SECONDE PARTIE
J'ai essayé « de regarder de près à l'histoire » d'une femme dont la vie n'appartient à l'histoire et à la littérature que par le reflet qu'elle en reçoit, et qu'elle leur rend à son tour. Ceux qui cherchent la poésie du cœur dans les légers aperçus que le passé laisse tomber sur sa route y trouveront peut-être ce genre d'intérêt qu'on aime à
1 11 nous a paru que c'était ici le lieu et le moment de placer le court résumé des faits entièrement réels qui servent de trame au charmant récit de lady Fuilerton. Elle a pris la peine de récrire elle-même. Placé tout au début, il aurait détruit d'avance l'intérêt; mais la narration sera désormais historique. Il convient donc de raccompagner des faits sur lesquels elle reposera continuellement [Note de l'Éditeur).
développer en soi et à faire partager aux autres. D'après ses lettres à elle-même et à l'aide de quelques faits constatés par des écrivains contemporains, j'ai cherché à peindre l'enfance, à dessiner les traits, à étudier le caractère de cette jeune comtesse de Bonneval, que M. Sainte-Beuve nous a fait connaître, dans une de ses Causeries littéraires, comme « une des plus rares et des plus pures figures de femme sous la Régence ; une des plus gracieuses exceptions à une époque de désordre et de licence. » Ces lettres authentiques, avec quelques éclaircissements, pour en faire valoir l'ordre et les nuances et les rattacher au récit qui les précède, forment la dernière et principale partie de cette esquisse. Ce n'est ni un roman ni une biographie, mais plutôt une étude où l'imagination est appelée, d'une manière bien imparfaite sans doute, à l'aide de la vérité.
Tout le monde a entendu parler du comte pacha de Bonneval, dont la jeunesse turbulente, les torls, les exploits et les malheurs ont donné lieu à des mémoires apocryphes qu'il a vécu assez longtemps pour désavouer. Ses aventures réelles,
ses succès à la guerre, ont suffi pour attacher à son nom une certaine célébrité. Quelques détails sur sa vie, tirés des écrits du prince de Ligne, et du résumé qu'en a fait M. Sainte-Beuve, serviront à en rappeler les principaux traits à ceux qui pourraient les ignorer ou les avoir oubliés. « Pour apprécier les qualités rares de la comtesse de Bonneval, le dévouement de cette épouse sacrifiée et résignée, il faut connaître l'homme extraordinaire dont elle a porté le nom, et auquel son cœur a toujours été fidèle. »
Claude -Alexandre de Bonneval, né en 1675, d'une ancienne famille du Limousin , perdit son père en bas âge ; le maréchal de Tourville , son parent, le fit entrer dans la marine. Il se trouva à toutes les affaires navales de cette époque , et se distingua aux combats de Dieppe, de la Hogue et de Cadix. Une affaire d'honneur l'obligea à quitter une carrière pour laquelle il annonçait du talent. Il entra alors aux gardes françaises, où il demeura jusqu'en 1701, et, à l'ouverture de la guerre de Succession, il acheta un régiment d'infanterie, et servit avec distinction en Italie sous le maréchal
de Catinat d'abord , puis sous les ducs de Yilleroi et de Vendôme. A la bataille de Luzzara, il se fit remarquer par le prince Eugène, qui commandait l'armée impériale. C'est à sa conduite sur la digue qu'il dut l'accueil et les prévenances qu'il en reçut dans la suite. Une affaire de comptabilité vint à la traverse des espérances et de l'essor militaire de Bonneval. Il y avait eu de sa part une levée de deniers, au moins irrégulière. Il fallut s'en expliquer avec le secrétaire de la guerre Chamillard. Dans le cours de cette correspondance, il menaça assez nettement de déserter à l'ennemi; et, craignant d'être arrêté dans l'armée, il demanda un congé au duc de Vendôme, et voyagea en Italie pendant quelques mois. La misère, jointe au dépit, lui fit conclure un traité avec le prince Eugène. Il passa à l'ennemi en mars 1706, et devint un des premiers lieutenants du prince Eugène dans ses diverses entreprises militaires en Italie, en Dauphiné et en Flandre.
En 1716, la guerre éclata entre l'Empire et la Turquie. Le prince Eugène commandait l'armée impériale, et Bonneval s'y couvrit de gloire. Sa
conduite, à la journée de Péterwaradin, est restée mémorable. Bonneval, après cette campagne, eut l'idée de revoir sa patrie et de se faire relever de la condamnation qu'il avait encourue en désertant, et pour laquelle il avait été exposé en effigie en place de Grève. L'heure était propice; il connaissait le régent, il avait près de lui un agent spirituel et peu difficultueux dans l'abbé Dubois, son compatriote limousin. Tout fut réglé selon son désir, et le général, ayant obtenu de l'empereur un congé de trois mois, vint en France pour faire entériner ses lettres de réhabilitation. Le courant de l'opinion était pour lui dans ce moment ï c'était un souffle général de faveur. Grand, beau, l'air ouvert et martial, l'œil plein de feu, la tête haute, le débit éloquent, le propos libre et peu gêné sur tout sujet, il y avait là de quoi être à la mode en 1717, et il le fut. Il avait alors quarante-deux ans. Sa famille profita de son passage à Paris pour le marier. Sa mère, la marquise de Bonneval, avait jeté les yeux sur mademoiselle Judith-Charlotte de Biron, sa parente, l'un des vingt-six enfants du duc, alors marquis de Biron,
ÏU PRÉAMBULE.
premier écuyer du régent et très-protégé par lui Cette jeune fille était petite-nièce, par sa mère, du fameux duc de Lauzun, âgé alors de quatre-vingtdixans. La marquise de Bonneval, la veille de la cérémonie, changea tout d'un coup d'avis pour son fils, et chercha à se dédire ; on la ramena pourtant. Le mariage fut signé le 7 mai 1717. Jamais homme ne fut marié si peu que Bonneval : il ne le fut en tout que dix jours, après quoi il repartit pour Vienne, laissant en France sa femme qu'il ne revit jamais depuis. Quant à mademoiselle de Biron, comtesse de Bonneval, il ne lui avait pas fallu longtemps pour s'attacher à ce brillant et volage aventurier. Lorsqu'il fut parti, elle lui écrivit le plus souvent qu'elle put. Bonneval, en quittant Paris, retourna à l'armée de Hongrie, et rentra en campagne sous les murs de Belgrade, où il eut une grande part à la victoire, et où la renommée proclama sa vaillance. Au lieu de retourner en France après ses exploits de Hongrie, Bonneval continua de séjourner à Vienne, où il trouva moyen de se mettre en froid avec le prince Eugène. Ce refroidissement l'éloigna de cette
ville ; en 1724 il était à Bruxelles, où il avait son régiment en garnison, et où éclata sa fâcheuse affaire avec le marquis de Prié, gouverneur, dont il est inutile de rappeler tous les détails, mais qui l'amena jusqu'à provoquer en duel le prince Eugène, et à lui adresser une lettre sur le ton d'égal à égal. Traduit devant un conseil de guerre, il subit un an de détention dans un château-fort, après quoi il se rendit à Venise. Il y noua des intrigues avec l'Espagne ; puis, craignant d'être pris et enlevé par ordre de l'empereur, il se dirigea vers la frontière de la Bosnie, sans dessein bien arrêté. Il se trouva pendant quatorze mois dans une ville où l'empereur le réclamait, en danger d'être livré, et il n'échappa finalement à l'extradition qu'en prenant le turban et faisant profession de mahométisme. Devenu le pacha Osman, il fit des Mémoires très -nets et très-bien motivés sur les changements de tactique à introduire dans les armées du sultan. Il fit aussi des projets d'alliance et de guerre ; mais tout cela échoua devant les intrigues du sérail et l'apathie musulmane. Il y eut même un moment où il fut exilé en Asie : il
y resta six mois seulement , après lesquels il put revenir à Constantinople. Parvenu à sa soixantedixième année, il songea à s'évader de Turquie, et, en s'embarquant sur une frégate napolitaine, à venir chercher à Rome un asile , un lieu de réparation et de repos. La mort le prévint le 23 mars 4747. Sa femme n'avait cessé de lui écrire que lorsqu'il prit le turban. Bonneval s'était plaint à à un ami commun de cette interruption de commerce, ce qui engagea la comtesse à lui écrire encore une fois ; mais cette lettre ne s'est pas retrouvée. Madame de Bonneval mourut avant son mari en 1 741 , veuve, comme elle disait, malade et infirme. Ses lettres renferment des trésors de cœur qui mériteraient une plume plus habile à en faire ressortir les beautés.
LA
COMTESSE DE BONNEYAL
HISTOIRE DU TEMPS DE LOUIS XIV
On veut des romans, que ne regarde-t-on de près à l'histoire?
