‹ La comtesse de Bonneval: lettres du XVIIIe siècleChapitre 5 sur 19 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

rectifié aucune des inexactitudes des éditeurs précédents; elle a fait au texte des lettres des corrections arbitraires qui ne sont pas très heureuses; enfin, et qui pis est, au lieu de se reporter à l'édition originale ou à l'édition de Barbier, elle s'est servie d'un choix des œuvres du prince de Ligne où les lettres avaient été tronquées à tort et à travers.

On s'est efibrcé, dans la présente édition, de donner les lettres de M""® de Bonneval aussi authentiques, aussi complètes que possible, dans leur ordre véritable autant que faire se pouvait, et avec les éclaircissements qui ont semblé utiles, — de réaliser en un mot le vœu de Sainte-Beuve en se conformant à sa devise : le vrai, le vrai seul! On croit d'ailleurs qu'à cette exactitude (i)

(i) On sait que les fabricants de faux mémoires ont pullulé au xvni** siècle. Les aventures du comte de Bonneval leur offraient un sujet qui devait les tenter et qui les a en effet tentés. L'un de ceux qui lui ont prêté leur plume, n*a pas craint de la prêter encore à M"' de Bonneval. Voici la lettre qui lui est attribuée — évidemment fausse, d'un ton « caillette » assez déplaisant, et que je donne ici par pur scrupule d'exactitude :

A M. LE Comte du Luc,

A la Raquette, le 8 novembre 1725.

(( J'ai toujours recours à vous. Monsieur ; dès qu'il m'arrive de nouveaux sujets d'inquiétude, je cours cbez vous, mais on est bien sujet à vous trouver dénicbé.

« U me parait que la cour de Vienne a maltraité M. de Bonneval en lui donnant le Spilberg pour habitation. Cependant, je suis encore plus alarmée du séjour que M. de Bonneval fait à la Haye, en attendant un courrier qu'il a envoyé pour recevoir ses explications... û a donné sa parole. La Haye est lieu libre, par conséquent susceptible de suspicion ; et des ennemis puissants et empressés à nous nuire ne peuvent se servir de moins que cela pour le perdre.

« Je lui ai envoyé un homme en poste, pour lui faire part de mes réflexions. J'aurais voulu une exhortation de votre part; mais vous n'êtes jamais où on vous désire.

M"* de Bonneval ne peut que gagner et que devenir encore plus aimable et plus touchante.

« Si vous avez eu des nouvelles, que vous ayez deviné le ministre et que de tout cela vous puissiez m'instruire, vous êtes engagé en honneur et en conscience à ne pas refuser du secours à une malheureuse de qui la singularité de la destinée peut intéresser.

« Je vous pourrais parler de motifs plus particuliers de vous à moi ; mais vous avez trop hon esprit pour vouloir que je vous aime : j'influerais trop sur votre sort.

« Ce sera donc dorénavant mon secret que l'attachement sincère et fidèle avec lequel je suis, etc. »

(Mémoires da comte de Bonneval (apocryphes) édités par Guyot des Herbiers, 3 vol. in-8^, Paris, 1806, tome I", appendice, p. 38a.)

tL^..

LA

Assurément Judith-Charlotte de Biron avait cru faire un beau rêve quand on avait commencé à parler de son mariage avec le comte de Bonneval. Rien ne l'autorisait à porter si haut ses espérances. En cette année 171 7, son père n'était pas encore le premier écuyer du Régent, le duc et pair et maréchal de France (( comblé d'honneurs et de richesses » (i) qu'il est devenu plus lard. Il n'était encore que marquis de Biron, lieutenant général, et, par la protection de Saint-Simon, membre du Conseil de guerre (3). (( Fort pauvre (3) et chargé

(i) Saint-Simon» IX, p. 4o. (Je cite rédiiion Chéruel, Hachette, non comme la meilleure, mais comme la plus répandue. L'édition de M. de Boislisle (col. des Grands Écrivains) est, on le sait, inachevée encore.)

