CINQUIÈME LETTRE
A Paris, ce 6 août 17 17.
Je n'ai point eu de vos nouvelles les deux derniers ordinaires. Je suis bien heureuse que les Français qui sont dans votre armée n'aient point encore oublié leur patrie; car, sans leur secours, malgré le peu de disposition que j'ai de vous croire coupable, je serais toujours dans des alarmes que votre situation ne fait que trop naître. Si vous aimiez, vous comprendriez qu'étant rassurée sur votre état par des étrangers, il est encore une
LETTRES DU XyiII** SIECLE. 5i
nature d'inquiétude <jui doit me tourmenter.
Mais, dès que vous me la faites avoir, vous ne la connaissez point. Gomme mes reproches peuvent vous ennuyer, il faut se taire; et puis, je les crois peu utiles.
Je suis toujours occu[>éc à envoyer chez toutes les personnes qui reçoivent des lettres de Hongrie, pour savoir ce qui peut vous regarder. M. de la Blards (i) m'est d'un grand secours; car il en a eu une de vous du 2 de juillet, et moi, ma dernière est du 20 de juin. Il y a plusieurs nouvelles de ce pays-là. M. Groizat (2) en a aussi très souvent de M. son fils; et j'ai recours à lui, parce qu'il lui parle de vous. Vous me trouverez bien simple; mais j'aime, et mon devoir vient encore à l'appui de mon attachement.
Adieu, mon cher cousin ; rendez-en (3) à une personne qui n'en rendra jamais qu'à vous, mon cœur vous étant sacrifié sans partage. Le chevalier de Fontanges (4) vous fait mille compHments ;
(i) « La Blards »? n'est-ce pas là un nom défiguré ?
(a) «Croizat»? Est-ce Antoine Grozat, dit le Kiclic, (ils d'un ban qoier de Toulouse, receveur général de la généralité de Bordeauxreceyeur du clergé, trésorier du Languedoc, trésorier de TOrdre du Saint-Esprit, à la grande indignation de Saint-Simon (VIII, p. ai 4) et marquis du GhatelP Saint-Simon (/6W.) reconnaît pourtant « le mérite de ses trois fils, qui a fait oublier tout le reste en leurs personnes » ; Tun d*eux était peut-être à Tarmée du prince Eugène.
(3) (( Rendez-en n ; notez, chemin faisant, ces traces d'une pure et jolie langue et toute semée encore de ces délicieux idiotismes qui ont depuis trop disparu » (Sà.nrTE-BBuvB, La/idis, V, p. 5 10).
(4) Est-ce Antoine de Fontanges, dont je sais seulement qu'il
je l'aime en vérité beaucoup et c'est un très honnête garçon. Il dit que votre silence le met très en colère. M. de Lauzun va dans peu vous haïr, si vous continuez; il vous fait mille amitiés, aussi bien que M"* de Lauzun et l'abbé de Gontaut (i), qui trouve que sa bénédiction ne réussit pas trop bien. Je vous envoie une lettre de M™' [des AUeurs] (2), qu'elle m'a fait prier de vous faire tenir. Je finis dans la crainte de vous ennuyer.
SU ne venait point de lettres de Belgrade, il en venait ipourtant des reproches. Des lettres de M"® de Bonneval s'étaient égarées ou retardées, et le comte en était mécon-
était fils de Charles de Fontanges et de Marguerite de Bonneval sa femme, et qu'il a épousé Julienne de Loupiac de Devèze? D'après le nom de sa mère, il devait être apparenté au comte de Bonneval.
(i) Son frère, qui avait héni leur mariage.
(a) Le prince de Ligne et Barbier écrivent : « De Desalleurs. — Pierre Puchot, marquis des Alleurs, comte de Glinchamps, mort en 1723, avait été ambassadeur à Berlin et à Gonstantinople. Voici le crayon que Saint-Simon trace de lui et de sa femme ; il est bien joli, je ne sais pas s'il est aussi juste : « Des AUeurs était un Normand de fort peu de chose, fait à peindre et de grande mine, qui lui avait fort servi dans sa jeunesse. Il avait été longtemps capitaine aux gardes, et il servit toute cette guerre de major général à l'armée du Rhin et Tétait excellent. A la longue, il devint lieutenant-général et grand-croix de Saint-Louis. C'était un matois, doux, respectueux, affable à tout le monde et qui le connaissait bien ; il avait de la valeur et beaucoup d'esprit, du tour, de la finesse, avec un air toujours simple et aisé. Il s'amouracha à Strasbourg, où il était employé les hivers, de M^^* de Lutzelbourg, belle, bien faite, et de fort bonne maison, laquelle avait eu plus d'un amant, et qui, n'ayant- rien vaillant que beaucoup d'esprit et d'adresse, voulut faire une fin comme les cochers, et fit si bien qu'il Tcpousa (I, p. 3o4-3o5). »
tent. Il y trouvait d'ailleurs un excellent prétexte pour s'excuser lui-même, et il prétendait que s'il n'écrivait point, c'était pour punir sa femme. On le dit sans doute à M"* de Bonneval et en même temps, on lui donnait des nouvelles inquiétantes; le la août : u II y a des lettres de devant Belgrade, du a 5 [juillet], qui disent qu'apparemment il y aura bientôt un grand combat, parce que les Turcs sont fort proches des retranchements des assiégeants (i). )) La malheureuse jeune femme, qui déjà (( ne vivait plus » de crainte, avait encore à souffrir de l'injuste colère de son mari. Elle se hâte de se disculper, dès le lendemain. Et en même temps que sa tendresse, à la fois craintive et passionnée, elle lui montrait quel souci elle prenait de ses intérêts en France.