M. Guizot, Revue des Deux- Mon des, 1er mars 1885.
Ce n'est point maintenant à des indices incertains que nous avons à recourir pour étudier le cœur de la jeune femme du comte de Bonneval. Ce n'est plus l'imagination qui doit faire les frais de cette dernière partie de son histoire. Elle s'est peinte elle-même dans des lettres qu'il suffira de reproduire, en les commentant un peu, pour compléter le tableau de sa vie. On la voit s'enfermer dans la chambre où, hier encore, son mari était près d'elle, coller ses lèvres sur son portrait, rassembler ses souvenirs, et, dans la première de ces lettres, qui ont échappé à l'oubli
où sont tombées celles de tant de femmes plus célèbres et moins malheureuses, épancher sa tendresse et ses regrets avec l'abandon le plus touchant. On croit entendre battre le cœur de cette jeune fille à peine mariée, et sitôt délaissée ; on croit voir tomber ses larmes sur le papier où, onze jours après son mariage, et le lendemain du départ de M. de Bonneval, elle écrivait ce qui suit :
« Les mouvements d'une douleur aussi vive que l'est la mienne me paraissent trop justes pour pouvoir me refuser de vous en entretenir; je devrais peut-être ménager la vôtre; mais, comme je n'imagine aucune consolation pour les gens qui s'aiment et qui sont séparés, je ne trouve de douceur qu'à s'abandonner entièrement à tout ce qui peut entretenir la tristesse. Pour moi, mon cher maître, je ne puis qu'être pénétrée de votre séparation, et notre éloigne-
ment m'occupera sans cesse; je ne saurais désirer que votre absence vous .fît ressentir tout ce qu'elle me fait souffrir, et si je pouvais vous faire voir ce qui se passe en moi, je l'éviterais, de peur de vous toucher d'une pitié qui vous causerait un chagrin dont je ne veux que pour moi. Il faut avouer que la première épreuve d'un cœur qui a vécu dans l'indifférence est bien cruelle; j'en sens tout le poids, mais je ne puis m'en plaindre, La tendresse me dédommage, en quelque sorte, de l'état violent où je me trouve, et qui me paraîtrait insupportable, si je n'étais soutenue par le souvenir de mon bonheur passé, cause de mon malheur présent. Non, je ne m'en plains pas, quoique je sois dans une situation affreuse. Je ne saurais regretter la tranquillité de la vie qui l'a précédée. Il n'est rien sur la terre qui puisse m'être sensible, que d'être aimée de vous. Je me flatte que je jouirai de cette félicité sans changement; du moins je ne serai occupée que de vous plaire, et je vous jure, mon cher maître, une fidélité aussi durable que mon attachement est violent. Je ne crois pouvoir rien ajouter à la
force de cette expression, ne sachant point dire ce que je sens. Ce sont des sentiments qui m'étaient si inconnus, qu'en me livrant à toute leur vivacité je ne puis les définir. Expliquez, je vous prie, à votre cœur, tout l'embarras dn mien, et dites-vous souvent que vous êtes, de tous les hommes du monde, le plus tendrement aimé. J'ajoute à ces sentiments une estime qui doit être le lien d'un amour dont la pureté fait tout le mérite. N'oubliez pas, je vous conjure, votre pauvre petite femme, et songez que je suis, ainsi que je l'ai déjà dit, dans un état qui mérite votre compassion. Je vous jure que, si je ne regardais que moi, la mort me semblerait une ressource à laquelle tous mes désirs auraient recours. Je crains toujours que la gloire ne soit une rivale bien redoutable pour moi; cependant il me semble que nous devrions balancer votre cœur, et lorsqu'elle vous fera exposer votre vie, je devrais vous faire prendre les précautions qu'elle permet. Faites donc réflexion à tout cela, mon cher maître, et que ma seule ambition est votre conservation, vous seul pouvant me rendre
heureuse. Je ne puis vous parler que de moi aujourd'hui, car je ne pense qu'à vous, et tout le reste me devient insupportable. Je vous embrasse de tout mon cœur, et voudrais acheter de la moitié de ma vie le bonheur de cette lettre. » « La comtesse de Bonnevàl. »
Malgré les tourments de la séparation, Judith ne fut pas sans doute très-malheureuse le jour où elle écrivait cette lettre. Il y a des souffrances douces dans ce monde. On ne le reconnaît que le jour qu'on en éprouve d'amères. Elle compf tait sur l'avenir avec toute la confiance de la jeu-' 1 nesse et de l'inexpérience. Elle croyait sentir encore sur son front le dernier baiser de son mari; les fleurs qu'il lui avait données n'étaient pas encore flétries, et le bonheur dont elle avait joui jetait un dernier reflet sur les objet qui l'entouraient. Cependant une circonstance pénible vint jeter le trouble dans son âme. La marquise de Bonneval refusait de la voir. Son ressentiment était devenu une passion. Ce ne fut pas là une des moindres épreuves que Judith eut à subir;
sa belle-mère cherchait à faire partager à son fils ses injustes préventions, et lui écrivait sans cesse à cet effet. La jeune épouse le savait; aussi aperçoit-on dans la lettre suivante une sorte de retenue, et presque de froideur, bien différente delà tendresse passionnée de celle qu'on vient de lire. On voit qu'elle craint l'effet de cet acharnement maternel sur l'esprit de M. de Bonneval, et qu'elle attend qu'il la rassure à cet égard pour donner encore un libre cours à l'effusion de ses sentiments. Pour obtenir une prompte réponse, réponse dont elle a si besoin pour supporter les tourments de l'absence, elle se sert, par un ingénieux détour, du nom de son grand-oncle, ce brave et turbulent vieillard, dont M. de Bonneval avait si aisément gagné les bonnes grâces.
« 11 y a, je crois (écrit-elle au sujet des odieuses menées de la marquise de Bonneval), il y a, je crois, peu d'exemples qui puissent servir à ima-
giner une conduite aussi singulière. Je n'en voudrais pas pénétrer la cause par respect pour madame votre mère. Je connais les sentiments que je vous dois en sa personne, et c'est avec peine,, ne me trouvant point coupable, que je suis obligée de penser que son motif n'est ni droit ni juste. Cependant elle a une qualité pour moi qui m'impose silence, et vous me trouverez plus attentive à me taire qu'elle ne l'a été à me détruire dans votre esprit. Il me semble qu'elle sait prendre son temps pour me perdre dans votre estime, puisqu'il est vraisemblable qu'une connaissance de dix jours ne peut point combattre les impressions que veut donner une personne si à portée de me connaître, mais qui cependant me connaît si différemment de ce que je suis. M. de Lauzun a été fort enrhumé; à son âge, il est peu de petits maux; mais il n'a point été à l'extrémité. Il me charge de vous dire qu'il est sensible à l'amitié que vous lui témoignez. Il vous aime infiniment. Il vous charge de dire à M. le prince Eugène qu'il l'honore et le respecte plus que personne du monde, et qu'il lui souhaite une
campagne, cette année, aussi glorieuse pour lui que la précédente, s'il était possible qu'il y en pût avoir deux pareilles. Je vous prie de me répondre sur cet article, et de faire sa commission, car il aime qu'on soit exact, et me demandera sans cesse ce que vous m'en aurez mandé. »
Elle la reçoit enfin, cette réponse si ardemment désirée. Ce maître chéri lui rend justice; il se moque des inquiétudes de sa femme, et traite de folies les préventions de sa mère. Judith se console un peu; il est vrai qu'il lui écrit rarement, que ses lettres sont bien courtes; mais au moins ne doutera-t-il jamais de ses sentiments, à elle; au moins n'écoutera-t-il jamais une accusation contre sa pauvre petite femme. Bientôt il entre en campagne contre la Turquie; à son arrivée à Vienne, il a été nommé général d'infanterie, et tout de suite il se dirige vers le théâtre de la guerre. Les craintes de Judith l'y suivent, et son inexactitude à lui donner de ses nouvelles la jette dans des anxiétés continuelles. On est au mois de juillet; il fait une chaleur étouffante à Paris; on
peut à peine y respirer; le pavé brûle les pieds; l'air même de la nuit n'apporte aucune fraîcheur. Judith est pâle; elle maigrit à vue d'œil; ses yeux sont fatigués, et sa démarche lente. M. de Gontaut et sa femme remmènent pour quelques jours à Puteaux chez le duc de Guiche; mais, les jours de courrier, rien ne peut la retenir. ïl faut qu'elle retourne à Paris, pour recevoir un moment plutôt une lettre qui, hélas! ne viendra pas; car, du 25 juin au 6 août, elle n'en reçoit pas une seule. Figurez-vous cette course, par le soleil brûlant de juillet, à travers la poussière des grands chemins; cette attente, ces battements de cœur, cette rougeur subite quand elle croit entendre le pas du messager; ce serrement de l'âme, ce silence, ce triste retour; puis un intervalle de trois jours d'anxiétés, et l'espoir qui reprend le dessus pour être encore trompé. Hélas! cela fait bien mal d'aimer! d'attendre! mais plus encore quelquefois « de ne plus aimer ! » de ne plus attendre ! Lisez maintenant la lettre du 16 juillet :
« A Puteaux, ce 16 juillet. »
« Je suis chez M. le duc de Guiche, avec M. et madame de Gontaut, mon cher cousin, depuis trois jours. J'ai porté avec moi dans cette solitude un cœur bien rempli d'inquiétude, car vous êtes paresseux, et vous pouvez, par négligence laisser passer un ou deux ordinaires sans écrire; mais il y a trois semaines entières que je n'ai ouï parler de vous. Tous nos Français qui sont dans votre armée sont si réguliers, qu'ils augmentent mes alarmes, car vous ne pouvez pas être le seul qui ne trouve pas un moment pour dire en quel état vous êtes. Je vous prie de me faire écrire par M. Prescher, simplement que vous êtes en bonne santé. Vous ne savez point aimer, si vous n'êtes pas capable de cette attention; car, mettez-vous un moment à ma place, avec beaucoup moins de tendresse pour moi que
j'en ai pour vous, et songez quel peut être mon état! Je vous sais tous les jours exposé, je n'ai que votre exactitude qui puisse empêcher mon désespoir, et je suis privée de cette douceur: j'en suis dans un état digne de pitié, car je vous reproche votre oubli, et je me représente avec cela tout ce qui peut me tourmenter. Un cœur comme le mien est un meuble bien inutile pour l'agrément de la vie, et bien à charge dans toutes ses circonstances. Ce qu'il y a même de plus cruel, mon cher maître, c'est qu'il pourrait le devenir aux autres, pour être trop tendre, et c'est un effet, quoique injuste, qu'on éprouve presque aussi souvent qu'on aime de bonne foi. J'en connais peu de ce nombre, à la vérité; mais on a raison de se désabuser d'une vertu aussi rare. Pour moi, qui n'ai point fait d'épreuve qui ait pu me guérir, je suis livrée entièrement à toute la vivacité et la sincérité d'un attachement qui ne connaît de guide que le penchant que mon devoir a formé et que mon inclination seconde si parfaitement. Au cas qu'il y ait de votre faute quand je ne reçois pas de vos lettres, il est bien
juste que je vous punisse, en ne vous en entretenant que de mon inquiétude, puisque, sans vous, je n'en connaîtrais point. Ma mère m'a dit qu'elle vous écrirait exprès pour vous gronder. Elle, mon père et moi, avons déjà pris la liberté de vous condamner; mais si, avec eux, je suis leur exemple, je ne suis capable que de douleur lorsque je suis livrée à moi-même, et je fais mille tristes réflexions. Je m'en retourne demain, qui est le jour de poste, à Paris, pour être à portée de recevoir de vos lettres (si j'en ai) un moment plus tôt. M. et madame de Gontaut grondent contre vous; tous les gens qui vous aiment se donnent cette licence. Notre aimable belle-sœur est si faite pour recevoir des attentions, qu'elle est étonnée qu'on en manque. Je ne puis finir sans vous dire, mon cher cousin, que vous êtes, de tous les hommes, le plus tendrement aimé. Si ces sentiments ne vous sont pas chers, préparezvous à la patience, car je sensquils seront éternels. Je vous embrasse de tout mon cœur.
