‹ La comtesse de BonnevalChapitre 16 sur 20 · SEIZIÈME LETTRE ET DERNIÈRE · texte numérisé non relu

SEIZIÈME LETTRE ET DERNIÈRE

« Le détail que vous me faites, monsieur, des circonstances où s'est trouvé M. de Bonneval, ne m'a point étonnée. J'ai toujours pensé que ce ne pouvait être qu'une situation violente qui avait déterminé son sort; et, quoique je ne fusse point informée de toutes les particularités, il avait transpiré dans ce pays-ci une partie des persécutions de l'empereur. Rien n'est si touchant que ce récit que vous me faites. Je suis persuadée que les plus insensibles seraient émus à l'entendre. Son sort aurait été sans doute plus heureux s'il avait eu un mérite plus commun.

Vous me connaissez assez pour juger de l'impression qu'a faite sur moi un événement si intéressant par lui-même. Tout ce que vous me mandez avait été altéré, et bien des faits ignorés. L'ambassadeur de France a fort peu parlé ici de M. de Bonneval, à ce que je crois. Du moins tout ce qui m'est revenu par lui ne m'a jamais donné une juste idée de sa position. Il me parait que l'on ne sait point ici si M. de Bonneval est à l'armée. On le suppose par la manœuvre que font les Turcs; et la bataille de Krotska, où ils ont combattu avec une discipline très-nouvelle pour eux, le persuade à tout le monde. On compte ici que l'armée de l'empereur est détruite, et que la prise de Belgrade va le mettre dans la nécessité de demander la paix à toutes les conditions que le Grand Seigneur voudra lui imposer. Tous les ministres sont fort sages et ne parlent point du désastre des Allemands; mais tous les Français sont enchantés; et l'on voit une joie générale. Il y a des gens qui prétendent que celle de la cour paraît au milieu de la politique. Les Turcs ont toujours paru aimer les Français.

Je vous prie de me mander l'état de la santé de M. de Bonneval, et le lieu où il est. Je dois m'intéresser à tous les événements de sa vie, et je n'ai jamais eu à me reprocher de n'y avoir pas donné toute mon attention et une sensibilité que rien n'a pu changer et que rien n'altérera. On est fort peu instruit ici des projets des Prussiens, et c'est une chose singulière que le peu de choses qui transpirent de leur pays. Il a couru un bruit que le général Munich avait battu les Turcs ; mais, comme il ne se confirme point, on doute de cette nouvelle, et on assure que les Russes sont fort alarmés des mouvements de la Suède; que la terreur est répandue dans cet empire. Il y a quelque temps que la consternation paraissait à cette cour. Si les Suédois voulaient profiter de ce moment, je crois qu'ils seraient en état de se venger de tout ce que cette puissance leur a fait d'injustice. Voilà la guerre déclarée entre les Espagnols et les Anglais ! Les ambassadeurs se sont retirés sans prendre congé ; ils sont rappelés réciproquement. C'est un commencement qui annonce des suites sérieuses, surtout si on con-

jecture juste, en supposant que les Hollandais se joindront aux Anglais. Un peu de temps éclaircira ce doute. Je suis fort étonnée que nous n'ayons eu encore aucune nouvelle de la prise de Belgrade. Gela me fait craindre qu'il ne soit arrivé quelque chose de malheureux aux assiégeants. Après cela, il ne faut pas précipiter son jugement; les Allemands arrêtent toutes les lettres, et ce n'est que très-tard qu'on sait leurs désastres. On n'attendrait pas de même leurs succès. Je ne connais point de nation si orgueilleuse que celle-là. Je ne doute point, monsieur, que vous n'ayez appris à M. de Bonneval la situation présente de ma famille, et que M. le comte de Biron, qui a un enfant, soit à présent l'aîné de la maison, ou du moins celui qui est destiné à avoir nos titres, l'abbé ayant pris un état qui l'exclut du mariage. Il est cependant l'aîné, et le duché lui est venu de droit; mais il l'a cédé au comte de Biron, et je ne doute pas que ce dernier ne soit incessamment marié. Il vient de paraître à la tête du régiment du roi, à Compiègne, et on a été fort content de lui. Jamais ce régiment n'a

