ONZIÈME LETTRE
A Paris, ce 5 mars [171 8] (a).
Je vais reprendre de la limaille (3) que j'ai
(1) Prince de Ligne, Mémoires, etc., p. 44.
(2) Le prince de Ligne et Barbier écrivent : 17 i7. — Mais en mars 17 17 la comtesse de Bonneval n'était pas mariée; d'ailleurs, c'est le 18 février 1718 q«e le duc et la duchesse de Lorraine sont arrivés à Paris ; le duc est parti le 8 avril (Saint-Simon, Mémoires, X, p. 2-i3).
(3) Il s'agit sans doute de travaux de parfilage.
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interrompue pour me trouver à une fête que M"'*' la duchesse de Berry a donnée à M"' la duchesse de Lorraine, où elle a voulu absolument que je fusse. Jamais rien n'a été si magnifique, et toute la splendeur de la France y était répandue. On est fort aise d'avoir ici M. et M"** de Lorraine, d'autant plus qu'ils sont très jolis et que M"® de Lorraine était fort aimée, étant Mademoiselle. On dit que M. de Lorraine s'en va le 12 et que nous la gar^ derons plus longtemps. Je voudrais bien qu'il y eût ici des nouvelles amusantes à vous apprendre ; mais il n'y a rien qui pût exciter votre attention. M. l'abbé d'Estrées, qui était archevêque de Cambrai, mourut hier au matin (i); il laisse une belle place à donner à M. le Régent. M. de Simiane est aussi mort (3), et sa charge de premier gentilhomme de la chambre de M. le duc d'Orléans a été donnée à M. son frère .
Votre paix ne se fait-elle donc point .^^ Je vois qu'il n'est plus d'espérance de vous voir, s'il vous faut faire la campagne en Hongrie. Ce n'est pas sans peine que j'y renonce et je crois qu'il y a peu d'exemple [s] d'un tel sacrifice; mais votre volonté soit faite. Vous trouvez vous-même que la soumission, qui doit être le partage des dames, n'est pas à une petite épreuve, lorsqu'il* faut se rendre sur la
(i) La nouvelle pouvait intéresser Bonneval parce que les d'Estrées étaient liés aux Nogent et aux Biron (Cf. Sa.int- Simon, les Baatra-IS'ogent, appendice XII du tome XII de l'édition de M. de Boîslisle).
(a) Le gendre du comte de Grignan, et le mari de la spirituelle marquise de Simiane.
chose du monde qui paraît la plus juste et qu'on désire davantage. La nécessité n'a point de loi : et, quand on est faite pour obéir, je n'ai point encore imaginé qu'il y eût deux façons de le faire. Les gens de M» d'Aremberg (i) ont dit que vous aviez renoncé aux voyages de France. Je n'ai point encore vu M. et M"* de Konigsegg (2) : elle est actuellement malade ; mais je leur ai fait faire beaucoup d'honnêtetés de votre part. M"® d'Aremberg brille infiniment ici par sa figure, mais plus encore par sa vertu ; elle a été trouvée charmante à la fête de M"'* la duchesse de Berry où elle était priée.
Tous vos parents vous font mille compUments.
Madame votre mère se porte mieux que jamais ; ma maladie l'a fort attendrie pour moi, et, lorsqu'elle a cru me perdre, elle a paru le craindre. Ma mère vous embrasse et vous aime toujours.
Pour mon père, je ne me charge point de ses commissions, car nous ne sommes pas trop bien ensemble. Je ne lui pardonne point d'être le pré-
(i) Léopold duc d'Aremberg, d'Arschot et de Croy, 1690-1754. ' — M""* d'Aremberg était fille de Nicolas Pignatelli, duc de Bisaccia. Ils étaient venus en France à la fin de 17 17 pour assister au mariage du comte d'Ëgmont avec M"* de Duras.
(a) Le feld- maréchal comte de Konigsegg, ambassadeur d'Autriche à Paris depuis 17 17. — Il semble que le sort ait pris plaisir à croiser sa destinée avec celle du comte de Bonneval : c'est lui qui, en 1729, découvrit ses menées avec l'Espagne (/?e2a^ion da voyage da comte de Bonneval en Turquie , dictée par lui-même, p. 187) ; c'est lui qui, après le prince Eugène, prit la présidence du Conseil Aulique de guerre, qu'un instant Bonneval avait pu légitimement espérer; c'est lui enfin qui, en 1737, fut envoyé contre l'armée turque conduite selon les plans et les instructions de Bonneval.
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texte de ce que vous ne venez pas, et mes reproches Faccablent souvent: mais il se défend à merveille, et vous restez le seul contre qui je dois me fâcher. Je ne saurais pourtant m'y résoudre. M"** de Nogent veut que je la nomme, et dit qu'elle vous aime tendrement. M"" de Gontaut est dans Tespérance de donner un nouvel enfant et cependant fâchée de voir sa belle taille se gâter. Le pauvre chevalier de Fontanges a été très mal; mais il est guéri.
Vous ne me mandez point, mon cher cousin, si vous avez reçu la tabatière dont j'avais chargé M. le comte ***. Je voudrais cependant en être informée. Vous n'êtes pas fort exact à répondre sur tout ce que je vous mande ; mais je me garde bien d'en murmurer, sachant bien le prix de votre temps et que si on en voulait trop exiger, le joug ne vous paraîtrait plus supportable. M. de Lubomirski m'assassine de visites et de compliments pour vous (i). Je le reçois comme un ange; mais, je vous prie, mandez-moi ce que vous en pensez; car tout cela est en votre honneur et gloire, et il faut que je sois sûre de votre reconnaissance pour persévérer.
Les négociations avec les Turcs traînaient en longueur; <îar ils ne se hâtaient pas de conclure la paix, sachant
(i) A titre sans cloute [de compagnon d*armes; car le prince .Théodore de Lubomirski, grand maréchal par survivance de son père, avait, lui aussi, servi en Hongrie sous le prince Eugène.
r Au triche menacée par Alberoni. Le !2n août 1717» la flotte espagnole avait débarqué en Sardaigne; et depuis ce temps les cours de France, d'Angleterre, d'Autriche délibéraient sans pouvoir s'entendre. L'Empereur prit ses précautions et réorgimisa ses armées. S'il fallait combattre les Turcs, Mercy commanderait l'expédition, et Bonneval aurait sous lui la direction de l'infanterie (i). S'il fallait combattre les Espagnols, Mercy commanderait l'armée de Sicile, et Bonneval celle de Sardaigne (a). Cette haute charge flatta la juste fierté de M""" de Bonneval, et, tout heureuse d'avoir été avertie par son mari, elle lui écrit bien vite pour le féliciter.