Et, quelques jours plus plus tard, le 25 juillet, quelques lignes bien expressives témoignent de la douleur prolongée que ressent ce cœur si tendre, et pas encore accoutumé à souffrir.
« Mon inquiétude augmente chaque jour, en même temps que votre inexactitude, et je suis aussi constante à me tourmenter que vous l'êtes à me négliger; ainsi, ne pouvant changer mon cœur, il faut se conformer à vos maximes, qui sont peut-être d'aimer en gardant un parfait silence. Il fallait m'en avertir, pour empêcher la surprise d'un effet si singulier. »
Le 6 août, l'attente se prolonge encore. Judith a dompté le léger mouvement d'impatience qui lui est échappé dans ce dernier billet, le seul qu'on trouve dans ses lettres. Résignée et soumise, elle n'a désormais que des reproches
tendres ou enjoués à adresser à son mari. On la voit chercher de ses nouvelles de tous côtés, mendier un mot qui l'assure de sa santé, de sa vie, et appeler à son secours le souvenir des personnes qui lui ont plu davantage pendant son séjour à Paris.
« Je n'ai point eu d3 vos nouvelles les deux derniers ordinaires. Je suis bien heureuse que les Français qui sont dans votre armée n'aient point encore oublié leur patrie; car, sans leur secours, malgré le peu de disposition que j'aie de vous croire coupable, je serais toujours dans des alarmes que votre situation ne fait que trop naître. Si vous aimiez, vous comprendriez qu'étant rassurée sur votre état par des étrangers il est encore un genre d'inquiétude qui doit me tourmenter; mais, dès que vous me la faites avoir, vous ne la connaissez point. Comme mes
reproches peuvent vous ennuyer, il faut se taire, et puis je les crois peu utiles. Je suis toujours occupée à envoyer chez toutes les personnes qui reçoivent des lettres de Hongrie, pour savoir ce qui peut vous regarder. M. de la Blards m'est d'un grand secours, car il en a eu une de vous le 2 de juillet, et ma dernière est du 25 de juin. Il y a plusieurs nouvelles de ce pays-là. M. Croizot en a aussi très-souvent de M. son fils, et j'ai recours à lui, parce qu'il lui parle de vous. Vous me trouverez bien simple, mais j'aime, et mon devoir vient encore à l'appui de mon attachement. « Adieu, mon cher cousin; rendez-en à une personne qui n'en rendra jamais qu'à vous, mon cœur vous étant sacrifié sans partage. Le chevalier de Fontanges vous fait mille compliments; je l'aime en vérité beaucoup, et c'est un trèshonnête garçon. Il dit que votre silence le met très-en colère. M. de Lauzun va dans peu vous haïr si vous continuez. Il vous fait mille amitiés, aussi bien que madame de Lauzun et l'abbé de Gontaut, qui trouve que sa bénédiction ne réussit pas trop bien. »
EL, sept jours ensuite, sans se rebuter, le cœur serré, accablé de chagrin, la pauvre enfant reprend la plume. Au lieu de lui écrire, son mari lui fait dire qu'il attend une lettre d'elle pour lui répondre. Elle voudrait presque croire qu'il n'a pas reçu toutes ces lettres si tendres et si humbles qu'elle envoie à jour fixe, sans oser les multiplier, de peur de l'ennuyer; mais on voit que la foi lui manque, qu'elle soupçonne, sans se l'avouer, une défaite dans ce reproche si peu mérité. Sa santé commence à se ressentir de ces inquiétudes continuelles, et on aperçoit dans ces lignes touchantes le germe du désespoir qui doit consumer sa vie.
« Nous sommes dans de différents principes, mon cher cousin, car vous ne m'écrivez point, pour me punir de ma prétendue irrégularité, et moi, je ne me rebute point de vous reprocher
la vôtre; Tune et l'autre façons peuvent être tendres, mais l'usage pourrait être en ma faveur. Je ne comprends point ce qui retient mes lettres, car, depuis que vous êtes parti, je n'ai pas passé une semaine sans vous écrire, me trouvant à plaindre de me croire obligée de me borner à ce temps, de peur de vous fatiguer par des empressements que je ne saurais souffrir qui vous fussent importuns. Ma tendresse pourtant est d'une nature à devoir me répondre d'un retour que je ne puis encore qu'espérer. Que ces sentiments me sont cruels à présent! Je n'en connais plus que de crainte, que d'ennui, que de découragement profond! Je ne vis plus, et la moitié de ma vie rne paraît un faible sacrifice, pour passer l'autre exempte des tourments que j'éprouve. J'en suis dans un état affreux, et je ne vous en parlerai plus, pour l'inquiétude que je veux vous épargner. »
Hélas! pauvre cœur qui cherche à se tromper lui-même! qui ne veut point encore lâcher prise avec l'espérance, qui veut avoir à se justifier
aux yeux de celui qu'elle aime, tandis qu'une voix secrète lui crie que cette inquiétude qu'elle lui suppose et qu'elle ménage n'est que le fantôme de son imagination, à elle, le reflet de la passion qui la consume. Mais il lui est cependant réservé encore un beau et doux moment, le dernier bonheur et sa vie, un de ces moments qu'elle a rêvés dans son enfance, qu'elle a pressentis dans sa jeunesse, qu'elle a voulu goûter aux prix des larmes et des douleurs. Les armes impériales remportent devant Belgrade la fameuse victoire qui doit amener plus tard la reddition de cette ville, et la paix avec la Porte Ottomane. M. de Bonneval y commande l'aile gauche de l'armée, et y fait des merveilles; il y accomplit des prodiges de valeur et de talent. La nouvelle en arrive à Paris; son nom vole de bouche en bouche. Judith recueille av*ec transport les expressions d'admiration qui ne tarissent pas sur son compte. Femme d'un héros, elle lève la tête avec orgueil; elle écoute avec délices les louanges prodiguées à un maître adoré; sa famille s'empresse autour d'elle pour
]ui dire qu'elle doit être fière de porter un nom désormais si glorieux. A la cour, dans le monde, où elle paraît alors pour un instant, afin de recueillir un tribut d'encens pour son idole, on la voit sourire avec ivresse, rougir de bonheur, trembler d'émotion. Et puis il lui a écrit! son mari, son maître, le héros de Belgrade, le sauveur de l'Europe, la gloire de la France, le soutien de l'Empire I II a songé à elle dans cette heure de triomphe et de joie; il a deviné son ivresse; de cette main encore fatiguée de ses exploits, il lui écrit, il lui fait part de ses succès!... Oh! qu'importe ce qu'elle a souffert depuis six mois! qu'importent les jours de solitude, et les longues nuits de pleurs! N'importe son silence, il lui a écrit! N'importent ses angoisses, elle est heureuse! Elle marche la tête levée, les yeux brillants, le sourire sur les lèvres, la fierté sur le front. Qu'elle était radieuse ces jours-là! qu'elle était belle dans sa joie! Elle lui répond. Qu'il est doux et triste à la fois de lui voir épancher son âme à la rapide clarté d'un éclair de bonheur qui luit pour un instant sur
une vie si courte et sitôt flétrie ! Voici cette lettre, aussi touchante dans son genre que les dernières dans le leur.
