‹ La comtesse de Bonneval: lettres du XVIIIe siècleChapitre 7 sur 19 · TROISIEME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIEME LETTRE

A Puteaux, ce i6 juillek [1717] (i).

Je suis chez M. le duc de Guiche, avec M. et

(i) Le prince de Ligne dit seulement : 16 juillet; Barbier complète : 1718. Mais en 17 18 la paix était faite entre l'Autriche et

LETTRES DU Xyill" SIÈCLE. /43

M""® de Gontaut (i), mon cher cousin, depuis trois jours. J'ai porté avec moi dans cette solitude un cœur bien rempli d'inquiétude. Car vous êtes paresseux et vous pouvez par négligence laisser passer un ou deux ordinaires sans écrire ; mais il y a trois semaines entières que je n'ai ouï parler de vous. Tous nos Français qui sont dans votre armée sont si réguliers qu'ils augmentent mes alarmes; car vous ne pouvez pas être le seul qui ne trouve pas un moment pour dire en quel état vous êtes. Je vous prie de me faire écrire par M. Prescher(2), simplement que vous êtes en bonne santé. Vous ne savez point aimer, si vous n'êtes pas capable de cette attention. Car mettez-vous un moment à ma place, avec beaucoup moins de tendresse pour moi que j'en ai pour vous, et songez quel peut être mon état. Je vous sais tous les jours exposé; je n'ai que votre exactitude qui puisse empêcher mon désespoir; et je suis privée de cette douceur. J'en suis

la Turquie; c'est en. 17 19 seulement que Bonneval est de nouveau à la guerre, en Sicile cette fois, et, en Sicile, il n'avait pas avec lui de volontaires français. Si Barbier a choisi la date de 17 18, c'est sans doute parce que M"" de Bonneval y annonce le prochain mariage du duc d'Albret, qui eut lieu en effet celte année>*là. Mais ce mariage avait dû être conclu dès 1717 : Cf. Saiht-Simon, IX, 331 : a Le marquis d'Harcourt, fils aîné du maréchal, épousa une fille de feu M. de Barbezieux et de la fille aînée de M. d'Aiègre, qui fit la noce ; et le duc d'Albret, qui voulait épouser, la sœur de cette mariée, trouva des oppositions dans la famille, qui durèrent longtemps et avec beaucoup de bruit » (17 17).

(i) Chez le beau-père de son frère, avec son frère et sa bellesœur.

(3) Son intendant, je pense, ou quelque autre des personnes à son service.

dans un état digne de pitié ; car je vous reproche votre oubli, et je me représente avec cela tout ce qui peut tourmenter. Un cœur comme le mien est un meuble bien inutile pour l'agrément de la vie et bien à charge dans toutes ces circonstances. Ce qu'il y a même de plus cruel, mon cher maître, c'est qu'il peut le devenir aux autres pour être trop tendre ; et c'est un effet, quoique injuste, qu'on éprouve presque autant qu'il s'en trouve de bonne foi (i). J'en connais peu de ce nombre, à la vérité; mais on a raison de se désabuser d'une vertu aussi rare. Pour moi, qui n'ai point fait d'épreuve qui ait pu me guérir, je suis Uvrée entièrement à toutes la vivacité et la sincérité d'un attachement qui ne connaît de guide que le penchant que mon devoir a formé et que mon inclination seconde si parfaitement. Il est bien juste, au cas qu'il y ait de votre faute quand je ne reçois point de vos lettres, que je vous punisse par ne vous entretenir que de mon inquiétude, puisque sans vous je n'en connaîtrais point. Mettez- vous à ma place et songez ce que c'est que d'être à cinq cents lieues de tout ce qu'on aime le plus au monde, de le savoir exposé et de se voir sans nul secours pour soutenir cet état violent qui me met hors de moi.

Je ne sais, mon cher cousin, si tout ce que je vous dis là fera impression chez vous. Je tâche

(i) La phrase n'est pas très claire, j'entends : C'est un effet injuste qu'on éprouve presque toutes les fois qu'on a un cœur qui dime de bonne foi (car, ne sachant point se contenir, on devient importun).

autant que je peux de vous faire sentir que vous devez éviter de me rejeter dans la situation oii me met votre long silence. Si je vous demandais de vous contraindre et de prendre sur un temps que vous pouvez mieux employer, vous pourriez trouver les efifets de ma tendresse ennuyeux : mais je vous prie seulement de dire, une fois tous les huit jours, à votre valet de chambre que vous avez une femme qui vous aime et qui demande qu'on lui apprenne que vous êtes en bonne santé. Je ne sais si vous en trouverez le souvenir trop fréquent; mais vous serez injuste si vous me le refusez. Ma mère m'a dit qu'elle vous écrirait exprès pour vous gronder. Elle, mon père et moi, avons déjà pris la liberté de vous condamner; mais, si je suis leur exemple avec eux, je ne suis capable que de douleur lorsque je suis livrée à moi et que je fais mille réflexions peu aimables.

Je ne vous parlerai point de vos affaires aujourd'hui; je n'aurais rien de nouveau à vous apprendre; et d'ailleurs ma tête ne serait pas forte sur le raisonnement, et je veux vous en faire un qui vous corrige de me laisser plus d'un mois sans entendre parler de vous.

Votre lettre de l'armée, qui est la seule que j'ai reçue depuis que vous y êtes arrivé, est du 8 juin et nous sommes au i6 de juillet. Que ne puis-jc observer un pareil silence I Mais je fais des vœux inutiles : je me punirais peut-être toute seule. Je ne le crois dans ce moment qu'avec trop de certitude. Vous pouvez ordonner qu'on me mande de

(( Nouvelles de Belgrade, le 2 5 [juin] : le gros canon n'est pas encore arrivé à Tarmée; la tranchée n'a pas pu encore être ouverte «; et le 19 : et On a des lettres de Vienne du 7, qui disent que l'armée des Turcs est en présence de l'armée du prince Eugène, mais l'ambassadeur de l'Empereur n'a point cette nouvelle » ; et le 20 : a M. le comte de Konigsegg [l'ambassadeur] montra ici les lettres qu'il a reçues de Vienne du 7 et celles qu'il a reçues du prince Eugène, du 28 du mois passé. Il faut neuf jours à un courrier ordinaire de Belgrade à Vienne, car il y a près de deux cents lieues de France; et ces lettres, tant de Vienne que du prince Eugène, détruisent les nouvelles qu'on avait reçues par ailleurs, que l'armée des Turcs fût en présence de celle du prince Eugène ; ce prince mande qu'il n'a point de nouvelles de la marche des Turcs » ; et le 24 : c( L'ambassadeur de l'Empereur a reçu la nouvelle que la tranchée devant Belgrade devait être ouverte le

Ainsi, la jeune femme croyait que depuis vingt jours la tranchée était ouverte (2) ; les dangers de son mari devenaient de plus en plus grands, et elle n'en avait toujours point de nouvelles. Elle écrit encore; mais cette fois, par discrétion, par crainte de déplaire, elle essaye de contenir ses plaintes,et si elle exprime franchement ses alarmes, elle insinue ses reproches en quelques mots d'une douce ironie.

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