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JV>;.^<:r ij<; j*'/ij\:ilt qij«; la regarder, <ît ne havait ce qu'il îillôil lui :■(':[,' fttiU'tt ; il u'avait pas eu (ï'iiiïira id/;e, en bravant /.i tUW'i-u-'M, <\fi''. ^mWo. t\(t la voir. 11 restait iuimohile : a (Jirjrî /je vouNr/vons, réjiéta-t-elle ? pourquoi n'a- \r:z SOU'-, pîis été, ':onjf/je je vous Tavais preseril, aujif'é', de \rilre eou'-jfie ? I);if]» ee rnoineiil, uti rival a fait de pM':ifi<l-, ;>;oj/r<: : dans 'ron esprit, et la pauvre llerriiinie \A'.:f:t:v,i Li<;nlôl :^ur sa U\Ut eette couronne a laqui^lle voij > prétende/. ^/
In'->fj ,i!.î': :i ee di*/:our-:, I^iger eherchait à distinguer ^.e. !:•;:!♦ , ;» î;;i-,ers le-, plis de «on voile.
— Votj-i ne m'éeoulez pas, vous ne son{/ez
— J" n'î pen ,e qu'a VOUS, créature indélinihsatile, i': ij' pui: eonjpre;jdre qui vous êtes ; ma rai^.Oii méfait '.'o'jV::' •!«: vo*je o;l;/ine surnaturelle, et r:iq>#;ndafit je suîh /^tj , 1'! r:}j;injie le plui puissant, je ne vous ai parlé qu'une ï<i\:, votre visa^/e m'est inconnu et je vous
Il *'j:/j!/; .1 ,' . pi'-d,, elir; fut un instant safis lo
'/ \\h:tv. \o*re 1<':l«: e.l nialarle, c'Cît a celle qui [t'/f/'-y: .o*;^: r;j!ijilî': de la j/uérir. Venez ici cliaque soir a r< ''': ;.'::.]'. ■.'wj, 1/1 '. tjorjverez; mais faites-moi ce ':r.'//'rj*. 'jU'! j^ .!;:'..':] 'lut: f'^is et dont la rupture me fut .; f. :';..< ; ] }.•■/. tyic rjn<,JJ<: qij<; soit ma conduite, \ousfie if.f: fjj'- /johfj^ :/':/ j;.! . , rjijr: VOUS j/ic quitterez des qua j-; ■,', I , r'/.'-'l'ifjfj'M ai, f;trpji; hous aucun prétexte voua ne ^li» ;^!,<;:^/ a H,(: -uivic, sans jamais essayer de voir mes
\/\i('.iiV(:\ix Lusit/nan fit toutes; qu'elle exigea.
" Ail':/ ;/jaif,^:fjant, a demain. Chaque jour je veux
oraer votre esprit de nouvelles connaissances : vous apprendrez des choses que vous ignorez; vous profiterez de mes leçons, j'espère. »
Elle disparut, et lui fit signe de ne pas la suivre.
Les conditions furent fidèlement observées.
A minuit, Tamoureux chevalier était près de la dame de ses pensées, et y restait jusqu'à Taube. Chaque jour sa passion augmentait; mais aussi que ces entretiens avaient de charmes ! Tantôt elle lui faisait répéter les morceaux les plus délicieux sur son luth, en y mariant sa voix enchanteresse, tantôt elle lui apprenait à suivre le cours des astres ; elle dévoilait ensuite à ses yeux tous les secrets de Thistoire, enfin elle était universelle.
Depuis plusieurs jours Roger avait la douce joie de voir la fée devenir rêveuse, lorsque, au milieu d'un cours d'astronomie et d'une romance provençale, il lui parlait de sa passion. Il espérait l'amener à se confier entièrement à lui. Toutes les fois qu'Olivier le revoyait, il l'accablait de questions, dont la plus ordinaire était :
— Enfin, Monseigneur, est-elle jolie ?
Il répondait :
— Je n'en sais rien : mais l'enchantement de ses talents, de son esprit, de sa voix est si puissant, que je l'adorerais môme si elle était laide.
Alors le bon écuyer se confirmait dans sa résolution de chercher, près des moines du Pin, un remède à la démence de son maître.
Une nuit l'inconnue chantait un lai d'amour. Roger i'écoutait avec ravissement : la nature était calme, l'air embaumé par le parfum des fleurs, les chants du rossignol se faisaient entendre dans les bocages voisins, et le murmure d'une petite fontaine troublait seul le silence. Le luth s'échappa des mains de la fée; son amant vit
LA TOL'ft DE aiELLL'SlIIE. il
combK;n r;ll<; /;lait /^rnuc r^t ne fut plus maître de se» transports,
tf Que ta eoiftrc m'accable^ lui dît-il, il m'e«t impo»ftible de rne contenir; tu an enivré mon caoïr de la passion la plu» violente. Si tu es réellement magicienne^ prends pitié de rnoi, arraclu!-moi mon amour. Une fois cependant tu aiinas^ tu fus é[>ouse et niére, et un homme^ iiu ariiant passionné est à t/;s pieds. Si tu n'es qu'une femme ordinaire^ quitte ee déguisement, montre-moi tes traits^ d'niens ma compagne, et si tu le veux je renonce a la (.doire, à Thonncur [>our passer mes jours dans cette rleroeure isolée. Ne crains pas, ma bien-aimée^ si ton visa^re n'offre pas les mêmes charmes que ton 'sprit; je t'aimerai telle que tu seras, il m'est désormais^ irï,po/-ib!e de vivre sans toi. »
Klle ne répondit qu'après un instant de réflexion.
— lUtUi'd'ui, ton hort sera décidé ; va jusiiue-là, nous ne de von- phi s no'js voir. »
Kfi r^joi^/n-ifit Olivier, le jeune amant répétait :
— \)(',îi\ii\iï ffiofi sort sera (U'J:u\6.
— Ucîti'.An î... pensa Técuyer; il eftt temps que j'aille a i'abbav^;.
Kfifîfi, il /: l.:va ce jour tant déliré. Hoj(er laissa son <-j)ifi\,u'^uf)H lifif-e <\(: faire son voyaj/e, il le pas^a en entier arj hor^de la fontaine, on il croyait avoir aperça plusieurs foi, IVJole rje si vie. Il forma mille conjectures; il ref^a /-,a le- erjlretiens cljéris si bien ;/ravéh dans son co*ur, compta le;, heures, et vil enfin arriver celle qui devait coffiMer -j- . vo;ux ou son désespoir.
Il ffiarelia d'un pas fen/ic vers la tour, (luelle fut sa urprise fie la trouver illuminée; il n'y \it néanmoins [icrsorine, et ne trouva aucun obstacle pour arriver jusqu'au sanctuaire ou il brûlait d'être admis. Mellusine
<>2 LE FUUIT DEFENDU.
était dans la même position que la première fois. Sa parure était soignée, et Téclat de sa robe blanche relevait encore sa taille. Lorsque Roger fut près d^elle il prit sa main et la sentit trembler.
— Que crains-tu, mon amie, pourrais-je te punir d^une innocente supercherie qui n'avait pour but que monbonheur? Rassure-toi, charmante mortelle, j'aurai toute rindulgence possible, car je vois bien à présent que tu n'es pas mon aïeule ; ton cœur ne battrait pas ainsi, elle n'est pas aupi craintive.
— Roger, écoute-moi encore une fois avant de me voir. Ce n'est que la main d'un amant qui doit soulever mon voile. Je te dois une explication, tu l'auras pleine et entière. Je suisHerminie de Lusignan. Fille du plus respectable des hommes, je fus élevée par lui et par ma mère, avec tous les soins de l'aflfection la plus tendre. Us me donnèrent pour maître un digne prêtre qui m'apprit ce que j'ai été si heureuse de te montrer. Un troubadour provençal cultiva les dispositions que j'avais pour la musique, et à seize ans je passais pour une merveille à la cour de mon père. Vers cette époque arrivèrent nos malheurs que je ne te détaillerai pas, tu les connais. Au massacre de Césarée, je vis périr toute ma famille, et je ne dus la vie qu'à une profonde blessure qui me fit perdre connaissance. On me laissa parmi les morts. Un ancien serviteur vint la nuit chercher sur le corps de mon malheureux père, ce reliquaire si précieux dont je t'ai parlé, afin de te le remettre. Il s'aperçut que je respirais encore, et me transporta à travers mille dangers chez de pauvres gens qui me soignèrent on secret. Pendant mes longues souffrances, je fis un v(DU, le voici :
Elle lui présenta un écrit.
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rent à découvert ; elle releva timidement sesyeux^ et dut Atrc contente de Teffet qu'ils avaient produit, car son Roger la regardait avec délices. En couvrant sa main de baisers, il aperçut ce signe qui l'avait induit en erreur^ et lui en demanda l'explication.
« Ma mère fit un voyage à Lusignan lorsqu'elle me portait dans son sein. Elle entendit beaucoup parler de notre aïeule mystérieuse. Les légendes frappèrent vivementson imagination, et je naquis avec cette singulière marque. »
L'entretien fut interrompu par Olivier, suivi d'un moine à qui il parlait vivement.
« Tenez, mon père, la voilà, c'est la magicienne. »
Roger se leva en souriant.
« Oui, c'est la magicienne, qui a su se faire aimer du plus insensible dos hommes sans qu'il sût qu'elle était l)cllc. Au lever de l'aurore, bon père, allcndez nous îi l'abbaye. Vous bénirez deux êtres qui brûlent de s'unir, et qui vous en remercieront, je crois, toute leur vie. »
Ilcrminic sourit et baissa ses longues paupières.
L'impatient Roger l'entraîna bientôt vers l'autel. Ils n'eurent d'autre témoin de leur union qu'Olivier, qui ne pouvait revenir de sa surprise, et le généreux serf ([ui avait sauvé Ilorminie, et qui l'avait nourrie secrètement depuis qu'elle était dans la tour.
Ils passèrent quelque temps dans leur retraite chérie, (ît reparurent sur la scène du monde. L'île de Chypre leur l'ut donnée en dédommagement du royaume qu'ils avaient perdu.
Au milieu d'une cour bruyante, des chimères de la
LA TOt'R DE MCLLCflSE* C%
gloire et des honneurs, leur (élUtiié se coDienra pore et intacte. Roger n'aima jatnaif que son Ilemiinic; il se filaii^ait à la nommer sa fée, et lorsque leur longue carrîèie toucha à ba fin, qu'ils ^ voyaient environnés de leurs etifantg^ ils se serraient tendrement la main avec déli<:es, et [>eftsaient encore à la tour de Mellusioe.
Ui\ AMOUR DE GARi\ISON
Un jeune homme venait de monter au quatrième étage d^une maison d'assez triste apparence ; il avait fortement agité la sonnette, et le bruit en résonnait encore quand la porte s'ouvrit.
La pièce dans laquelle il entra n'était point éclairée, il n'entrevoyait qu'avec peine une femme qui semblait se tenir h dessein dans l'ombre.
— Vous m'attendiez, Félicité, dit-il.
Elle lui montra silencieusement la pièce en face, d'où sortait une vive lumière.
Ce salon ou ce boudoir, car il méritait Fun et l'autre de ces noms, présentait un luxe fané et de mauvais goût. La tenture bleue, tachée en beaucoup d^endroits, était ornée de gravures dans des cadres riches à moitié brisés et sans verres. Des rideaux de soie passée cachaient la fenêtre; une pendule dorée, sans globe, deux flacons de porcelaine presque neufs; quelques chaises, un canapé de velours imprimé, aussi terni que les draperies, complétaient l'ameublement. Puis une robe jetée sur des coussins, un chapeau accroché négligemment à une palère : il y avait là un désordre curieux pour l'observateur. Aussi le jeune homme regarda ce tableau ; un sourire erra sur ses lèvres; il reporta ses yeux vers Tanti-
chambre^ et ce sourire fit place à un cri d^étonnement et d'effroi. La femme qui l'avait introduit était restée debout sur le seuil, et, au moment où il l'aperçut, elle murmura d'un air étrange, comme se parlant à ellemême :
« Entin ! »
Cette femme offrait les restes d'une singulière beauté ; ses formes amaigries avaient encore de la grâce, et dans ses traits, d'une régularité parfaite, régnait une exaltation extraordinaire.
— Vous, ici, Laure ! s'écria-t-il.
— Oui, répondit-elle, c'est moi, Laure, moi qui avais une famille, une réputation sans tache, une existence ; c'est moi qui suis ici, et c'est vous, Arthur de Blançay, qui m'y avez jetée. »
Le jeune homme resta anéanti. Sa conscience lui répétait la dernière phrase qu'il avait entendue : Cest vous qui m'y avez jetée, Laure le regardait avec mépris.
— Eh bien î reprit-elle, vous n'avez donc rien à me dire pour vous justifier? vous si habile à séduire une femme, vous ne savez que lui répondre quand elle vous demande compte de son bonheur ! Je ne vous reconnais plus. Allons ! dites-moi que vous avez pris quinze jours de ma vie, et que ces jours passés, le reste ne vous est plus rien. Cette vie, je vous l'avais livrée, maintenant je ne veux plus la reprendre, elle vous appartient tant qu'il me plaira de la faire durer. »
Arthur avait eu le temps de se remettre.
— Je ne fus que le complice d'une faiblesse, mais non la cause de votre dégradation. Cette faiblesse je l'accepte ; la dégradation, jamais ! »
Une amère ironie se peignit sur la physionomie de Laure.
— Vraiment? dit-elle, oh ! vous raccepterez, n*en doutez pas. Asseyez-vous seulement et écoutez-moi ; j'ai bien des choses à vous apprendre, heureusement la nuit est longue. »
Il était évident qu'elle souffrait. Elle cacha un moment sa tète dans ses mains, se plaça vis-à-vis de lui, ensuite elle parla :
« Il est une époque de mon existence sur laquelle je ne puis revenir sans des tourments inouïs, je veux parler des jours qui ont précédé notre liaison. Mon Dieu ! que j'étais heureuse ! mon mari m'avait quittée et confiée à sa mère, la meilleure des femmes. Vertueuse par principes et par inclination, elle ne croyait pas au mal, et si elle me surveillait, c'était moins par défiance que pour ne pas inquiéter son fils. Oh ! j'étais pure alors ; aucune idée d'amour n'avait fait battre mon cœur. Mes jours s'écoulaient entre l'étude, les arts et les divertissements de mon ûge. Mon mari devait rester des années peut-être dans un voyage à la Jamaïque, d'où dépendait notre fortune. Ma belle-mère me parlait sans cesse de lui: c'était son enfant, Arthur. Quelle est la mère qui n'adore pas son enfant ? »
Une larme coula sur la joue de Laure, elle se tut et parut absorbée dans un souvenir pénible, puis elle reprit :
c< Votre régiment vint à Tours ; je vous vis dans le monde, vous sembliez occupé de moi, et, malheureuse ! je crus à votre honneur, à votre bonne foi, je vous aimai. Vous rappellerai-je ces moments où vous m'abusiez d'une feinte tendresse ? Oh ! c'étaient dos heures de délire que celles où, échappée à toute surveillance, je vous recevais dans le jardin, sous un bosquet de lilâs ; songezvous encore à ces protestations brûlantes que vous me
prodiguiez? Comme je me rappelle jusqu'aux moindres détails de ces entrevues ! Je descendais Tescalier plus morte que vive, je m'arrêtais à chaque pas, je voyais dans l'ombre, autour de moi, des yeux ouverts, j'entendais mille voix ; pourtant j'étais seule avec ma conscience; j'entrais dans le parterre, je collais mon oreille à la petite porte, et après un moment d'attente, vous arriviez, vous frappiez trois coups, et j'ouvrais et je tombais palpitante dans vos bras. C'étaient alors de longues promenades, c'étaient des mots entrecoupés, c'était de l'ivresse î Comment n'aurais-je pas tout sacrifié à qui m'apprenait la vie, à qui m'ouvrait un nouveau monde ? Je fus presque reconnaissante de ma honte ; je lui devais tant de joies ! Les indifférents n'ignoraient point nos relations ; il est si difficile à une jeune âme de se contenir, et à un fat de cacher sa victoire ! Ma belle-mère l'apprit. Elle essaya doucement de me convaincre de mes torts ; je ne les comprenais qu'à peine, car ces torts c'était mon amour. Elle m'emmena brusquement à la campagne, vous m'y suivîtes en secret. Nos réunions du soir recommencèrent. Je l'avais trompée, je lui avais juré que je ne vous reverrais plus, que nos nœuds étaient brisés ; elle me crut, elle n'avait jamais menti. J'étais encore heureuse ; un coup terrible me frappa, vous reçûtes Tordre de partir. Je crus que j'en mourrais, je serais morte si vous ne m'aviez promis de revenir. Vous parliez de constance éternelle, et je n'avais pas encore appris à ne plus vous croire.