«Qu'il est difficile, mon cher cousin, à un cœur vivement pénétré de tendresse de s'exprimer sur les différents mouvements qui ont agité le mien depuis bien du temps I Chaque circonstance où vous vous êtes trouvé m'a fait sentir la joie avec une violence qui n'a pu être modérée; j'ai craint pour vous, et je me suis livrée à une inquiétude sans bornes; je suis à présent un peu rassurée, et je commence à goûter quelque tranquillité après toutes les horreurs des alarmes. Quel moment charmant à ajouter au plaisir de votre bonne santé, le seul qui m'ait occupée jusqu'à cette heure, que celui de la victoire à laquelle tout le monde vous donne la plus grande parti Quoique je ne sois pas vaine,
il serait impossible de n'être pas flattée de ce qui se publie sur votre compte; je ne puis faire un pas que je n'entende faire votre éloge! et d'une façon que je vous avouerai qui séduit mon oreille et toucbe véritablement mon cœur. Il est bien juste que je tire quelque avantage d'une gloire que vous acquérez à un prix si cher pour mon âme et pour toute ma tranquillité : car je vous avouerai que, tant que vous êtes exposé, je voudrais moins compter sur votre valeur, et pouvoir me reposer sur votre prudence; mais elle se borne à bien conduire les autres, et abandonne un bien dont vous ne devriez pas disposer si librement, puisqu'il n'est pas à vous seul. Je ne puis m'empêcher d'être en colère contre l'électeur de Bavière; le courrier qu'il a envoyé à madame la duchesse a devancé celui de M. du Maine de vingt-quatre heures. En voulant la rassurer sur M. le comte de Charolais, il a jeté tout le monde dans le désespoir, n'ayant pas eu la bonté de dire qu'il n'était point arrivé de malheur aux gens de connaissance. Jamais situation n'a été pareille à la mienne; et, si je voulais en
parler, je ne pourrais qu'affaiblir ce que j'ai ressenti jusqu'à la réception de votre lettre. Ce ne sera pas non plus du plaisir qu'elle m'a fait que je vous entretiendrai, par la même raison; mais je vous assurerai, mon cher maître, que je n'oublierai de ma vie votre soin à m'écrire dans un temps où c'était le seul moyen de m'empêcher de tomber dans le désespoir. Si vous pouviez voir à quel point je suis touchée de cette attention, vous ne seriez pas fâché de connaître quelle impression elle a faite dans mon cœur; ma reconnaissance se trouve engagée par l'endroit le plus sensible. Je voudrais savoir votre Belgrade pris, et je serais contente, car je ne puis m'empêcher de craindre encore. Il faut avouer que le ciel qui nous donne un bon cœur nous fait un présent qui nous coûte bien cher, et qu'on achète un moment de plaisir par de cruels retours! Je ne puis pourtant désirer que le mien soit moins tendre, car je sens qu'il n'est occupé qu'à vous aimer; je le voudrais plus étendu, car, tel qu'il est, il ne saurait vous aimer avec plus de vivacité, avec des sentiments moins susceptibles de
partage; je sens que par un goût supérieur je suis née pour vous aimer éternellement. C'est ce qui n'est pas difficile à démêler. Le devoir sans doute autorise l'inclination, mais, sans ce devoir, cette inclination mérite déjà assez de distinction. Il ne tiendra qu'à vous, mon cher maître, de me rendre la plus heureuse de toutes les personnes par votre tendresse; la mienne ne me laisse autre chose à désirer, et mon inquiétude ne sera jamais pour autre chose. Ma mère nous aide dans nos affaires avec une bonté sans exemple. Elle vous écrit aujourd'hui, aussi je ne vous parle point d'elle, quoique sa joie et son inquiétude aient été bien obligeantes. Je croyais être attachée à ma famille par son amitié pour moi, mais j'ai abandonné cette reconnaissancelà pour ne sentir que leur tendresse pour vous. « Il n'est plus de mouvement dans mon cœur qui ne soit par vous ou pour vous, et cela aux dépens des autres, qui sont pourtant dus aussi. Madame de Nogent veut que je vous dise toutes sortes de belles choses de sa part; elle est touchée de ce qui vous regarde avec un intérêt
très-vif, et, quoiqu'elle se soit attendue à tout ce qu'on dit de glorieux pour son petit-fils, elle ne peut s'empêcher d'en être flattée. M. le duc du Maine me dit avant-hier, que j'allai chez lui, les plus belles choses du monde sur votre compte. M. et madame de Lauzun me chargent de vous assurer qu'ils sont très-sensibles à votre conservation et à tout ce qu'on écrit de vous, et à ce que le page a raconté. Il n'y a pas de Biron qui ne veuille que je vous fasse ses compliments en particulier, et qui ne me gronde d'avance dans la crainte que je ne l'oublie. »
Toujours sous l'impression heureuse que lui ont laissée les événements si glorieux du. siège de Belgrade, et surtout la lettre de son mari, Judith est à Choisy, à la maison de campagne de son frère. Au sein de sa famille, entourée de ses amis, elle se demande pourquoi ce qui suffisait autrefois à son bonheur ne peut plus satisfaire son cœur; dans le plus beau lieu du monde, elle ne songe qu'à un avenir incertain qui se dérobe à ses regards et qui trompe ses désirs. M. de
Bonrepos reprend auprès d'elle ses soins assidus, ïl a pour la petite Judith un de ces fidèles et profonds attachements que l'âge avancé voue souvent à la jeunesse. Il cherche à l'amuser, à la faire rire comme autrefois, et il s'attendrit en voyant les vains efforts qu'elle fait pour lui répondre avec enjouement. Il la suit tristement des yeux quand elle marche à pas lents sous les beaux ombrages de Choisy, et se rappelle la jeune fille gaie et rieuse qui foulait aux pieds si joyeusement les bruyères de la Gascogne. Us jouent ensemble aux échecs comme à Biron; mais souvent elle oublie de faire marcher ses pièces, et ses pensées remportent bien loin de l'échiquier et de la France. Quelquefois alors il la regarde, et une larme tremble sous la paupière du vieillard. Aussi, quoiqu'elle plaisante de ce sentiment profond en écrivant à M. de Bonneval, on sent qu'elle n'est pas fâchée qu'il y ait pour elle des cœurs plus tendres que le sien. Que de fois, le soir, dans le mignon boudoir où madame de Gontaut attirait sa belle-sœur pour lui prodiguer de douces caresses, lui reprochait-elle les larmes
qu'elle surprenait dans ses yeux, les longues rêveries où elle s'oubliait si souvent! Elle lui passait un bras autour du cou, la regardait fixement, et lui disait : « Je vous l'avais bien prédit, c'est vous qui êtes folle maintenant I Comment peut-on ainsi se tourmenter pour un méchant homme qui ne veut pas écrire toutes les semaines? »
Judith souriait alors, mais ce n'était plus le sourire d'une jeune fille éprise et rêveuse. Un sentiment profond se révélait dans l'expression de ses traits fatigués et abattus. Quand elle causait avec ses amis, comme aussi dans ses lettres, il y avait quelque chose de touchant dans sa gaieté; on se sentait ému d'une parole qui, dans une autre bouche, aurait fait sourire. Voici une lettre qu'elle écrivait de Choisy, à la date du 1er octobre. On ne la voit pas perdre de vue un seul instant l'unique objet de ses pensées; on y aperçoit aussi la délicatesse d'un sentiment qui ne souffre pas l'ombre d'un affront pour tout ce qui tient de près à celui dont elle porte le nom, et surtout le tact exquis d'une femme bien élevée.
