‹ La comtesse de BonnevalChapitre 4 sur 20 · AVERTISSEMENT. XI · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT. XI

vie de madame de Bonneval, c'étaient les sentiments et les idées, la raison des actions et des paroles qu'on a recueillies d'elle. Comment s'était fait le mariage de Judith de Gontaut-Biron avec le comte François de Bonneval? Les mémoires du temps l'ont dit; mais d'où venait rattachement que cette épouse, sitôt abandonnée, avait conçu pour cet époux si peu tendre ? Quel était le secret des allusions qu'on trouve dans sa correspondance ? Que supposent les épanouissements de cœur qui tranchent par moments, dans ces lettres, avec le désespoir contenu dont elles portent habituellement l'empreinte? D'où viennent les souffrances , les maladies dont il y est parlé , et pourquoi ce commerce épistolaire cesse-t-il enfin avant la mort de celui qui en était l'objet? La réponse à ces questions manquait souvent, et il en résultait une curiosité agaçante comme celle qu'on éprouve lorsque , dans une conversation mystérieuse, on n'entend qu'un seul interlocuteur. Néanmoins , notre auteur , qui s'était éprise d'une sympathie profonde pour ce pastel à demi effacé de madame de Bonneval, ne renonça pas à l'idée de le restaurer. Appliquant à cette œuvre délicate la connaissance profonde qu'elle a du dix-septième siècle et la remarquable puissance d'induction dont elle est douée, elle a fait ce que font aujourd'hui les artistes pour les belles peintures dont la trace est restée aux voûtes de nos palais royaux. Son pinceau délicat s'est promené discrètement sur les contours à demi éteints du tableau, les ravivant où ils subsistaient encore, les suppléant où il n'y en avait plus vestige, y jetant çà et là les ac-

xii AVERTISSEMENT.

cessoires indiqués parle temps, ornant le tout d'encadrements exquis et dans le style le plus pur de l'époque. Il est résulté de ce travail une œuvre charmante, peu animée, mais remplie d'un intérêt mélancolique. La figure principale est rendue avec une grande délicatesse. En effet quelle délicieuse enfant c'est d'abord, que cette petite Judith de Gontaut, si douce, si timide, et qui nourrit, dans son cœur, des admirations si fières! et quelle femme admirable plus tard, au jour de l'épreuve! Comme alors elle sait allier, avec le devoir de l'affection pour son indigne époux, le sentiment du respect qu'elle se doit!

Les incidents imaginés pour mettre en action et faire ressortir, au moment donné, les traits variés de ce caractère, sont ingénieusement conçus et racontés avec un grand charme. Le séjour à la campagne au château de Gontaut , Thistoire de la vinaigrette , la visite du comte à la bonne madame Dupuis, le bal de Sceaux, la migraine et vingt autres scènes pareilles , sont des tableaux de genre parfaits, où l'on retrouve tout le talent des romanciers anglais. Ce qui est plus rare, ce qu'on ne rencontre pas toujours chez eux, ni chez nous, c'est l'intelligence morale des situations, qui n'échappe jamais à lady Fullarto'n et qui se traduit souvent en maximes pleines de sens et de profondeur.

Afin d'expliquer l'amour de Judith pour M. de Bonneval, il ne fallait pas faire de cet étrange aventurier un renégat vulgaire : c'est ce dont s'est bien gardée lady Georgina. Guidée par l'analogie morale et par l'histoire, elle retrace, dans le comte de Bonneval, le portrait idéalisé d'un de ces gentilshommes

AVERTISSEMENT. xm

français de la fin du dix-septième siècle qui, aux brillantes qualités de l'époque qui finissait, alliaient déjà les dépravations du cœur de celle qui allait s'ouvrir. Le lecteur est bien près de se laisser séduire, comme Judith de Gontaut, par cet Othello en manchettes. Un personnage tout d'invention et énergiquement tracé , est celui de la mère du comte de Bonneval. Cet amour maternel, si grand qu'il en est farouche et dégénère en une sorte de monomanie sombre qui porte en soi la punition de son excès, nous paraît une des conceptions les plus belles et les plus vraies de lady Georgina Fullarton.

Les silhouettes historiques de Lauzun, de Saint Simon , de madame de Simiane sont spirituellement tracées-, celle de M. de Bonrepos est d'un comique touchant. Toutes reportent avec délice à ce monde de Louis XIV, où l'on ne se lasse pas de vivre par la pensée.

Les femmes de cette cour ont toujours été célèbres, mais jamais on ne les a entourées de plus d'hommages qu'aujourd'hui. Elles ont exercé parmi nous des séductions posthumes, et leur mémoire seule a fait faire des folies à des professeurs de sagesse. Le moment est donc bien choisi pour ramener au jour la comtesse de Bonneval. Tout le monde saluera cette apparition, et la morale n'aura pas à réclamer, cette fois, contre les admirations intempérantes d'une galanterie sénile. Il ne s'agit pas ici d'une de ces belles pécheresses de la Fronde, dont les vertus mêmes sont difficiles à raconter à la jeunesse, parce qu'elles ne sont guère que des expiations. La vie de madame de Bonneval fut pure au milieu d'une époque qui

xiv AVERTISSEMENT.

penchait vers la corruption, et le soupçon même ne l'atteignit pas. En idéalisant, comme il convient au roman, ce délicat et chaste modèle, l'auteur en a fait le type de la femme du grand monde à la fin du grand siècle.

Ce que nous avons dit de l'éducation à demi française de lady Georgina suffit pour expliquer comment elle a pu s'éprendre pour une Française du dix-septième siècle et la peindre avec tant de vérité. Mais ce qu'on aura plus de peine à se figurer, c'est qu'un pareil ouvrage ait été écrit en français par une plume anglaise. Ce n'est pas toutefois pour le vain plaisir de se montrer également habile dans l'une ou l'autre langue, que la fille de lord Granville a employé ici la nôtre. La longue fréquentation où l'étude de madame de Bonneval l'avait mise avec le siècle de Louis XIV a eu sur elle une irrésistible action ^ elle s'est identifiée avec cette élégante société au point de ne plus pouvoir, ce semble, parler autrement qu'elle. Un sentiment de gratitude se mêlera sans doute, chez nous , à celui de l'admiration , en voyant la même main qui a tracé , dans la langue de Walter Scott, l'histoire de Grantley-Manor et à'Ellen Middleton, choisir celle de madame de La Fayette pour raconter la vie de la Comtesse de Bonneval, et ne pas s'apercevoir du changement.

P. DOUHAIRE.

Page 1