« Ces premiers jours d'absence pesèrent de tout leur poids sur mon cœur, une lettre de vous me rendit un peu de courage ; moi je vous écrivais sans cesse, vous me répondiez de loin en loin. Tout à coup je cessai de recevoir de vos nouvelles. Ma première idée fut que ma
belle-mère avait découvert notre correspondance. Alors mon inquiétude fut horrible... j'étais grosse!
(( J'en devins presque folle ; on m'apprit que vous aviez donné votre démission et que vous étiez fixé à Paris. Je ne vous accusais points je craignais que vous ne fussiez malade, et cette crainte me mettait au désespoir. Comment dissimuler la naissance de mon enfant? mon mari, en rapprenant, nous aurait tués tous les deux. A qui révéler ma honte ? A ma pauvre belle-mère ? le chagrin l'aurait brisée, mais où trouver plus d'indulgence? A mon père? il aurait maudit sa fille! Si vous saviez ce que je souffrais! Je me décidai à tout avouer à ma seconde mère, au risque de ce qui pourrait en arriver. J'espérais qu'il lui serait plus fixcile qu'à moi de se faire comprendre de vous. N'avais-je pas cru, dans mon ignorance des hommes, que vous auriez un cœur de père? J'entrai chez elle pour lui faire cette terrible confession !... Je la trouvai à moitié insensée de joie : mon mari était débarqué à Nantes ; dans quinze jours il devait être près de nous ! . . .
c( Elle me l'annonça avec des transports qui ne lui permirent pas de voir que sa joie n'était point partagée. Elle ne se souvenait plus que j'avais été coupable, ou plutôt elle croyait que je n'avais à me reprocher quedel'étourderie. Elle m'embrassa en me félicitant sur le retour de mon guide, de mon protecteur.
« A présent! s'écria-t-elle, il sera là pour te défendre ! »
« Je la quittai dans un état impossible à décrire. Je m'enfermai chez moi, et je m'abîmai dans mes réflexions. Je ne trouvai qu'un parti à prendre : la fuite. Je n'aurais pu soutenir les regards irrités de mon mari, encore moins sa tendresse; et mon enfant, il fallait le sauver t
c< Mille plans se présentèrent à mon esprit.
UN AMOUR DE GARNïSOiN. 71
« Il était bien difficile de ne pas éveiller de soupçons et de ne pas laisser de traces. Si Ton me poursuivait, tout était fini. Voici à quoi je m'arrêtai : J'attendis la nuit, je sortis de mon appartement, et je volai plutôt que je ne marchai jusqu'à la grande route. Je savais que les voitures qui menaient à Paris ne tarderaient point à passer. Cachée derrière un arbre, j'attendis leur arrivée. Croiriezvous que pendant cette longue angoisse, je n'eus pas une pensée pour ma famille que ma fuite allait plonger dans le désespoir, pas un regret pour cette bonne mère dont je payais si mal les soins et le dévouement; non, deux choses m'occupaient : vous d'abord, vous, que j'aimais plus que tout au monde et que j'allais revoir, puis cet enfant, qui était vous aussi. Le jour allait paraître, quand un bruit de voiture retentit près de moi. Je montai, et nous partîmes. Personne aux environs ne m'aperçut. Les champs étaient encore déserts. Je jetai un long regard sur ce pays où j'étais née, sur les clochers de la ville qui se montraient à l'horizon, et je pleurai.
(( Étrange pouvoir de l'amour, je ne m'occupai bientôt plus du passé, je ne songeai qu'à l'avenir. Et vous étiez cet avenir, Arthur ! Je me représentais votre surprise à mon aspect. Vingt fois j'arrangeai dans ma pensée le moment de notre réunion. Vingt fois j'en eus toule la joie. S'il était bien malade, me dis-je tout à coup; s'il était... mort! Une douleur vague et sans objet flétrit toutes mes chimères de bonheur. Une seule idée ne m'était pas venue, celle de votre indifférence. Je comptais sur vous comme sur Dieu : Dieu seul ne m'a pas trahie !
Elle fit un effort comme pour continuer et poursuivit:
(( Enfin nous entrâmes dans Paris, bientôt dans la cour des Messageries. Là des commissionnaires m'entou-
rèrent, m'arrachèrent presque de force mon léger bagage et me demandèrent des ordres. Songez, Arthur, que j'avais vingt ans, que je quittais pour la première fois ma mère, et vous vous représenterez mon embarras. J'étais comme étourdie.
a Où va madame? me dit un commissionnaire.
« Je donnai votre adressse : c'était la seule qui m'était connue dans tout Paris.
c( Après un quart d'heure de marche :
« C'est ici. Madame, me dit-on.
« Je me jetai en bas de la voiture.
« Le portier travaillait dans sa loge. A peine si je pouvais parler, il ôta ses lunettes et me considéra attentivement, puis il me fit répéter :
— M. Arthur de Blançay est-il chez lui ?
— M. de Blançay ! »
« Il se leva doucement en frottant le coin de la table de son tablier de cuir. Puis il reprit en souriant d'un air malin :
c( M. de Blançay ! Eh ! Madame, si vous voulez le voir, cherchez-le. 11 y a plus de trois mois qu'il a quitté ce logement. Il n'a point laissé sa nouvelle adresse, et je ne sais où il demeure à présent. »
(( Puis il remit ses lunettes et me regarda de nouveau avec le même sourire.
c< Moi, je tombai demi-morte sur une chaise.
— Parti! m'écriai-je, sans rien dire. Et mes lettres?
— Oh! vos lettres, les voilà, sans doute. » « Il en tira plusieurs d'un petit carton.
a Elles sont timbrées de Tours. »
c( Je les lui arrachai : c'était bien cela. c< Tenez, reprit-il, suivez mon conseil, laissez-le, il ne tient point à vous, j'en suis sûr... La veille de son dé-
part, je lui ai donné une grosse enveloppe pareille à celleci. Il sortait. En reconnaissant l'écriture il a dit : a Encore ! » d'un air d'humeur, puis il l'a mise dans sa poche sans la lire. Ensuite il avait d'autres maîtresses; il venait souvent une jolie dame, ma foi I et puis on parlait de son mariage avec une riche héritière. Si vous venez de votre province pour lui, comme vous en avez l'apparence^ vous feriez mieux d'y retourner. Il serait peutêtre temps encore, au lieu que plus tard, quand vous l'aurez bien cherché, il n'y aura plus moyen. »
c( Cet homme aurait pu continuer des heures entières sans être interrompu. Incapable de faire un mouvement, mes souffrances étaient si atroces que j'espérais n'y pas survivre. Le concierge vint à moi.
— M'entendez-vous? eh! eh! continua-t-il en secouant la tête, pauvre fille, cela fait pitié. »
« Il venait de s'apercevoir de mon état que je ne dissimulais plus.
« Sa femme rentra, elle m'examina curieusement; il lui raconta ce qui s'était passé. Cette femme était humaine ; elle me donna des secours, gronda son mari de ce qu'il m'avait affligée, et lorsqu'elle me vit un peu remise elle m'adressa quelques questions.
— Qu'allez-vous faire maintenant ! Croyez-moi, rejoignez vos parents, ils vous le pardonneront ; vous êtes si jeune ? »
c( Je fis un signe négatif.
— Alors je vais vous conduire dans un hôtel ici près, et j'irai aux informations; je tâcherai de découvrir M. de Blançay. Du courage, voyons. Madame, il reviendra peut-être ; songez à votre entant, il faut vous soigner pour lui, essayez de marcher. »
c( Nous fîmes quelques pas. Elle s'arrêta.
— Avez-vousde Fargent? »
a Je montrai mon sac , elle le trouva suffisamment garni, et me fît mettre dans une chambre. Je me jetai sur mon lit ; elle me quitta comptant que j'allais dormir.
a Dès que je fus seule, un désespoir véritable s'empara de moi, je criai, je déraisonnai, j*eus la fièvre, le délire; enfin, épuisée de fatigue, je m'assoupis au point du jour» En m'éveillant je ne me reconnus plus. Mes idées étaient brouillées, il ne me restait qu'un seul souvenir, votre abandon. Promenant mes regards autour de moi, cette chambre d'auberge, cette mansarde, ce désordre, tout me parla de mon isolement; je fondis en larmes, heureusement, car je serais devenue folle. Quand j^eus bien pleuré, je me plaçai sur mon séant ; un mouvement inconnu me rappela que j'étais mère, j'avais senti mon enfant, ce moment changea tout mon être.
« Mon enfant, mon fils, je vivrai pour toi, pour toi j'aurai des forces, je l'espère.
c< J'ai tenu parole.
a Je m'habillai et je me rendis chez la portière de votre maison. Elle m'apprit que le seul moyen de connaître votre demeure était d'aller à la préfecture de police, que là peut-être on pourrait me donner des renseignements, et que si cette ressource m'était inutile, il faudrait renoncer à vous trouver.
« Je me fis conduire quai des Orfèvres ; je pénétrai sans crainte dans les bureaux, moi naguère si timide : c'était pour mon enfant ! J'interrogeai les commis, on compulsa les registres, on chercha; j'offris de l'argent, on me promit de vous découvrir ; je rentrai fatiguée mais un peu plus tranquille. Hélas ! toutes les recherches furent vaines, et au bout de quelques jours j'acquis la certitude que vous étiez perdu pour moi.
« Je restai donc seule, ce que j^avais entendu dire de la vie de Paris, la courte expérience que je venais d'en faire m'avaient appris que la faible somme qui formait tout mon avoir ne pouvait me mener loin. Il fallait travailler, je m'y résolus; que n'aurais-je pas fait pour mon fils ! J'allai encore chez la portière, elle me trouva une petite chambre dans la rue Saint-Denis, m'adressa à une brodeuse, en me recommandant de la patience et une bonne conduite; puis elle m'abandonna à mon sort.
a Vous figurez-vous une femme de vingt ans, habituée au luxe, n'ayant jamais connu une privation, ayant passé ses premières années entourée d'amis, vous la figurezvous dans un grenier, séparée de tout ce qu'elle a aimé et obligée de gagner son pain? Croyez- vous que, si son amour de mère ne l'eût soutenue, elle n'eût pas préféré la mort? Croyez-vous que, pendant ses longues heures d'isolement, elle n'ait pas maudit son séducteur? Seule, toujours seule, pas un être à qui dire : Je souffre. Eh bien! je regrette ce temps-là. J'avais une espérance !
(( Je m'étais fait la loi de ne pas toucher à ce qui me restait d'argent, je le gardais pour Tavenir, pour quand nous serions deux. Je vivais donc avec le produit de ma broderie : vous devez imaginer comment je vivais. Je passai ainsi le reste de ma grossesse, ne sortant jamais que pour aller reporter mon ouvrage, me levant avec le soleil, n'ayant aucune distraction, et comptant les jours qui devaient s'écouler jusqu'à celui de mon accouchement. Le moment arriva, je souffris cruellement, je mis au monde un fils, un fils qui était le vôtre, Arthur, qui avait tous vos traits, que vous n'avez point vu, qui n'a jamais connu votre existence. »
Arthur fit un mouvement; après une courte pause
comme pour lui donner le temps de parler, Laure reprit sa narration.
a Quand on me Tapporta, quand il prit mon sein, je me souvins seulement qu'il était à moi. Il n'y eut plus dans l'univers que lui ; un instant je vous regrettai, ce fût la dernière pensée d'amour. Je me hâtai de reprendre mes occupations avec un nouveau courage. Le peu de moments que je dérobais à mon aiguille, je les passais à orner mon idole. J'avais fait un trousseau des débris de mon ancienne opulence, je me contentais des robes les plus simples; mon Edouard était si joli, entouré de dentelles ! Quand je sortais avec lui, on nous arrêtait pour le regarder. On me prenait pour sa nourrice, tant il y avait de différence entre nos deux costumes; et moi je disais avec orgueil que j'étais sa mère. Au magasin on en raffolait ; la maîtresse daignait lui sourire, et chaque fois que j'entrais dans la boutique, les demoiselles m'apportaient un bonnet ou une jaquette pour mon amour de petit garçon : c'était ainsi qu'elles l'appelaient. Une d'elles surtout. Félicité, la fille de comptoir, nous comblait desoins et d'attentions. Elle m'intéressait, cette jeune personne; ses compagnes l'accusaient de mauvaise conduite, madame Laurent la renvoya, ce fut un vrai chagrin pour moi.
(( Qu'il était beau, mon fils ! il était plein de gentillesse î son caractère s'annonçait si doux ! il aimait tant sa pauvre mère ! Oh ! quand il avait passé ses deux bras ronds autour de ma tête, quand il jouait avec mes cheveux, quand je le voyais sourire, mon Edouard! mon fils! j'étais au ciel ; et je l'ai perdu ! et c'est vous, dont l'abandon a causé sa mort ! Je ne saurais trop vous torturer, je ne pourrais vous accabler d'assez de reproches. Mon Edouard ! mon Edouard ! »
Elle se tordit les bras et jeta des cris d'insensée. Arthur
essaya de s'approcher d'elle, elle le repoussa et reprit toute sa fermeté.
— Écoutez, écoutez, ce qui me reste à vous apprendre. Mon fils chéri grandissait ; en lui j'avais placé toutes mes affections, toutes mes espérances. Fière de ses grâces enfantines, je voulus aller le montrer à ma première protectrice dans cette grande ville. Un dimanche, je le parai de ce qu'il avait de plus beau, et je m'acheminai vers votre maison. La bonne femme trouva Edouard ravissant. Elle me fit des questions indirectes qui piquèrent ma curiosité; enfin j'appris que vous étiez revenu, qu'elle vous avait parlé, vous avait raconté mon arrivée, que vous aviez semblé ému à ce récit. Vous deviez venir chez moi, vous n'y aviez pas paru. Cette conduite était horrible : cependant je m'en réjouis, je voulais être seule la maîtresse de mon enfant ; je voulais surtout ne rien partager avec vous, qui nous aviez rejeté tous les deux. Je ne vous aimais plus, je vous méprisais, j'étais presque heureuse de ce nouvel outrage. Je serrai Edouard dans mes bras, je me promis que vous n'auriez jamais aucuns droits sur lui, et que le nom de son père n'arriverait pas à son oreille.
« Plusieurs mois se passèrent. Mon fils grandissait ; il était faible et délicat. Sa santé me donnait des inquiétudes graves, pourtant je le soignais tant, que je croyais le conserver. 11 faisait l'admiration d'un chacun; mais presque toujours aussi, après l'avoir admiré, on répétait en s'en allant :
« C'est dommage. »
c( Ces craintes me perçaient le cœur. Je n'osais pas m'arrêter à Tidée de le perdre. Mon Dieu , c'était affreux! Sa jeune intelligence était extraordinairement précoce. A cet âge si tendre, il comprenait tout. Mon affection
passionnée pour lui^ il la partageait^ il en devinait tous les mouvements, toutes les impressions. Pendant que je travaillais^ il s'efforçait de rester tranquille. Même lorsqu'il souffrait^ il ne criait point dans mes bras. Il arriva de la sorte à sa quatrième année. Je n'étais plus seule ici-bas. Mon fils était devenu mon ami. Quand il m'appelait^ ce mot: Maman ! avait tant de douceur dans sabouche ! J'avais fait, à force de soins, quelques petites économies. Je voulais élever moi-même Edouard, je voulais lui donner des talents, c'était presque une fortune.
« Bien des propositions me furent faites, bien des hommes, croyant que ma misère les y autorisait, m'offrirent un amour que je méprisai. En les repoussant, ce n'était point à vous que je restais fidèle, c'était à mon enfant. Il fallait qu'il pût estimer sa mère, il fallait que plus tard elle osât lui avouer que sa naissance était la seule tache de sa vie, il fallait lui dire :
— Mon Edouard, ton père m'a trompée; il m'a laissée seule au monde, je n'ai eu que toi pour consolation, et j*ai juré que personne ne partagerait mon cœur avec toi. Me pardonnes-tu ma faiblesse ? je l'ai expiée, et c'est à elle que nous devons le bonheur d'être ensemble.
a II me l'eût pardonnée, car lui aussi n'aimait que sa mère !