« Je suis ici, mon cher cousin, dans le plus beau lieu du monde, et dans une compagnie trèsaimable. Je devrais m'y trouver tranquille; mais, au milieu de ce qui m'eût satisfaite entièrement autrefois, je trouve de l'inquiétude. Je sens qu'il m'en coûterait infiniment moins de me séparer de tout ce qui me fut cher et qui me l'est encore, que d'être éloignée de mon cher maître. Je suis avec mon père, ma mère, et madame de Gontaut, pour laquelle j'ai un attachement qui n'avait point connu de comparaison; mais, sans qu'il y en ait eu, j'ai senti qu'il pourrait y avoir des sentiments plus forts et auxquels tous les autres sont sacrifiés. Je ne voulais point vous écrire aujourd'hui; mais la poste vient d'arriver de Paris et repart si à propos, que je ne puis me refuser de vous entretenir un petit moment. Je le fais sans cesse dans mon cœur, et mon esprit s'ac-
corde si parfaitement avec lui, qu'il trouverait dans cette correspondance une ressource dont il n'aura cependant jamais besoin; que je vous écrive ou non, je ne puis jamais cesser de m'occuper de vous. M. votre frère est venu faire sa cour à madame la princesse de Conti, avec madame votre belle-sœur et mademoiselle votre nièce. Il faut avouer qu'ils ont peu l'air de la cour, et je n'osai jamais quitter M. votre frère, car je sentais, lorsqu'il montrait son embarras et son petit génie, qu'il vous tenait de trop près pour le livrer à la plaisanterie. M. de Bonrepos passe sa vie à présent en pleurs, car j'apprends que mon absence le livre à une douleur amère, et, dès qu'il est avec moi, il s'attendrit au point que ses larmes coulent! Expliquez-moi, si vous pouvez, un sentiment si profond! Vous n'avez qu'à voir si cette manière d'aimer ne vous paraît pas inquiétante; pour moi, je m'en sens trèstouchée, et ma vertu en est ébranlée. Je ne sais si ma tendresse pour vous sera plus forte; je voudrais vous en répondre* mais je ne le puis! Je vous embrasse de tout mon cœur, et vous voue
une fidélité à répreuve de tout, hors M. de Bonrepos! »
De retour à Paris, Judith, retirée dans son appartement à l'hôtel de Biron, y passait presque tout son temps, entourée des souvenirs qui la faisaient vivre dans ce passé si court où se concentrait toute son existence. Elle allait rarement dans le monde, seulement quand des nouvelles de la campagne de Hongrie lui donnaient le désir d'entendre parler des exploits de son mari ; mais presque tous les soirs de vieux militaires se rassemblaient chez la jeune comtesse de Bonneval, et causaient de ce qui l'intéressait uniquement, des chances de la guerre, de la probabilité de la paix, et des événements politiques qui avaient quelque rapport aux intérêts ou à la réputation de M. de Bonneval. Sa famille, fière de la renommée dont il jouissait alors, la chargeait de commissions obligeantes pour lui, et en faisait partout l'éloge. Un des neveux de Judith, joli enfant que son mari avait pris en affection pendant son séjour à Paris, lui était, par cette
raison, très-cher. Elle l'attirait chez elle, et se plaisait à lui tendre des pièges pour lui faire prononcer le nom de celui dont l'image lui était toujours présente. L'un de ses frères, le marquis de Gontaut, lui était très-attaché; de longues conversations avec lui, les soins qu'elle donnait à madame Dupuis, maintenant tombée en enfance, des lectures sur des sujets de politique et d'histoire, une étude suivie des intérêts de fortune de son mari, occupaient en apparence tout son temps; mais seule, dans sa chambre ou dans des églises obscures et éloignées, elle épanchait son âme devant Dieu, et seule encore, toujours seule, elle visitait les pauvres, priait près du lit des malades, et cachait ses pratiques de piété, ses bonnes œuvres, ses vertus, comme tant d'autres auraient caché des fautes et des faiblesses. Comme nous le lui verrons dire dans une de ses lettres, elle trouvait toujours plus facile de se taire que « de parler faiblement de ce qu'elle éprouvait fortement. » Et surtout elle évitait avec soin les discussions sur un sujet qui avait pour elle des consolations intimes, mais aussi un côté
cruel. M. de Bonneval lui avait défendu de lui parler de religion. Il lui avait dit qu'il avait les femmes dévotes en horreur, et qu'il espérait bien qu'elle ne se rangerait point parmi elles. La crainte de l'éloigner, une répugnance invincible à s'entretenir avec d'autres d'un sujet qu'il ne lui était pas permis de toucher avec son mari, lui ôtaient jusqu'au moindre désir d'épanchement et de sympathie à cet égard. Aussi, dans le monde, et même jusqu'à un certain point dans sa famille, on ne devinait pas la source des vertus extraordinaires de cette jeune femme. On voyait sa douceur inaltérable, son héroïque patience; on ne savait pas qu'elle les puisait au pied de la croix; on ne la voyait pas à l'autel, où chaque jour elle portait en secret ses douleurs, et recevait en échange le don ineffable qui les transforme ou les efface.
Vers la fin de l'année 1 71 7, la comtesse de Bonneval fut atteinte du fléau qui était alors la terreur de l'Europe. La petite vérole faisait d'affreux ravages dans Paris, et Judith fut près d'y succomber. Sur son lit de mort, car il dut lui pa-
raître tel, cette femme si sensible se montra courageuse et forte. Regretta-t-elle la vie qui paraissait lui échapper? Comprit-elle, pour la première fois, ce qu'il y a d'amertume et de déception dans les passions même innocentes? On peut le croire, car, en écrivant à l'homme qu'elle aimait si uniquement, elle exprime une résignation et même une indifférence frappantes dans une personne si jeune. Hélas! il y a des êtres tendrement aimés, auxquels on peut parler des sentiments qu'on éprouve, mais jamais de la source d'où ils jaillissent. On peut leur dire beaucoup et jamais tout. On peut parler d'eux à Dieu, et rarement leur parler de lui. L'idée que son mari ne partageait pas ses croyances religieuses, lui pour qui elle eût donné et son sang et sa vie, lui firent sans doute envisager la mort d'une manière bien cruelle. Dans d'autres moments, on peut écarter ou braver cette idée, mais, en face du trépas, elle saisit l'âme et l'atterre. Elle parle avec calme, même avec une sorte de stoïcisme, de ce qu'elle a vu de si près. On voit qu'elle refoule les sentiments qu'elle n'oserait exprimer. Il règne une
certaine contrainte dans ses paroles ; le découragement semble envahir son âme. En revenant à la vie, elle se fait moins d'illusions sur sa position; il y a même une ombre d'ironie dans la manière dont elle dit ce que le temps, ce grand maître, pourra faire pour consoler M. de Bonneval et lui faire oublier qu'il a jamais eu une femme. Cette lettre est moins passionnée que les autres : on sent qu'elle est écrite sous la puissance d'un souvenir solennel.
« On vous a mandé, mon cher cousin, que, pour cette fois, vous avez pensé devenir veuf; j'ai été à la dernière extrémité, de la petite vérole, mais le Seigneur n'a pas encore voulu de moi. Il m'a fait cruellement envisager les approches de la mort. J'ai reçu tous mes sacrements, et, après, j'ai attendu avec fermeté mon sort. Dès
qu'il en faut venir là, un peu plus tôt ou un peu plus tard, me paraît assez égal. Je me flattais, par rapport à vous, que le temps, ce grand maître, vous consolerait promptement, et que même, par un de ses miracles ordinaires, il pourrait vous faire oublier que vous aviez eu une femme. Voilà, mon cher cousin, le jugement que j'aurais fait à votre égard, et qui me consolait infiniment dans mon attendrissement de me séparer d'un bonheur qui me flatte, si éloigné qu'il me paraisse. Je n'ai pas su qu'il y eût ici de vos nouvelles que plus de quinze jours après qu'elles étaient arrivées. Mon père m'avait fait cacher vos lettres, et je n'ai pu rien faire pour vos affaires. Mon père m'a dit, par la fenêtre où je le vois quelquefois, étant logée tout près de lui, qu'il a fait tout ce qu'il a dépendu de lui, mais je vois bien qu'on n'a pas pris bien vivement ici l'affirmative. Je suis persuadée que vous aurez plus de satisfaction du côté de l'Allemagne. Je me flatte, mon cher cousin, que vous ne sortirez point de votre naturel, et que vous conserverez ce sang-froid et cette prudence qui font toujours
triompher d'un caractère aussi emporté que celui de M. de Mercy. Je sais à merveille que vous n'avez point besoin d'amis; mais je suis flattée de prévenir ce que vous pensez, et de vous paraître m'y conformer. Je croyais que ce serait le valet de chambre de M. le comte des Alleurs qui vous porterait ma lettre, mais le Rhingrave, gendre du prince de Salm, vint hier au soir pour m'avertir qu'il partait demain pour vous aller trouver; il veut bien se charger de ma lettre, et m'a priée de vous le recommander. II me semble que c'est assez inutile, et, de la façon dont il m'a parlé, vous avez déjà eu tous les égards du monde pour lui. Mon père vous écrit pour lui, à la prière de madame la princesse. Je lui ai promis, malgré l'inutilité que j'y trouve, de me joindre à ces puissances. Je vous charge donc, mon cher cousin, de ma reconnaissance pour M. le Rhingrave de ce qu'il me procure l'occasion de vous écrire. Je vous avertis qu'elle est très-grande, et que, si vous l'adoptez, vous êtes engagé à faire beaucoup pour lui. Si vous ne sentez pas le plaisir que j'ai à causer avec vous, ne me le dites pas; mon em-
pressement, mon attachement, méritent un sort plus heureux.
