce qu'il a dit. Voyez-vous, chère bonne vieille amie, il m'importe tant de le savoir! C'est à l'aveugle que j'avance vers une nouvelle époque de ma vie. Je ne songe qu'en tremblant à ces nouveaux liens qu'on m'impose, il est vrai, mais qui ne sont déjà que trop chers à mon cœur. J'ai dans l'idée que je ne lui plais pas, qu'il prendrait aisément de l'aversion pour moi.
— Non, non, mon enfant. Vous vous trompez, je vous assure. Il vous rend justice.
— Justice ! s'écria douloureusement Judith.
— Il vous chérira bientôt , soyez-en sûre, continua madame Dupuis ; mais, mademoiselle, ma chère enfant, ce beau et brave comte que nous aimons tant, il a été gâté toute sa vie, et n'a jamais su courber s.on front ni devant Dieu ni devant les hommes. Il a toujours fait à sa tête, et le mariage, oh! le mariage est un joug
bien pesant pour un homme de cette trempe I II faudra le mener doucement, ne pas lui faire sentir la chaîne avant qu'il y soit bien accoutumé; ne pas se plaindre s'il la secoue d'abord avec un peu d'impatience. Peu à peu vous l'amènerez à la porter.
— Je vous comprends, ma bonne. Si ce sont les plaintes, les reproches qu'il redoute, je saurai bien les lui épargner. Je bornerai mes désirs à lui prouver qu'une femme sait aimer et souffrir en silence. Dieu me donnera la force de lui cacher mes larmes.
La pauvre enfant se jeta dans les bras de madame Dupuis, et des sanglots s'échappèrent de sa poitrine. Il y avait longtemps qu'elle comprimait son émotion, et cet épanchement lui fit du bien. Un instant après, elle relevait la tête comme la fleur que l'orage a courbée sans la briser, et un sourire mélancolique éclaira son front. Il était, du reste, assez étrange que mademoiselle de Gontaut, dont les vertus et la piété étaient sincères, ne s'inquiétât pas davantage d'épouser un homme qui professait haute-
ment son mépris ou au moins son indifférence pour la religion et les devoirs qu'elle impose. Il faut d'abord faire la part des circonstances qui expliquent, en partie, l'apparente insouciance de Judith sur un point aussi important. Elle ne connaissait pas, sans doute, l'étendue des torts de Mi deBonneval à cet égard. Elle savait bien qu'il n'était pas ce qu'on appelait alors un dévot, et de nos jours un chrétien pratiquant; qu'il parlait avec légèreté des choses les plus sérieuses, et que ses bons mots ne respectaient pas toujours les bienséances; mais elle ne pensait pas qu'il fût dépourvu de cette foi qu'on n'osait guère encore ouvertement nier, et qui, au sein même de cette société corrompue, opérait de si grands miracles; à l'aide de laquelle tant d'âmes désillusionnées des jouissances du monde se retrempaient dans une pénitence austère, et arrivaient à la pratique des plus héroïques vertus. Elle voyait des gens qui remplissaient extérieurement les devoirs de la religion, et dont les mœurs répondaient mal à ces dehors respectables. Le vice, la fausseté, débordaient autour
d'elle, de tristes exemples s'offraient tous les jours à sa vue, et ne lui causaient plus cette surprise mêlée d'indignation qui saisit les cœurs heureusement peu accoutumés an mal. Vraie et sensible, c'était dans une piété secrète et concentrée qu'elle trouvait un refuge pour elle-même et une grande indulgence pour les autres. Elle supportait, comme un malheur inévitable, Findifférence ou l'hypocrisie du inonde; et, entre ces deux extrêmes, son caractère la portait à préférer la franchise dans les torts aux faux semblants de la piété. Elle prêtait à l'homme qu'elle aimait le mérite de cette franchise. Erreur dangereuse, qui confond l'audace dans le mal avec le courage de la vérité ! Peut-être aussi que, sous l'influence d'un sentiment passionné, ses principes religieux faiblissaient insensiblement. Dieu s'éloigne alors pour un temps des âmes qui l'oublient, mais sans rompre le lien que les souffrances doivent un jour resserrer.
DEUX ÉGOISMES
On était arrivé aux premiers jours de mai. Les marronniers des Tuileries déployaient leurs longues spirales blanches; les lilas du Luxembourg exhalaient leurs doux parfums; le bon peuple de Paris affluait dans ces promenades royales, où le bruit de la foule, le bourdonnement des insectes, le gazouillement des oiseaux, se confondaient dans un joyeux murmure. Cette gaieté, cette vie nouvelle que fait naître le retour du printemps, se retrouvait partout. L'hôtel de Biron avait, lui aussi, l'aspect le plus riant. Dans un de ses vastes salons étaient étalés ces cadeaux
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de noce, ces mille jolies bagatelles, tous ces riens charmants qui ne pouvaient faire faute à la fille, à la sœur, à la nièce favorite d'une riche et noble famille. Une brillante corbeille de mariage, des soieries, des diamants, tout cela était pour la petite Judith, qui entrait de bonne heure et furtivement dans ce salon, comme pour y chercher une place à un petit bijou qu'elle tenait en main. M. de Bonneval était attendu précisément ce jour-là. Il commençait à s'ennuyer de la vie de Paris. Son front était soucieux et ses visites de plus en plus rares. Cependant madame de Biron, l'ayant pressé de venir voir cette salle presque aussi étincelante, disait-elle, que la fameuse maison du duc d'Aumont, il l'avait promis d'assez bonne grâce. Judith mourait d'envie de lui parler un peu à l'aise, de renouveler une de ces causeries qui la rendaient si heureuse; et, pour y parvenir, elle avait eu recours à un stratagème. Entre un éventail peint par Vanloo et une jolie figurine de Dresde, elle avait posé la vinaigrette du pauvre Lafond. Debout, près d'une fenêtre, elle causait avec quelques jeunes filles
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de ses amies, en attendant l'arrivée de M. de Bonneval. Quand il entra, elle le vit s'approcher de sa mère; et, après lui avoir fait ses compliments, jeter un regard distrait sur les tables où étaient rangés les cadeaux de noce. Madame de Biron lui fit remarquer une superbe parure de diamants que le duc de Lauzun donnait à sa petite-nièce. Il la trouva fort belle ; et, comme il en faisait l'éloge, Judith vit ses yeux s'arrêter sur le flacon qu'elle avait placé près de l'écrin. Il le prit, et, après l'avoir examiné avec une vive curiosité, il leva la tête comme pour chercher quelqu'un. Un sourire épanouit les lèvres de sa fiancée.
— C'est moi qu'il cherche, se dit-elle avec le plaisir d'un enfant qui voit réussir sa petite malice.