«Un jour, j'allais comme à l'ordinaire reporter une robe à madame Laurent. C'était une commande pressée, j'avais passé la nuit. Plusieurs fois mon petit garçon s'était plaint en dormant : le matin il était pâle; comme je ne le quittais jamais, je l'emmenai avec moi. Il me suivait péniblement, je le pris dans mes bras. Arrivé au magasin, il se trouva tout à fait mal; mon inquiétude fut extrême. Je le reportai chez moi. Mon pauvre enfant commença de ce jour une maladie de langueur
qui dura trois mois. Le peu d'argent que je possédais s'épuisa bientôt : je fus obligée de vendre mesvétennents, les siens, il ne resta plus dans ma misérable chambre que le lit de douleur sur lequel il était étendu. Oh ! Monsieur^ on ne comprendra pas le désespoir d'une mère qui voit périr son enfant, et qui ne peut le secourir. J'essayai d'attendrir les voisins, je mendiai, moi ! Arthur, je tendis la main dans la rue, je ne recueillis qu'une faible aumône. Le médecin arriva et vit notre dénûment : il en €ut pitié.
— Tenez, me-dit-il, voilà un billet d'hôpital, portez-y ce petit être. »
« A l'hôpital ! je n'y consentis point ; il eût fallu m'en séparer. Je passai une longue nuit près de sonchevet. Mes yeux n'avaient plus de larmes, je le contemplais en silence, mes mains arrachaient ma poitrine : votre souvenir m'apparut. Oh! je vous maudis ! Mon fils mourait, et vous, comblé des dons de la fortune, vous dansiez peut-être à pareille heure ! Mon fils ! il demandait à boire, je n'avais que de l'eau à lui donner; il avait froid, en me dépouillant, je ne pouvais le couvrir que de haillons. Je sentais qu'il fallait me résoudre. Je le pris, je l'enveloppai, et je le remis entre les mains de ces angéliques femmes que rien ne rebute, qui soignent les malheureux et les consolent. Attendries des larmes que je versais, on me permit de passer la journée près de lui. Le soir on me renvoya doucement, en m'assurant que le lendemain je reviendrais. Il y avait un banc de pierre à la porte de rhospice, je m'y assis; le lendemain je ne l'avais pas quitté.
« Dès qu'il fut possible d'entrer, je me présentai. Une sœur vint à moi et m'éloigna de l'infirmerie. Je ne voulais pas la suivre : Mon enfant, répétais-je, mon enfant ! La
religieuse riie regardait avec compassion : la crainte la plus horrible m^agitait. Courant comme une insensée^ i^atteignis le dortoir, avant qu^on eût pu m'arrêter. Le lit de mon Edouard était recouvert d'un drap : une couronne blanche et un crucifix y étaient déposés. J'avais tout perdu !..»
Un sanglot convulsif sortit de la poitrine de la pauvre mère. Elle était si extraordinairement pâle, qu'Arthur eut peur qu'elle ne se trouvât mal. Il n'osait l'interroger. En apprenant tout ce qu'elle avait souffert, il comprenait sa haine et en redoutait l'expression.
« Six semaines après, reprit-elle, j'étais encore aux portes du tombeau. Les hospitalières me soignèrent avec tant de persévérance, que je revins à moi-même. Ce fut pour souffrir davantage. Mon affliction n'avait point de bornes. Elles essayaient de me parler de Dieu, je ne pouvais que le renier, il m'avait enlevé jusqu'à ma dernière espérance. Elles en étaient effrayées. Quand ma santé fut à peu près rétablie, je fus rangée dans la classe des sortants, et renvoyée avec une faible aumône, j'en étais bien aise. Mon idée fixe était de me détruire, je ne l'aurais pas pu à l'hospice. J'étais bien faible, je me soutenais à peine. Je n'avais plus de pain, plus d'asile, et surtout plus de fils.
« Je m'acheminai vers la Seine, bien résolue à m'y précipiter : c'est le seul genre de mort qui ne coûte rien. Je traversai les Tuileries : le soleil se couchait, quelques promeneurs restaient en arrière, on allait fermer les grilles. Incapable d'aller plus loin, je m'assis sur un banc. Il m'échappait des mots sans suite, de ces mots qui peignent le désespoir. Un groupe joyeux passa près de moi : c'étaient trois jeunes femmes. Une d'elles me remarqua et jeta un cri. Je reconnus Félicité.
— Et que faites -vous là, pauvre Laure, seule et souffrante ? »
c( II me paraissait si naturel de me noyer, que je lui répondis sans hésiter :
— Je vais me jeter à la rivière.
— A la rivière, bon Dieu ! mais vous êtes folle !
— Pourquoi, répliquai-je en me débattant, pourquoi m^'en empêcher? je n^'ai plus mon enfant : que voulezvou? que je devienne ? »
a Elles m^entraînaient toujours en répétant :
c( Elle est folle !
(( Félicité me fit monter en voiture, s'y plaça près de moi et essaya de me consoler.
« Elle ne comprenait pas qu'on ne console point une mère, elle ne Tavait jamais été. Arrivée chez elle, on me coucha, et les soins les plus tendres me furent prodigués. Ma douleur ne diminuait pas; néanmoins ma santé se fortifiait, je redevenais jeune, il y a tant de ressources à mon âge î
c( Félicité me raconta son histoire. Un jeune homme, un grand seigneur Tavait séduite. Abandonnée comme moi, comme tant d'autres, elle fut entraînée de fautes en fautes ; enfin, chassée de son magasin, livrée à ellemême, la misère Tavait jetée dans Tignoble position où je la trouvais. Elle conservait de bons sentiments, la pauvre fille !
(( Je ne songeais point à Tavenir, Félicité y songeait pour moi. Un matin elle me dit :
— Laure, vous vous portez mieux, qu^allez-vous faire ? la faiblesse de votre vue est telle depuis votre maladie, que vous ne pourrez travailler? Je serai la dernière à vous donner de mauvais conseils ; pourtant il ne vous reste pas de ressource, et si vous saviez ce que
8t LE FRUIT DEFENDU.
c^est qu'une existence comme la mienne ! Au milieu de tout cela, j Vi le cœur honnête, et je ne voudrais pas que vous vous perdissiez. Je suis trop malheureuse pour vous entraîner dans les mêmes malheurs. Cependant...
« Je fis un signe de dégoût. Elle frisait ses cheveux devant la glace.
— Tenez, continua-t-elle, réfléchissez : je vais dîner avec des amies, à mon retour, vous me raconterez ce que vous aurez décidé. »
« Dès qu^'elle fut sortie, je réfléchis en eff'et, et j^eus horreur de moi-même, de vous surtout, car votre image vint se placer devant moi dans ce repaire odieux où votre amour m'avait conduite. Il ne me restait d'autre appui au monde qu'une créature déshonorée ; moi, qui avais eu toutes les aisances de la fortune, je ne pouvais réclamer aucune protection. Il me fallait ou périr ou mendier. J'étais déjà trop humiliée de ma position pour que Vidée de m'avilir ne fût pas rejetée bien loin.
— Oh ! mon Dieu ! m'écriai-je, ayez pitié de moi ! vous me punissez cruellement d'une seule faute ! »
a Je n'avais pas le courage de former un projet. Néanmoins je fis un essai de mes forces. Je pris une aiguille^ je me mis à broder. Au bout de quelques minutes, l'ouvrage me tomba des mains ; je n'y voyais plus. Alors je sentis toute l'horreur de mon abandon, je pensai à ma famille, à ma belle-mère si bonne, si compatissante, le remords le plus affreux me déchira ; je me levai ,je voulus sortir de cette maison, aller me jeter à leurs genoux, implorer ma grâce et mourir. Hélas ! mes pieds se refusaient à marcher, j'étais trop faible, je m'évanouis.
« Félicité revint et me trouva dans cet état. Lorsque je repris connaissance, elle était près de moi. Sa physionomie off*rait un singulier mélange d'inquiétude et de
préoccupation. Elle me tâta le pouls, me donna à boire, puis s'asseyantprès de mon lit, elle sembla plongée dans la rêverie. Cette manière lui était si peu ordinaire qu'elle me frappa.
— Qu'avez-vous ? lui dis-je.
— Ce que j'ai, Laure ? je suis bien embarrassée. Je sais quelque chose qui vous touche de près, et je n'ose vous l'apprendre. Il vaudrait peut-être mieux le cacher. D'un autre côté, c'est une ressource, et vous n'en ^vez pas.
— Parlez ! parlez ! de quoi s'agit-il t
— Eh bien ! tant pis ! je vais tout vous raconter. J'ai vu ce soir Arthur de Blançay !
— Oh ! ciel ! et je me mis à trembler d'une manière si horrible, que ma compagne s'en efifraya et s'en désespéra presque.
— Pardon, pardon, pauvre femme î oui j'aurais dû me taire. Cela vous fait un mal affreux ; vous l'aimez encore, peut-être ?
— Moi! je l'aime, mon séducteur, le bourreau de mon enfant, celui qui m'a amenée sur ce lit de misère ! Moi, je laime ! Oh ! non ! si je tremble, c'est que son nom a réveillé le dernier sentiment de mon cœur, la haine que je lui porte î c'est qu'enfin j'apprends qu'il vit, que je puis le voir, que je ne mourrai pas sans m'étre vengée, moi et mon Edouard. Où est-il? le savez-vous? Mon Dieu ! je vous remercie !
— J'ai dîné avec lui, il doit venir ce soir. . — Il doit venir ce soir chez vous ? »
« Je sautai à bas du lit et je mis précipitamment ma robe. Tout h coup je m'arrêtai ; j'avais changé d'idée. Ce n'était plus votre mort qu'il me fallait, c'était un plus long supplice, celui-là eût été trop prompt.
— Félicité, voulez-vous me rendre un dernier service, me prouver que vous m'aveî aimée ? Sortez, laissezmoi la jouissance de cet appartement jusqu'à demain. C'est moi qui le recevrai, c'est moi qui lui en ferai les honneurs. Cette entrevue est essentielle, ajoutai-je, m'apercevant qu'elle hésitait, je vous promets qu'ensuite je ne vous serai plus à charge : elle décidera de mon sort. Demain je sortirai de chez vous. Ne croyez pas que je ne sois point reconnaissante de tout ce que vous avez fait, tant que je vivrai j'en garderai le souvenir. Je sais que vous n'êtes point fatiguée de ma présence, que vous me continueriez volontiers vos bienfaits; je ne puis vous gêner plus longtemps. Quand j'aurai causé avec lui, il est impossible qu'il n'ait pas quelque égard; c'est pour mon avenir, accordez-le-moi.
« Je pressais ses mains dans les miennes, je la suppliais, elle finit par céder.
— A quelle heure vient-il ?
— A minuit, il est onze heures et un quart.
— Laissez-moi seule, je vous en prie, j'ai besoin de me consulter, c'est une grave démarche, que je vais faire. Adieu, Félicité, adieu, et merci de votre amitié. Ne m'oubliez pas. »
« Je l'entendis descendre l'escalier, puis fermer la porte de la rue, et alors je me recueillis. Mon parti était bien pris, j'allais finir tous mes maux, j'allais vous donner, pour le reste de vos jours, un remords ineffaçable. Quand j'eus terminé mes préparatifs, j'attendis minuit avec plus d'impatience mille fois que lorsque nous étions à Tours. C'était encore vous qui deviez venir, mais quelle différence ! J'ouvris la fenêtre, j'écoutai comme autrefois les bruits de pas qui se croisaient dans la rue, enfin je reconnus les vôtres ! Mon cœur battit à s'échapper de ma
poitrine. Vous savez que vous êtes entré ici, vous savez ce que vous y cherchiez^ vous savez ce que vous y avez trouvé. Cependant vous ne savez pas tout... »
Elle se leva, de vives douleurs contractaient ses traits pendant ce long récit, elle les avait surmontées. Dans ce moment elles augmentèrent; s'appuyant un instant sur la cheminée, elle sembla reprendre de la force et courut à la porte, prit la clé et la jeta dans la rue. Puis fermant lentement la croisée elle revint se placer devant Arthur, qui la considérait atterré, confondu et ne comprenant rien à ce qu^elle méditait.
— Vous avez donc pensé, Arthur, qu'il serait possible à un jeune homme de bouleverser la vie d'une femme, de lui ouvrir la route du crime, de la conduire parla main jusqu'au précipice, et qu'ensuite il resterait froidement sur le bord, la regardant tomber dans l'abîme et* s'y enfoncer chaque jour davantage ? Eh bien ! vous vous êtes trompé. Vous m'avez arrachée à ma paisible existence, vous êtes responsable de mes fautes et de ma mort, entendez-vous? Quoi! vous abandonnerez votre enfant, sa mère, ils périront de misère et de faim, et vous, courant de débauches en débauches, vous prodiguez Tor dans les orgies et les plaisirs les plus abjects, vous viendrez chez une courtisane! Vous voulez une courtisane ? me voilà , moi ! Que dites-vous de cet échange ? vous plaît-il? C'est moi, Laure, que vous avez tant désirée, que vous adoriez ! je vous appartiens encore, nous passerons la nuit en tête-à-tête, nous la passerons tout entière, car vous ne sortirez pas d'ici. »
Elle riait d'une manière bruyante et contractée, d'un rire déchirant.
— Vous avez monté quatre étages, n'est-il pas vrai ? impossible de descendre par la fenêtre, et les clés des
86 LE FRUIT DEFENDD.
portes sont dans la me ; vou& ne les enfoncerez pas, il n^y a autour de vous rien qui puisse vous servir à cet usage; vous crierez, pas un être n'arrivera à vos cris. Les voisins diront : Ce sont ces femmes qui se battent. J'ai bien pris toutes mes précautions, qu'en pensez-vous? Examinez vous-même. Maintenant apprenez tout : je suis empoisonnée...
11 l'interrompit.
— Empoisonnée! Laure, vous vous jouez de moi! dites que ce n'est pas vrai, ou laissez-moi chercher du secours. Au nom du ciel, ne me condamnez pas à cet horrible supplice ! Que je ne vous voie pas mourir î que je ne puisse pas me reprocher cette mort! N'est-ce pas assez de celle de mon fils? N'êtes-vous pas assez vengée? »
Il était à ses genoux. Elle laissait tomber sur lui un regard méprisant, et ne le relevait pas.
— Je suis empoisonnée, reprit-elle, aucuns remèdes ne me sauveraient, et je n'en veux aucuns. Il paraît que j'ai bien choisi ma vengeance. Vous souffrez déjà. Attendez, recueillez vos forces, vous avez encore bien des heures devant vous, vous allez assister à mon agonie, vous allez compter mes douleurs. Les tortures que j'éprouve sont effroyables, elles augmenteront, vous les ressentirez toutes; et moi je te répéterai sans cesse, pour que ce souvenir te reste éternel, pour qu'il te suive dans tes joies, dans tes festins, pour qu'il se place jusqu'auprès du lit où tu conduiras ta fiancée, je te répéterai que tu en es l'auteur, je t'appellerai mon assassin, l'assassin de mon fils. Comprends-tu?»
Les convulsions lui coupèrent la parole. Le malheureux Arthur la porta sur un siège, tira toutes les sonnettes, frappa à toutes les cloisons, appela même dans la
rue, sa voix se perdit : à cette heure avancée, chacun dormait. Elle le suivait des yeux et jouissait de son déses* poir. Il s'approcha.
— Laure, pardonne-moi, laisse-moi sortir, j'amènerai un médecin, ensuite nous ne nous quitterons plus. Je passerai mes jours près de toi, je te ferai oublier le passé à force d'amour, de repentir. Oh ! je t'en conjure, au nom même de ton Edouard, s'il vivait, il prierait pour son père. »
Elle se plaça sur son séant, rejeta ses longs cheveux en arrière, pâle, le visage couvert de taches bleues; elle était effrayante ; prenant sa main, elle lui montra le ciel.
— Tais-toi, homme impitoyable, tais-toi, ne me demande rien, ne me demande pas ta grâce, au nom de ton fils. S'il vivait, pour lui je vivrais, et je voudrais bien accepter tes offres. Mais il est mort ! il est mort parce que tu nous a délaissés; il est mort parce que sa misérable mère n'avait plus à lui donner que son sang, et tu veux que je te pardonne la mort de mon fils ! Oh ! non ! non ! c'est au nom de mon fils que je te parle, de mon fils adoré ; je te maudis, Arthur de Blançay, je te mandis à ma dernière heure, puisses-tu vivre malheureux, et mourir, comme moi, abandonné de tous. »
Il courba involontairement la tête sous le poids de cette malédiction; elle lui parut un arrêt du ciel. Après quelques minutes d'un silence interrompu seulement par le râle de l'infortunée qui se débattait contre le poison, il essaya de nouveau de crier, d'appeler au secours. Personne ne vint.