(a) Ibid., VIII, p. 32 1. Il s'agit d'un « conseil » de gouvernement, d'un de ces sept Conseils établis par le Régent pour faire fonctions de Secrétaire d'État. Cette polysynodie fut supprimée en 17 18. C'est l'année suivante que, par compensation sans doute, Biron fut nommé premier écuyer.

(3) Ibid.f IX, p. 4o. — Cf. Dangeau, Journal^ août 1686: « Les mariés [Biron lui-même et M"" de Nogcnt] n'avaient en tout que vingt mille livres de rente. »

d'une grande famille », — il avait eu vingt-six enfants, et il en survivait treize, dont sept filles (i), — ce lui devait être un lourd souci que la pensée de leur avenir. Il avait bien « trouvé à se défaire de l'aînée, avec soixante mille livres pour tout bien, à Bonac, neveu de Bonrepos » (2), l'ancien ambassadeur du roi en Angleterre, en Danemark et en Hollande. Il avait bien pu vers le même temps, et par un mariage « qui avait toutes les apparences d'être le plus heureux », obtenir pour son fils de Gontaut (( la fille aînée du duc de Guiche, grande et singulièrement belle et bien faite et spirituelle, à qui son père donna vingt mille livres » (3). Mais il lui restait beaucoup d'autres enfants dont il devait, malgré ses maigres ressources, assurer le sort. Même, selon les malveillants, sa détresse était telle qu'elle le poussait à d' (( étranges choses ». Il montrait des complaisances fâcheuses pour les

(j) C'étaient François- Armand de Gontaut (duc de Biron) ; Anne-Jules (marquis de Brisambourg) ; Jean-Louis (abbé-duc de Biron); Louis- Antoine (comte, puis duc de Biron); Charles- Armand (dit abbé de Gontaut) ; Charles- Antoine- Armand (marquis, puis duc de Gontaut) ; et comme filles Marguerite-Bathilde (religieuse à Notre-Dame de Saintes) ; Françoise-Madeleine (la marquise de Bonac); Judith-Charlotte (la comtesse de Bonneval); Geneviève (la duchesse de Gramont) ; Marie- Antoinette- Victoire (la comtesse du Roure); Marie-Renée (la marquise de Seignelay); et Charlotte- Antonine (la marquise de Sourches).

(a) Saint-Simon, VIII, p. 817. — Ibid,, XI, p. i36 : « (Bonac) était gendre de Biron, qui lors n'avait rien à donner à ses filles. » — Cf. Dangeau, novembre 1716 : « M^^' de Biron n'a que aoooo écus,, parce que M. et M"** de Biron ont beaucoup d'enfants et surtout bien des filles à marier. »

(3) Saint-Simon, VIII, p. 3 17-3 18.

LETTRES DU XVIII*' SIÈCLE. aS

vices du Régent : « il s'était enrôlé parmi les roués et soupait presque tous les soirs chez M. le duc d'Orléans avec eux, où, pour plaire, il en disait des nieilleures » (i). Ou encore il exploitait les naïfs comme le financier du Noyer : « Ce richard, pour ses péchés, s'était dévoué à la protection des Biron qui, en bref, le sucèrent si parfaitement qu'il est mort sur un fumier, sans que pas un d'eux en ait eu souci ni cure. C'était leur coutume : plusieurs autres les ont enrichis de toute leur substance et en ont éprouvé le même sort » (2). Biron avait bien l'espoir de voir cette gêne prendre fin plus tard, à la mort du duc de Lauzun, frère de M""* de Nogent, la mère de M"® de Biron. Le duc n'avait pas d'enfants ; il était (( très bon et très secourable parent » (3) : c'était déjà lui qui avait (( fait la noce » de M™® de Bonac (4); et toute sa fortune semblait devoir revenir à ses neveux et nièces. Mais Lauzun « était extraordinaire en tout par nature et se plaisait encore à l'affecter » (5); ses humeurs, ses bizarreries, ses malices sournoises et méditées étaient légendaires; on pouvait toujours craindre que, par caprice, par mystification posthume, il ne déshéritât les siens ; et, à l'occasion, il prenait plaisir à les en épouvanter (6). Avec une situation person-

(i) Saint-Simon, IV, p. 4o.