« J'ai eu la petite vérole chez mon père; j'en ai chassé toute la famille, et j'en suis sortie à mon tour. Je suis logée chez M. de Saint-Frémont, qui m'a fait offrir sa maison. Je m'aperçois que je suis bien imprudente de ne pas commencer par vous dire que M. de Saint-Frémont est à la campagne : je vous laisse un moment dans une épreuve cruelle! Cependant, si votre bienheureuse paresse vous permet de lui écrire un mot sur son honnêteté, je crois que ce ne serait pas mal; mais, si cela vous paraît un poids trop pesant, prenez que je n'ai rien dit. »
M. de Bonneval, touché apparemment du danger qu'a couru sa femme, lui écrit deux ou trois fois de suite. Il paraît, d'après ce qu'elle lui répond, qu'il l'exhorte à supporter avec courage une séparation inévitable, et à ne pas regarder les événements de la vie d'une manière trop triste. Ce genre de consolation devait paraître un peu froid à un cœur comme le sien, aussi on
voit, par sa lettre du 1er février 171 8, qu'elle est reconnaissante de ses attentions, mais que ses illusions, à elle, se dissipent peu à peu. Ce n'est plus avec entraînement qu'elle écrit; ce n'est plus l'élan d'un cœur qui compte sur un retour; ce ne sont plus les doux reproches d'une jeune femme aimante ; c'est comme la dernière expression d'un sentiment qui, sans rien perdre de sa force, n'osera plus désormais se montrer dans toute sa naïveté, et qui mesure avec un profond abattement le vide qui s'ouvre devant elle, et qu'en vain elle s'est efforcée de combler par la vivacité et la richesse de ses propres sentiments.
« Je suis un peu mieux, mon cher cousin, et je crois pouvoir vous dire à présent que je ne prendrai pas cette fois congé de la compagnie. Je ne puis trop louer votre régularité, et je crains
de ne vous point montrer aussi vivement ma reconnaissance que ma peine. Cependant croyez, je vous prie, que mon cœur, plus porté à sentir les impressions du bien que du mal, se livre sans partage au plaisir, et qu'il cherche toujours a combattre ce qui lui déplaît. Et, comme rien ne me touche si visiblement que ce qui vient de votre part, je suis sans cesse occupée de tout ce qui a rapport à vous. Je vous parle le moins que je puis de ma douleur d'être séparée de vous, sentant qu'il est plus aisé de se taire entièrement que de parler faiblement de ce qui nous touche violemment. Cependant, puisque vous avez commencé, examinez quelle doit être ma situation ! 11 en est peu d'aussi triste. Je vous connais à peine; j'anticipe sur le temps pour vous aimer, et je dis que vous possédez tout mon cœur. Je vous perds par une absence aussi longue que notre connaissance a été courte. Ces réflexions sont difficiles à soutenir, mais j'espère que vous y pensez quelquefois. Je ne vous demande point qu'elles fassent en vous l'impression qu'elles font en moi; je craindrais que trop
d'inquiétude vous dégoûtât de l'objet qui les causerait, mais je désire qu'elles vous déterminent à venir enfin auprès d'un petit monstre qui vous paraîtra sûrement sous cette forme après une aussi longue pénitence. »
La maladie de Judith vint frapper de remords l'âme ulcérée de sa belle-mère. Cette femme violente, mais sensible, se réveilla comme d'un rêve quand on vint lui dire que la femme de son fils était mourante. Malgré toutes les remontrances, elle brava le danger de la contagion, et voulut la voir. Quand elle aperçut sur le lit de mort la pauvre enfant qu'elle avait si cruellement dénoncée et lui entendit murmurer dans son délire le nom de son mari, qu'elle appelait, d'une voix toujours douce, « Mon cher maître! » la marquise de Bonneval fondit en larmes et colla ses lèvres sur le front brûlant de Judith. Elle comprit ce que ce cœur qui alors ne battait qu'à peine, contenait de tendresse et de dévouement; chaque mot qui s'échappait de cette bouche décolorée lui reprochait, sans le savoir,
ses injustes et cruels soupçons. Jamais elle n'expliqua à sa belle-fille la cause de ce changement, et Judith ne devina pas que dans son délire elle s'était justifiée; mais, comme elle l'écrit bientôt à M. de Bonneval, elle sent que sa mère s'est désormais attendrie pour elle, et lui témoigne de l'affection. Ce fut là un grand soulagement à ses peines; et puis on comprend qu'elle ne veut plus ennuyer son mari de sa tristesse; qu'elle songe au caractère enjoué de M. de Bonneval, et se rappelle qu'elle aussi était gaie autrefois ; que peut-être leur correspondance lui offrirait plus d'agrément si, en lui parlant moins de ses sentiments, elle cherchait davantage à l'amuser. Elle lui parlera donc du monde et de ses plaisirs. Elle y va pour lui en donner des nouvelles. Elle s'efforce de lui prouver qu'elle remplit son rôle dans la société, qu'elle le remplace auprès des personnes à qui il doit des égards. C'est presque en plaisantant qu'elle fera mention de son absence prolongée, et puis, sans oser le lui mander directement, elle laissera percer son inquiétude. Les gens de M. d'Aremberg ont dit que le
comte deBonneval avait renoncé aux voyages de France. Ce propos de domestiques, causant ensemble au hasard, a porté à l'épouse délaissée un coup mortel ; mais c'est en passant qu'elle découvre cette blessure ; vite, elle parle d'autre chose, car, quel que soit le trouble de son âme, sa lettre doit être gaie.
« Je vais reprendre le bavardage que j'ai interrompu pour me trouver à la fête que madame la duchesse de Berrya donnée à madame la duchesse de Lorraine, et où elle a voulu absolument que je fusse. Jamais rien n'a été si magnifique, et toute la splendeur de la France y était répandue. On est fort aise d'avoir ici M. et madame de Lorraine, d'autant plus qu'ils sont très-jolis, et que madame de Lorraine était fort aimée étant Mademoiselle. On dit que M. de Lorraine s'en va le 12, et que nous la garderons
plus longtemps. Je voudrais bien qu'il y eût ici des nouvelles amusantes à vous apprendre, mais il n'y a rien qui pût exciter votre attention. M. l'abbé d'Estrée, qui était archevêque de Cambrai, mourut hier au matin. Il laisse une belle place à donner à M. le régent. M. de Simiane est aussi mort, et sa charge de premier gentilhomme de la chambre de M. le duc d'Orléans a été donnée à monsieur son frère. Votre paix ne se fait-elle donc point? Je vois qu'il n'est plus d'espérance de vous revoir, s'il vous faut faire encore la campagne de Hongrie. Ce n'est pas sans peine que j'y renonce, et je crois qu'il y a peu d'exemples d'un tel sacrifice; mais votre volonté soit faite! Vous trouverez vous-même que la soumission, qui doit être le partage des femmes, n'est pas à une petite épreuve, lorsqu'il faut se rendre sur la chose du monde qui paraît la plus juste, et qu'on désire davantage. La nécessité n'a point de loi, et, quand on est faite pour obéir, je n'ai point encore imaginé qu'il y eût deux façons de le faire. Les gens de M. d'Aremberg ont dit que vous aviez renoncé aux
voyages de France? Je n'ai point encore vu M. et madame de Kœnigseg. Elle est actuellement malade, mais je leur ai fait beaucoup d'honnêtetés de votre part. Madame d'Aremberg brille ici infiniment par sa figure, mais plus encore par sa vertu ; elle a été trouvée charmante à la fête de madame la duchesse de Berry, où elle était priée. Tous vos parents vous font mille compliments; madame votre mère se porte mieux. Ma maladie l'a fort attendrie pour moi, et, lorsqu'elle a cru me perdre, elle a paru le craindre. Ma mère vous embrasse et vous aime toujours. Pour mon père, je ne me charge point de ses commissions, car nous ne sommes pas trop bien ensemble. Je ne lui pardonne point d'être le prétexte de ce que vous ne venez pas, et mes reproches l'accablent souvent; mais il se défend à merveille, et vous restez le seul contre qui je daigne me fâcher. Je ne saurais pourtant m'y résoudre. Vous ne me mandez point, mon cher cousin, si vous avez reçu le paquet dont j'avais chargé M. le comte. Je voudrais cependant en être informée. Vous n'êtes pas fort exact à ré-
pondre sur tout ce que je vous mande, -mais je me garde d'en murmurer, sachant bien le prix de votre temps, et que si l'on voulait trop exiger, le joug ne vous paraîtrait plus supportable. »
C'est avec le même désir de prouver à son mari qu'elle l'associe à ses intérêts, qu'elle est touchée de sa gloire et qu'elle se résigne à son absence, selon les conseils qu'il lui a donnés, que madame de Bonneval écrit à son mari pour le féliciter du commandement qu'on lui a confié d'une des armées impériales destinées aux campagnes d'Italie. C'est avec enjouement qu'elle se plaint, et qu'elle lui adresse des éloges et des vœux propres à flatter son amour-propre.
