LA TOUR DE MELLUSINË
Pendant une de ces nuits d'été, si délicieuses, sous le beau ciel de la France, un jeune chevalier enveloppé dans son lar^^e manleau, se promenait silencieusement au pied d'une tour élevée. Quelques cabanes éparses Tcntouraient. Depuis un instant les dernières lumières étaient éteintes, la lune se levait, et Timpatience du jeune homme augmentait à chaque minute. Enfin, une figure voilée se montra sur le sommet de la tour. Elle porta lentement ses pas jusqu'au bord du rempart, et après s'être inclinée comme pour s'assurer qu'elle était seule^ollecommençaune prière dansunelangueinconnue.
L'étranger l'écoutait religieusement, et lorsqu'elle se fut retirée, il lui semblait qu'il l'entendait encore. En se retournant, il aperçut la joyeuse figure de son écuyer, qui le suivait depuis un instant sans qu'il s'en doutât.
— Eh bien ! Monseigneur, lui dit-il, le voilà donc découvert ce secret ; le but de ces excursions nocturnes est enfin connu, et c'est une intrigue d'amour qui retient Uoger de Lusignan au moment où l'Europe le réclame, où un trône l'attend.
— Qu'as-tu dit, malheureux? mon nom! mon nom! qu'il ne t'arrive jamais de le prononcer, tu sais que je ne suis plus de ce monde. Garde-toi de soupçonner
LA TOm DE MILLirillll. »•
l'ange que tu viens d'enti^oir* Elle ignore nooii tence^ je ne, lui ai jamais parlé... D'ailleurs^ ce ne peut être une mortelle 1 . • .
— Et qui pensez- vous donc que cela Boii ? Est-ce que ces mécréants Sarrasins vous auraient ensorcelé de laors maudits contes? Croiriez-vous aux esprits follets^ oa les légendes de votre aïeule Mellusine vous tourmenteraientelles rimagination ? Ce serait une suggestion du diable, et un novice de Tordre du Temple ne doit pas être sous son influence.
— Mauvais plaisant ! écoute, et tu me jugeras. En revenant^ il y a un mois de Lusignan, je passai par Berruges. Cette vieille tour frappa mes regards; les andeii» nés romances sur la fée qui Tbabite excitèrent ma curiosité. Je questionnai le premier paysan venu. Quel fut mon étonnement^ lorsque avec toute la bonhomie de rignorance^ il m'assura que mon aïeule la magicienne avait repris possession de son ancienne demeure^ que depuis plusieurs nuits elle apparaissait sur la plate-forme^ et qu'après avoir prononcé des paroles consacrées , elle s'évanouissait dans les airs. Il m'assura même que le vicomte de Châtellerault avait été témoin du prodige et s'était retiré avec crainte. Tu connais mon humeur aventureuse, tu sais comment nous avons été élevés par notre vieille nourrice Marguerite, et que ni mes campagnes en Asie^ ni les infortunes de ma famille n'ont pu me guérir de l'amour du merveilleux. Te souviens-tu avec quel respect on nous entretenait de cette fondatrice de notre maison, de cette mystérieuse fée, qui, dit-on, vient pleurer et gémir à la porte du manoir, toutes les fois qu'un malheur nous menace, ou que le chef des Lusignan est près de mourir? Hélasl dans la nuit qui vit périr mon père, les vassaux ji
qu'ils Tavaient entendue; jeune encore Je le crus comme eux; à présent je ne sais pas si j'en suis tout.à fait désabusé. Tu conçois donc que le récit du pâtre m'intéressa vivement. Je voulus m'assurer de la vérité, je veillai ici plusieurs nuits ; la première fois j'y fus conduit par la curiosité, depuis lors un charme secret m'y attire. Je suis tenté de l'attribuer au pouvoir surnaturel de celle que tu viens d'apercevoir.
— A merveille. Monseigneur ! si je ne craignais de vous offenser, je vous dirais qu'il n'y a ici d'autre enchanteur que l'amour, et que les beaux yeux de la mystérieuse inconnue sont près de vous son seul talisman.
— Je le saurai demain, je veux pénétrer dans la tour, je veux en visiter l'intérieur, que les paysans n'ont pas osé examiner. Je saurai à quoi m'en tenir; et si ce n^est qu'une mortelle, de par le ciel, c'est la plus belle des femmes ! Mais j'entends les accords d'un luth; écoute, Olivier, elle va chanter, et tu me diras si une semblable voix n'est pas celle d'une fille des Génies. »
L'inconnue chanta un virelai, puis tout tit silence; les deux auditeurs, sans se parler, reprirent, comme de concert, le chemin du village.
Le lendemain Roger se promenait seul sur un des charmants coteaux qui avoisinent la Boivre. Fatigué de la chaleur, il s'endormit au bord d'une fontaine, au milieu d'un bois touffu. Au moment où il se réveilla, il aperçut à travers les arbres les plis flottants d'une robe blanche; il se leva pour la suivre, et malgré ses recherches, il ne put la découvrir.
— C'est Mellusine, c'est elle î elle veillait sur mon sommeil ; bienfaisante fée, quand pourrais-je te voir? »
Un sourire effleura les lèvres du beau Roger. l\ y avait dans sa physionomie un mélange de mahce.