(3) Ibid., IX, p. 396.

(3) Ibid., XIII, p. 78.

(4) Ibid., YIII, p. 3 18.

(5) Ibid. y XIII, p. 78. — « Lauzun toujours prêt aux malices », (additions à Dangeau, janvier 17 19).

(6) « Un autre jour qu'on le tenait [qu'on le tenait pour] fort

nelle si médiocre, avec des charges si pesantes,

mal, Biron et sa femme, fille de M°** de Nogenjt, se hasardèrent d'entrer sur la pointe du pied, et se tinrent derrière ses rideaux, hors de sa vue ; mais il les aperçut par la glacç de la cheminée, lorsqu'ils se persuadaient n'en pouvoir être ni vus ni entendus. Le malade aimait assez Biron, mais point du tout sa femme, qui était pourtant sa nièce et sa principale héritière ; il la croyait fort intéressée, et toutes ses manière^ lui étaient insupportables. En cela, il était comme tout le monde. Il fut choqué de cette entrée suhreptice dans sa chambre et comprit qu'impatiente de l'héritage, «lie venait pour tâcher de s'assurer par elle-même s'il mourrait bientôt. Il voulut l'en faire repentir et s'en divertir d'autant. Le voilà donc qui se prend tout k coup à faire tout haut, comme se croyant tout seul, une oraison éjaculatoire, à demander pardon à Dieu de sa vie passée, à s'exprimer comme un homme bien persuadé de sa mort très prochaine, et qui dit que dans la douleur où son impuissance le met de faire pénitence, il veut au moins se servir de tous ies biens que Dieu lui a donnés pour en racheter ses péchés, et les léguer tous aux hôpitaux sans aucune réserve; que c'est l'unique voie que Dieu lui laisse ouverte pour faire son salut après une si longue vie passée sans y avoir jamais pensé comme il faut, et à remercier Dieu de cette unique ressource qu'il lui laisse et qu'il embrasse de tout son cœur. Il accompagna cette prière et cette résolution d'un ton si touché, si persuadé, si déterminé, que Biron et sa femme ne doutèrent pas un moment qu'il n'allât exécuter ce dessein et qu'ils ne fussent privés de toute la succession. Ils n'eurent pas envie d'épier là davantage et vinrent, confondus, conter à la duchesse de Lauzun l'arrêt cruel qu'ils venaient d'entendre, et la conjurer d'y apporter quelque modération. Là-dessus, le malade envoie chercher des notaires, et voilà M™" de Biron éperdue. C'était bien le dessein du testateur de la rendre telle. Il fit attendre les notaires, puis les fit entrer, et dicta son testament qui fut un coup de mort pour M™« de Biron. Néanmoins, il différa de le signer, et, se trouvant de mieux en mieux, ne le signa point. Il se divertit beaucoup de cette comédie, et ne put s'empêcher d'en rire avec quelques-uns quand il fut rétabli. » (Ibid.y XIII, p. 81-82.) — Lauzun est mort en i723etcette histoire s'est passée « trois ou quatre ans avant sa mort », donc après le mariage de Judith de Biron ; mais les Biron connaissaient son caractère et devaient avoir eu maintes fois des peurs semblables quoique moins justifiées.

avec des espérances si incertaines, Biron ne pouvait guère prétendre pour sa fille aux plus beaux partis.