— C'est inutile, disait-elle en mots entrecoupés, c'est inutile... ils n'écoutent pas. Songe donc où tu es, songe donc que tu es venu pour un joyeux rendez-
VOUS. S^ils t'ont vu, ils te croient plongé dans Tivresse, dans la volupté, ils ne viendront pas! Tu resteras jusqu^à ce que je ne sois plus qu'un cadavre. Alors tu pourras sortir, ce sera une leçon dont tu te souviendras, n'est-ce pas, Arthur? Ah! ah ! ah !...
Quelques éclats de rire stridents, coupés par des plaintes de souffrances, brisèrent l'oreille et le cœur du seul témoin de cette scène. Chaque minute ajoutait à ses tourments ; enfin, saisi d'une espèce de vertige, il se laisse aller sur le bord du canapé, anéanti, n'ayant plus de courage, ni à peine de connaissance. Elle fit un effort incroyable pour arriver jusqu'à lui.
— Arthur, c'est la nuit, comme aujourd'hui, que mon enfant est mort, c'est la nuit que j'ai fui la maison de ma mère, c'est la nuit que tu venais à moi autrefois, c'est la nuit que je finirai près de toi ma carrière de douleurs et de remords. Et toi aussi, tu mourras la nuit, et je serai là, encore, là, avec le spectre d'un enfant; nous t'attendrons pour te répéter notre malédiction éternelle. Oh ! mon Dieu ! quelles tortures ! Oh ! mon Dieu ! pardon ! mon Dieu !, Edouard est un ange, qu'il prie pour moi ; ne nous séparez pas. Mon fils ! mon fils ! »
Encore quelques minutes d'agonie, des cris étouffés, des tressaillements, des convulsions, puis le silence... et la mort.
Six mois après, M. de Blançay se maria.
— Quelle superbe fête ! quel temps délicieux ! tout cela est enivrant, tout cela pénètre les sens de volupté. Oh ! Félicia, que vous êtes belle ! que vos yeux sont brillants !
— Laissez-moi rentrer, marquis, cet air est dangereux à respirer. La musique, le parfum des fleurs et vos douces paroles, trop douces pour Toreille d'une femme... laissez-moi rentrer.
— Non, non, encore un instant; pénétrons dans ce bosquet, voyez quelle pâle lumière y répand cette lampe. Félicia, est-ce que vous ne trouvez pas dans tout ceci quelque chose de Tltalie, auprès de vous Tillusion est complète, je me crois encore à Naples. Pourquoi retirer votre main ? Laissez-moi la baiser mille fois. Et cette taille de nymphe. Félicia î ma Félicia ! je t'aime ! que veux-tu de plus ? je suis à toi, je suis ton esclave, viens, viens donc...
Et Félicia ne faisait plus que de faibles efforts, la lampe s'éteignit !....
Cependant un sourire de triomphe était sur les lèvres de la jeune femme.
— Ainsi donc, vous êtes à moi, vous êtes mon esclave? vous me l'avez dit, mon bien-aimé. Répétez-le-moi, je ne me repentirai plus de mon amour. »
Elle ne reçut point de réponse, elle s'approcha.
— Edmond, quoi, pas un mot, vous ne m'aimez donc pas ? »
Sa main chercha celle du jeune homme et la pressa. Alors, il sembla s'éveiller d'un sommeil pénible.
— Je vous aime, répliqua-t-il, je vous aime... »
Et ses doigts meurtrissaient les doigts délicats de la belle Napolitaine.
— Mais, depuis longtemps nous avons quitté le bal, notre absence serait remarquée. Venez, comtesse. »
Et il l'entraîna.
Lorsqu'ils entrèrent dans les salons la danse était plus animée que jamais. Vingt hommes se précipitèrent vers madame de Nocci. Avant d'en accepter un, elle jeta un regard sur Edmond. Il était pâle et une violente souffrance paraissait l'agiter.
— Vous êtes malade ? lui dit-elle tout bas. Vous êtes triste, n'êtes-vous donc pas heureux î
— Mon bonheur n'est jamais gai. Madame. »
Le flot les sépara. Elle alla faire admirer sa grâce dans une valse, et tout son être respirait l'orgueil satisfait, rien de tendre n'animait son œil noir, aussi ne pensait- ^lle qu^une chose !
— Je l'ai vaincu, il m'appartient, et nulle autre femme n'avait pu y réussir.
Edmond parcourait les appartements comme un étranger. Fuyant la dangereuse sirène qui l'avait égarée une seule image était devant lui, c'était celle de cette femme si belle, si passionnée, qui lui avait consacré son existence et qui lui avait répété en le quittant :
— Mon bien-aimé, si tu me trompais, ne me le dis pas, ce serait le coup de la mort ! »
ËBAUGUE. 91
Et il était coupable^ c'était elle qu'il avait offensée après tant de serments, après tant de bonheur !
— Je suis un misérable, Marie, se disait-il, je ne me pardonnerai jamais. »
Dans ce moment un homme âgé s'approcha de lui.
— Monsieur, n'étes-vous pas le marquis de Sainval?
— Oui, Monsieur.
— Je viens de votre hôtel, on ma dit que vous étiez ici, et je me suis hâté de vous y rejoindre. J'arrive de Pologne. Une dame de mes parentes m'a remis cette lettre pour vous, en me recommandant de vous la porter surle-champ. La voici.
Adolphe déchira l'enveloppe et lut :
a Mon ami, la guerre vient d'éclater dans ce pays. « Malgré mes observations, mon mari s'est joint aux réc< voltés, je suis seule ici, je suis malade, et si vous pouce viez venir près de moi, ma reconnaissance serait éter- <( nelle. Vous savez comment je vis loin de vous, vous « savez que vous m'êtes nécessaire, Edmond. Je ne c( m'explique pas davantage, mais j'ai besoin de vous, « cet appel doit vous suffire. »
— Monsieur, elle est malade ?
— Dangereusement. On craint pour ses jours.
— Je pars à l'instant...
En se frayant un chemin dans la foule, il passa près de la comtesse sans la voir; elle l'appela, il ne l'entendit pas : toutes ses idées étaient concentrées sur la lettre qu'il avait reçue ; enfin, il arriva à la porte, et courut à sa voiture.
— Au galop, à l'hôtel, cria-t-il à son cocher.
En peu d'instants il fut loin de cette fête où il avait oublié près d'une coquette lafemmequilui était si chère. Rentré chez lui, il demanda des chevaux de poste et fit à
la hâte quelques préparatifs indispensables. Au moment de partir^ il entra chez sa mère qui dormait paisiblement, réveilla pour lui dire adieu, Tassura qu'elle aurait bientôt de ses nouvelles, lui recommanda de ne point s'inquiéter de son absence, et la quitta avec la même précipitation.
Il parcourut avec une vitesse inconcevable Tespace qui le séparait de la Prusse. Un matin il s'arrêta quelques instants dans une auberge. Son valet de chambre s'approcha de lui.
— Monsieur le marquis sait probablement que nous allons passer les lignes sanitaires, et que le choléra-raorbus est de l'autre côté.
— Le choléra-morbus ? Valentin, retournez en France ; surtout ne dites pas à ma mère où je suis. Moi je continue ma route. La guerre et la peste ! Malheureux peuple !
— Monsieur le marquis me renvoie donc ?
— Non, sans doute, mais je ne veux pas vous exposer. Vous êtes libre de me suivre si vous ne craignez pas la mort. »
Une heure après il courait de toute la vitesse de deux bons chevaux ; son fidèle domestique était avec lui, il fallut faire plusieurs détours pour éviter les armées. Edmond séchait d'impatience; enfin il aperçut le château de son adorée Marie. Bientôt il y arriva, il monta à son appartement, il se précipita vers elle, un tremblement universel le saisit.
— Marie ! Marie ! s'écrie-t-il comme un frénétique. » Elle tomba dans ses bras; elle était convalescente.
Ils passèrent huit jours ensemble, ce fut un délire. Le reste de l'univers était mort pour eux. Une nouvelle affreuse les tira de leur ivresse. Le frère de Marie, son frère chéri, avait disparu après une bataille. On le
croyait prisonnier des Russes et blessé dangereusement.
Edmond vit ses larmes; il aurait donné sa vie pour les tarir^ et, malgré elle, il courut à la recherche de son frère. La jeune femme resta donc seule en proie au plus violent désespoir. Une semaine entière se passa et aucun message ne vint la rassurer. Tous les objets de sa tendresse étaient en danger. Triste nécessité attachée à ce sexe malheureux qu'on brise de douleurs, elle attendait sans pouvoir rien faire pour sortir de cette incertitude.
Une lettre arriva, elle venait de France. C'était pour Edmond et d'une écriture inconnue. La jalousie se glissa dans son cœur :
— Peut-être une autre 1 Oh ! non, il m'a promis toute son existence. »
L'infortunée ! elle croyait aux serments des hommes !
Une autre semaine se passa ; rien encore, et la fatale lettre était sous ses yeux. Elle fut suivie d'une seconde, celle-là était enveloppée dans un petit paquet. Elle n'était point cachetée. Marie n'y résista pas. Elle trouverait peut- <*?treun indice surcclui qu'elle aimait ; elle lut, et toute son unie fut bouleversée. C'était de Félicia. La scène du bal y était tout entière ; elle éclatait en reproches sur ce départ précipité étoile finissait par ces mots :
(c Edmond, tu es à moi, tu es mon esclave, ainsi je t'attends. »
Marie retint ces paroles, elle les conserva au fond de son cd'ur et lie versa pas une larme.
Peu (Hieuros après, le valet de chambre du marquis arriva.
— Mon maître a trouvé le frère de madame; il revenait par Varsovie. Le choléra...
— Assez. Vit-il encore?
— Oui, Madame, oui, il vit, et...
— Alors je vais à lui... Pas d'observations, je le veux. » Elle emporta les deux cruelles lettres.
Une vaste salle renfermait tous les malades atteints de la contagion. Quelques médecins, héros de l'humanité, les soignaient ; tout le monde fuyait cet asile de la mort. Une femme, jeune et jolie, s'y précipita, elle se fit conduire au lit du marquis de Sainval. Un cri lui échappa en le voyant.
— Ce n'est pas lui. Monsieur, dit-elle au médecin; il était beau, mon Edmond, que lui avez-vous donc fait? »
Et elle se pencha vers lui; il sourit faiblement en la reconnaissant, il ne put parler. L'homme de l'art se retirait, Marie le rappela.
— Monsieur, vous voyez cet homme, je l'aime pardessus toutes choses, c'est pour moi qu'il est réduit à cet état; si vous le sauvez, ma fortune est à vous, je n'en ai plus besoin, je suis perdue ; s'il meurt, oh ! alors. Monsieur, vous me tuerez aussi, n'est-il pas vrai? »
Il y avait quelque chose d'égaré dans son regard. Le médecin comprit sa douleur et s'éloigna.
Edmond eut une crise, Marie le soutint; elle se calma, elle s'assit près de lui et elle se mit à parler.
— Mon bien-aimé, tu m'as quittée, et voilà où je te retrouve. Écoute : j'ai abandonné ma m^aison, je n'y rentrerai jamais. Je suis à toi, je suis ton esclave. (Elle serrait la lettre contre son sein.)
« Mon noble époux ne me recevrait plus. D'ailleurs la mort n'est-elle pa^ là ? on ne voudra pas que je sorte vivante de ce tombeau. Edmond, pourquoi ne me réponds-tu pas? Ne sais-tu pas bien que je m'en irai avec toi... Tu souffres... et moi aussi, pourtant je ne me plains pas, je ne saurais. Te rappelles-tu le jour où je t'ai sacrifié mon existence ? Comme j'aimais mon malheur, puis-
que c'était on bonheur à toi, mon ami ! tu ne comprends pas ce quil y a de dévouement dans le cœur d'une femme; tu ne sais pas que je te remercie de m'avoir désespérée, parce que je suis à toi. Mon Dieu ! comme son pouls bat lentement. Docteur, venez ici. N'est-ce pas qu'il va mieux? Il n'y a plus cette agitation qui m'a tant effrayée. »
— Madame, répondit le médecin, venez avec moi, vous avez besoin de repos.
— Oh ! non, je me repose ici. »
Elle s'approcha de l'oreille du moribond :
— Je suis venue, quoique je sache tout. Si tu l'aimes mieux, elle, tiens, j Vi ses lettres, je vais te les lire, cela te soulagera sans doute. »
En effet elle commença la lecture. Son amant fit un geste de dégoût, elle ne le vit pas. Il allongea le bras par un dernier effort pour rejeter le fatal papier, le bras défaillant retomba. Edmond n'existait plus !
Marie continua jusqu'à la fin les expressions d'un amour qui faisait son tourment, puis elle reploya les lettres et les mit sous le chevet du lit. La mort avait saisi sa victime. Celle qui restait ne s'en aperçut pas, elle reposa sa tête sur ce cœur qui ne battait plus, et la fatigue lui ferma les yeux.
Lorsqu'elle s'éveilla, il faisait nuit. Une faible lumière ('îclairait à poine la vaste salle.
— C'est comme à la fôte, murmura-t-elle tout bas. Il dort, tant mieux, il guérira. »
La luinitire s'approcha, deux hommes vinrent près du lit. Ils restèrent interdits à la vue de Marie. Un d'eux essaya avec ménagement de l'arracher à ce spectacle; l'autre, moins humain, lui annonça brutalement qu'elle était près «l'un radavre. Alors elle lui arracha le flam-
9r. LE FRUIT DÉFENDU.
beau^ elle promena la flamme sur le visage déjà décom* posé de celui qu^elle avait tant aimé^ puis froidement, sans émotion apparente, elle se pencha sur ses lèvres. Les deux gardiens continuèrent leur visite.
— Cette femme est folle, dirent-ils.
La matin arriva, ils revinrent au même lieu pour emporter les restes du malheureux Edmond. Ils trouvèrent deux corps entrelacés, tous deux privés de vie. Une affreuse convulsion avait terminé celle de la jeune femme; ses traits étaient renversés et sa bouche serrait avec force le bras de son amant. Insensibles, ils jetèrent dans la même charrette le marquis de Sainval et la princesse Lumoisky. Une fosse commune les réunit, et personne ne pleura sur leur tombe, car personne ne la connut jamais.
Il faisait nuit, la pluie tombait par torrents, le vent sifflait dans les longs corridors, et les voix des oiseaux nocturnes se faisaient entendre au sommet du château de Vendôme. Dans la grande salle, une jeune fille était assise et brodait une écharpe. De temps en temps elle levait les yeux et souriait tendrement aux saillies d'un gentil page qui se tenait à genoux sur un carreau, près d'elle. Son charmant visage peignait Tinnocence d'une Ame paisible, et l'expression d'une gaieté franche lui donnait une grâce indéfinissable.
Le jeune homme, au contraire, avait un de ces visages mélancoliques, si intéressants même pour les indifférents. Son langage était de l'enthousiasme, ses yeux s'animaient, sa physionomie prenait un autre caractère, lorsque, seul avec sa sœur, il la laissait lire dans sa pensée et lui dépeignait les chimères brûlantes de son imagination. Au milieu d'une de ses rêveries. Blanche l'interrompit en s'écriant :
— Au nom du ciel! Joscelin, taisez-vous, écoutez. J'entends des plaintes au pied des murailles. Non, je ne me trompe pas... allez vous en informer, quelque être souff'rant gémit près de nous; il est possible de le soulager; mon père, à son retour, ne nous désapprouvera pas. »
Joscclin se leva vivement; il fut bientôt hors de l'appartement^ le bruit de ses pas précipités retentit dans la galerie-^ il diminua... enfln^ on ne les distingua plus!*.* Blanche soupira.
— Ainsi, pensa-t-elle, il passera peut-être. Il aura paru un instant sur cette terre comme une tendre fleur. Il sera fané comme elle, le souffle des passions Tabattra. Quelle tête I quelle exaltation ! i>
Une larme coula sur son ouvrage, elle l'essuya du long ruban de sa ceinture qu'elle considéra longtemps^ en prononçant tout bas le nom de Lionel.