« Je viens tout présentement, mon cher cousin, de recevoir votre lettre du 23 de l'autre mois , par laquelle vous m'apprenez que votre
sort est décidé d'une façon à flatter infiniment la gloire. Je vous fais mon compliment sur ce qu'une pareille distinction doit faire sentir à un guerrier attaché depuis sa naissance au dieu Mars; mais trouvez bon qu'une femme, élevée à porter ses vœux à d'autres divinités, attende l'événement pour sentir une joie qui sera toujours troublée par des craintes que la tendresse et la timidité inspirent. Je ne veux cependant pas que vous me croyiez insensible à la distinction qu'on vous accorde. Je la sens comme je dois, mais encore plus le plaisir de vous voir la mériter. Adieu ! Votre Excellence veut bien me permettre de l'embrasser très-respectueusement. »
Hélas! dans une lettre du marquis de Biron à son gendre, et qui porte la même date, il y a une phrase insignifiante qui indique cependant que la santé de sa fille commence à s'altérer. « Madame votre femme, dit-il, se porte assez bien; demain elle commence son lait. On lui a dit que vous n'aviez point pu lui écrire par le courrier. » Oui, c'était là le poison lent, mais
sûr, qui minait son existence ! Toujours espérer, toujours attendre! se composer de nouvelles espérances plus calmes, plus simples, moins ambitieuses que les premières, que les dernières, et les trouver toujours déçues ! renoncer à l'amour, s'en tenir au dévouement; rêver l'amitié comme on a rêvé l'amour, et puis voir chaque lien se relâcher, chaque illusion pâlir : cela tue lentement, mais cela tue, ou le sentiment qui nourrit ces souffrances, ou celle qui les éprouve! La première année de ce martyre du cœur, Judith se désolait d'avoir été trois semaines sans nouvelles; au mois de septembre de la seconde, il y avait cinq mois qu'elle n'en avait reçu ! et elle se console alors par la pensée que, dans les occasions importantes, son mari lui écrit. Cependant, dans la lettre qu'on va lire, nous la trouvons toujours sensible aux petits chagrins, à ces peines légères qui font porter la main au côté, comme si une douleur physique s'y faisait sentir. Elle aurait tant aimé faire ses commissions! s'occuper un moment pour lui! dire aux autres qu'elle est chargée de lui choisir un
livre, un bijou ! Pourquoi ne l'emploie-t-il pas? pourquoi ne lui donne-t-il pas ce léger contentement, à elle, dont la vie est si terne, si monotone, si sevrée de plaisirs ! Cependant il lui en vient un dans ce temps-là. L'ambassadeur d'Autriche a demandé à dîner à son père. Il lui parlera, à elle, du général des armées de l'empereur. Elle boira avec lui à sa santé ; elle entendra faire son éloge. C'est un événement pour elle, et presque un bonheur. Une teinte de gaieté se répand sur ce qu'elle écrit. Elle touche en passantes bruits qui couraient sur le prince Eugène et le mauvais exemple, dit- elle, qu'il donne à ses amis; et, par une petite flatterie malicieuse, elle attaque la beauté de la comtesse Bathyany, qui déjà se rangeait, à Vienne, parmi les ennemis du général français.
« Je ne voulais pas vous écrire aujourd'hui, mon cher cousin, trouvant qu'en suivant mon
empressement, je deviendrais trop régulière ; mais mon père m'a dit qu'il vous écrirait, et je ne puis me déterminer à ne pas joindre une de mes lettres à la sienne. Vous ne pourrez désapprouver les mouvements auxquels je ne puis m'empêcher de céder, puisqu'ils vous sont une preuve des tendres sentiments que vous m'avez inspirés, et que je laisse les maîtres de mon cœur et de toutes mes actions. La dernière lettre que j'ai reçue de vous me fait voir que vous n'avez point désapprouvé les reproches que je vous ai faits de votre silence. Je suis charmée que, n'ayant point eu de tort envers moi, vous ayez cependant trouvé que j'ai eu raison. C'est tout ce qui pouvait m'arriver de plus heureux, car, dans l'extrémité de nous trouver l'un ou l'autre coupable, j'aurais désiré, sans balancer, vous trouver innocent et moi un peu trop vive pour ce qui nous regarde; n'ayant point de regret, je l'avoue, de me voir livrée à tout ce que peut inspirer la tendresse la plus forte, et toute la délicatesse possible. Ce dernier sentiment n'est fait que pour moi entre nous deux; aussi je vous
promets de ne lui donner pleine carrière que lorsque cela ne pourra point vous déplaire. Je suis fort aise qu'en vous faisant quelquefois la guerre sur mon compte on vous parle de moi. J'espère que vous ne profiterez point des leçons d'un grand prince, qui ne prêche d'exemple qu'à la tête d'une armée, car la renommée, en publiant ses hauts faits, nous apprend aussi qu'un héros ne dédaigne pas d'être tendre; on pourrait même être plus difficile qu'il ne l'est sur les sujets qu'il choisit. Je ne prétends point, par une vengeance que je ne veux point entreprendre contre notre ami, attaquer la beauté d'une personne qui m'est inconnue, mais on dit qu'il y aurait de quoi. M. l'ambassadeur de l'empereur vient d'envoyer demander à dîner à mon père, qui l'avait fort prié d'en user de cette façon, et je vais boire avec lui à votre santé, et, sans rancune, à celle du prince Eugène, s'il me la propose. Mon père a oublié de vous demander, dans sa lettre, s'il pourra vous envoyer par la poste la tabatière que vous souhaitez. Il répond qu'elle ira sûrement jusqu'à Strasbourg ; mais il ne sait
pas s'il en sera de même dans votre Allemagne. Mandez-le-lui incessamment. Vous n'avez pas voulu me charger de cette commission, me croyant peu habile en galanterie; et vous avez bien fait. Cependant M. de Gontaut, qui est celui qui s'en mêle, ne m'aurait pas refusé son secours. Je ne suis pas fâchée que vous ayez eu recours à mon père ; mais, une autre fois, songez que vous êtes le maître d'une personne jalouse de vos ordres, et qui vous est attachée par les liens les plus tendres qui existèrent jamais. M. le duc de Brancas se plaint de vous ; je vous en avertis, pour que vous lui écriviez si vous le jugez à propos. M. de Lauzun m'assure qu'il sera fâché si je ne vous fais, dans toutes mes lettres, ses compliments. Je n'ai point eu de vos nouvelles depuis le 16 mai; je ne m'en plains pas, car je n'oublie point que vous m'avez écrit dans l'occasion la plus sensible de ma vie. »
Trois ans se sont écoulés ! trois longues années, qui ont amené bien des changements, qui ont marqué de leur sceau bien des visages, bien
des destinées ! Les événements se sont succédé avec rapidité; les complots intérieurs, l'insurrection, les rigueurs politiques, ont consterné la France un moment. L'agiotage a bouleversé la tranquillité; la fièvre de l'or a dévoré ce peuple mobile et avide de jouissances matérielles. Un luxe effréné règne à Paris; la peste dévastatrice a décimé Marseille. Beaucoup de vertus ont fait face, comme toujours en France, à des vices profonds; mais le crime domine dans les palais ; il envahit tous les rangs. La débauche est à son comble, et le siècle impie commence à se dresser avec audace au milieu des décombres du passé. Au sein de cette société corrompue à l'excès, au milieu de ce bruit de fêtes, d'intrigues, de spéculations, de haines, de violence, de ce tourbillon de passions impures et criminelles, cherchons la fille du duc de Biron, la femme, presque la veuve du comte de Bonneval; où la trouverons-nous maintenant? Trois années se sont écoulées depuis la date de la lettre que nous venons de lire; les plus belles années de sa jeunesse ! À-t-elle oublié? a-t-elle appris à haïr ou au moins à ne
plus aimer? a-t-elle revu cet homme qui lui devait son amour? Peut-être a-t-il péri dans les combats, ou trouve-t-il dans la guerre un prétexte pour l'abandon où il laisse sa femme? Non; le comte de Bonneval est à Vienne, libre, inoccupé ; il y mène une vie toute matérielle et toute joyeuse. Il se fait aimer par une franchise, une gaieté, une amabilité parfaites. Il répand l'argent à pleines mains, et gagne des amis par cette fatale bonhomie qui l'a toujours caractérisé. Il chante, il boit, il se moque de tout; il se brouille avec le prince Eugène et tourne l'empereur en ridicule; il joue son avenir pour un bon mot, comme il joue sa fortune sur un dé ou une carte. Ni lui , ni personne ne songe qu'il a une femme dont le cœur se brise, dont la vie s'éteint dans le silence et l'obscurité. Pour lui tous les hommages; pour elle à peine une plainte, une pensée. Elle est où nous l'avons laissée il y a trois ans, chez son père, seule presque toujours, car le monde oublie aisément ceux qui vivent en dehors de ses préoccupations, de son délire. Son cœur n'a pas changé, mais elle a compris sa destinée : elle est
triste, singulière, cette destinée! Désabusée, mais toujours fidèle et dévouée, Judith s'obstine à préférer son sort à un plus heureux. Elle écrit encore à M. de Bonneval, rarement et seulement quand il lui en donne l'occasion : mais elle ne sollicite plus ni ses lettres ni son retour. On remarque en elle la dignité d'une femme délaissée, jointe à la tendresse d'une épouse fidèle, malgré son abandon. Ses intérêts, à lui, sont toujours les siens. Elle aperçoit, avec le tact que donne l'affection, combien est fausse la route où il s'engage, les mécomptes qu'il se prépare. Un mot lui échappe, qui semble l'accuser de son propre sort ; mais elle le retire à f instant et se retranche dans un mouvement de fierté, plus touchant de sa part que les plaintes les plus amères.Sa lettre du 18 mai 1747, nous l'a montrée jadis sous le coup du premier chagrin qui l'accable ; celle du 8 novembre 1721 , la dernière qui nous reste de ses lettres à son mari, témoigne d'une résignation habituelle sous le poids d'une souffrance dont elle n'entrevoit pas la fin.