été sur un si bon pied. Je crois que la famille aura lieu d'être contente de cet aîné. Je me souviens que M. de Bonneval avait de l'amitié pour lui, et qu'il en avait bonne opinion. Le dernier de tous que vous avez vu, et que l'on appelle le marquis de Gontaut, est à présent colonel d'un régiment qui porte le nom de Biron, et vient d'hériter de M. d'Urfé, qui lui a donné tout son bien. Ce n'est pas un objet considérable; mais un cadet qui est pauvre a toujours besoin de secours, et je dois prendre d'autant plus d'intérêt à sa fortune, qu'il a toujours partagé avec moi tout ce qu'il a eu. Je n'ai pas abusé de son amitié, mais il est bien rare d'en rencontrer une aussi vive dans un jeune homme, quoique frère. Je suis très-persuadée que M. de Bonneval ne sera pas fâché de savoir tous ces détails. D'après le peu que j'ai été à portée d'étudier son caractère, il m'a paru que les choses qui touchent le cœur lui font impression. Il a essuyé tout ce que l'ingratitude a d'horreurs. Le prince Lichtenstein, qui est ambassadeur ici, a fait tout ce qu'il a pu, en arrivant, pour me voir. Je n'ai jamais

voulu avoir aucun commerce avec lui. Il me semble que ce serait une chose indécente que le ministre d'un potentat qui nous autant- coûté fût en aucune relation avec moi. Il est venu dans cette maison; mais, un jour qu'il me surprit chez ma mère, il ne sut jamais qui j'étais ; et, comme je ne vais presque point dans le monde, et jamais dans les lieux publics, il m'est bien aisé de me soustraire à qui il me plaît.

« Je viens d'apprendre que les Anglais ont pris deux vaisseaux français qui ont été vendus à l'enchère. Il y a apparence que le roi trouvera ce procédé comme il est, et que cela aidera à la reine d'Espagne à le déterminera se joindre dans la guerre. Il n'y a pas longtemps que je sais qu'un Espagnol disait ici que la reine d'Espagne n'avait jamais su les relations qu'avait eues M. de Bonneval avec M. Patiguo; et elle avait paru fâchée du mystère qu'on lui en avait fait. Ce n'est pas la première fois que l'on m'a çlitque le ministre avait craint le génie de M. de Bonneval. Il me semble que l'on redoute, à toutes les cours, ces personnes qui peuvent éclairer, et

que c'est un démérite certain que d'en savoir plus que les autres. Je puis vous assurer que rien ne ressemble au désir qu'on a ici que les Turcs apprennent à l'Europe qu'il ne faut pas mettre de certaines gens au désespoir. Je compte, monsieur, que vous ne négligerez pas de me mettre au fait de tout ce qui concerne M. de Bonneval. Je vous assure que je serai très-sensible à cette attention. Je n'ai jamais osé me fier à personne, pour ne le pas exposer, parce que tout me paraît dangereux pour lui. M. votre neveu est parti pour Genève ; il est venu me dire adieu. Je crains bien de n'être jamais assez heureuse pour lui rendre service. Les personnes dont la destinée est telle que la mienne n'ont pas souvent le bonheur de contribuer au bonheur des autres. »

Ce sont là les dernières paroles qui nous sont restées de la jeune femme dont nous avons cherché à peindre l'âme, à deviner la vie, d'après les indices que l'histoire et ses lettres nous ont laissés.Celles qu'on vient de lire sont empreintes d'un profond découragement ; mais le coup qui devait lui être fatal n'avait pas encore été frappé. Son amour et même son estime pour son mari avaient survécu aux plus dures épreuves. Fidèle au culte de toute sa vie, elle avait fermé les yeux sur ses torts, et s'exaltait dans la solitude sur les mérites qu'elle lui supposait. Jamais elle n'avait voulu renoncer à voir en lui un grand homme, un noble caractère. On s'aperçoit même que les derniers malheurs du comte de Bonneval avaient rallumé la flamme à peine affaiblie dans ce cœur généreux. Mais il vint enfin, le jour où le voile se déchira, où l'idole dut tomber! Quelles furent les

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