Son frère parut et lui raconta qu'une pauvre femme avait été trouvée mourante près de la poterne, qu'il l'avait fait transporter au château, et l'avait confiée aux soins de la nourrice de Blanche, la vieille Gertrude.
— Bien, mon frère, je vous remercie, j'irai la voir lorsqu'elle sera remise. Savez- vous si le souper est s-ervi ?
— L'évéquc a déjà donné ses ordres à ce sujet, vous aurez même do la musique.
— De la musique, Joscclin, vous plaisantez ! Jamais Regnault ne voudrait admettre h la table de son père un de ces ménestrels ambulants, conduits par Constance... cette reine qui cause le malheur du roi, celui de son peuple...
— C'(»st cependant ce qu'il a fait, vous verrez que je ne vous trompe pas; mais puisque vous ramenez ce sujet intéressant, dites-moi si vous êtes instruite du sort de Berthe, de celte infortunée princesse qui aima tant Robert, et qui s'en sépara parce que l'intérêt de la France et de son époux l'exigeaient. Je l'admire, je la plains, et je voudrais rompre pour elle ma première lance.
— Vou:; savez, mon ami, que ma mère lui fut tendre-
ment attachée^ qu'elle la connut lorsque, brillante d'attraits, enivrée d'amour, elle quitta le comte de Chartres pour épouser le fils de Hugues Capet. Elle ne fut point él)louie de cette nouvelle fortune. Rerne de France, elle était encore Berthe pour les compagnes de son jeune ftge, pour les serviteurs de ses parents. Tout occupée de celui qui l'avait choisie, elle ne paraissait à la cour que lorsque l'étiquette l'exigeait; l>elle sans prétentions, simple sans familiarité, elle devint l'idole de tout ce qui la connut* Hélas! l'amhition d'un pape, la cruelle loi Oel'anathème l'ont arrachée au honheur. Manière l'accompagna quand elle en fit le saeriiice héroïque. Elle la vit quitter ces nmrs de l'aris, qui renfermaient tout ce qu'elle aimait uu monde. Depuis ce temps aucunes nouvelles ne nous sont parvenues. Toutes les recherches ont été vaines, la malheureuse Berthe a disparu. Ensevelie sans doute dans la solitude d'un cloître, elle y pleure ses trop courts moments de félicité. Voilà, Joscelin, un beau sujet de roinance, et vous devriez prier le troubadour inconnu de célébrer ce triale événement. Qui sait, ajouta-t-elle en souriant, bi \(jus n'a\e/ pas déjà fait de la reine la dame de vos peiisé(îs, et si ce n'est pas pour elle que se tirera cette épée dont vous brûlez de vous ser\'ir 1
— Pour(|uoi non 1 j'avoue que, depuis son malheur, elle m'occupi» sans cesse. Je la vois errante, proscrite et repoussée par ceux qui naguère étaient à ses genoux. Je la revêts des f'or^le^' les plus séduisantes, et, sous les haillons de la misère, je retrouve encore celle qui captiva un grand roi, et
— Trêve à vos folies, voilà l'annonce du repas;songezà \ous acquitter enversvotre frère Regnault de vos fonctions de page, (;ar sans cela le digne archevêque rendrait mauvais compte de votre exactitude au comte d'Alençon,et...
— Et peut-être même sa colère irait-elle jusqu'à réclamer ma pauvre Blanche^ pour expier les fautes du poursuivant d'armes; je vous comprends et j'obéirai à vos ordres. »
On passa dans la salle du banquet.
L'aîné df?s fils de Bouchard, premier comte de Vendôme, Regnault, archevêque de Paris, y était déjà et reçut sa sœur avec tout le cérémonial du temps. Grave et sérieux, il se plaça vis-à-vis d'elle ; Joscelin s'apprêta à * les servir.
— Blanche, dit le prélat, votre frère m'a prié de vous laisser entendre un de ces trouvères provençaux qui ont suivi la reine Constance ; j'ai pensé que cette distraction vous serait agréable, et je ne m'y suis pas opposé.
Elle le remercia gracieusement. Le ménestrel fut placé assez loin des convives, il s'était assis dansla partie sombre de l'appartement. Blanche d'ailleurs ne le regarda pas, ses yeux suivaient tous les mouvements de Joscelin. Les accords de la lyre la rendirent attentive.
Dès le premier vers. Blanche avait pâli. A la fin du couplet elle ne fut plus maîtresse de son émotion, elle allait se trahir, lorsque Joscelin l'avertit par un regard du danger auquel elle s'exposait. Elle ne mêla pas ses éloges à ceux de l'archevêque. Empressée de quitter la table, elle se leva aussitôt que la bienséance le lui permit, et dès que Regnault eut prononcé les grâces, elle lui demanda sa bénédiction et se retira.
A peine fut-elle dans sa chambre qu'elle se laissa tomber sur un siège en versant un torrent de larmes. Joscelin l'avait suivie, et cherchait à la calmer.
— Non, lui disait-elle, non, mon frère, vous l'avez perdu. Si quelque indice venait à trahir sa présence ici, mon père si bon, si généreux sous tous les autres rap-
ports^ pour Lionel si injuste^ ne lui pardonnerait pas de s'être introduit furtivement chez lui en son absence^ et voilà Teffet de votre étourderie. Oh! Joscelin, j'en mourrai ! j'en mourrai ! d
Et ses sanglots redoublaient.
Le pauvre page^ tout confus et repentant^ était resté debout près de la porte; elle s'ouvrit tout à coup, et une des femmes de Blanche annonça Tinconnue recueillie par sa compassion.
Un long voile cachait son visage, ses habits déchirés et couverts de boue ne dissimulaient qu'à demi la taille la plus majestueuse. Sa démarche était lente, elle paraissait se soutenir à peine. La jeune fille se leva et allait Tinterroger sur le sujet de sa visite, lorsqu'elle la pria de permettre qu'on les laissât seules avec Joscelin. Elle s'approcha alors, et découvrant ses traits, elle leur demanda s'ils la reconnaissaient. Aussitôt Blanche tomba à ses pieds. Son frère la regardait en silence, étonné de cette action.
— Joscelin, prosternez-vous devant celle dont vous admirez les vertus et plaignez le malheur, vous voyez la reine Berthe !
A ce grand nom, le page se précipita à ses genoux.
— Oh ! ma souveraine ! ô vous dont la conduite magnanime me remplit de respect et d'enthousiasme, qu'exigez-vous de nous? Vous commandez toujours dans la maison de mon père, tout ce qui lui appartient est à vous ! . . .
— J*y comptais, dit la reine, car je venais chercher près de lui un refuge. Relevez-vous, aimable enfant, et parlez-moi de votre mère, de ma chère Elisabeth !
— Mes parenfe sont allés reconduire chez lui le comte
d'Alençon^ mais mon frère Regnault est ici^ je vais le faire appeleiu..
— Non, ma fille, je ne veux pas que Tarchevéque connaisse encore ma présence ici. Envoyez d'abord prévenir votre noble père, c'est lui qui doit instruire son fils aîné; jusque-là j'occuperai secrètement votre appartement; ce jeune homme ne me trahira pas?
Joscelin examinait la reine dans une extase respectueuse ; l'excès de son émotion lui ôta la faculté de répondre. Il posa la main sur son cœur en s'inclinant, une légère rougeur colora ses joues pâles, et la princesse devina qu'elle pouvait compter sur lui.
Quoique abattue par la souffrance, Berthe était encore la plus belle femme du royaume. Elle n'avait que trentedeux ans, et, avant ses malheurs, à peine lui en eût-on donné vingt-cinq. Son visage conservait au milieu des traces du chagrin une expression noble et imposante, on reconnaissait l'épouse de Robert; mais lorsqu'elle parlait de son amour, qu'elle racontait ses douleurs, ce n'était plus qu'une femme faible, qu'une amante désespérée, réclamant un regard de compassion, une larme de sympathie.
Blanche lui proposait de quitter ses vêtements si indignes d'elle, et Joscelin était déjà prêt à sortir pour appeler Gertrudc. Berthe continua:
— Oubliez-vous donc que je ne veux pas être connue. Laissez-moi mes habits, ils me rappellent des temps qui ne sont plus, ils me retracent ces années passées près d'un monarque adoré. Entre mes enfants et leur père que mon sort était digne d'envie ! Dieu m'est témoin que ce n'est point le trône que je regrette. C'est ton cœur, 6 Robert! ton cœur, mon bien le plus cher, qu'une loi barbare m'a ravi. Ce sont les caresses de
mon fils^ de ma fille^ ce sont ces journées de paix et d'amour dont le souvenir enchanteur fait le tourment de ma vie. Depuis deux ans j'ai rompu tous les liens qui m'attachaient ici-bas, depuis deux ans j'erre comme une ombre autour de ce palais où je commandais. Je cherche mon époux, mes enfants, je serais avide d'un regard... Il me semble que sous ces haillons ils devraient reconnaître leur malheureuse mère. Et qu'ai-je vu? grand Dieu ! ma superbe rivale, fière de l'empire qu'elle a usurpé sur le cœur du roi (car Robert ne l'aime pas, il ne peut aimer une telle femme), je l'ai vue promener son luxe insolent parmi ce peuple qui me maudissait.
a Jamais, jeune fille, je n'oublierai le momentoù seule, inconnue, je rentrai dans Paris après mon sacrifice. Les rues étaient encombrées par la foule. On ne pouvait approcher des églises, on rencontrait partout des nouveau-nés conduits au baptême, des amants heureux qui allaient s'unir, des êtres délivrés du fardeau de l'existence qu'on portait à leur dernière demeure. Mon nom était dans toutes les bouches, c'était pour le maudire. Oh ! quels déchirements j'éprouvais en pensant que ces Français à qui j'avais abandonné ma vie ne m'accordaient pour prix de mon désespoir que l'exécration, que le mépris. Eperdue, désolée, je me rendis au palais, je vis passer Robert, je le vis passer! mon fils, ma fille le suivaient; depuis ce temps je ne les ai plus aperçus. »
Elle eacha un instant sa tête dans ses mains, et reprit : — Contente d'avoir encore une fois contemplé ses traits adorés, je me rendis dans le modeste asile préparé par la reconnaissance. Une de mesfemmes me recueillit. Dieu voulut encore me priver de ses soins, je l'ai perdue
il y a deux mois; alors sans ressource^ sans un toit où reposer ma tête, je suis revenue en mendiant demander rhospitalilé au comte Bouchard. Ce soir, épuisée par la faim, la fatigue, je serais morte à votre porte, si votre généreuse pitié ne m^avait secourue. »
Blajiche pleurait; pourJoscelin, le feu de Tindignation étincelait dans ses yeux. Il avait passé tour à tour de Tadmiration, de Tattendrissement à la colère.
— Quoi ! Madame, vous, seule, légitime souveraine, vous avez été réduite à implorer la charité de vos sujets, et pas un guerrier ne s'armerait pour votre défense ! Oh! que mon père me donne mes éperons, et bientôt, rassemblant Télite de la jeunesse française, j'irai jusque dans Rome forcer ce pontife orgueilleux à vous remettre à votre place. Cette fière Provençale retournera dans ses États qu'elle n'aurait jamais dû quitter, et vous. Madame, triomphante, honorée, vous verrez de nouveau l'univers à vos pieds.
— Votre enthousiasme me plaît, jeune homme ; hélas ! ce sont des chimères ! je suis pour jamais éloignée de Robert, il n'y a plus de puissance humaine qui puisse nous réunir. Le ciel seul... Oh! oui. Dieu, meilleur que ses créatures, nous rassemblera là-haut ; là-haut je pourrai lui dire que je l'aime; je pourrai rester près de lui; je ne désire d'autre béatitude que celle-là. Mais il est temps de me retirer. Conduisez-moi, Blanche. Adieu. Gentil page, rappelez-vous que vous avez mon secret et que votre honneur et ma vie dépendent de votre discrétion.
Après être rentrée chez elle, la noble fille se hâta de congédier ses femmes, pour réfléchir mûrement à ce qu'elle devait faire. Blanche élevée par sa grand'mère, la comtesse de Melun, avait connu à sa cour le comte
(J'AiJjoii. U; Ucini Lïott(A. Klle putrroire alors qu'uis liVJiKrii fojtuij^'î unirait tia d^'^tiiKM:; à <;<-ll<^ <1<; r<H liOiiJiii< <|iiVll<' ;iii/iaif. 1^ iV^rpudiatioii du la i'«^iri4; chau^^ea U>ul. lUmi:\iiH'*\, ar/ii luticne du <yjiJiie <1^ (^jaHirs^ preiiiier lijari <J<- ÏWiilïit, t:in\n"dh^n viveinrffjt ton jiaiii ; Lioiid. ooij::>irj ^ffi'fuaifi «i^f Cof)&taiu;4^. nouvel 1<^ /^|/OUb4; di; ftoh<fH; fj«f jiut <juV-1rr' ilati<^ du T^tlévation d<' n^tl<i jji'inri"-^.. OotM' <J<^ *u^ qu'il ai>j>44ai( un^ ins^ratitudf^, !«' ' ofijt*' iU-, \'i iMiiitt «J/^lifndil à sa fill<^ de [Aiiiutr k s*>/« ;j!jia/jt; <t !>*^n;4<ra a ru/jir à Sï^it^U'oy, fJHiiUt d'Al^^nv^in, qu'il \<rijaitd*r rétablir dan^ *><•« droits.
'I<II<' i'iait la ji'r.itiofi d<'à <:lJOw^s l'jrs<]u<? l<MMimt^' d AmjoU; ;.^ijidé par l'ajiiour «-l aidé d<i Jo^^^idin^ fcVrtaii j/jlrod'iit au r|ja<rau. Iil:^nrlj<î b<^ d^dda <fjlin à lui jiarli'j [t- î<f]'l« f/jaifj. a lui «;onfi<:r n-^ <;rainl<r!5; a l'abbUrer <:u«- l'«';.'fjault. q-jj a\ a :l adopté 1<^ r«ffrs<fntiin<'nt d<^ s^^n j><-i< . !(■ j.rjiliait jfjfuiJliljlMij<'fi1. fc'il v<'fjaitai<; dn^^ju- Mi. K.J<' r; «lid'jr/ijjt «'ijfcuilc ^u j'«'';oiinijandaf*t à I)i<'U; « 1 J.:«^;j<-' < t J'« jMJ.i . dofit la |>o^itjoii la tou'jliait viv«;-
A ; !' '. < / *U ! a 'i 1014'. (^rj-liudr ronduibit Je niérj^-ttrel dafj- ^- '/::■.'.. 'U- >.;tj.< . Sa lnaitJ■<■:^*^' >'y ri'fidit : <•♦ aj;r''t iii;j!<- m: M* îji- <] ;.fii";u!'. apj'ï>. t'étHr inontré /riUtu<'!l<'îii* '.:'• j<' î..i!jj- < < Ja <<jiiui'«' d'a/ur, j/y^ie de fidélité, J«-.- «i* j/ ; '.'. •' 1^. ?.' ^:'p;.jî'H ijt l'ij m: jurant de &<; i«",oir da?»:-.
<>«/;« l'J jya>. >af::ï d<\i\«'b ^ollieitatio^îi et &ans d<'i jji*>n.« --« - Hjtiîé<> d<r fj'a]>parli*nir qu'a lui, que l*- '*jf(j-«, '; ' ■•••'* <n a >a i/<ij-yiiiié<'. Il ^'rUaytin [Aitin d'<'&j>^j « ' « orijjji fj^ q'j<: l'a\<'/iii' Vï-rrait diiniiiu^-r la JiaiL*f d<- l/'^j» !,::i'j pour >a faïuilN;.
O j,( rj<j :(ii I^tiIk' était b^^rvie dans ^m appartement paj ^.;J y Ai*- *;<;nljd< nte et le {jrair;ieux page. 0!uâ-<ïi pa-
raissait rêveur, et jusqu'au retour de. ses parents sa mélancolie augmenta de jour en jour. Ils le trouvèrent si changé, que leur tendresse s'en inquiéta. Ils le questionnèrent en vain ; la cause de sa tristesse leur resta cachée. L'une et l'autre avaient mis leur château à la disposition de la royale fugitive ; elle était devenue un membre de leur maison. Toute à ses regrets, elle n'était pas heureuse ; mais elle était tranquille, lorsqu'un ami sûr prévint en secret le comte Bouchard que Constance, avertie par un domestique infidèle, et craignant les sentiments que le roi conservait pour elle, se disposait à la faire enlever.