Et c'était précisément un de ces partis magnifiques qui se présentait pour M"* de Biron. Le comte de Bonneval était alors l'idole du monde et le héros à la mode. Ses aventures, ses malheurs, ses exploits, ses défauts brillants, l'éclat même et le grand air de ses fautes avaient attiré sur lui la faveur universelle. La jeune fille avait dû entendre raconter de ce cousin éloigné (i) mille choses extraordinaires capables d'émouvoir son imagination. A onze ans (2), Alexandre de Bonneval était entré dans la marine par la protection de Tourville, son parent (i 686). Le ministre Seignelay l'y trouva, à treize ans, garde de la marine ; et comme il parlait de le réformer à cause de sa jeunesse, l'enfant s'écria avec hauteur : (( qu'on ne cassait pas un homme de son nom ». Seignelay, charmé de cette repartie, répondit : « N'importe, Monsieur, le Roi casse le garde de la marine, mais le fait enseigne de vaisseau. » Le tout jeune officier justifia cette confiance et paya bien de sa personne dans tous les combats jusqu'à la paix de Ryswick (1697). Sa fortune alors semblait être sur mer; mais une affaire d'honneur l'en éloigna. Traité en enfant par un lieutenant de vaisseau, il le provoqua et le

(i) Bien éloigné» quoiqu'elle se soit plu à appeler le comte rie Bonneval « mon cousin ». Les Gonlaul se rattachaient, paraîl-il, aux Bonneval parce que, le 10 mai lôig, deux cents ans auparavant, un Jean de Gontaut avait épousé une Anne de Bonneval.

(a) Il était né le i4 juillet 1675.

blessa. Après ce duel contre un supérieur, qui de plus était fort lié avec le nouveau ministre Pontchartrain, il crut prudent de quitter la marine et il passa [dans les Gardes-françaises.

Au début de la guerre de Succession (1701), il commandait en Italie un régiment d'infanterie.. Là aussi, il se distingua rapidement sous Catinat, sous Villeroy, sous Vendôme : il prit une part importante à la bataille de Luzzara (1702) ; et, après la prise d'Ivrée (1707), ce fut lui qui, tnaîtrisant le pays, permit à Vendôme de s'emparer encore de la place de Verrue. Mais là aussi, sa hauteur lui attira de nouveaux ennuis ; et les suites en furent plus graves. Il voulait gouverner à son gré le canton du Biélois où il était campé, lever de lui-même les taxes nécessaires et payer les dépenses sans contrôle. Peut-être fit-il pis. Du moins Saint- Simon, qui le juge « fort pillard », prétend qu'il avait (( rudement vexé ces petits princes d'Italie... et qu'il avait pris aussi assez d'argent des contributions )) (i). L'intendant militaire se plaignit à Chamillart. Bonneval, de son côté, le prit de haut avec le ministre : <( Je ne croyais pas, lui écrivit-il, qu'une dépense faite avec le consentement et l'approbation de Monseigneur le duc de Vendôme fût

(i) Saint-Simon, III, p. 365. — Gf. Dangbau, avril 1706: «Bonneval avait pris quelque argent des contributions qu'on avait ordonné qu'il rendît au trésorier de l'armée, et cet argent était dissipé. » Le prince de Ligne au contraire : « Bonneval perdit la finance de son régiment et abandonna plus de cent mille écus de bien qui lui revenaient » {Mémoire sur le comte de Bonneval^ édition de 1817,

LETTRES DU XVIIl'' SIÈCLE.

sujette à la revision des gens de plume et, plutôt que de m'y soumettre, je la paierai de moi-même. » Chamillart, qui sentait en ministre de Louis XIV et non en féodal, répondit assez rudement : (( Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire au sujet des comptes du Biélois ; si la somme avait été véritablement employée, vous n'offririez pas d'en faire le remboursement à vos dépens ; et, comme vous n'êtes pas assez grand seigneur pour faire des présents au Roi, il me paraît que vous ne voulez éviter de compter avec les gens de plume que parce qu'ils savent trop bien compter. » La riposte était dure ; et l'insinuation, dont on ne peut affirmer qu'elle fût imméritée, était à coup sûr offensante. Bonne val en fut outré; perdant tout sang-froid, il écrivit avec une belle insolence an Secrétaire d'État : « Monsieur, j'ai reçu la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire, où vous me mandez que je crains les gens de plume parce qu'ils savent trop bien compter. Je dois vous apprendre que la grande noblesse du royaume sacrifie volontiers sa vie et ses biens pour le service du Roi, mais que nous ne lui devons rien contre notre honneur. Ainsi, si dans le terme de trois mois je ne reçois pas une satisfaction raisonnable sur l'affront que vous me faites, j'irai au service de l'Empereur, où tous les ministres sont gens de qualité et savent comme il faut traiter leurs semblables. )) Bien des gens sans doute admirèrent cette lettre, comme le prince de Ligne qui se récrie en nous la rapportant; et M"* de Biron,

