PREMIERE LETTRE
Ce i8 mai [1717] (i).
Les mouvements d'une douleur aussi vive que l'est la mienne me paraissent trop justes pour pouvoir me refuser de vous en entretenir. Je devrais peut-être ménager la vôtre ; mais comme je n'imagine aucune consolation pour des gens qui s'aiment et qui sont séparés, je ne trouve de douceur qu'à s'abandonner entièrement à tout ce qui peut entretenir la tristesse. Pour moi, mon cher maître, je ne puis qu'être pénétrée de notre séparation, et votre éloignement m'occupera sans cesse. Je ne saurais désirer que votre absence vous fît ressentir tout ce qu'elle me fait souffrir; et, si je pouvais
(i) Le prince de Ligne date seulement : 18 mai; Barbier complète : 1718. Il n*y a aucune raison pour placer cette lettre en 17 18; et tout, au contraire, me semble-t-il, dans les paroles et dans le ton, y révèle la preoiière douleur des séparations.
VOUS faire voir ce qui se passe en moi, je Féviterais, de peur de vous toucher d'une pitié, qui vous arracherait une sensibilité que je ne veux que pour moi.
Il faut avouer que répreuved'un cœur qui a vécu dans rindifférence est cruelle. J'en sens tout le poids, mais je ne puis m'en plaindre : la tendresse me dédommage en quelque sorte de l'état violent oii je me trouve, qui me paraîtrait insupportable, si je n'étais soutenue par le souvenir de mon bonheur passé, cause de mon malheur présent. Non, je ne m'en plains pas, quoique je sois dans une situation affreuse. Je ne saurais regretter la tranquillité de la vie qui l'a précédée. Il n'est rien sur la terre qui puisse m'être sensible, que d'être aimée de vous. Je me flatte que je jouirai de cette félicité sans changement. Du moins, je ne serai occupée que (Je vous plaire, et je vous jure, mon cher maître, une fidélité aussi durable que mon attachement est violent. Je ne crois pouvoir rien ajouter à la force de cette expression, ne sachant point dire ce que je sens. Ce sont des mouvements qui m'étaient si inconnus qu'en me livrant à toutes leurs ardeurs je ne puis les définir. Expliquez, je vous prie, à votre cœur tout l'embarras du mien, et dites-vous souvent que vous êtes, de tous les hommes, le plus tendrement aimé. J'ajoute à ces sentiments une estime qui doit être le lien de l'amour, dont la pureté fait tout le mérite.
N'oubliez pas, je vous conjure, votre pauvre petite femme, et songez que je suis, ainsi que j'ai
déjà dit, dans un état qui mérite votre compassion. Je vous jure que si je ne regardais que moi, la * mort me semblerait une ressource à laquelle tous mes désirs auraient recours. Je crains toujours que la gloire ne soit une rivale bien redoutable pour moi. Cependant il me semble que nous devrions balancer votre cœur (i) : et, lorsqu'elle vous fera exposer votre vie, je devrais vous faire prendre les précautions qu'elle permet. Faites donc réflexion à tout cela, mon cher maître, et que ma seule ambition est votre conservation, vous seul pouvant me rendre heureuse. Je ne puis vous parler que de moi, pour aujourd'hui, car je ne pense qu'à vous et tout le reste me devient insupportable.
Je vous embrasse de tout mon cœur et je voudrais
(i) Ne songe-t-on point en lisant cela à la Chanson de Barberine :
Beau chevalier qui partez pour la guerre, ,
Qu'allea- vous faire
Si loin d'ici?
Voyez- vous pas que la nuit est profonde
Et que le monde
N'est que souci I^
Vous qui croyez qu'une amour délaissée
De la pensée
S'enfuit ainsi.
Hélas ! hélas î chercheurs de renommée ,
Votre fumée
S'envole aussi.
Beau chevalier qui partez pour la guerre,
Qu'allez-vous faire
Si loin de nous?
J'en vais pleurer, moi qui me laissais dire
Que mon sourire
Était si doux.
LETTRES DU XVIIl* SIÈCLE. 89
acheter de la moitié de ma vie le bonheur de cette lettre.
Depuis le départ du comte de Boaneval, sa jeune femme (( ne passa pas une semaine sans lui écrire )) (i), et c'est grand dommage que tant de ces lettres touchantes ne nous soient point parvenues. Et lui, comment y répondait-il? Rarement fs), et quelquefois par des reproches. La marquise de Bonneval, semhle-t~il, n axait point dépouillé les préventions qu'elle avait eues ou, du moins, manifestées au dernier moment contre sa belle-fille ; et, — nous ne savons sous quel prétexte, ni au juste à quelle date — elle avait tâché dé lui nuire dans Tesprit de son fils. Le comte crut sans doute sa mère et montra son mécontentement à sa femme. Elle se défendit dans une lettre dont nous avons seulement conservé la fin.
BEUXLÈME LETTRE
... Il y a, je crois, peu d'exemple[s] qui puisse[nt] servir à imaginer une conduite aussi singulière ; je n'en voudrais pas pénétrer la cause, par respect poiîr M"' votre mère. Je connais les sentiments que je vous dois dans sa personne ; et c'est avec peine, ne me trouvant point coupable, que je suis obligée de penser ique son motif n'est ni droit ni juste. Cependant elle a une qualité pour moi qui m'impose silence; et vous me trouverez plus
(i) Lettre sixième,
(a) Lettre troisième : « Vous pouvez par négligence laisser passer un ou deux ordinaires sans m'écrire... Votre lettre de rarmée,qui est la seule que j*ai reçue depuis que vous y êtes arrivé est du 8 juin et nous sommes au 16 de juillet. »
4o LA COMTESSE DE BONNEVAL.
attentive à me taire qu'elle ne Ta été à me détruire dans votre esprit. Il me paraît qu'elle sait prendre son temps, puisqu'il est vraisemblable qu'une connaissance de dix jours ne peut point combattre les impressions que veut donner une personne à portée de me connaître, mais qui cependant me connaît si différemment de ce que je suis.