Berthe l'apprit avec calme. Elle vécut une semaine entière dans la solitude ; enfin elle déclara que sa résolution était de se retirer dans un cloître, asile sacré que sa rivale n'oserait pas violer. En vain à ses genoux employa-t-on les prières pour l'en détourner, elle fut inébranlable.
— Non, mes amis, dit-elle, mon parti est pris ; je ne vous exposerai [>as au ressentiment de la reine. Et que m'importe à moi le lieu où je vive, puisque partout je suis loin de lui ? laissez-moi chercher dans le sein de Dieu cette paix que je ne retrouverai peut-être plus ; laissez-moi oublier dans la retraite cette image chérie qui me poursuit sans cesse ; ce fantôme de bonheur que j'ai toujours devant les yeux et qui me déchire. Là je prierai Dieu pour lui, pour mes enfants, pour vous qui m'avez protégée. C'est la seule jouissance qui me reste. Ne suisje pas moi1;e au monde ? Que me coûte-t-il donc pour mettre une barrière insurmontable entre lui et moi ? Demain je partirai pour l'abbaye de la Virginité, dans la vallée ; j'y serai près de vous, j'y vivrai inconnue, car l'abbesse même ne saura pas mon nom ; je veux qu'il soit effacé de la liste des vivants ; je veux que Berthe
n'existe plus que dans le cœur de ses amis^ comme ils sont jusqu'à la mort dans le sien.
Pendant que la reine parlait, Joscelin s'était évanoui sur le sein de sa sœur, qui se hâta de l'arracher à cette scène de désolation. Depuis longtemps elle soupçonnait son secret ; mais elle frémit lorsque cet incident le lui découvrit tout à fait. En reprenant ses sens, le malheureux jeune homme promena autour de lui des regards égarés.
— Où est-elle ? Me l'a-t-on déjà ravie ? Ne la reverraije plus ?
Et, prompt comme l'éclair, il échappa à sa sœur tremblante, et courut se précipiter aux pieds de sa souveraine.
— Berthe, Berthe, écoulez-moi; écoutez une fois l'expression de mon brûlant délire ; je ne vous importunerai pas longtemps, il me tuera, je le sens. Oh ! permettezmoi, avant de quitter cette vie, où je ne fis que passer, permettez-moi de recueillir un sourire de vos lèvres; dites-moi : Joscelin, je ne vous hais pas! et je me croirai payé de mes souffrances. Depuis huit mois je les dévore; elles me minent. Je vous vois chaque jour si belle, si grande dans votre malheur; je vous entends, oh ! supplice horrible ! je vous entends parler de votre amour pour un autre ; mon cœur est dévoré par tous les serpents de la jalousie. Je sais que vous ne pouvez être à moi, je sais que ma passion vous offense, eh bien 1 pardonnez, reine de France, pardonnez à un infortuné que votre image remplissait avant de vous connaître. J'ai élevé mes regards jusqu'à la compagne de mon roi, mais accordez-moi au moins votre pitié, que je sache que votre cœur désavoue vos lèvres, et je me soumets. »
Il baissa la tête, sa famille en pleurs entourait Berthe, comme pour lui demander sa grâce. Elle se leva majestueusement.
— Joscelin^ je vous plains, je vous excuse, je connais le pouvoir de ce funeste penchant. Si j'étais encore reine je pourrais vous punir, je ne le suis plus, je n'en veux conserver que le plus beau droit, celui de pardonner. Cependant vous m'avez offensée, vous avez osé avouer une coupable ardeur à celle qui fut l'épouse de Robert, que le ciel, que le roi vous châtient, j'implore pour vous leur indulgence, que vous n'avez pas méritée. »
« Et vous, comte Bouchard, vous Elisabeth, ne restez pas prosternés devant celle qui n'est que votre amie, je sens ce que vous devez souffrir, que votre chère Blanche vous console. Réunissez-vous pour guérir cette tête malade. Avant de vous quitter, je veux solliciter une faveur : votre fille aime le comte d'Anjou; tout dans cette alliance me paraît convenable. Mes malheurs seuls étaient pour vos cœurs trop délicats une raison de la refuser. Je n'existerai plus bientôt, unissez-les, je vous en conjure. Sigefroy est d'un âge trop avancé pour cette jeune fille, no pensez plus à lui, Berthe vous en prie, vous ne la refuserez pas. »
Blanche cacha sa rougeur dans le sein de sa mère, qui, ainsi que le comte, assura la reine de son consentement. On emmena le malheureux Joscelin dans un état impossible à dépeindre. Ce n'était plus qu'un être sans forces, sans facultés.
Berthe partit en effet pour l'abbaye. Peu de mois après elle prononça ses vœux. La famille du comte de Vendôme y assista. Blanche, devenue femme de Lionel, était restée près de son frère, le pauvre insensé. Au moment où la novice, retirée du drap mortuaire, fitle serment qui la séparait à jamais du monde, un cri affreux retentit sous la voûte sacrée, et un homme se précipita hors de l'église.
En sortant, la comtesse Elisabeth, inquiète, se hâta de
reprendre le chemin du château. Elle aperçut près de la poterne, au même endroit où la reine avait failli succomber^ sa fille évanouie sur le corps inanimé du pauvre page, elle n^avait pu arriver que pour recevoir son dernier soupir, au moment où il revenait de Tabbaye.
La malheureuse mère, en cherchant à rendre à la vie son fils bien-aimé, trouva sur son cœur le billet suivant : « Je sais quand elle doit prononcer le serment fatal, «je le sais, et alors je quitterai cette terre. Berthe, acte cordez une larme à Tinfortuné qui ne vécut qu'un (( printemps, et qui vécut pour vous. Consolez mes « parents, consolez Blanche, dites-leur que, puisque je « vous avais perdue, il fallait bien que ma vie s'éteignît. « Je me sens mourir avec volupté quand je songe que « quelquefois , lorsque les tours élevées du château « frapperont vos yeux, vous penserez à Joscelin. Un « souvenir est tout ce que je réclame de vous ! un «regret! Oh ! Berthe Adieu !....»
LKGENDK DE hk FORÊT DE FONT AINERLE AIT
La reine Mab et ses mille caprices, qui accidentent si délicieusement et si merveilleusement le songe d'une nuit de Shakespeare, n'est point la seule qui ait élu son domicile au sein des forets Je connais une légende, sinon plus curieuse, du moins beaucoup plus vieille encore. Bien des tourelles, bien des églises et leurs clochers dentelés, leurs génies aux formes fantastiques, bien des donjons, bien des créneaux, des bastions, des courtines se sont élevés et se sont écroulés pierre à pierre sans qu'il en reste plus de vestiges que de la belle Thèbes aux cent portes, tandis que la roche dont je ])arle est encore et restera debout dans les siècles des siècles, à moins qu'un nouveau déluge ne vienne la déplacer. Mais la main qui l'arrivée est assez forte pour l'y maintenir...
Au milieu de la forêt de Fontainebleau, l'une des plus pittoresques de la France et surtout l'une des plus fécondes en souvenirs, près la croix de Saint- Mérem, placée sur la grande route qui conduit à Nemours, existe une admirable vallée, appelée la Gorgeau-J.oup, coupée par plusieurs roules et ombragée
LA ROCHE AL'X FÉES. lif
[)'dv une l)elle futaie de chênes et de hêtres dont les diiférents feuillages se marient parfaitement ens4;mi>le. Des néfliers, des genévriers^ des houx aux feuilles d'émeraudes luisantes et découpées et aux graines de corail, des rocliei*s caverneux et moussus à cause de l'ombre dont ils sont toujours abrités, couvrent cette vallée qui est iminensii. Sur le plateau de ces rochers >;ont <le ^rande.^ mares où vont s'abreuviïr le» troupeaux dont les grelots animent le silenœ de la forêt. Vers la lin d'une des routes qui aboutissent au fond de (tel entonnoir, sont deux rochers de merveilleuse mémoire, ri devant lesquels la foiih'/ des promeneurs passe sans fi'arréter ; — et pourtant les échos doivent avoir con- Vîrvé le souvenir de ce qui s'est passé et des bruits étranj/es qu'ils ont répétés autrefois.
11 y a hi lon^tenjps, si longtemps que cMUi histoire ixinw.ij qu'on pourrait bien comnjencer ainsi : Il était :jfi<: loi-.. Mais a njoins d'écrire comme Perrault, tîaland on M. i>.iuiioy, il faut abandonner ce style plein de c!;.tr(/j<: i:i tir naïveté, l/époque dont je veux parler i<rinoot': au tci/jps de François i*' , où la cour était belle et {!'.i\'.iii\r. J.es fiii/ices ont toujours aimé la chasse, et cj* plii'îii, pouj <'*r<î hic/j ^^outé, a besoiri de tout l'appareil rovîil ;il faut (ju il éblouiss^f les yeux et charme h-soreil- 'u'.\. -- [)\i'i\['i:('. qu'un chasseur isolé qu'on rencontre ,uj\i 'U: son cliir^fi unique, et tirant quelques tristes coups iU' fusil, le p;tiï souvent Kur des moineaux, — dont le eo;î< j.'e v: «lisper^e ri se rassemble dans une forêt?
(. eujii <lone une chasse royale, par lïtiit belle niatinée il aulorIln^. ou le soleil p<îrce et dissipe peu à peu le r«<leau tU: bru/ne. (envahissant l'horizon. — I^s dames, le faucon au jioing, njontées sur des liaquenées blanches, ^'lissaient d;ins les taillis et sur les rochers comme un
rayon de lune glisse entre les arbres. Les chasseurs habillés de vert, ardents à la course ; les pages^ les archers, les cors retentissant de fanfares éclatantes, les cris aigus ou étouffés des chiens hors d'haleine et poursuivant leur proie, tout cela était admirable à voir et courait çà et là par des milliers de routes différentes.
— Isoline, dis-moi, n'as-tu rien vu ?
— Mais si. Blanche, ma mignonne, répondit la première dame à une jeune fille comme parée des couleurs de son nom, toute vêtue de blanc sur sa blanche monture, tandis que sa compagne, Isoline, avait un costume vert échitant qui se dessinait gracieux sur sa haquenée gris-perle ; toutes deux portaient de longs voiles qui s'échappaient d'un petit chaperon orné de plumes et flottaient au gré des vents ; toutes deux étaient suivies de leurs pages et varlets.
— Regarde donc, qu'est-ce qui peut briller ainsi ?
— Ce sont les cors et les baudriers, rien de plus.
— Non, non, c'est au ciel, et pourtant les étoiles ne reluisent pas en plein midi.
— Je ne vois de brillant ici que tes yeux, ma chère Blanche, et quant à ton cerveau, je crains qu'il n'ait des hallucinations.
— Mais, dit Blanche en se frottant les paupières, j'espère que je ne suis pas aveugle, et qu'on ne m'a point jeté de la poudre d'or. — Tiens, là, vois-tu, derrière un nuage blanc qui ressemble à une colombe les ailes déployées.
— Le nuage passe et couvre tout, reprit Isoline, et je ne vois que le soleil qui poudroie.
— Tiens, je me mettrais en colère, dit Blanche.
Et elle donna un léger coup à sa haquenée qui partit rapide comme l'éclair. Olivier Raimbaut, son page.
LA ROCHB AUX FÉB8. llf
courut sur ses traces^ et Isoline^ suivie du sien^ le jeune et (>eau René Duchâtel^ se mit à courir aussi après son imprudente amie ; ils eurent bientôt rejoint la fugitive^ qui tenait toujours à son point lumineux au ciel^ comme un fou tient à une idée fixe.
— NVîst-ce pas, Olivier, dit-elle, que comme moi tu le vois s'approcher, et en même temps se diriger vers la gauche.
— Oui, noble dame, je le vois fort distinctement^ répondit le page.
— Eh bien ! Isoline, suis-je encore une insensée ou une aveugle ? ajouta Blanche. Et toi, René, ne vois-tu rien, Ui, vers la cime de ce hêtre ?
— Oh ! si. Madame, je vois quelque chose qui brille bien fort, et qui semble marcher et grossir à vue d'œil.
— Allons, dit Isoline, je ne saurais, malgré toute ma malice et mon esprit de contradiction, lutter contre vous trois. — Oui, oui, je vois parfaitement cet astre qui menace (le nous incendier. — Mais qu'est-ce que cela peut (Mre? te Tirnagines-tu, toi. Blanche, qui Tas vu la prerniên*, et f jui depuis y as constamment arrêté ta pensée ?
— I*as le moins du monde, et je m'y perds, répondit Blanehe.
— Kh bien ! si tu veux me croire, dit Isoline, nous laissf;roris cet astre graviter dans Torbe qui Tattire, et nous reprendrons la chasse, car je crains que nous ne nous é^'arions, je n'entends plus ni les cors, ni les chiens et avec ton étoile merveilleuse, je ne sais où tu nous conduirais.
— Moi, laisser ce point lumineux sans savoir ce que cela deviendra, reprit Blanche, oh ! non, mille fois non, et duss^5-je mourir dans la forêt, je suivrai cette étoile tant que mes yeux la pourront voir^ et je marcherai tant
que Gazelle me pourra porter^ et si elle tombe épuisée, je courrai encore jusqu'à ce que moi-même je n'aie plus de forces.
— Laisse là ton étoile^ dit Isoline^ et fais trêve, au moins pour cette fois^ à ton esprit aventureux.
— Par tous les arbres, et pour tous les arbres de cette magnifique forêt, je n'abandonnerai pas cette étoile. Tu sais, Isoline, ma mie, que ma volonté est de fer, et qu'il faut que tout s'y plie, depuis la monture jusqu'au page. — Retourne, je t'en conjure, retrouver la chasse, tu seras ce soir le plus bel ornement de la fête, et la belle duchesse d'Alençon ne pourrait se passer de toi : on dirait que vous êtes sœurs tant vous vous aimez, si bien que j'en suis un peu jalouse... mais je n'ai pas l'outrecuidance d'avoir le pas sur une princesse, ni à la cour^ ni au fond de ton cœur.
— Ingrate et mauvaise ! crois-tu que je vais t'abandonner seule ainsi dans cette immense forêt ?
— Je ne suis pas seule, Isoline, Olivier, mon gentil page, ne faussera pas compagnie à sa maîtresse.
— Oh ! non, répondit Olivier, mettant un genou en terre, puis enfourchant de nouveau son palefroi : ne suis-je pas commis à la garde de la noble Blanche de Montmédy, et ne dois-je point obéir à tous ses commandements?
— Sont-elles bien dures les entreprises qu'elle t'impose, dit Isoline en regardant le page avec malice , et n*es-tu pas souventes fois payé par un doux sourire et un de ces regards oii on entrevoit le ciel?
Olivier rougit, et René lança un coup d'œil rapide sur la belle Isoline, puis abaissa soudain ses paupières comme sous un voile de larmes ; mais les deuxdamoiselles rapprochèrent leursmontures etparurent s'entretenir
à voix basse^ tandis que leurs deux pages les suivaient respectueusement.
— Oh ! pour cette fois, s'écria Blanche tout à coup, je commence à distinguer quelque chose: c'est comme une corbeille d'or soutenue sur les ailes d'un immense oiseau : vois-tu Isoline ?
— Le soleil m'éblouit tellement que je ne puis tixer cette lumineuse apparition, mais je te crois sur parole, Isoline, seulement je voudrais bien savoir quand cet astre aura fini son ascension, car je commence à me fatiguer d'aller à sa poursuite.
— Oui, oui, c'est parfaitement une corbeille, ayantla forme d'une nacelle.... Oh! comme l'oiseau l'emporte rapidement, mettons nos chevaux au galop vers l'orient, le vent d'ouest la souffle vers ce côté.
— Ne crois-tu pas, dit Isoline, qu'une volonté supérieure dirige cette nacelle, et qu'elle n'est pas tombée en droite ligne de la lune ou d'une comète ? à moins que chacune des parcelles de ces beaux astres qui nous éblouissent les nuits, ne viennent, en se détachant quelquefois, nous prouver que notre monde à nous est bien terne, bien obscur, et surtout bien pâle?