à sa mère qu'il s'était comporté « en grand capitaine )) (i) ; l'Empereur lui écrivait dans les termes les plus flatteurs; J.-B. Rousseau le chantait (2). Tous les esprits volaient vers lui, et Ton souhait tait qu'il demandât sa grâce. Il la demanda en eflet : et, malgré Saint-Simon et quelques autres obstinés (3), il l'obtint sans peine (4). La cérémonie même de l'entérinement des lettres de grâce (5 février 171 7) lui fournit l'occasion d'un nouveau triomphe : les autres condamnés en écoutaient à genoux la lecture; à lui, en raison de sa blessure au ventre et du bandage d'argent qu'elle l'obligeait à porter, on donna un carreau de velours. Dès lors, il alla se montrer partout avec la plus parfaite aisance, jusque chez Saint-Simon, son adversaire, qui ne vit « jamais d'homme moins embarrassé que lui » dans cette circonstance délicate. Partout

(i) Prince de Ligne, Mémoire, p. 35.

(a) Ode sur la bataille de Peterwardin :

« Quel est ce nouvel Alcide

Qui seul, entouré de morts,

De cette foule homicide

Arrête tous les efforts?

A peine un fer détestable

Ouvre son flanc redoutable,

Son sang est déjà payé ;

Et son ennemi qui tombe

De sa troupe qui succombe

Voit fuir le reste effrayé. »

Il a aussi dédié une ode épicurienne à Bonneval (Ode aa comte de Bonneval).

(3) « J*opinai contre et appuyai longuement sur les raisons de n'en pas accorder pour pareil crime. Je ne fus pas le seul, mais peu s'y opposèrent et en peu de mots » (IX, p. 4o).

(4) DASGEA.U, 18 janvier 17 17.

on chantait ses louanges ; ses ennemis mêmes le reconnaissaient « cadet de fort bonne maison, avec beaucoup de talents pour la guerre et beaucoup d'esprit, fort orné de lectures, bien disant, éloquent, avec du tour et de la grâce » (i). « Grand, beau, l'air ouvert et martial, l'œil plein de feu, la tête haute, avec une coiffure à lui, la chevelure assez rase et en rond, à la Charles XII, ou à la Titus comme nous dirions, Bonne val attirait les regards (2). ))

C'est ainsi que M"® de Biron en entendit parler, et c'est ainsi qu'elle le vit : n'y avait-il pas là de quoi la charmer? Peut-être aussi entendit-elle des mécontents ou des jaloux insinuer qu'il n'était pas sans défauts, qu'il était « fort gueux, fort dépensier, extrêmement débauché, grand escroc, et qui peut se dire sans honneur ni conscience » (3). Mais à quelques-uns de ces reproches, elle ne put sans doute ou ne voulut pas croire. Et quant aux autres, on sait qu'ils sont le meilleur moyen de succès de ces hommes-là auprès des femmes, soit qu'un pressentiment du danger fascine leur faiblesse, soit que l'espérance vague de soumettre enfin celui qui s'est soumis tant de femmes éveille en elles une sorte d'émulation et que, par un détour inconscient de leur instinctive coquetterie, elles s'en laissent plus vite vaincre, dans leur désir de 1^ vaincre. \

(i) Saint-Simon, IX, p. 4o.

(a) Sainte-Beuve, Lundis V. Le comte pacha de BonnevaU p. 5o8.

(3) Saint-Simon, IX, p. 4o.