M. de Bonneval vint droit à elle, et les autres jeunes filles se retirèrent un peu pour lui faire place.
— Ma cousine, dit-il, d'où tenez-vous ce flacon? M. de Vendôme me le donna il y a vingt ans. C'est bien le même, voilà son chiffre.
— Oui, c'est bien le même, répondit-elle en souriant, et cependant il est bien à moi.
— Expliquez-moi cette énigme, je vous en conjure.
— Vous souvenez-vous, mon cousin, d'un soldat nommé Lafond, qui servait en Italie en même temps que vous, et dont un boulet de canon emporta les deux jambes?
— Lafond, mais oui! Un Gascon, ce me semble?
— Précisément, des environs de Biron. Quand on lui eut fait l'opération, vous lui fîtes respirer des sels, et ensuite vous lui donnâtes ce flacon.
— Gomme un souvenir de la bataille où il était tombé à mes côtés; c'est vrai, je m'en souviens. Je n'y avais pas songé depuis. Vous lui avez acheté ce flacon?
— Oh! pour cela, non! s'écria Judith avec feu. Ce pauvre Lafond, il ne l'aurait pas vendu pour tout l'or du monde; il vous aimait trop pour cela.
— Et pourquoi donc alors s'en est-il défait?
— Ah ! dit Judith avec un certain embarras, il avait une manière singulière devoir les choses.
Il ne vous pardonnait pas de servir l'empereur; et puis, il m'aimait aussi, et j'avais du goût pour cette babiole.
— Vous ne voulez donc pas me la rendre? j'y attache un certain prix, dit M. de Bonneval avec un de ses sourires les plus séduisants.
— Moi aussi, j'y attache un certain prix, répondit Judith en souriant et en se tournant vers la fenêtre.
M. de Bonneval lui prit la main, y plaça le flacon et baisa les petits doigts qui se refermaient dessus. C'était sa première caresse. Elle retira sa main et dit d'une voix émue :
— Je suis si heureuse d'avoir quelque chose à vous donner, mon cousin! Prenez ce bijou. Quand Lafond me le donna, je pensais que peutêtre un jour je vous le rendrais.
— Vous pensiez donc quelquefois à moi?
— On m'a toujours tant parlé de vous! répondit-elle en levant les yeux sur lui avec un doux sourire.
Il y avait tant d'ingénuité, de grâce et de modestie dans ce regard, qu'il eût été difficile de ne
pas être touché d'une flatterie si délicate et si involontaire.
Par ce beau soleil de printemps, en face de ce jardin d'où s'exhalaient de si suaves parfums, à côté de la douce et noble enfant qui le laissait si naïvement lire dans son cœur, M. de Bonneval oublia qu'il ne voulait pas se faire aimer. Quelques-unes de ces paroles qui ne manquent jamais leur effet quand elles s'adressent à une âme qui en a soif, un de ces regards plus expressifs encore que des paroles, lui échappèrent. Alors celle qui à peine osait espérer de plaire put un instant se croire aimée. Fière et tremblante, elle écoutait cette voix si chère et voyait ces yeux, jusque-là si indifférents, se fixer sur elle avec une expression qui semblait lui promettre l'amour et le bonheur. C'était un oubli de la part de M. de Bonneval. Il se le reprocha bientôt. Il avait élevé un nouvel obstacle sur son chemin, facile sans doute à briser; mais, à moins d'avoir un cœur de fer, une âme parfaitement desséchée par l'égoïsme, il en coûte de fouler aux pieds le bonheur d'autrui. Cet homme, qui ne redoutait
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rien tant qu'un devoir à remplir ou un sacrifice à faire, mais qui ne causait de peine aux autres que lorsqu'il le fallait pour s'en épargner l'ombre à lui-même, venait d'éveiller des espérances qui ne devaient s'évanouir enfin qu'après de longues déceptions et d'amères douleurs.
Une autre femme souffrait encore à son sujet.
Dans la même chambre où elle avait veillé, travaillé et pleuré pendant de longues années, la marquise de Bonneval, assise près de sa table à écrire, la veille du mariage de son rils, comptait les minutes en attendant son arrivée. Il avait promis de se trouver chez elle à sept heures, car elle était souffrante et se couchait habituellement de bonne heure. Ses traits étaient défaits, ses yeux avaient l'éclat que donne la fièvre. Depuis plusieurs jours elle cherchait à obtenir une réponse de son fils sur ses projets ultérieurs. Elle voulait à tout prix éclairer la question et savoir à quoi s'en tenir pour l'avenir, ou au moins obtenir de lui la promesse de revenir en France après la campagne de Hongrie. Quand on au-
nonça M. de Bonneval, elle pâlit; ses forces physiques ne secondaient plus l'énergie de son caractère. Elle se sentait faible devant ce fils au sourire si doux, à l'air si gai, mais qui brisait en riant tous les obstacles qu'elle opposait à sa volonté de fer.
— Eh bien! mon fils, lui dit-elle, enfui vous m'accordez un moment d'entretien; je vous en remercie. J'ai besoin de vous parler de ce que j'éprouve à la veille d'un jour si solennel et pour vous et pour moi.
— Solennel! répéta M. de Bonneval en levant les épaules; ce jour me paraît bien plutôt ennuyeux. Mais cela dépend des caractères; vous avez toujours aimé à prendre les choses au tragique : ce n'est pas mon genre.
— Non, sans doute, dit la marquise avec une amère ironie; jouir du présent, laisser l'avenir aux fous, c'est là, dit-on, votre devise. En ce cas, ma vie à moi aurait été une longue folie; et la vôtre, le comble de la sagesse.
— En vérité, ma mère, je voudrais vous voir adopter mon système; il me réussit, très-bien,
et le vôtre vous a rendue par trop malheureuse. Essayez donc du mien.
— Le présent, monsieur, est-il donc si beau, pour que je m'en contente? Puis-je, d'ailleurs, compter sur l'ombre de bonheur que m'offre votre séjour à Paris?
— Je vous ai déjà dit, ma mère, que d'un moment à l'autre je peux me trouver obligé de repartir pour l'Allemagne. Si cette idée vous est insupportable, j'aurais mieux fait de rester à Vienne.
— Est-il donc possible, mon fils, que, marié en France, vous persistiez à rester au service de l'empereur? Quels sont donc vos projets en vous mariant, et que prétendez-vous faire de votre femme?
— Vous devez le savoir mieux que moi, ma mère, puisque c'est vous qui me forcez à la prendre. Ou'ai-je à faire d'une femme, moi? Voilà ce que je vous ai dit cent fois; mais c'est là votre folie; vous la reconnaîtrez un jour. De tous les hommes du monde je serai le moins marié.
— Et c'est à moi que vous l'osez dire! répondit la marquise amèrement.
