LES HIRONDELLES
Tre ma gerik hagar mauer Eur wenozenik a gaver ;
A zo kavet eur wenozen
Lec'h a zo eur boched speni-gwenn,
Hag han karget a voukedou Hag a blij da vab ann Otrou.
Me garfe but bleun e spern-gwenn, Ha but tapet gand he zoru gwenn ;
But tapet gand lie zornik gwenn Lweunoc'h hagar bleun et speru gwenn
Me garfe but bleu e spern-gwenu Ha but laket a he varlen.
Mont a va kuit digan-omp-ni Paza ann goan tre buz ann ti;
Mont a va kuit tresek Bro-c'hall 'Vel ann gwenlied new nijal7
Oa zistro ann amzer neve Distroi ra dreman adarre ;
Pa zar bleunion er prajou
Hag ann bleun kerc'h barz ann parkou
Il y a un petit sentier qui conduit du manoir à mon village ;
Un sentier sur le bord duquel on trouve un buisson d'aubépine,
Tout chargé de fleurs qui plaisent au fils du Seigneur.
Je voudrais être une fleur d'aubépine ; qu'il rne cueillit de sa main blanche ;
Qu'il me cueillit de sa petite main blanche , plus blanche que la fleur d'aubépine.
Je voudrais être une fleur d'aubépine pour qu'il me plaçât sur son cœur.
Il s'éloigne de nous quand l'hiver entre au logis ;
Il s'en va vers le pays de France comme les hirondelles dans leur vol.
Quand revient le temps nouveau, il revient aussi vers nous.
Quand les bluets naissent dans les prés et que l'avoine fleurit dans les champs ;
cœur. Il s'éloigne de nous quand l'hiver entre dans la maison. Il s'en va vers la cité comme l'oiseau qui vole. Quand revient îe temps nouveau, il revient aussi vers nous. Quand les anémones naissent dans les bois et que les amandiers fleurissent, il revient avec les fêtes. Je voudrais voir des fleurs et des fêtes chez nous en chaque saison. »
Bien des années plus tard 4 , sous îe ciel de l'Orient, dans un somptueux palais de Constantinople, le comte-pacha de Bonneval, au sein des jouissances d'une vie toute sensuelle, oubliait sa vie passée, reniait les souvenirs de sa patrie comme il avait renié la foi de ses pères. Il se
Ha pa gan avn pinterigou QuaDcl chantent les pinsons et les
Kenkoalz hag al linerigou ; petits linots,
Dont a ra da lieal ar festou II revient à la suite des fêtes; il
Dont a ra c'hoaz d'hon parclonniou. revient peur nos pardons.
Me garfe gweVt e peb amzer Je voudrais voir des fleurs et des
Bleunion ha feston barz a ger ; fêtes chez nous en chaque saison,
Ha gwe!et anu gwenniiied Et voiries hirondelles voltiger par
0 nijul tvo 2veman bapred, ici tofjours.
Me garfe no gwel't nijal Je voudrais les voir voltiger tou-
Bepred e beg hon chiminal. jours au bout de notre cheminée.
Ce qui suit est historique.
riait de Dieu et des hommes, et répétait encore avec insouciance la devise de sa jeunesse : « Jouissons du présent, l'avenir est aux fous. » Il n'y avait rien, disait-on, de mélancolique dans sa figure ni ses paroles. Il était toujourt gai, plaisant même, et le temps n'avait amené aucun changement à la légèreté de ses propos, à la verve de son esprit cynique et railleur. Cependant on raconte qu'une seule fois cette insensibilité se démentit, qu'une seule fois on vit pleurer le fier renégat que rien jusque-là n'avait semblé toucher. A un dîner que lui donnait un ami, une virtuose italienne se fit entendre. On fut trèsétonné de le voir fondre en larmes au milieu d'un air qu'elle chantait. Il n'en dit pas le motif, mais on conjectura que cet air lui avait rappelé des souvenirs que son état actuel lui rendait amers. Quelle était cette chanson qui remua si fortement un cœur à l'épreuve de tant d'autres impressions douloureuses ? quelles paroles, quelle musique retentirent alors à l'oreille de l'exilé ? Ce fut, il faut le croire, la complainte des paysannes d'Albano, l'écho d'une voix qu'il ne
devait plus entendre. Au milieu du fuxe de l'Orient, de l'ivresse du festin , il songea, sans doute, un instant à cette dernière soirée où le vent du soir lui apportait l'odeur deslilas de son pays, où ses yeux se fermaient doucement au son de la voix de sa jeune femme, qui chantait et pleurait près de lui.
