LE HEROS
de sa vie était fini; que Je jeu d'enfant où son imagination avait trouvé tant de plaisir s'effaçait devant la réalité, et qu'une existence remplie de craintes, de soucis, d'espérances d'un nouveau genre allait bientôt commencer pour elle. Le voilà donc, celui à qui elle a tant pensé depuis son enfance! celui qui doit être désormais l'unique maître de son cœur ! 11 y a des moments dans la vie où l'on s'arrête effrayé devant la réalité, même lorsqu'elle se présente sous une forme agréable. Recueillie, attentive à observer les moindres mouvements de celui qui lui était ainsi soudainement apparu, elle écoutait chaque mot de la pièce qui se jouait avec cette attention machinale que nous apportons souvent à quelque chose qui se passe devant nous quand notre âme est pour ainsi dire absente. Pendant les entr'actes. M. de Riom causait avec elle, ou plutôt lui parlait, car elle ne répondait guère que par des signes de tête. Il se moquait d'Oreste et de sa princesse.
— Un amour aussi fidèle, disait-il, ne serait-il pas ridicule de nos jours?
Judith levait les épaules en souriant. Il lui
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fallait souvent, dans le monde où elle vivait, donner ainsi le change sur sa manière de sentir. Madame de Gontaut s'écriait en riant :•
— Brave cadet de Gascogne, ne médisez pas de l'amour. Ce serait vraiment le payer d'ingratitude.
Et le petit homme riait aussi.
Avant le dernier acte, ils virent le duc de Lauzun entrer dans sa loge, et le duc de Saint-Simon avec lui. Bientôt les yeux perçants de celui-ci parcoururent la salle et s'arrêtèrent sur la loge de l'ambassadeur d'Autriche. Se penchant aussitôt vers M. de Lauzun, il lui dit quelque chose à l'oreille. Le duc se redressa avec vivacité, et parut donner un ordre à un jeune homme assis près de lui. Au même instant, M. de Saint-Simon se leva et disparut. Un moment après il entrait dans la loge de madame de Gontaut. Judith le salua avec une froideur marquée. Elle avait presque de la haine pour cet austère personnage. Il devait être facile de haïr M. de Saint-Simon. Avec des vertus qu'on est forcé de reconnaître, et assez rares au milieu de la corruption générale de son temps, c'était un de ces êtres qui feraient enra-