— Oui, madame, répliqua Bonneval, parce que c'est la vérité. Et, croyez-moi, M. de Biron sera fort aise de garder sa fille chez lui; il serait désolé que son gendre renonçât à une position plus brillante, plus avantageuse que pas une en France ou ailleurs. Et je suis sûr que Judith partage les sentiments de son père. Il n'y a que vous, madame, pour concevoir une aussi ruineuse absurdité.
— Oui, les voilà bien tous! s'écria la marquise avec emportement. Les titres, l'argent, la faveur : tels sont leur but, leur vie, leur Dieu! ils n'en ont pas d'autres.
— Est-ce que c'est moi qui vous l'apprends, ma mère? ce serait vraiment trop de bonté à vous d'avoir du monde d'autres idées. Ma fiancée, toute jeune qu'elle est, se montre bien autrement avisée.
— C'est une hypocrite, cette petite fille ! s'écria la marquise avec colère; elle m'a indignement trompée avec ses airs de douceur et de sagesse.
— Ah! do grâce, madame, n'en dites pas de mal; c'est, au contraire, une très-aimable personne, à qui je souhaiterais un meilleur sort que celui qui l'attend.
— Vous ne l'aimez pas, vous ne l'aimerez jamais !
— Il ne faut jurer de rien ; mais je ne me sens pas les qualités d'un homme qui s'éprend de sa femme.
La marquise se leva, et, marchant à pas précipités, elle proférait à voix basse des paroles entrecoupées dont M. de Bonneval ne saisissait que par intervalles le sens : « Il m'échappe ; je le perds; et l'appui môme sur lequel je comptais se tourne contre moi. Si elle lui avait plu, si elle avait voulu me seconder, nous n'en serions pas là. Folle que je suis, de m'être laissé prendre à leurs promesses, à leurs offres intéressées, qui n'ont eu pour objet que de lui faire épouser une fille sans dot, qui l'éloigné au lieu de le retenir près de moi! Je le vois maintenant, c'est une duperie; il serait revenu; il aurait réussi sans leur concours. Quel avantage retire-t-il
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donc de Ce mariage? quelle aide en reçois-je, moi? Il n'y a qu'un parti à prendre; ils crieront, n'importe: nous les braverons! »
Madame de Bonneval prononçait ces paroles d'un ton saccadé, qui montrait toute l'agitation de son âme. Son fils, d'un air tranquille, la priait de se calmer. Tout à coup, s'arrêtant devant lui, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés sur les siens :
— Il faut rompre ce mariage! s'écria-t-elle.
— Avez-vous perdu la raison, ma mère? dit Bonneval froidement.
— C'est ce qui pourra bien m'arriver, ditelle, si vous vous opposez à mon dessein. Oui, rompre ce mariage est le seul parti à prendre; cette fille ferait le malheur de votre vie; avec son esprit perfide, car elle en a beaucoup, elle s'immiscerait dans toutes vos affaires, et, tôt ou tard, causerait votre ruine. C'est une famille détestable que ces Biron
— Dans laquelle vous avez eu la bonté de travailler activement à me faire entrer, observa Bonneval avec une légère teinte d'ironie. C'est
dommage que vous n'ayez pas songé plus tôt à vous dédire; mais, au point où nous en sommes, ce qu'il y a de mieux, c'est de faire la noce et d'en finir.
— Ce mariage est une pierre qui m'écrase 1 s'écria la marquise égarée.
— C'est une pierre que vous avez vous-même roulée de loin, répliqua-t-il d'un ton moqueur. Mais, de grâce, à quoi bon cette discussion? ce sont de pauvres gens que ceux qui se tourmentent pour une chose inévitable. Il n'y a qu'à en prendre son parti en riant, comme moi; ou, comme vous, au tragique.
— Mais, je vous répète, monsieur, que ce mariage n'est pas fait.
— Je le sais, madame.
— Qu'il n'est pas inévitable.
— Je ne puis en convenir.
— Je prendrai sur moi la rupture.
— Madame, quand un homme a engagé sa parole, il ne s'en remet pas à d'autres pour la tenir.
— Ah I c'est donc l'honneur qui vous lie?
— Oui, madame ; je n'ai jamais compris qu'on en manquât avec une femme, non plus qu'avec un homme. Je me battrai volontiers avec tout ce qu'il y a de Biron et de Gontaut en France; mais pour tout au monde, je ne ferai pas l'injure à mademoiselle Judith de rompre avec elle la veille de la noce.
— Mais vous ne l'aimez pas! répétait la marquise en se tordant les bras.
— Décidément, madame, vous perdez la tête. Vous étiez-vous vraiment figuré que, nouvel Alcide, j'allais filer aux pieds de cette petite Omphale en vertugadins? L'Alcide d'autrefois ne serait aujourd'hui qu'un petit garçon.
La marquise appuya la tête sur ses mains et garda un morne silence.^il y a des moments où une plaisanterie perce le cœur bien autrement qu'une injure JVL de Bonneval bâilla, regarda sa montre, puis la pendule, et, se levant, il dit à sa mère :
— Madame, je suis forcé de vous quitter; on m'attend au Luxembourg.
— On vous attend, dit-elle, on vous attend!
494 DEUX EG01SMES.
il manquerait quelque chose à l'orgie, si vous n'en étiez pas pour mêler un peu d'esprit à de honteux excès. On vous attend au Luxembourg! et moi, depuis vingt ans, je vous attends ici. Oh ! mon Dieu ! je me le rappelle, la foudre tomba sur le clocher de l'église à l'instant de votre naissance et en écrasa la croix; c'est sur mon cœur que cette croix est tombée, et je succombe sous le poids.
Après avoir prononcé ces paroles avec l'accent du désespoir, la marquise quitta brusquement le boudoir et se retira dans sa chambre; elle ne ferma pas l'œil de la nuit. Les projets les plus extravagants lui passaient par la tête; plusieurs fois elle se leva et se mit à son bureau pour écrire, mais à peine avait-elle commencé une lettre, qu'elle se hâtait de la déchirer.
