DIXIEME LETTRE
A Paris, ce i" février 1718.
Je suis un peu mieux, mon cher cousin, et je crois pouvoir vous dire à présent que je ne prendrai pas pour cette fois congé de la compagnie. Je ne puis trop louer votre régularité ; mais je crains de ne point vous montrer aussi vivement ma reconnaissance que ma peine. Cependant, croyez, je vous prie, que mon cœur, plus porté à sentir les
impressions du bien que du mal, §e livre sans partage au plaisir, et qu'il cherche toujours à combattre ce qui lui déplaît; et comme rien ne le touche si sensiblement que ce qui vient de votre part, je suis sans cesse occupée de tout ce qui a rapport à vous. Je vous parle le moins que je puis de ma douleur d'être séparée de vous, sentant qu'il est plus aisé de se taire entièrement que de parler faiblement de ce qui nous touche violemment.
Cependant, puisque vous avez commencé, examinez quelle doit être ma situation. Il en est peu d'aussi triste. Je vous connais à peine ; j'anticipe sur les temps pour vous aimer et je dis que vous possédez mon cœur ; je vous perds par une absence aussi longue que notre connaissance a été courte» Ces réflexions sont difficiles à soutenir; mais j'espère que vous y pensez. Je ne vous demande point qu'elles fassent en vous l'impression qu'elles font en moi : je craindrais que trop d'inquiétude vous dégoûtât de l'objet qui les causerait. Mais je désire qu'elle[s] vous détermine[nt] à venir auprès d'un petit monstre, qui vous paraîtra sûrement sous cette forme, par une aussi longue pénitence. Vos affaires n'ont encore pris aucune forme.
Je voudrais bien que vous fussiez ici ; je serais contente d'agir par vos ordres. Nous prenons des arrangements pour payer Legier (i), qui est d'une
(i) Un homme d'affaires, sans doute; et, à l'association d'idées qui amène immédiatement après le nom de la belle-sœur de Bodneval, je serais tenté de croire que c'est l'homme d'affaires de son frère le marquis.
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méchanceté sans nul exemple. Madame votre belle-sœur est malade d'une fausse attaque d'apoplexie; mais cela ne paraît point sérieux pour cette fois. Nous avons de grands changements dans les affaires d'État. M. le duc de Noailles a remis la présidence du Conseil des finances à Son Altesse Royale, qui les (i) a données à M. d'Argenson, à qui il a aussi remis les sceaux, qu'il a ôtés à M. le chancelier par mécontentement.
Comme le duc de Noailles est l'ami du chancelier, et que cette disgrâce lui a fait penser qu'il pouvait y être compris en quelque chose, il a eu la sage précaution de se démettre. On dit plusieurs raisons pour ces changements ; mais je crois qu'il est plus sage de n'en écrire aucune. J'ai seulement voulu vous instruire d'une nouvelle qui fait l'attention de tout ce pays-ci. M. de Noailles ne paraît point disgracié, car M. le Régent lui a donné une place à la Régence (a).
Je griffonne infiniment; mais je suis un peu faible. Je vous prie, mon cher maître, de croire que je suis de toutes les femmes la plus attachée et la plus tendre pour un cousin qui m'est uniquement cher et pour lequel je donnerais ma vie. Madame la comtesse (3), ma mère et vos autres
(i) Les : les finances.
(a) C'est-à-dire au Conseil de Régence. Voir le récit assez différent que fait de cette petite révolution Saint-Simon dans ses Mémoires (IX, p. Sg^-Aog). — C'étaient des nouvelles toutes fraîches que M'^* de Bonncval donnait là à son mari : l'affaire était du a8 janvier.
(3) « Madame la comtesse.^ » Est-ce elle-même.'^ et à quelle plaisanterie de son mari cela répond-il.-^
parents vous embrassent; M™* de Guiche me gronde souvent, parce que je lui avoue que je ne suis point fort exacte à vous faire leurs compliments. M. de Bonrepos dit qu'il vous aime beaucoup; il s'est associé avec ma fièvre, car, à la nuit près, il ne me quitte point du tout; et, malgré mon faible pour lui, je trouve que son exactitude a justement la valeur d'un redoublement.
Le comte de Bonneval n'avait nulle envie de revenir auprès de sa femme : il était bien plus libre à Vienne, en compagnie de libertins comme lui; il avait conservé ses manières et ses habitudes de jeune homme et « il recevait chez lui plus de [filles que de prêtres » (i); il ne se souciait guère de rentrer en France pour jouer le rôle d'un mari. Il alléguait divers prétextes, prêtait des torts au père de sa femme, laissait croire qu'une nouvelle campagne allait s'ouvrir en Hongrie et ne revenait pas. Elle, elle s'en désolait toujours ; elle n'osait pas trop le lui dire^ de crainte que (( le joug ne lui parût plus supportable » ; et elle essayait de se consoler en lui écrivant.