— Comment peux-tu raisonner ainsi calme et froide, reprit Blanche, quand tu me vois haletante de curiosité ? Ou tu ne vois pas, ou tu es d'une nature tellement différente de Ja mienne que je ne saurais te comprendre. — Qu'elle est gracieuse, cette nacelle d'or! elle glisse dans Tespace aussi rapide que les autres sur les mers ! Que peut-elle contenir? — Une fée ou une sorcière... ou un sylphe... ou une céleste chrysalide... ou bien quelque beau prince que le ciel nous envoie, parce que les homnies ici-bas ne sont point assez parfaits pour nous. — Blon Dieu ! comme elle s'abaisse, comme elle s'abaisse
116 LE PRCIT DÉFENDU.
vite et semble dériver! pourvu que je ne la perde pas! s'écria de nouveau Blanche palpitante d'émotion ; ce hétre^ ce hêtre gigantesque va tout à Theure me la cacher.
Et Blanche donnant un coup de son pied mignon dans les flancs de Gazelle, partit comme un trait et les trois autres volèrent sur ses traces.
Blanche ouvrait toujours la marche^ sans s'inquiéter de sa haquenée; mais ses compagnons étaient harassés^ bétes et gens, et le soleil s'effaçait déjà derrière le rideau d'émeraude de la forêt, non sans laisser une traînée éclatante de lumière colorant les nuages de ces nuances empourprées d'un vif éclat d'abord, se dégradant jusqu'au violet, puis du violet au gris, puis du gris à ce bleu ardent d'une nuit étoiléc.
— Olivier, ne vois-tu rien ? dit Blanche, — depuis quelques instants je cherche en vain, mais le ciel est vide.
— Hélas ! non, noble damoiselle, répondit le page, la vision a disparu.
— Et grâce à cette corbeille enchantée, dit Isoline, qui n'était peut-être que le char de la fée Carabosse, nous voici accablés de cette course, égarés, et probablement obligés de passer la nuit à la belle étoile et au plein cœur de la forêt ! c'est fort romanesque, mais peu amusant.
— Je viens d'apercevoir quelque chose au travers des arbres, dit René; c'est peu^être la divine corbeille?
— Où donc? reprit Blanche. Oui, c'est vrai, c'est comme un rayon qui passe et disparaît. — Hélas !* où courir maintenant ? Gazelle est presque morte, et moi, je n'en puis plus! — Olivier! aide-moi à descendre. — Que veux-tu, chère Isoline ? il nous faut prendre notre parti, et nous arranger le mieux possible pour pas-
LA ROCflE AUX FÉES. fi?
ser la nuit dans la forêt, une autre fois tu ne me suivras plus ilans mes excursions.
Isoiïna et les pages mirent pied à terre justement vers la platine de cette gorge au loup. Olivier et René étendirent sur la mousse leurs verts manteaux pour servir de tapis aux nyiiiphes chasseresses^ ils attachèrent les quatre rxiursiers^ tandis que les faucons^ se sentant ennuités dans la foT^Ay maudissaient d'autant plus Tesclavage de leurs chaperons.
— Voyons, dit Isoline, il nous faut égayer la désolée Blanclie, quoique nous soyons ses victimes; que faire? Ça, messieurs les pages, c'est à vous de nous distraire. Chafitez-nous quelques doux lais d'amour.
— Non, bien plut/it un conte, reprit Blanche^ ou qui nous endonrie ou qui tienne nos esprits éveillés par tout œ qu'il évoquera de curieux, de fantasque ou d'effrayant.
— (>lioibisw?z, damoiselles, s'écrièrent les deux pages, nous sommes prêts à vous ol>éir, quels que soient vos ordres.
— U'Jîind je songe à ce que dira la cour demain, interronipil Iholine. Que i>ensera-t-on de notre absence à la Uii(t't ai que diront les mauvaises langues d'une nuit p'ds^âit da/i'5 la forêt avec deux pages?
— Uu'- veux-tu qu'on dise, reprit Blanche, sinon que nous nous soniines égarés?
— (jii : tu es dune imperturbable philosophie, dit Isoline; niais moi, si rieuse, j'ai peur de la méchancet4> (Ut la ('f)\}i\ et puis, un peu de la forêt dont les arbres bont si noiis a prés^^nt.
— J ( fjtf nds déjà d'ici notre délicieux poète, Marot, ajouta Oii\ier, composant demain quehiues vers i Toc- ( asioïi de votre disparition, damoiselles. ^
Ung soir advint dedans une forest, Qui beaux gazons et verdoyants offrait, Que chevauchaient dessubs des hacquenées Dames d'amour par leurs pages menées, Suivant les daims et les cerfs aux abois. Et la fanfare du cor dans les bois.
On dit que feust bien clère la nuictée.
— Assez, messire Olivier Raimbault, dit Blanche avec hauteur interrompant le pauvre page qui baissa la tête et soupira, Marot, comme vous le disiez, le poëte de la cour, a bien assez de louanger monseigneur le roi, et d'aimer sa noble sœur Marguerite. — Voyons, René, une histoire, mais une histoire dans le genre de celle que tu disais Tautre soir chez la reine, une histoire terrible !
— Tu veux donc me faire mourir de peur, dit Isoline, oh ! mon Dieu ! quelle journée, et quelle nuit va la suivre ! — Je grelotte déjà. Que la sainte Vierge me soit en aide ! Pourtant, commence, René, puisque tel est le bon plaisir de très-haute et très-puissante damoiselle Blanche de Montmédy. — J'écoute, moi, la pauvre Isoline d'Escars.
Et René commença ainsi. — Histoire du monde enflammé, — Devers une autre partie de la forêt est un rocher aride qui semble avoir été dévasté par je ne sais quelle malédiction. Autrefois des chênes verts, tou£fus et druidiques l'ombrageaient entièrement. Des bouleaux légers et gracieux se faisait jour à travers les parois verdâtres et moussues, servaient de retraite aux braconniers et aux malfaiteurs, et lorsque la nuit arrivait, nul n'osait approcher de ce lieu redouté : un grand veneur, prétendait-on, ayant voulu prendre trop de soin du gibier royal, et pourchasser de trop près les larrons, disparut
tout à coup sans qu^on sût jamais ce qu'il était devenu; les recherches furent inutiles, et depuis on a souvent vu son ombre se promenant la nuit dans la forêt...
— Oh ! Seigneur ! dit Isoline, j'ai cru voir en effet une ombre se glisser derrière nous, n'achève pas cette histoire, René, je t'en supplie.
— Et moi, René, interrompit Blanche, je te supplie de l'achever. — Donc le grand veneur avait disparu?...
— Oui, damoiseile, reprit René. Et vers le même temps, une pauvre boisitine déplorait la perte de sa fille unique et faisait retentir la forêt de ses cris : — Où e&-tu? ma fille, ma bien-aimée Gilette ! qui donc a pu te ravir à mon amour? Hélas! les louves dont je n'ai point|emporté les petits ne sont pas venues me prendre mon enfant? oh ! rendez-le-moi, qui que vous soyez, puissances célestes ou infernales ; et je fais un vœu, dit-elle en se jetant à genoux.
Aussitôt une vapeur blanchâtre s'éleva devant elle, se condensa et devint brillante comme un feu follet. Cette lumière se mit à voltiger au-dessus de sa tête, et poussée probablement par une irrésistible puissance, elle la suivit pendant un long temps, san& songer à sa fatigue ni à ses pieds que déchiraient les rochers arides ; (infiii la lumière s'arrêta, et la femme s'assit non loin de cette caverne ; elle entendit les paroles suivantes :
c( — Seigneur chevalier, je vous en conjure, ayez pitié de moi î je ne suis qu'une pauvre fille, croyez-moi, je ne suis pas digne de vous.
« — Vrai Dieu ! ma mie, je suis las de tes raisonnejucnts, et ma patience, qui s'épuise à t'écouter depuis un si long temps, irrite encore mon amour; soumets-toi (loncî enfin, car j'ai résolu que cette nuit, cette nuit meme^ tu seras à moi.
« — Oh ! noble seigneur^ reprit la voix en sanglotant ; ayez pitié de moi ! de ma mère et de sa douleur.
« — Cest ma fille, c'est Gilette, s'écria la pauvre femme. — Et elle voulut courir; mais elle vit surgir à ses côtés une longue figure rouge qui brillait sous la lune comme un rameau de corail qui lui posa le doigt sur les lèvres en lui disant :
a — Écoute.
« — Mais, messire Satan (si vous Têtes), rendez-moi ma fille et je vous donne tout ce que vous voudrez.
« — Patience, femme, encore quelques întants, et tu seras satisfaite ; ni toi ni ta fille n'êtes d'assez hautes proies pour moi. — Silence donc, reprit-il en serrant le bras de la vieille qui sentit comme un fer rouge le lui brûler, et cette marque resta, dit-on, ineffaçable. — Que m'importe ta mère? reprit le chevalier; que m'importe sa douleur? Depuis un mois que je te tiens enfermée dans cette grotte, quoi ! je n'ai pu vaincre ta résistance ni séduire ta vanité ! quoi ! mon amour n'a pu faire naître le tien ? eh bien ! cet amour méconnu se changera en rage, et dussé-je briser tes membres gracieux et délicats, tu seras à moi, te disje, à l'instant, à l'instant même. — Et la jeune fille, au milieu d'une lutte qui paraissait horrible, murmura ces paroles entrecoupées : Puisse la sainte Vierge que j'implore me venir en aide et le diable te brûler vif, chevalier cruel. — Et puissent tes prières n'être jamais exaucées, toi qui es inexorable pour moi !
« — Le diable ! reprit le chevalier avec un rire effroyable ; le diable est mon ami intime, et je ne le crains pas plus que tes imprécations.
a A peine avait-il prononcé ces dernières paroles qu'on entendit en eff'et un rire infernal, puis un bruit sourd comme le précurseur d'une éruption de volcan ; bientôt
la grotte éclata avec un craquement épouvantable et des laves bouillantes s'échappèrent par torrents de ce nouveau cratère, et on vit longtemps une traînée rouge sillonner le ciel comme d'un ruban de feu, puis tout disparut.
« Le lendemain, Gilette et sa mère étaient dans leur cabane; il ne leur restait de tout ceci que comme un cauchemar qui leur aurait brûlé la mémoire. — Le lendemain aussi, des bûcherons retournant à leur ouvrage accoutumé, ne se reconnurent plus, dit-on, dans les mêmes parages. Ils devisèrent entre eux sur la disparition de cette grotte où étaient leurs outils.
« — Mais dis donc, Jacques, est-ce que la Salamandre dont cette chaîne de rochers porte le nom, aurait passé par là cette nuit et brûlé notre roche?
« — Ma foi ! m'est avis qu'il y a eu du surnaturel^ Jehan. Tiens ces morceaux de rochers brûlent comme si c'était le lit du diable.
« Et les bûcherons qui trouvèrent une pierre rouge ayant la forme d'un cœur, l'emportèrent chez eux en disant à leurs femmes qu'il était le cœur d'une dame que le diable avait brûlé cette nuit dans la forêt, ils baptisèrent ce rocher : le Mont-Enflammé, et le nom lui resta. »
— Merci, gentil page, ton conte était charmant, s'écria Blanche dont les yeux brillaient comme deux étoiles, j'irai voir ce Mont-Enflammé, tu me guideras, n'est-ce pas?
— Que le diable puisse t'emporter, toi et tes contes maudits, malin page ! ajouta Isoline ; depuis que tu as commencé ce récit, non-seulement j'ai peur, mais je sens une odeur de soufre qui me suffoque.
— Quelle imagination fertile à enfanter des visions et faire naître des parfums ! — Tu as peu de courage, ma
pauvre amie^ dit Blanche en souriant; niais on dit que les hommes aiment beaucoup mieux les fenmies peureuses et tremblantes que les fières Amazones ; d'ailleurs^ ne fût-ce que par coquetterie, je te conseille de conserver ce rôle, il te sied à ravir.
— Les amazones sont donc impitoyables envers leurs amies ? reprit mignardement Isoline. Quoi que tu fasses ou que tu dises, je t'aimerai toujours.
— Et moi aussi, murmura à voix basse à Toreille de Blanche son page, Olivier.
Elle posa un doigt sur sa bouche et feignit de n'avoir rien entendu; puis elle dit : Maintenant, Theure s'avance^ essayons de dormir.
— Oui, essayons, reprirent les autres.
Et le silence succéda aux contes de ce charmant quatuor.
Qu'il est majestueux le silence d'une forêt au milieu de la nuit. Tous les bruits qui s'éteignent et se meurent avec le jour, laissent parler seule alors la grande et puissante voix de la nature ! Ce murmure du vent qui fait mugir les branches des arbres dont les feuilles se caressent amoureusement, cette brise qui courbe les fleurs^ rase les mousses et répand les parfums dans l'espace, où brillent des milliers d'étoiles ; le grillon qui frémit, le rossignol qui chante en égrenant les perles de son gosier ; c'est une harmonie divine qui semble s'élever vers le ciel; les parfums sont l'encens, les chants sont l'hymne sainte ! Quiconque a une âme et peut passer la nuit dans une forêt, doit sentir cette âme s'épurer et remonter à sa céleste source; tout est là, beauté, poésie, musique, extase, car on entend la voix de Dieu, quand celle des hommes est endormie.
Isoline, Olivier et René paraissaient assoupis; mais
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f/î^y; ^S;jr»*or) % f.UhuUpu^^ \tnh T^^nfant f-XiHuUpm,
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i\\i-,\U-/.'%<,\i .\ /îv^îill^-y^voii-; : cria Blanche trcr/i-
f ^;;r/ ' J î< % ^î<'ux p;j5/;^'t ^'/:%(û\U',n',rii, *ii t/>fj5i troi^ Vî i;»j,pr^^..' ;.' ri' '^î lîlao'^hc^ et le rn^^rnc refrain rccorn-
r- ^^ ^;,or» ,, 'Wr^uA' il-;, tou^ cnr^rnWc, nom sia'iron; ;/:^ri r.'/ij-, fU;U-jif\c(;. >ou-i .V/fnrnc?,annc^,rjijc criignonîv- '.Mj .'.'
f'u: . >, »eri;int îou^ fiu^iith par le J^raA, il* (U'AffArifUrhfii .'i \,f-tA(', 'îu '//^;ju.
f r.'^ , i' jf \ih\''.(\ roulait *.»jr le front dc?i (Uiwoi^^lU'A ■• 'î'- ,' i. . f/-;;^^- ., i)% -e 'Â.tr'iuiui Trin contre l'autre, et ;,o>r*;.f;' ' oir;,.' ri- forjjour^. Ih arrivèrent juvpie «lur un ^f) ir.ori*;^M>:, <rou il-i d/îr^>iivrirent enfin un !^p<;ctacle • *r;»fii;<.. — Ive^ ^rune roche cav^rrneuwj étaient <Ie» ^ -r/.rr)/ . /î^r.e'/elée-;, le^ fjTa<i et leî^ éj^aule» nos ayant de
longues tuniques blanches, retenues par une ceinture rouge qui leur ceignait la taille; — de petits nains noirs étaient blottis auprès d'un brasier ardent, tandis que, circonscrites par un cercle d'un feu bleuâtre, les femnaes dansaient en rond en faisant des grimaces et des contorsions autour d'une nacelle ou d'une grande corbeille en or, dans laquelle reposait un bel enfant, qui souriait malgré ce bruit infernal.
— Oh ! c'est la corbeille ! c'est la corbeille ! s'écria Blanche émue. Cet enfant... qu'il est beau !
Mais au même instanf, des voix d'hommes retentirent dans la forêt, elle parut s'illuminer de la lueur de plusieurs torches ; c'étaient des archers envoyés par le roi à la recherche des fugitives. . . Aussitôt la vision disparut. . .
— Ah ! vous voilà donc enfin, nobles damoiselles, béni soit monseigneur saint Hubert qui nous a si bien guidés! Toute la cour est dispersée et en alarmes à votre sujet, s'écrièrent les archers. Voici des chevaux frais, partons, partons vite.
— Hélas! adieu la corbeille, soupira Blanche à l'oreille d'Isoline, il faut partir, le roi l'ordonne. — Mais toutefois je veux savoir en quel endroit je suis pour pouvoir y revenir.
— Mes amis, dit-elle en s'adressant aux archers, pourriez-vous me dire où nous nous trouvons maintenant, car vous le voyez bien, nous nous sommes tout à fait égarés en nous éloignant de la chasse.
Après avoir bien regardé tout autour, un des archers répondit :
— Noble dame, nous devons être dans la Gorge-au- Loup.