Le soleil de mai, brillant et radieux, versait ses premiers feux sur cette chambre, d'où le sommeil et la paix s'étaient enfuis; ses rayons tombaient sur le visage défait de cette femme malade, sur la robe de dentelle, les diamants, les fleurs, dont ce jour-là elle devait se parer. Elle garda un profond silence pendant que ses femmes l'habillaient; mais un tremblement nerveux indiquait la forte agitation qu'elle cherchait à maîtriser, et qui ne fit qu'augmenter quand elle monta en voiture pour l'hôtel de Biron. Une
foule de gens se pressaient devant la porte cochère pour attendre les carrosses, admirer les parures, faire les remarques et les réflexions habituelles à de tels spectateurs. On s'était réuni dans un des salons de réception pour signer le contrat, avant de se rendre à l'église de la paroisse pour la cérémonie. Les spectateurs de la rue, indifférents et curieux, se montraient les uns aux autres les principaux personnages, dont le visage ou les livrées étaient connues du peuple. Des lazzi de toutes sortes passaient de bouche en bouche à l'arrivée de tel grand seigneur, de telle dame de la cour dont la beauté était célèbre ou la réputation douteuse. Cependant les salons se remplissaient de monde. Quelques-uns des amis de M. de Bonneval appartenaient plutôt à la société de Sceaux qu'à celle du régent; d'anciennes et intimes relations entre la famille de Biron et les habitués du boudoir de madame de Maintenon avaient amené aussi ce jour-là des personnes qui regardaient de travers l'abbé Dubois, et qui détournaient la tête à la vue des habitués du Palais-Royal et du
Luxembourg. Madame de Caylus, par exemple, se tenait à côté de madame d'Urfé , qu'elle avait toujours beaucoup aimée1, et ses beaux yeux cherchaient la mariée, dont elle plaignait d'avance le sort. Le jeune Arouet, invité par M. de Bonneval, plaisantait avec l'abbé de Moissac et accablait de flatteries des gens qu'il déchirait la veille dans une de ces sanglantes satires qui , à peine tombées de sa plume, étaient déjà dans les mains de la souveraine de Sceaux. M. de Bonneval causait avec M. de Riom, M. Macarthy et l'abbé Dubois, ses fidèles alliés. La mine de fouine de l'heureux ambitieux en soutane2 s'épanouissait aux bons mots de son ami , dont la belle et noble figure faisait paraître encore plus ignoble celle de ses interlocuteurs. Que de contrastes, que d'étranges rapprochements présentait ce salon! vice et vertu, beauté et laideur, candeur et intrigue s'y trouvaient rassemblés. On y voyait des enfants, des fleurs, des parfums, des larmes et des sourires, comme à toutes les
1 Lettres de madame de Maintenon.
2 Mémoires de Saint-Simon.
noces; et puis, comme à toute grande réunion d'hommes, des haines de parti, des démarches sourdes, de petites vengeances adroitement amenées, de la joie, de l'amour, de la douleur. Bientôt à ces émotions diverses se joignit un profond étonnement qui leur donna un nouveau caractère: Tout était prêt pour la signature du contrat; madame de Biron s'était levée pour chercher sa fdle, quand la marquise de Bonneval, qui était restée, depuis son arrivée, immobile, appuyée contre une cheminée, répondant à peine quand on lui parlait, se précipita vers la porte et disparut avec une rapidité qui frappa tout le monde. Son fils la suivit des yeux, et, se tournant vers l'abbé Dubois, lui dit à voix basse :
— Je ne sais ce qui lui passe par la tête; après m'avoir tant tourmenté pour ce mariage, elle l'a tout à coup pris en grippe. Il n'y a que les femmes pour avoir les plus étranges caprices !
Quand madame de Biron rentra avec sa fille, tous les regards se portèrent sur elle. Judith était fort jolie dans son costume de mariée; sa blanche couronne nuptiale seyait bien à son
front pur, à ses traits délicats. L'éclatante blancheur de son voile et de sa robe était en harmonie avec la candeur de ses yeux et la modestie de son maintien; elle ne semblait pas très-émue; ce n'était ni de la joie ni de la tristesse qui se peignait sur son visage, mais plutôt la sérénité d'une âme forte à l'entrée d'une nouvelle phase de la vie. Elle ne se faisait pas de grandes illusions sur l'avenir; elle ne s'attendait pas à beaucoup de bonheur./ Les sentiments exaltés se contentent de peu ; cesont plutôt les cœurs froids qui exigent beaucoup ou qui se plaignent aisément du sort.\M. de Bonneval s'approcha de sa fiancée avec un empressement convenable, et lui adressa quelques mots bien choisis.
— Mon cher maître ! dit-elle avec douceur.
Et ce fut là toute sa réponse. C'était le nom qu'au fond de son cœur elle lui donnait depuis longtemps.
Cependant on cherchait partout madame de Bonneval; on s'étonnait de ne la trouver dans aucun des salons; et ce fut avec consternation qu'on apprit des domestiques qu'elle avait de-
mandé sa voiture et dit au cocher : « Hôtel de Béthune *. »
La surprise se peignit sur tous les visages, la colère sur quelques-uns. M. de Biron se troubla; sa femme pâlit^et jeta un regard furieux sur M. de Bonneval, qui, s'approchant du duc de Lauzun et du duc de Béthune, leur parla à voix basse. Les indifférents s'efforcèrent, en composant leurs visages, de cacher leurs impressions; mais tout le monde était dans l'attente d'un événement.
— C'est inconcevable , inouï ! s'écria M. de Lauzun.
Et il se mit à marcher de long en large avec toute l'impétuosité d'un jeune homme.
M. de Bonneval, sans perdre contenance, dittout haut au duc de Béthune :
— Monsieur, je vous supplie de rejoindre ma mère; il lui sera survenu une attaque de nerfs, un éblouissement , que sais-je? peut-être une émotion trop vive l'aura surprise. Faites tous
1 Tous ces détails sont historiques.
vos efforts pour qu'elle se remette et se calme, pour ne point me causer le chagrin de son absence dans une circonstance comme celle-ci.
Puis il ajouta, à voix basse, pour le duc seulement :
— Veuillez la prévenir que si elle persiste clans son dessein, mon mariage n'en aura pas moins lieu; mais qu'une heure après la cérémonie je pars pour Vienne, et qu'elle ne me reverra de sa vie. Je le jure, foi de gentilhomme ; il n'y a pas de serment plus sacré pour moi.
Le duc de Béthune lui serra la main, s'approcha du marquis de Biron et lui dit quelques mots à l'oreille en l'emmenant vers la salle d'entrée ; un instant après sa voiture roulait dans la cour.
Cette assemblée, si animée l'instant d'avant, resta sous une impression plus ou moins pénible, plus ou moins cachée, selon les rôles et .les intérêts. M. de Bonneval, presque seul, fit bonne contenance; et, se tenant près de sa fiancée, lui adressait de temps en temps quelques paroles aimables. Judith ne comprenait rien au
départ de la marquise ; mais cet étrange caprice l'inquiétait, et cette inquiétude se peignait sur son visage. Madame de Biron, par des gestes et des demi-mots , témoignait une colère concentrée. Le cœur aride de la mère était plus prompt à ressentir l'injure qu'à adoucir les peines de sa fille. Judith souffrait ; l'inimitié de madame de Bonneval, qu'elle pressentait vaguement, lui pesait sur le cœur. Il n'y a rien de plus accablant que la haine de ceux qui nous ont une fois aimés. Alors la voix de l'époux, du maître qu'on lui donne et qu'elle accepte, retentit dans son àme froissée et craintive, et la rassure doucement, ïl est près d'elle ; sa présence la protège. Chaque mot, chaque regard lui sont comptés, et ajoutent la reconnaissance aux timides sentiments dont il est depuis longtemps l'objet. Elle ne se doute pas que cette protection passagère, elle la doit, non à l'amour, mais au point d'honneur d'un fier gentilhomme. Il a promis de l'épouser, il l'épousera ; mais le serment d'abriter cette existence qu'il enchaîne à la sienne, songet-il seulement à le tenir? Hélas 1 des hommes
dont l'honneur est la devise se jouent souvent d'une parole donnée en face des autels, et dont Dieu et le cœur brisé d'une femme leur demanderont compte un jour.
