NEUVIEME LETTRE
A Choisy, ce i^^ octobre 1717.
Je suis ici, mon cher cousin, dans le plus beau lieu du monde et avec une compagnie très
(i) Prircb de Ligne et Barbier : le 16 mai. Voir plus haut.
aimable. Je devrais m'y trouver tranquille; mais au milieu de ce qui m'eût satisfait[e] uniquement autrefois, j'y trouve de l'inquiétude. Je sens qu'il m'en coûterait infiniment moins de me séparer de tout ce qui me fut cher et qui me l'est encore, que d'être éloignée de mon cher maître. Je suis avec mon père, ma mère et M"® de Gontaut, pour laquelle j'ai un attachement qui n'avait point connu de comparaison; mais, sans qu'il y en ait eu, j'ai senti qu'il pouvait y avoir des sentiments plus forts et auxquels tous les autres sont sacrifiés.
Je ne voulais point vous écrire aujourd'hui; mais la poste vient d'arriver de Paris et repart si à propos que je ne puis me refuser de vous entretenir un petit moment. Je le fais sans cesse dans mon cœur ; et mon esprit s'accorde si parfaitement avec lui que, s'il (i) pouvait cesser de s'occuper de vous, il y trouverait encore une ressource de laquelle je n'aurai jamais besoin.
M. votre frère est venu faire sa cour à M""® la princesse de Conti, avec M"*^ votre belle-sœur et M"® votre nièce. Ce fut ma mère qui les amena et qui les présenta. M"*** la Princesse les a priés un jour à dîner. Ils furent très contents de la réception, et nous sont fort obligés de les avoir accompagnés ; car il faut avouer qu'ils ont peu l'air de la cour; et je n'osai jamais quitter M. votre frère, car J€ sentais j lorsqu'il montrait son embarras et
(i) Il : mon cœur.
son petit génie, qu'il vous était trop près pour le livrer à la plaisanterie.
Mon père, ma mère et M"*" [d'Urfé] (i) vous font mille amitiés. M™* de Gontaut dit que je ne suis plus aimable depuis que je suis mariée. Elle a quelquefois envie de s'en prendre à vous ; mais elle dit qu'elle a de la prévention pour vous et que ce n'est qu'à moi à qui elle en veut. M. de Bonrepos (2) passe sa vie à présent dans les pleurs; car j'apprends que mon absence le livre à une douleur amère, et dès qu'il est avec moi, il s'attendrit au point que les larmes coulent. Expliquezmoi, si vous pouvez, un sentiment si profond. Vous n'avez qu'à voir si cette façon d'aimer ne vous paraît pas inquiétante. Pour moi, je m'en sens très touchée et ma vertu en est ébranlée. Je ne sais pas si ma tendresse pour vous sera plus forte; je, voudrais vous en répondre, mais je ne
(i) Le prince de Ligne et Barbier écrivent Darfé. — Le mar* quis d'Urfé (mort en 173^) avait épousé Louise de Gontaut-Biron, la tante maternelle de M"* de Bonneval. L'autre tante était M"** de Nogaret (Marie de Gontaut-Biron).
(2) François d'Usson de Bonrepos ou Bonrcpaus, intendant général de justice» police et finances de la marine et des armées navales (i683), lieutenant-général des armées navales (1690), ambassadeur en Danemark (1698- 1697) ®* ^^ Hollande (1697-1699), conseiller d'honneur au parlement de Toulouse (1703), membre du conseil de la marine en 1715, conseiller d'Ëtat d'épée en 1718, mort le la août 17 19. « Il était fort honnête homme et fort bien reçu dans les maisons les plus distinguées de la cour... C'était un très petit homme, gros, d'une figure assez ridicule, avec un accent désagréable, mais qui parlait bien et avec qui il y avait à apprendre et même à s'amuser. » (Saint- Simoiï, I, p. 3oA.)
LETTRES DU XVIIl® SIECLE. 67
le puis. Je ^ VOUS embrasse de tout mon cœur et vous voue une fidélité à Tépreuve de tout, — hors M. de Bonrepos.
A la fin de Tannée 1717, ou au début de 17 18, M*"" de Bonneval tomba malade. Le comte, semble-t-il, montra pour elle quelque intérêt et daigna lui écrire un peu plus régulièrement. Elle en fut touchée; et en même temps, qu'elle eût lieu d'être touchée de cette sollicitude, de considérer comme une condescendance de son mari ce qu'une autre femme eût regardé comme le témoignage naturel et dû de sa tendresse pour elle, rappelait en son àme tout son chagrin. Dès qu'elle fut assez forte pour écrire un peu, elle ne put s'empêcher de le lui laisser voir et de lui demander — bien discrètement — s'il ne reviendrait pas vers son (( petit monstre » de femme. Et pourtant, dans sa crainte perpétuelle de l'importuner, elle fait effort sur elle pour l'entretenir d'autre chose que d'elle même: de ses affaires, des affaires de l'Ëtat, des inoffensifs ridicules du bon M. de Bonrepos.