Judith, voyant son mari endormi, contempla longtemps les traits aimés qu'elle ne devait plus revoir. L'heure avançait; il était près de onze heures, quand un bruit se fit entendre dans l'antichambre, et la marquise de Bonneval, forçant la consigne, se précipita dans le boudoir de sa belle-fille comme une personne au désespoir. Malgré les précautions de son fils, elle avait découvert son départ; la colère et la douleur l'égaraient. Elle n'osait cependant lui adresser des reproches directs, car son regard le domptait toujours; elle l'aimait au point de la craindre; mais, lui montrant Judith, elle s'écria :
— Mon fils, ne vous laissez pas tromper par des semblants d'attachement dont je ne con-
nais que trop la fausseté. Le but de votre femme a toujours été de vous pousser à la quitter. Elle y a réussi : elle triomphe aujourd'hui ! Ah ! poursuivit-elle en se tournant vers Judith , qui la regardait avec un étonnement mêlé de pitié, ah ! vous avez cru me le cacher! Demain il serait parti, et vous vous seriez fait un jeu de mes larmes ! N'importe, en effet, que votre mari cherche la mort dans les combats, que le cœur de sa mère se brise de douleur, pourvu que vous ayez le champ libre désormais pour vous livrer aux plaisirs, pour suivre les nobles exemples de votre belle-sœur !...
— Madame, interrompit M. de Bonneval avec force, vous êtes folle, en vérité, de traiter ainsi une personne qui mérite tout le respect, tous les égards possibles. Je ne souffrirai point qu'on l'offense à ce point.
— Méfiez-vous, mon fils, méfiez-vous de ces apparences de bonté. Elle vous trompe, comme elle m'a trompée! Ah! j'ai été cruellement éclairée sur ses véritables desseins. Vous vous imaginez peut-être que pendant votre absence elle
25i L'ADIEU.
soignera vos intérêts?.... Elle les sacrifiera tous à sa famille.
— C'est trop fort! s'écria M. de Bonneval. Et, prenant la main de sa femme , il la conduisit vers sa chambre , en lui disant : Rentrez chez vous, madame; ne vous exposez pas davantage aux insuites d'une personne en délire. Le jour viendra où ma mère se repentira amèrement de vous avoir traitée de la sorte.
Judith leva sur son mari des yeux pleins de larmes, et, quand la porte de sa chambre se referma sur elle, il lui sembla que son cœur se brisait. Il y eut une scène longue et pénible entre la mère et le fils, qui finit par des sanglots, par des embrassements convulsifs, par un adieu presque aussi triste que la mort; et la marquise se retira sous le coup d'une douleur qui ne devait plus la quitter.
Au point du jour, M. de Bonneval prit congé de Judith. En regardant pour la dernière fois son visage si pâle et si doux, il éprouva quelque émotion. Quand il la pressa sur son cœur, elle put croire qu'il l'aimait; peut-être le crut-il
lui-même; mais, une fois en voiture, une fois en route pour Vienne, une fois libre de la contrainte que lui causait la présence du père et des frères de sa femme, qui l'avaient accompagné au delà de la barrière, il respira comme un homme qui se sent délivré d'un pesant fardeau. Il secouait, en s'éloignant, cette chaîne dont il ne s'était laissé charger qu'à regret, et qui se resserrait autour du cœur qui désormais devait être seul à la porter.