L'incertitude était à son comble ; la colère des uns, l'impatience des autres, prêtes a éclater. M. de Lauzun insistait pour qu'on signât le contrat sans attendre la marquise, et M. de Bonneval se rangeait de son avis, en assurant froidement son frère aîné, qui s'y opposait, que cela ne le regardait pas le moins du monde. Le bruit d'une voiture se fit entendre; un instant après la porte s'ouvrit et la marquise entra, soutenue par le duc de Béthune, ayant tout l'air d'un homme qui aborde le port après une tempête. Il avait eu, en effet, à subir une scène violente. Le caractère impétueux de madame de Bonneval rompait les digues que la prudence lui avait longtemps opposées, et ne lui laissait plus de force que celle de la passion. En vain épuisa-t-il toutes les ressources de la raison et de la douceur ; son désespoir la roidissait. Les menaces de son fds, la crainte d'un départ subit furent
seules capables de l'ébranler et finirent enfin par la vaincre; elle se rendit, mais avec une profonde irritation ; et, tout le temps du retour, elle ne cessa de se répandre en plaintes contre ce fils adoré, qui persistait, disait-elle, à lui déchirer le cœur. Ce mariage, naguère si ardemment désiré, lui apparaissait, dans son délire, comme une fatalité à laquelle il n'y avait plus moyen d'échapper, et elle rentra à l'hôtel de Biron comme une victime qu'on traîne au supplice. Morne et silencieuse, elle signa le contrat, assista à la cérémonie religieuse sans lever les yeux sur les époux et disparut immédiatement après, sans adresser une seule parole à sa bellefille. Judith souffrait beaucoup de cette étrange conduite, mais elle garda une attitude calme qui imposait à la curiosité des assistants. Au moment de prononcer le serment qui liait à jamais son sort à celui de M. de Bonneval , ses yeux rencontrèrent sur l'autel l'image de la Vierge des Sept-Douleurs, qui semblait lui dire : « Toi aussi, tu souffriras. » Elle se rappela alors, telle est la rapidité de la pensée! que dans son
enfance elle avait ôté du chevet de son lit un tableau pareil pour y placer le portrait de son cousin. Ce souvenir lui était resté comme un remords, et maintenant, à travers le nuage qui obscurcissait sa vue, elle croyait lire dans les traits de la Mère des douleurs : « Tu reviendras à Dieu par la souffrance. » Et, baissant la tête avec résignation, elle en acceptait le présage.
C'en est faitl La voilà mariée! Cette jeune existence est désormais attachée à une autre existence étrange et fatale. Ses premières pensées, ses premiers regards, furent pour le ciel. Mais, éblouie dès l'enfance par l'éclat d'un faux astre, elle les tourna bientôt vers la terre; et cette lueur funeste l'entraîne maintenant au bord du précipice. Suave et blanche fleur, le torrent l'emporte pour la briser, elle sera jetée sur le rivage pour s'y dessécher lentement. Comment ne pas frémir à l'instant qui décide de tout un avenir! à moins qu'un horizon plus vaste que celui de la terre ne se déploie à nos yeux et que le monde ne nous paraisse plus qu'une école
pour le ciel! Qu'importe alors que la route soit plus ou moins unie, semée de fleurs ou d'épines? que le jour soit long et l'enseignement sévère? Le but est là. Dieu nous le montre d'une main et nous soutient de l'autre. Volez donc sur les ailes de l'orage, âmes qu'il a choisies pour le baptême de la douleur; les vents qui vous emportent soufflent vers le port; et vous que la destinée semble oublier, immobiles, reléguées sur quelque plage solitaire, ne perdez pas courage. Attendez -y l'appel; l'heure de la délivrance sonnera bientôt pour vous, et ces paroles, inscrites sur vos fronts, vous les comprendrez alors : « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés. »
Il y a des êtres qui se font aimer à peu de frais, dont l'égoïsme se dissimule par une franchise brusque et affectueuse, et qui gagnent les cœurs de ceux mêmes qu'ils font souffrir. Tel était le comte de Bonneval. Les gens qui avaient le plus de raison de le haïr pouvaient à peine se défendre de l'aimer. La nature l'avait si richement doué! il était si beau, si spirituel, si éloquent ! Sa jeune femme était fière de porter son nom : une vive joie colora son visage la première fois qu'on l'appela « Madame la comtesse de
Bonneval. » Le cœur lui battait, ses doigts tremblaient en signant un billet « Biron de Bonneval. » Elle se disait avec transport que maintenant 3a gloire, les succès, les malheurs de son époux étaient les siens. Il y avait dans cette jeune femme un singulier mélange de modération et d'enthousiasme, de passion et de bon sens. Dès les premiers jours de leur union, elle eut à lutter contre son cœur, et à défendre son mari auprès de sa propre famille. Triste lutte, où l'amour, l'espérance, l'imagination, prêtent longtemps des forces, mais où l'on finit par succomber quand le voile tombe enfin devant l'accablante réalité. Placée entre sa mère et M. de Bonneval, elle apprit bientôt à sourire même quand son cœur gémissait. Il avait reçu, le lendemain de son mariage, une lettre de Vienne qui annonçait la prochaine entrée en campagne de l'armée impériale; un commandement qu'il désirait beaucoup obtenir pouvait, en son absence, être donné à un autre. Il lui était échappé, en lisant cette lettre, une exclamation d'impatience; il avait parlé de hâter son départ. Judith, malgré la dou-
OiN BONHEUR TROUBLÉ. 209
leur qu'elle en ressentit, ne témoigna pas le plus léger mécontentement; la soumission la plus complète lui semblait le seul moyen de se concilier l'affection de celui qu'elle aimait à appeler son maître. Cependant elle ne put cacher l'émotion que cette nouvelle lui causait. Il s'en aperçut, et, soit qu'il éprouvât lui-même quelque regret de quitter sitôt sa jeune femme, soit que son chagrin lui fût ennuyeux, sa figure se rembrunit, et pendant le reste de la journée il fut triste et rêveur. Sa belle-mère s'en aperçut1; elle était restée sous l'impression d'un profond ressentiment de la scène de la veille, et son humeur, toujours un peu aigre, était. prête à éclater. Elle ne pardonnait pas à M. de Bouneval les torts de sa mère, et son air morne et soucieux, à lui, l'impatientait horriblement. Elle lui adressa la parole à plusieurs reprises, et, sous des phrases banales, elle cachait un sens très-amer. Rappelant, comme par hasard, les démarches qui avaient été faites pour
1 Ce qui suit est historique.
obtenir sa grâce , elle appuya sur ce mot d'une manière désobligeante. Le feu monta au visage de M. de Bonneval; il se mordit les lèvres, et, s'appuyant contre une fenêtre, il garda le silence. Madame de Biron posa sa main longue et sèche sur le bras de son gendre, et lui dit :
— Il faut avouer, monsieur, que votre air ennuyé sied mal à un nouveau marié.