Mais lui, comment en vint-il à Tépouser? Il avait quarante-deux ans ; il avait mené une vie fort peu régulière d'heureux libertin ; il disait à son frère : (( La folie de ma mère est de me faire prendre femme: si elle y persiste, je ne réponds point de ne pas nous épargner les adieux en partant la veille de la célébration pour retourner en AUemtagne » (i); et pourtant il épousa. Le prince de Ligne croit que l'obstination maternelle fut la plus forte. Dangeau de son côté écrit : « La marquise, qui a toujours fort aimé le cadet et qui a fort souhcdté ce mariage-ci, lui fait de grands avantages en le mariant (a). » Saint-Simon, au contraire, prétend que ce mariage fut un marché : ce Bonneval désira des lettres d'abolition et d'oser revenir se remontrer dans sa pairie. Biron en profita pour lui faire épouser une de ses filles pour rien, lui, pour son dessein du crédit de Biron. L'abolition fut promise, le mariage conclu, et Bonneval, avec un congé pour trois mois de l'Empereur, vint consommer ces deux affaires (3). » Et il semble bien que Saint- Simon soit dans le vrai quand on songe au bizarre incident qui précéda la célébration : « On était d'accord, lorsque tout d'un coup la marquise de Bonneval, aussi inconséquente que son fils apparemment, changea d'avis au moment de Ja céré- .monie. Elle disparut de l'hôtel de Biron et se rendait chez le duc de Bé thune, qui eut beaucoup de

(i) Prince de Ligne, Mémoire, p. 87.

(2) Journal, avril 17 17.

(3) IX, p. 4o.

peine à la ramener pour assister au mariage (i). » Si le choix de la marquise avait été tout à fait libre, r (( inconséquence » et Tinconvenance même seraient un peu fortes. S'il avait été imposé par la nécessité de subir les conditions de Biron, on comprend mieux ces résistances dernières.

La jeune femme sut-elle tout ce qui s'était passé et qu'elle était le prix d'un marché .^^ Nous l'ignorons. Mais en admettant même qu'on lui ait caché ce qu'il pouvait y avoir là de plus, humiliant pour elle, il paraît bien impossible qu'elle n'ait pas senti des oppositions, deviné des obstacles et craint une rupture. Et ces craintes sans« doute augmentaient sa tendresse ; car, bien qu'elle <( connût à peine » son fiancé, elle avait « anticipé sur les temps pour l'aimer», elle avait déjà « dit qu'il possédait son cœur )) (2). En tout cas, elle ne put pas ignorer ce qui suivit. Le 8 mai — le mariage avait eu lieu le 7 — (( la marquise de Biron voyant son gendre rêveur lui en fit la guerre : « C'est que je suis bien malheureux, lui répondit-il, de m'être marié. » (( Vous auriez mieux fait de le dire hier », repartit la marquise. Il n'endura pas longtemps ses reproches » (3). Dix jours après, — comme il l'avait d'ailleurs annoncé par avance (4), — laissant tout

(i) Prince de Ligne, Mémoire^ p. 87.

• (a) Lettre dixième.

(3) Prince de Ligne, Mémoire^ p. 87.

(4) Dangeau, jeudi 6 mai 171 7 : « M. de Bonneval épousera demain M^^* de Biron ; la noce se fera chez le père de la mariée [Saint*Simon (IX, p. 4o) dit : « M. de Lauzun fit la noce chez lui »]; et le marié partira huit jours après pour retourner en Allemagne et faire la campagne de Hongrie. »

là, parents et femme, il repartit seul pour Vienne. Il n'en devait jamais revenir ; il ne devait jamais revoir celle qui, de tout l'élan de son cœur tendre et fidèle, s'était donnée tout entière à lui.

A peine était-il parti que sa u pauvre petite femme » , volant sur les traces de son « cher maître », lui envoyait tout son amour, dans cette lettre dont elle enviait le u bonheur », puisqu'elle arriverait à larmée presque en même temps que le comte.

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