« Je vous suis très-obligée, mon cher cousin, de l'attention que vous avez eue de me faire part de la grâce que vous a faite l'empereur, en vous accordant un privilège exclusif pour l'établissement de vos aciers. J'ai été charmée qu'elle m'ait procuré une de vos lettres. Vous m'en avez privée longtemps, et je n'ai pu attribuer votre silence qu'à une indifférence qui n'est qu'un effet trop naturel d'une longue absence après une légère connaissance; ce qu'il y a de bien certain, c'est que je ne la mériterai jamais. J'ai beaucoup souffert des bruits qui se sont répandus ici de votre brouillerie avec le prince Eugène, et je n'ai pas cru devoir vous en parler, dès que vous ne m'en disiez rien. Quand nos amis deviennent nos ennemis, je les crois les plus dangereux. Je suis disposée à croire que vous n'avez point eu le premier tort; je n'en puis pas douter,
mais j'avoue que je souhaiterais fort que vous fussiez bien avec lui, sachant que vous ne serez pas capable d'aucune fausse démarche pour vous raccommoder, ce qui me paraîtrait pire que la disgrâce la plus sûre. Je souhaite beaucoup que vous obteniez ce que vous avez demandé; mais je crains infiniment que mon étoile, qui n'est pas heureuse, ne soit un plus grand obstacle à votre bonheur que votre propre destinée. Ne croyez cependant pas, mon cher cousin, que je pense devoir envier le sort de mes sœurs. Je les trouve très-bien mariées; mais, quand on porte de certains noms et qu'on est née avec la gloire de le sentir, on prend patience sur des choses auxquelles il n'y a pas de remède. Je n'ai jamais imaginé que votre fortune dût être bornée à votre situation présente. J'espère que vous obtiendrez tôt ou tard la récompense de vos services, et je vous prie d'être persuadé que mon vif désir de voir arriver cette justice vous regarde plus que moi. Mes idées, par rapport à moi, sont dans des bornes très-simples. Je me suis attachée à vous, en bien peu de temps, de bonne
foi. Je suis sincère. Cette tendresse m'a été un sujet de beaucoup de peines, mais ces peines n'ont point effacé un sentiment qui me fera toujours également désirer votre amitié, comme la seule chose qui puisse me rendre heureuse. »
Oui, la seule chose qui pût lui procurer le bonheur en ce monde! la seule qu'elle avait voulue à toute force, avec une de ces volontés trop arrêtées que Dieu se plaît si souvent à briser! Elle vécut encore longtemps dans le silence et la retraite, isolée au milieu d'un monde bruyant, toujours attachée à suivre de loin et pas à pas chaque événement de cette vie orageuse dont l'éclat pâlissait, dont le prestige allait s'évanouissant. Bien des années plus tard, lorsque d'imprudence en imprudence, de folies en folies, M. deBonneval eut rompu tous les liens qui l'attachaient à sa seconde patrie, lorsque après avoir menacé l'empereur d'Autriche, comme il avait autrefois menacé le roi de France, appelé en duel le prince Eugène, et risqué son avenir pour une fantaisie absurde et
romanesque, il se vit réduit à se réfugier en Turquie et à offrir au Grand Seigneur l'appui de son bras, jadis si puissant, on retrouve sa femme, écrivant à un ami de son mari , qui lui donne des nouvelles de l'exilé dont elle ne connaît que les malheurs, dont elle ignore l'apostasie. Dans ces deux dernières lettres, on voit revivre encore cet amour inextinguible, cette patience qui oppose une sorte de résistance passive à la compassion des autres; une sympathie toujours jeune et ardente pour l'homme qu'elle a aimé, qu'elle aime encore; une violence féminine contre ses ennemis, un rapide revirement dans ses opinions politiques. Elle s'associe à ses luttes, à sa disgrâce, à sa vengeance. On comprend que ses parents, que ses amis, ne lui parlent plus de M. de Bonneval; qu'elle dépérit sous le poids d'un fardeau qu'elle porte seule; qu'elle se roidit contre l'improbation générale qui s'élève contre lui. Peut-être croit-on sentir aussi qu'elle ne se jette pas avec un entier abandon dans les bras du suprême consolateur, et qu'il faut un dernier coup, et le plus cruel, pour renverser enfin l'idole
qu'elle encense toujours en secret. Voici la première de ces' lettres à un ami dont le nom est inconnu.
« J'ai été charmée, monsieur, de recevoir votre lettre ; vous savez la situation où était mon esprit lorsque vous êtes parti. Les nouvelles qui se débitaient sur M. de Bonneval, et que les Allemands mettaient une grande affectation à répandre, tous ces bruits ont fait sur moi une impression vive, dont je ne cherche pas à me défendre. Ses malheurs ont toujours été liés aussi étroitement à ma sensibilité qu'à ma destinée. Je ne veux point pénétrer dans l'inconstance des hommes en général ; j'ai la timidité de mon sexe, mais je me révolte contre les craintes qui en sont inséparables, et je désire avec ardeur qu'il trouve au moins la tranquillité dans le genre de vie que ses ennemis l'ont forcé de
prendre. Les succès des armées ottomanes ne me touchent point comme citoyenne, quoique j'en conçoive tous les avantages pour la France. J'avoue que je suis uniquement occupée de l'ingratitude de l'empereur et du désir qu'il soit puni d'avoir outragé un homme qui l'avait hien servi, et si souvent répandu son sang pour lui. Ce sentiment est peut-être criminel; je cherche à l'étouffer, mais les prospérités du Grand Seigneur me font bien sentir combien je suis encore éloignée de la perfection. L'humanité ne perd que difficilement ses droits ; j'ai toujours uniquement désiré l'estime de M. de Bonneval; un sort singulier ne m'a jamais laissé que cette espérance ; le reste de ma vie sera employé à mériter ses sentiments, et j'espère qu'il n'aura jamais pour moi ou pour ma mémoire que des souvenirs qui ne blesseront point ma délicatesse. Vous saurez, monsieur, que ma santé est très-misérable depuis bien des années. Le régime que j'observe depuis longtemps m'a un peu soulagée, mais je ne puis pas m'en écarter sans me retrouver aussi languissante que lorsque vous étiez
ici. On m'assure cependant que ma poitrine n'est pas encore attaquée et n'est pas dans un péril prochain. Vous m'avez fait un très-grand plaisir de rendre compte à M. de Bonneval de la situation de ses affaires. Je n'ai eu en vue, lorsque j'ai désiré qu'il en fût informé, que la justification de ma conduite lorsqu'il était à Venise. 11 connaît M. son frère, qui ne peut se dépouiller de rien et qui se croit seul dans le monde. Je vous prie de dire à M. de Bonneval que je fais des vœux bien sincères pour son bonheur. La dernière bataille a déconcerté les impériaux, et vous pouvez être sûr que la terreur est répandue dans l'armée impériale par la présence de M. de Bonneval. Le prince de Liechtenstein, qui est ambassadeur ici, dit à tout le monde que c'est un faux bruit. Vous ne devez point chercher de motifs particuliers de l'union de l'empereur et de l'impératrice de Russie. Ces deux puissances se sont jointes ensemble contre toutes les autres, et notamment contre le Grand Seigneur, pour s'étendre chacune dans leurs États; et elles seraient peut-être ennemies si elles avaient battu le Grand
Seigneur. Je m'imagine que les projets de ces alliés sont bien déconcertés à présent, et que Sa Majesté Gzarienne voudrait bien ne s'être pas mêlée de cette querelle. Toutes les découvertes que je pourrai faire, je ne vous les laisserai point ignorer; pour moi, je suis absolument sans conséquence; je ne sais presque rien, et mes réflexions sont très-inutiles; mais j'aurai soin d'y suppléer par mes amis, auxquels je ferai des questions. Gela paraîtra nouveau, puisque j'ai quitté le grand monde et que je ne vais plus à la cour. Je suis souvent dans la plus grande ignorance. Soyez bien persuadé, monsieur, que je serai charmée de vous donner des marques de mon estime. J'en ai conçu une véritable pour vous pendant que j'ai eu l'honneur de vous voir. Donnez-moi souvent de vos nouvelles, et ne me laissez pas ignorer celles qui auront rapport à M. de Bonneval. On est dans les fêtes pour le mariage de madame de France avec l'infant don Philippe. Je crois que je serai presque seule dans Paris dans très-peu de jours. Je n'ai pas de regret à ce que les jeunes personnes appellent
plaisir. J'ai renoncé à tout, hors la tranquillité que je pense me procurer : ce n'est pas une grande ambition! »
Et, quelque temps après, elle écrit à la même personne.