— C'est que je suis triste de m'être marié, répondit-il avec une explosion de colère qui fit reculer sa belle-mère.
Elle rougit d'abord, puis pâlit en disant :
— Il aurait mieux valu, monsieur, me dire cela hier.
Judith entra en ce moment; à la vue de sa jolie figure, de ses yeux si doux, de sa toilette de mariée, madame de Biron sentit redoubler son courroux. Elle n'était pas femme à contenir son humeur pour épargner de la peine aux autres, même à ceux qu'elle aimait le plus, et d'une voix tremblante de colère elle s'écria :
— M. le comte de Bonneval vient de me dire qu'il est triste de s'être marié. Il me semble, ma
fille, qu'il y va de votre dignité de lui témoigner que vous ne Fêtes pas moins que lui.
Judith leva la tête d'un mouvement plein de grâce, et, prenant la main de sa mère, elle lui dit en souriant, — que ce sourire eût été douloureux pour ceux qui l'auraient compris!
— Est-il donc si étonnant que M. de Bonneval soit un peu triste de s'être marié, en se voyant obligé sitôt de quitter sa femme? Il craint sans doute qu'elle ne l'oublie.
En prononçant ces derniers mots, elle se tourna vers lui avec un geste si aimable, qu'il en fut touché, et, lui saisissant la main, il la porta à ses lèvres à plusieurs reprises. Judith sentit l'espoir renaître dans son cœur.
« Oh! oui, se dit-elle, il finira par m'aimer. Peut-on ne pas aimer une femme qui aime sans jamais demander de retour, sans jamais se plaindre de ne pas l'être?- Et de quel droit me plaindrais-je?Attachée à sa destinée, fière de lui appar^ tenir, j'ai ma part de bonheur. \ Un seul jour est toute une vie pour le cœur, et j'en ai plusieurs à passer près de lui. Non, je ne me plains pas;
du bonheur aujourd'hui, bientôt un adieu, puis des souvenirs et des espérances. Une lettre de temps en temps, relue sans cesse, mouillée de larmes, c'est assez pour l'avenir, assez pour moi. » ?
Telles étaient les rêveries de l'amour profond, fatal et résigné de cette jeune femme, dans ses instants de solitude, et môme au milieu des brillantes fêtes de noce, où elle ne voyait que son mari, le cherchait des yeux quand il s'éloignait, le rappelait auprès d'elle par la séduction de son innocent amour. Chaque mot qu'il lui disait, elle récrivait le soir; quand il touchait quelque chose dans sa chambre, elle y faisait une marque pour s'en souvenir toujours. La plume dont il s'était servi, le livre qu'il avait lu, une feuille de papier déchirée et jetée de côté, c'étaient des trésors qu'elle amassait pour les jours de l'absence. Deux fois, en partant pour un bal, M. de Bonneval lui donna un bouquet; pendant de longues années, on ne vit jamais sur sa toilette d'autres fleurs que ces roses flétries et décolorées. Quand elles tombèrent enfin en
poussière, il n'y eut plus de fleurs sur la table, ni de sourires sur ses lèvres. M. de Donnerai supportait avec peine l'ennui que lui causaient les visites de noce et les dîners de cérémonie. Il soupirait après la liberté de sa vie de garçon à Vienne. Le joug des devoirs de famille lui pesait horriblement : mais, en vue d'un prochain depart, il s'y soumettait d'assez bonne grâce. Il se réfugiait souvent dans le boudoir de sa femme, qu'il trouvait aimable, et dont l'affection vraie, délicate, point exigeante, lui semblait une nouveauté agréable, dont il s'accommoderait trèsbien pendant quelques jours. Il trouvait, doux d'être l'objet d'un dévouement si vrai, si entier! Sa jeune femme était si habile à lui ménager quelque agréable surprise, à lui conter quelque amusante anecdote, et même à offrir timidement un judicieux avis sur des questions importantes! Le fier soldat, l'insouciant mari fut étonné de voir que cette petite personne, si naïve, si mignonne, s'entendait fort bien aux affaires, et comprenait ce qu'il lui disait des sciences avec une rare intelligence. Assise avec
lui devant une table couverte de papiers, en présence des hommes d'affaires qui lui rendaient compte de l'état de sa fortune, elle étudiait avec zèle les détails les plus arides. Elle était heureuse de lui prouver qu'elle pourrait servir ses intérêts. Aussi Fassocia-t-il à plusieurs projets qu'il fallait tenir secrets, et, devinant sa discrétion, il se laissa aller au charme de la confiance. Quand il eut fixé le jour de son départ, il l'en prévint, et la chargea de le cacher à sa mère. En apprenant que dans six jours — il y en avait quatre qu'elle était mariée — il la quitterait, un profond soupir s'échappa de son sein, mais pas une larme ne trahit son émotion. Fière de sa confiance, elle accepta la douloureuse tâche de tromper les inquiétudes de sa mère, dont la violence et les plaintes augmentaient toujours. Peut-être avait -il raison de s'épargner ainsi qu'à elle des scènes pénibles et sans résultat. C'était en préparer de terribles à sa femme. « Mais il y a des gens faits pour souffrir. » Voilà, sans jamais le. dire, ce que pense l'égoïste, quand il pèse de tout son poids sur un des êtres
à qui l'idée ne vient jamais d'éviter une souffrance quand il s'agit de l'épargner aux autres. Ils furent à la fois et bien longs et bien courts pour la jeune comtesse de Bonneval, ces premiers, ces derniers jours de bonheur! longs, car leurs heures étaient marquées chacune par une émotion, une crainte ou une joie; courts, car ils s'écoulaient avec une rapidité effrayante. Le soleil dora de ses rayons ces dix jours de printemps, ces dix jours de mariage 1 Lecteur, savezvous ce que c'est que le mois de mai à Paris? Avez-vous vu les marronniers, les lilas, les boules de neige en fleur dans les magnifiques jardins que planta le Nôtre? Avez-vous entendu les cloches de Notre-Dame mêler leur joyeux bourdon au bruit de la foule, aux cris des enfants, au roulement des voitures? Avez-vous vu le beau soleil de France verser des flots de lumière sur les ponts, les rives, les îles de la Seine, sur les marchés aux fleurs, les fontaines ^ les places de la grande ville? Savez-vous que l'on y respire la gaieté avec l'air, que l'on marche comme à une fête dans ses rues, ses allées, ses jardins? Et les
environs de Paris, les connaissez-vous? les anciens palais dont chaque salle est un livre, chaque pierre un souvenir; les avez-vous visités? Avez-vous parcouru le parc de Versailles, la forêt de Fontainebleau? Vous êtesrvous arrêté sur les terrasses de Saint-Germain et de Meudon; sur les riants coteaux de Suresnes et de Marly; dans les bois de la Celle où les châtaigniers embaument l'air de leurs suaves exhalaisons, où les fleurs sauvages attirent en foule les abeilles, où les bancs de mousse se tapissent de violettes et d'hépatiques? et de là, appuyé contre un tronc d'arbre, plongé dans une douce rêverie, avez-vous aperçu à travers les branches à peine revêtues d'un léger feuillage, sous un ciel aussi bleu que le ciel de l'Italie, les murs, les tours et les palais de la vieille Lutèce? Qu'ils sont beaux, ces lieux quand le printemps leur prodigue sa nouvelle verdure, ses fleurs et ses parfums! quand la jeunesse et l'espérance jettent des reflets dorés sur chaque instant de la vie!
