‹ La comtesse de Bonneval: lettres du XVIIIe siècleChapitre 10 sur 19 · SIXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

SIXIÈME LETTRE

A Paris, ce i3 août 17 17.

Nous sommes dans de différents principes, mon cher cousin ; car vous ne m'écrivez point pour me punir de ma prétendue irrégularité, et moi, je ne me rebute point de vous reprocher la vôtre. L'une et l'autre façon peuvent être tendres : mais l'usage pourrait être en ma faveur. Je ne comprends point ce qui retient mes lettres ; car, depuis que vous êtes parti, je n'ai pas passé une semaine sans vous écrire, me trouvant à plaindre de me croire obligée de me borner à ce temps, de peur de vous fatiguer par des empressements que j e ne saurais souffrir qu'ils (2) vous fussent importuns ; ma tendresse pourtant est d'une nature à devoir me répondre

(l) DAnGEA.U.

(a) Ne faut-il pas lire : que je ne saurais souffrir [qui]?

Et celte lettre partie, il lui fallut encore attendre dans une angoisse u sans bornes » des nouvelles qui ne venaient point, alors que le « grand combat » annoncé avait dû avoir lieu . Elle savait que larmée du prince Eugène était affaiblie par les travaux du siège et les maladies, qu'elle était prise entre les assiégés et Tarmée de secours ; elle savait surtout que son mari y commandait 1 aile gauche et qu*un poste aussi élevé devait encore redoubler sa témérité. Le 27 août, elle apprit la victoire : u II arriva un courrier de l'Électeur de Bavière à M. le duc et à M""* la duchesse [de Gondé] qui sont à Chantilly; ce courrier alla les y trouver et M"** la duchesse en renvoya un aussitôt à M'"'' la princesse [de Condé] qui lui porta la nouvelle qu'elle avait reçue de rËlecteur. Il mande par sa lettre que M. le comte de Gharolais est en parfaite santé et que le 16, le prince Eugène avait attaqué les Turcs à la faveur d'un brouillard fort épais et les avait défaits entièrement. La lettre de l'Électeur est fort courte; ainsi, il n'y a point de circonstances » (i). Mais de son mari, rien ; et ce silence la jetait dans le désespoir. Heureusement le lendemain, a il arriva un page de M. le prince de Dombes, à 7 heures du matin, qui a apporté plusieurs lettres du camp devant Belgrade » ; et dans ces lettres, il y en avait une pour elle dû comte de Bonneval. Il la lui avait écrite avant la bataille (2). Mais du moins il avait pensé â elle à ce moment-là ; et pour ce qui avait suivi, elle pouvait avoir des détails circonstanciés et rassurants par les récits de ce page : u II rend très bon compte, écrit Dangeau, de la bataille du 16, où les Turcs se sont mieux défendus que l'on n'avait dit hier ; mais ils ont été très bien battus et toute leur armée est en fuite . Il y a eu assez de gens considérables de l'armée de l'Empereur de tués ou blessés. Nous n'avons eu de Français blessés que le marquis de Villette, qui a eu un coup de fusil dans l'omoplate. Le prince Eugène a fait sommer le commandant de Belgrade^

(i) Dangeau.

(3) Voir la Lettre huitième.

LETTRES DU XVIII® SIECLE. 5y

lui offrant toute bonne capitulation s'il voulait rendre sa place et lui faisant dire en même temps qu'il n'en espérât aucune dans la suite s'il ne se rendait pas présentement. Le page est parti avant que la réponse du commandant fût venue. »

Ainsi, Belgrade n'était point pris, ni les dangers de la campagne interrompus; mais du moins son mari était sauf (i), son mari s'était couvert de gloire, son mari surtout lui avait écrit. Et elle se hâte de lui envoyer une lettre passionnée, pleine de son amour, de sa fierté, de sa reconnaissance.

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