M. de Lauzun (i)aété fort enrhumé; àsonâge(2), il est peu de petits maux ; mais il n'a point été à l'extrémité. Il me charge de vous dire qu'il est sensible à l'amitié que vous lui témoignez; il vous aime infiniment. Il vous charge de dire à M. le prince Eugène qu'il l'honore et le respecte plus que personne au monde et qu'il lui souhaite une campagne, cette année, aussi glorieuse pour lui que la précédente, s'il était possible qu'il pût y en avoir deux pareilles. Je vous prie de me répondre sur cet article et de faire sa commission, car il aime qu'on soit exact et me demandera sans cesse ce que vous m'en aurez mandé.
En arrivant à Vienne, Bonneval y avait trouvé sa promotion au grade de général d'infanterie, et il partit bientôt pour aller servir en cette qualité à l'armée du prince Eugène. On devine avec quelle sollicitude la jeune femme apprit ce départ et avec quelle impatience fébrile elle attendait les nouvelles de Farmée. Nous pouvons, grâce au Journal de Dangeau, suivre au jour le jour ses émotions. Il écrit le
(i) L*oncle de M"* de Bonneval» on se le rappelle. (a) Le prince de Ligne ponctue : « enrhumé à son âge; il iCe$t point » ; leçon qui n'est évidemment qu'une inadvertance.
LETTRES DU XVIII* SIÈCLE. 4i
3o mai : w On a nouvelle que le prince Eugène est parti de Vienne le i4 mai : il a fait un testament par lequel il fait son neveu son héritier. » Si le général en chef prenait de telles précautions contre un malheur possible, quelle devait être Tanxiété de celle qui voyait sous ses ordres « ce qu'elle aimait le plus au monde » (i), un mari dont elle connaissait la bravoure irréfléchie? Quelques jours après, un autre avis lui promet encore de longues semaines d*angoisse : 4 juin. (( On n'aura de nouvelles considérables de Hongrie qu'à la fin du mois. » (2) Devait-elle donc attendre si longtemps pour avoir des nouvelles de son mari? Heureusement il avait, vers cette époque, rejoint son poste, et, le 8 juin, il le lui écrivait ; elle reçut cette lettre environ quinze jours après (3) et, pour quelque temps, elle put être rassurée. Son esprit un peu libéré de ses premiers soucis, elle trompa un instant sa tendresse en s'occupant des affaires de son mari : elle défendit sans doute ses intérêts soit contre son frère à lui (4), soit peut-être contre son père à elle (5). Mais cela ne lui suffisait point ; de semaine en semaine elle attendait le courrier de l'armée pour recevoir de ses lettres. Elle attendait vainement; trois semaines de suite, les « ordinaires w ne lui apportèrent rien. Et pendant ce temps, des bruits tantôt rassurants, tantôt effrayants venaient de Hongrie : 3 juillet, u On a la confirmation que le prince Eugène a passé le Danube; qu'il y avait 4oooo Turcs
(i) Lettre troisième.
(2) Journal de Dangeau.
(3) Lettre troisième : « Il y a trois semaines entières [16 juillet] que je n*ai ouï parler de vous. »
(4) Bonneval ne s'est jamais bien entendu avec son frère le marquis. Cf. la lettre violente qu'il lui écrivit le 26 septembre 1741 (Mémoire^ etc., p. 211 sqq.). Il semble qu'il y eut entre eux de vifs démêlés d'intérêts, nés peut-être des avantages que leur mère avait faits au cadet en le mariant (voir plus haut).
(5) S'il faut interpréter ainsi ce passage de la lettre onzième : « Je ne lui pardonne point fà mon père] d'être le prétexte de ce que vous ne venez pas. »
,pour le défendre, qui se sontTelirés sans rien entreprendre ; les lettres sont du i5, et écrites de la droite du Danube, après le passage; » et le lâ juillet : u On eut des lettres de Tarmée de FËmpereur; Belgrade a été investie le i8 juin; les assiégés ont déjà fait deux sorties; la seconde a été plus vigoureuse que la première, mais ils ont été repousses à toutes les deux. ))
Ainsi, son mari s'était battu et il n'avait pas pris la peine de la rassurer. Elle qui maintenant (( le sait tous les jours exposé », elle est dans le désespoir, et de l'incertitude oii fille se dévore et de Toubli où il la laisse ; elle n'y tient plus et lui écrit une longue lettre. |!llle s'y fait tout humble et le moins gênante possible ; elle n'exige pas qu'il lui écrive de sa main : qu'il dise seulement tous les huit jours à son valet de chambre a qu'il a une femme qui l'aime et qui demande qu'on lui apprenne qu'il est en bonne santé )). Elle s'est bien aperçue qu'il a « beaucoup moins de tendresse pour elle qu'elle en a pour lui » et craint de lui être à charge. Elle n'ose même pas le nommer d'un, nom trop tendre ; elle lui dit (i mon cher cousin », lui rappelant ainsi le lien le plus lâche qui les unit, celui dont il ne peut se repentir puisqu'il ne l'a point formé luiTmême; c'est seiilement lorsqu'elle s'émeut elle-même à dépeindre a l'état violent qui la met hors d'elle», que son passionné (c mon cher maître » lui échappe. Et tout en demandant une lettre, tout en se disant que, sans doute, depuis la dernière reçue, il ne lui en a point envoyé, elle en attend une ; elle va courir à Paris pour la recevoir quelques heures plus tôt.