La jeune comtesse de Bonneval souriait à cette pompe de la nature qui semblait fêter son bon-
UN BONHEUR TROUBLÉ. 2iT
heur fugitif. Elle en subissait la douce magie; son cœur s'ouvrait à la joie, et cependant le point noir grossissait toujours à l'horizon. A tout moment quelque chose lui rappelait le départ prochain de son mari. Le ciel s'obscurcissait pour elle quand cette pensée lui venait; et, même avec le sourire sur les lèvres, elle avait souvent les larmes aux yeux, comme dans un jour d'été de grosses gouttes de pluie font pressentir l'orage, tandis que le soleil luit encore. Tout en évitant d'ennuyer M. de Bonneval par des questions indiscrètes, elle s'efforçait toujours de faire entrer un peu l'avenir dans leurs entretiens. Elle aimait à dire : « A votre retour, » ou : « Quand nous nous reverrons ; » et le cœur lui battait, si par hasard il disait aussi : « A mon retour, » ou « Quand je vous reverrai. » Cette vie de dix jours eut ses épisodes, ses mécomptes, ses joies inattendues. Un des souvenirs les plus brillants, et en même temps les plus chers que Judith en conserva, fut celui d'une des magnifiques fêtes de Sceaux, où M. de Bonneval et l'une de ses tantes, à lui, la condui-
ns UN BONHEUR TROUBLÉ.
sirent; c'était la première fois qu'elle s'y trouvait, car sa famille, à elle, était trop dévouée au parti du régent pour grossir la foule dans les salons de madame la duchesse du Maine, dont l'esprit inventif variait à l'infini ses plaisirs, d'un genre bien autrement relevé que ceux du Luxembourg et du Palais-Royal. Au milieu de ces salles aux mille bougies étincelantes, aux glaces merveilleuses, aux étoffes resplendissantes d'or et de pierreries , aux costumes de toute couleur qui variaient incessamment ces gracieux tableaux, au sein de cette foule bruyante, animée, qui s'agitait au son d'une musique enivrante, Judith ne voyait que son mari. Elle était hère et heureuse des soins qu'il lui rendait, heureuse des égards que les hommes avaient pour lui, fière des regards que les plus belles femmes lui jetaient. Elle n'en était pas inquiète, car ce jour-là il eut la fantaisie de ne plaire qu'à sa femme et de se prêter à tous ses désirs. Ainsi, quand elle lui demanda de la conduire dans ces jardins délicieux, où la duchesse du Maine avait établi sa cour plénière, il y consentit avec em-
pressement. Pendant une heure elle parcourut avec lui ces terrasses balustrées de marbre, et soutenues par des murs de verdure en espaliers de lilas et de jasmins. Ils s'égarèrent ensemble dans des parterres découpés comme des corbeilles de fleurs , en s'enivrant du parfum des orangers, des lauriers-roses, des giroflées et des œillets. Ils virent la lune jeter ses pâles reflets sur des statues sveltes et délicates qui reposaient sur de magnifiques tapis de verdure. Ils écoutèrent le murmure de mille fontaines jaillissantes; des cascades aux ondes limpides; le chant du rossignol dans les grands arbres du parc; mais Judith écoutait surtout une voix chérie, dont les accents lui semblaient plus doux que le murmure de la cascade, que le chant du rossignol. M. de Bonneval la raillait gaiement sur son enthousiasme de jeune fille; il riait de la voir pénétrer dans chaque bosquet, s'extasier devant chaque fleur, lever des yeux humides vers le ciel étoile. Ahl c'est un jeu bien cruel que de se faire aimer quand on ne met point soi-même d'enjeu à la partie! quand on s'amuse à gagner
un cœur dont on n'aura que faire le lendemain! Et pourtant, malgré les larmes que lui coûta plus tard le souvenir de cette soirée, Judith fut souvent tentée de s'écrier avec un poète anglais : « Quoi qu'il puisse arriver, j'ai connu le bonheur1 ! » Elle passait fière et joyeuse à côté de ses amies d'enfance; ses regards semblaient leur demander de partager son bonheur. Une fois, elle rencontra les yeux de son vieil ami, M. de Bonrepos : elle voulut s'approcher de lui ; comme elle donnait le bras à son mari, il s'éloigna, mais sesyeuxlasuivaientdeloin. Il semblait la plaindre. Pour la première fois de sa vie, elle s'impatienta de la sensibilité d'un autre, et rejeta avec indignation cette pitié qu'elle devinait. Sur ces entrefaites, on annonça le carrosse de la comtesse de Bonneval, que son mari enveloppa alors dans sa mante, et à qui il prodigua ces soins qui annoncent une vraie affection. Elle tourna la tête pour faire un signe d'adieu au vieillard qui l'observait; au même instant l'abbé Macarthy s'ap-
1 And come which may, i hâve been blest. (Lord Byron.)
procha de M. de Bonneval, et lai dit à voix basse, mais assez haut pour que Judith pût l'entendre :
— A quand donc le départ?
— ■ Lundi, au plus tard, à six heures du matin, répondit le comte.
Elle le savait bien, qu'il allait partir, la pauvre enfant ; mais elle l'avait oublié un instant. « N'importe! se dit-elle avec une sorte d'empor* tement; n'importe! ne suis-je pas sa femme? Il faudra bien qu'à la fin je vive ou je meure près de lui. » C'était comme un déiî jeté à la destinée^ Hélas! il ne faut jamais délier le sort! c'est presque défier Dieu.
Chaque fois que le soleil baissant à l'horizon annonçait la fin du jour, le cœur de la jeune épouse se serrait tristement.
« Encore un de moins à passer près de lui , se disait-elle; encore un de moins à être heureuse. »
La quittait-il pour quelques heures? ces heures, elle en sentait la perte, comme l'avare celle de son or. La fête de Sceaux avait eu lien un jeudi; le vendredi on fit une course à la campagne chez M. de Gontaut, et le lendemain toute la famille se rassembla à Passy dans la charmante maison du duc de Lauzun. On monta à cheval. M. de Bonneval s'étonnait de voir son grand-oncle, à quatre-vingt-dix ans, dompter un poulain que les écuyers les plus habiles avaient renoncé à monter1.
— Vous en ferez autant à son âge, lui disait sa femme en souriant.
Elle amenait son cheval à côté du sien, quand un bruit soudain effraya l'animal; il se cabra, et la frayeur fit pousser un cri à la comtesse. En un instant son mari, sautant de cheval , fut auprès d'elle, la souleva d'un bras, et, la posant
1 Mémoires de Saint-Simon.
doucement à terre, lui offrit doucement la main pour la reconduire à la maison. Elle ne le voulut pas.
— Vous avez eu peur cependant?
— J'ai cru tomber, voilà tout; on n'a pas peur pour si peu de chose.
— Vraiment! dit M. de Bonneval d'un air un peu moqueur; mais vous êtes donc une véritable héroïne?
— Une héroïne qui a de la peine à retenir ses larmes quand elle songe à la terrible guerre que son cher maître va faire, lui répondit-elle avec une douceur touchante.
Elle le pria alors de la remettre à cheval, et continua la promenade sans donner le moindre signe de frayeur, quoiqu'elle fût naturellement peureuse, tant elle avait à cœur de lui prouver qu'elle ne serait pas pour lui une timide enfant à protéger, s'il consentait un jour à l'emmener dans des pays lointains. Elle mettait ainsi à profit, dans l'intérêt de son amour, tous les instants, tous les incidents de chaque jour; mais le temps, l'inexorable temps lui échappait, et le
moment tant redouté arriva enfin, comme les moments qu'on redoute le moins. On apprit alors ce qu'elle seule savait depuis plusieurs jours, que le comte de Bonneval partait le lendemain. Il voulut encore le cacher à sa mère. Après avoir passé une heure avec elle, il l'embrassa tendrement, mais sans lui dire adieu. Tout le jour on l'obséda de compliments ou d'affaires. Judith voyait les heures s'écouler avec une sorte de désespoir. Son père causait avec M. de Bonneval de guerre, de politique, d'agiotage. Il l'emmenait chez le régent, et ne devinait pas les tourments de sa fdle , qui voyait tout le monde se réunir pour lui enlever les courts et précieux moments qui lui restaient encore à passer près de son mari.
— Hélas ! s'écriait-elle avec angoisse, seulement quelques instants pour le voir, et on me le dispute, et je n'ose me plaindre !
Il y avait bal ce jour-là au Luxembourg.
— Au moins, se disait-elle, nous y passerons une heure ensemble.
Mais le hasard devait la servir mieux encore
qu'elle ne l'espérait. Il lui réservait plusieurs heures dont elle profita pour graver dans sa mémoire , pour apprendre par cœur, comme dit Shakspeare, ces traits qu'elle ne devait plus revoir. Au sortir d'un long et ennuyeux dîner, M. de Bonneval, en entrant chez sa femme, se plaignit d'un violent mal de tête. Il était pâle et fatigué; la chaleur était accablante ce jour-là; le ciel couvert de nuages noirs qui menaçaient d'un orage.
— L'idée de ce bal m'est insupportable! s'écria-t-il en jetant son épée et son chapeau sur un des riches fauteuils adossés au mur du boudoir.
— N'y allons pas, lui dit sa femme avec vivacité. J'écrirai pour vous excuser. Laissez-moi faire, mon cher maître. Passons seuls ici cette dernière soirée. De grâce, donnez-la moi tout entière.
M. de Bonneval sourit et s'étendit sur une chaise longue près de la fenêtre ouverte. Judith courut à l'antichambre pour faire défendre sa porte, s'excusa près de sa mère, qui devait la
conduire au bal, et, quittant sa robe de dentelle, mit un peignoir de mousseline blanche, et vint s'asseoir à côté de son mari. Pour la première fois elle le voyait souffrir ; une forte migraine l'accablait. Elle lui souleva doucement la tête, la posa sur un coussin, et lui haigna le front avec de l'eau de Hongrie, cette même eau aromatique dont madame de Sévigné s'enivrait, disait-elle, de temps en temps; ( elle lui adressait de ces douces paroles qu'une femme qui aime sait trouver pour adoucir les souffrances de ces êtres si forts contre le danger, si faibles contre la douleur. Elle souffrait de sa souffrance, et cependant elle était heureuse aussi de lui rendre ces soins si chers à l'affection.
— Si je pouvais dormir, lui disait-il, cette migraine se dissiperait.
— Voulez-vous que je vous lise quelque chose? lui demanda-t-elle en rougissant. Cela pourrait provoquer le sommeil.
- — Ne chantez-vous jamais?
— Si fait, mon cousin.
— Eh bien, je vous en prie , chantez-moi
quelque chose. Votre voix doit être douce, douce comme vous, ajouta-t-il en lui baisant la main.
Elle avait, en effet, une de ces voix suaves et voilées qui vont droit au cœur. Elle chanta. Cette sensibilité qu'elle réprimait toujours s'échappa alors, et prêta à son chant une étrange puissance. Son mari l'écoutait dans le ravissement, puis il s'assoupit, et les paroles de la chanson, qui continuait toujours, se mêlèrent à ses rêves : c'était une de ces complaintes dont les paysannes des environs de Rome font retentir la campagne. Ces mélodies lentes et monotones ont quelque chose de plaintif et de tendre; leurs dernières notes se prolongent par un son qui rappelle le vent soupirant dans les branches d'un bois de sapins, ou le murmure de la vague expirant sur la plage. Voici à peu près le sens de ces paroles, qui devaient rester gravées dans la mémoire de M. de Bonneval i :
« 11 y a un petit sentier qui conduit du palais au village, un sentier blanc sur le bord duquel
1 Les paroles de ce chant sont empruntées à une coin-
on trouve un oranger chargé de fleurs, qui plaisent au fils du maître du palais. Je voudrais être fleur d'oranger pour qu'il me plaçât sur son
plainte bretonne publiée par M. Hersart de la Villeraarqué dans ses Chants populaires de la Bretagne; nous la donnons ici tout entière, texte et traduction :