— La Gorge- au-Loup, répéta Blanche, cela suffit. Les pages aidèrent leurs maîtresses à monter sur les
LA ROCHE AUX FÉES. ItS
nouveaux coursiers, des varlets mirent les autres en laisse, et la troupe conduite par les archers, laissa derrière elle la belle, la sauvage et ténébreuse vallée, et se dirigea vers la grande route qui descend de la croix de Saint-Hérem à Fontainebleau. Le voyage fut silencieux. Olivier et René seulement se parlaient bas de temps en temps ; c'était un coup' d'œil magique que cette cavalcade chevauchant à la lueur des torches portées par les archers. Les effets tranchés et bigarrés de cette lumière, produisaient sur chaque cavalier des teintes fantastiques et contrastaient admirablement avec ceux de la lune, qui semblait par instants, en se voilant sous un nuage, railler les torches inutiles et présomptueuses.
Ils arrivèrent enfin au château dont la cour d'honneur était illuminée. Le piaffement des chevaux attira des seigneurs et dames sur le grand et royal escalier, et le roi lui-même, le plus galant des chevaliers de sa cour, vint prendre la main de Blanche , tandis que Tamiral de Bonnivet prit celle de la belle Isoline, et tous rentrèrent au château. La fête interrompue fut remise au lendemain.
Un an ne s'était pas encore écoulé depuis que le roi avait recouvré sa liberté, il avait tant souffert en Espagne des rigueurs de Charles-Quint, qu'il était avide de plaisirs. 11 avait mis la cour sur un pied de galanterie extrême, les fêtes s'y succédaient avec une variété charmante, et cette cour à laquelle il avait attiré des savants, des poètes, des artistes de tous genres, était à juste titre réputée la plus galante et la plus spirituelle de l'Europe. Parmi les femmes qui y brillaient, aucune ne pouvait lutter d'esprit et d'instruction avec Marguerite, qu'on nommait si bien la Marguerite des Marguerites. La belle Amie de Pisseleu, dont la duchesse d'Angouléme s'était servie
comme d^un instrument pour détacher le roi son fils de ses liens avec madame de Chateaubriand^ avait admirablement servi ses projets^ et François était soumis aux charmes de cette séduisante sirène.
Donc, c'était fête au château de Fontainebleau, et la salle du bal était pompeusement décorée, les rideaux de drap d'or tombaient avec une royale et éclatante majesté. Les parois et le plafond étaient tendus de soie bleu turquin et semés de fleurs de lys d'or de Chypre d'une richesse extrême. Quel essaim de jeunes et belles femmes délicieusement parées, se détachait dans ce cadre magnifique ! que de seigneurs de haut lignage, gracieux et bien accoutrés, que de gentilspages,tenant les éventails et les escarcelles si souvent dépositaires d'amoureuses correspondances ! Comme ces pierreries chatoyaient aux lumières de milliers de kistres... Que de parfums enivrants s'exhalaient des parterres pour monter jusqu'aux croisées à demi ouvertes, parfums d'amour, de poésie... et la musique aidant, tout était enivrant en cette belle et brillante soirée. Tandis que le roi devisait avec sa sœur bien-aimée, sa mignonne, comme il l'appelait, chacun ne tarda pas à remarquer que la favorite avait quitté quelques instants la salle du bal sous prétexte de la chaleur, qu'elle errait dans les jardins avec son page et le comte de Bossut-Longueval, qui plus tard même Taida àjtrahir les intérêts du roi dans le Piémont. Mais lorsqu'un roi est amant et qu'il est aveugle, la cour doit avoir l'air d'ignorer. Anne rentra sans que le roi se fût aperçu de
son absence ; il se leva pour aller s'asseoir auprès d'elle. — Que vous êtes belle ce soir, Anne, ma mie, et quel
nouveau coloris vient d'empourprer vos joues délicates!
foi de gentilhomme, vous êtes la reine de la fête, comme
vous l'êtes au fond de mon cœur!
— Et vous, sire, vous êtes toujours le plus galant. Fasse le ciel pour mon bonheur et repos que vous soyez toujours le plus amoureux! reprit Anne.
— Et vous, notre cher Apollon, dit François à Clément Marot, venez ça et retouchez quelques vers que je faisais ce matin pour la dame de mes pensées.
— Sire, répondit Marot, je serais heureux de les avoir faits, mais permettez-moi de les remettre à leur adresse, et de jouir du bonheur qui va s^épanouir sur le visage de cette noble damoiselle.
Et tandis que le roi quitta cette place comme pour échapper aux éloges du poëte et de sa maîtresse. Clément se rapprocha davantage de mademoiselle Anne et lui lut les vers suivants, que le roi avait faits le matin même, l'apercevant à sa toilette.
Estant seulet auprès d'une fenestre, Pour un matin, comme le jour poignait ; Je regardai Aurore à main senestre, Qui à Phébus le chemin enseignait ; Et d'autre part ma mie qui peignait Son chef doré; et vis ses luisants yeux, Dont un geste, un traict gracieux, Qu'à haute voix je fus contrainct de dire : Dieux immortels rentrez dedans vos cieulx. Car la beauté de ceste vous inspire.
Elle parut eu effet fort satisfaite, et lança sur la cour un regard radieux, tandis que Marot poursuivant, lui
disait :
Poinct ne scay qui voudrais estre Du roy poëte et amant, Qui faict un couplet charmant Ou d'Anne qui le fit naistre.
— Par ma sainte patronne, s'écria la favorite^ quel
assaut de galanterie^ messire^ je ne sais en vérité plus que répondre.
Pourtant elle ôta de son doigt un brillant précieux, et en fit don à Marot^ qui s'en para à Tinstant même, enivré de cette faveur de la belle Anne. Mais le jour qui naissait et faisait pâlir l'éclat des bougies^ mit un terme à cette fête ravissante, et tous se séparèrent, les uns le cœur plein d'ambition et d'espoir, les autres le cœur brisé comme après une rude déception. Ainsi s'en va le monde. Ce qui fait la joie des uns fait le malheur des autres. Pourtant, si on pesait toutes les joies et toutes les douleurs superposées les unes sur les autres dans l'histoire des cours, hélas î hélas I la douleur ferait pencher la balance. Ce qu'il y a de plus triste dans cette réflexion, c'est qu'elle a été, qu'elle est, et qu'elle sera toujours vraie.
La cour n'avait plus que peu de jours à rester à Fontainebleau, et Blanche se désespérait de ne pouvoir retourner à la Gorge-au-Loup, puisqu'aucune partie de chasse ne s'organisait ; ne pouvant plus résister à la curiosité qui la dominait, elle appela son page.
— Olivier, dit-elle, jure-moi le secret sur ce que je te vais dire, et jure-moi de m'obéir.
— Est-il besoin de serment, ma dame, ne savfez-vous pas que tout mon être est à vous, que vous en pouvez disposer pour mon bonheur ou mon malheur, ajouta-t-il d'un ton plus bas.
— Eh oui ! beau page, tu sais bien que je t'aime quand nous sommes seuls, mais ce n'est pas l'heure des doux propos d'amour. Maintenant je veux un habit de page semblable au tien, et ce soir, tous deux, nous allons nous diriger vers l'endroit où nous avons vu la corbeille et les fées.
— Quoi ! vous ne craignez pas la nuit^ la forét^ les sorciers, et surtout ce qu'on dirait de votre absence?
— Pauvre enfant! ne crains rien toi-même; j'ai tout prévu. Je suis malade ; je renvoie mes femmes, je m'habille, je sors par la poterne dérobée dont la belle Anne croit avoir perdu la clé, je traverse le parc et rejoins la grande route où tu m'attends. Je ne veux ni obstacles ni raisonnements,; dans une heure, c'est convenu, et d'ici là, porte vite les habits de page.
Olivier déposa un baiser sur la belle main qu'on lui tendait et disparut avec la rapidité de l'éclair. Deux heures après cette conversation, deux malins pages gravissaient la montagne qui conduit à la croix de Saint- Hérem, ayant à sa droite la belle sauvage futaie nommée le Déluge.
— Blanche, tu cours trop, criait Olivier.
— Non, pas Blanche, adieu ce nom, pour à présent ; mais Lutin, car je sens bien que si j'étais page, je serais le plus lutin de tous.
Et tout en courant et décrivant des courbes comme le font les enfants et les chiens, Olivier, à la faveur de ce charmant déguisement, disait tu à sa belle maîtresse, et lui dérobait à chaque instant un baiser: c'était plaisir que de les voir vagabonder ainsi.
— Je crois que nous y voici, s'écria Olivier.
— Faisons silence, dit Lutin tout bas, car s'il y a une fête parmi les fées, ilne faut pas les troubler.
Et ils arrivèrent marchant à petits pas, s'arrêtant de temps en temps quand les bruyères sèches et les feuilles mortes avaient trop crié sous leurs pieds légers, sur le même plateau d'où ils avaient découvert cette scène étrange le jour de la chasse royale. Ils s'assirent sur la mousse qui tapissait un rocher, et plongèrent ainsi dans
180 LE FRUIT DÉFBl^DU.
la vallée éclairée par moments^ quand la lune sortait radieuse d'un voile de nuages.
— Je ne vois rien^ Olivier.
— Si, j'ai vu une lumière. Voilà le sabbat qui va commencer. — Chut !
Et en une minute, toute la roche fut illuminée comme la dernière fois; seulement^ les femmes étaient assises sur des bancs de feuilles sèches; elles étaient encore en rond autour d'une d'elles qui tenait l'enfant sur ses genoux; son petit bras potelé était nu, et elle paraissait y graver quelques signes mystérieux en s'exprimant dans un langage inconnu aux deux pages ; puis l'opération finie, elles se mirent à causer avec l'enfant, comme pour l'amuser et lui apprendre à parler.
« — Moi, comme la doyenne, je suis sa marraine, dit celle qui le tenait, je lui donne nom Séraphito, parce qu'il est beau comme un séraphin; mais pourtant, jusqu'à ce qu'il ait une dent, il se nommera Bébé. — Que chacune de vous lui fasse un don. »
Et toutes, à l'envi, en lui donnant un baiser, semblèrent lui souffler un mot à l'oreille.
« — Pauvre enfant abandonné, continua toujours la doyenne; sans nous, tu serais mort, et nous qu'on accuse de malcficcs; nous qui t'avons trouvé exposé sur un fleuve dans une corbeille d'osier, nous t'en avons fait une d'or. — Tu es le fils d'une noble damoiselle, ta mère a voulu cacher sa honte par ta mort, et nous, sorcières, nous t'avons pris, adopté et élevé. — Oh ! bel enfant, puisse notre savoir, conjurer les malignes influences qui s'arrêtent parfois au-dessus de ta tête. »
Puis le prenant dans une main et l'élevant en l'air, elle sembla décrire avec lui des cercles étranges, et bien qu'il fût au-dessus de la flamme d'un brasier ardent, ce
bel enfant ne pleurait pas. Remis à terre par la doyenne^ il se mit à courir de l'une à Tautre en répétant : Bébé^ Bébé. — Elles lui firent boire d'un élixir quiTendormit et le replacèrent dans la corbeille d'or. — La doyenne prenant toujours la parole.
a — Voici le jour, mes sœurs ; il est temps de partir ; emportons notre trésor; bientôt, hélas ! il nous faudra le rendre au monde d'où il sort. — Une nouvelle princesse dont je vols l'astre se lever à Thorizon, servira admirablement nos desseins sur cet enfant... dont la mère ! »
Elles vomirent alors d'horribles imprécations. En se livrant à leurs danses sauvages on entendit les rochers crier sous leurs ongles aigus; puis les lumières s'éteignirent, et tout disparut avec l'aube matinale. — Les deux I)ag(îs étaient restés muets et comme changés en statues.
— Quel mystère cache tout ceci, grand Dieu ? s'écria Lutin; mais je le découvrirai ou j'y mourrai. Il y a làdessous un crime infâme... Comme elle est gangrenée au cAvuv, cett(î cour si belle et si brillante de dehors... Il y a donc un inonsii'o parmi ces belles dames ? Partons, partons^ Olivier, cette scène et tout ce qu'elle m'a révélé, m'a ^d;i(('; le ca'ur comme le froid de la nuit a déjà glacé mes iiKîinbres.
Kt ils r('[)iirent tous deux le chemin de Fontainebleau, (risfcîs (;t silencieux, bien différents de ce qu'ils étaient à Ui (io!'^'o-au-Loup. — Ils se glissèrent furtivement dans le (;li;it(îau, et Blanche avait rejoint son appartement et f|iiitt(* SCS vêlements de page avant qu'on se fût aperçu de s()iial)Sf;iice.
Plusi(îurs années s'étaient écoulées, le roi, toujours de î)lus en i)lus épris des charmes d'Anne de Pisseleu, l'avait mariée; à Jean de Brosse, et lui avait donné le
duché d^tampes. Donc^ la duchesse d'Étampes brillait comme le plus bel astre de la cour^ et régnait toujours sur le roi, malgré rapparition de Diane de Poitiers, qui s'était emparée du cœur du jeune prince Henri dont elle fut et resta toujours la maîtresse adorée. La politique du pape Clément VII Tavait forcé à demander un des fils de France pour sa nièce, Catherine de Hédicis, et François I" demanda la main de cette princesse^ pour le prince Henri, son second fils. Le pape, ravi de cette union, se décida à conduire lui-même sa nièce en France, bien qu'il fût âgé et infirme, et ce fut à Marseille, où François I" s'était rendu, qu'eut lieu le mariage. Ainsi vint en France, comme femme de Henri^ cette fameuse Catherine de Médicis, appelée à jouei* un si grand rôle plus tard, par ses intrigues, ses artifices et son ambition.
Malgré les plaisirs dont la duchesse d'Étampes savait entourer sans cesse son royal amant, la cour avait bien perdu depuis le départ de la charmante Marguerite pour son royaume de Navarre, dont elle avait fait le refuge de tous les prosélytes de Luther et de Calvin, poursuivis avec acharnement par François I". Elle avait publié un livre intitulé : Le miroir de V âme pécheresse ^ qui eût fait brûler vif son auteur, si cet auteur n'eût pas été la sœur du roi, du roi qui l'aimait tant qu'il ne pouvait Taccuser ni la croire entachée d'aucune hérésie. Et pourtant, c'est à la reine de Navarre qu'on doit Feutrée de la religion réformée en France. Le palais des Tournelles était toujours le rendez-vous de la fleur de la noblessse et le noyau de mille intrigues, si les pierres dont il était construit pouvaient parler, que de choses ignorées elles révéleraient au grand ébahissement des chroniqueurs qui, à force de broder et débroder sur
rhistoire, Tont tellement arrangée^ que personne n'y reconnaît plus rien , ni eux non plus. C'est une tour de Babel où chacun parle un langage différent, et dont chacun emporte un caillou pour former son édifice. Autrefois on construisait, maintenant on démolit, chaque siècle à sa manie; mais il y a plus de grandeur à créer qu'à détruire, et nous, pauvres ouvriers infirmes, nous avons perdu le secret des dentelles de pierre, des tourelles à jour qui servaient de nids aux corbeaux et enfantaient ces merveilleuses légendes qui se perdent chaque jour, comme chaque jour le soleil semble perdre de sa force, à moins que comme nos bons aïeux , nous n'emportions nos pénates avec nous en cherchant un climat plus doux, des hommes plus neufs «t descœurs moins corrompus, nous couronsgrand risque d'habiter le royaume de messire Boréas, de regarder en nous-mêmes jusqu'à ce que notre cœur s'y soit glacé aussi, à toutes les chaudes et vraies sympathies, puis nous dirons ces fameuses paroles de la tête du moine Bacon: — Il fut un temps ^ — il est un temps , — et bientôt il ne sera plus temps!
Le fils aîné du roi François étant mort, tous les yeux et les espérances se tournèrent vers le jeune prince Henri, appelé à monter sur le trône, et le personnel de sa maison s'en était accru de beaucoup. Catherine sa femme, toujours délaissée pour Diane, espérait qu'une fois reine de France, elle conquerrait des droits sur le cœur de son époux.
Un soir c'était Noël et les habitants en courant par les rues criaient : Noël ! Noël, voici la venue du Sauveur du monde, venez adorer le doux Jésus dans sa crèche. C'était fête pour le peuple et fête pour la cour, une cérémonie brillante se préparait dans les appartements
134 LE FRUIT DÊFENDC.
royaux du palais des Tournelles^ et chaque dame de haut lignage^ non contente de briller par elle-même, y voulait briller encore par Tappareil de sa suite. Puis les hauts personnages se mêlaient, se dispersaient, passaient et repassaient en se coudoyant comme la lanterne magique la plus féerique et surtout la plus chatoyante. Tout à coup la duchesse d'Étampes s'arrêta au milieu de sa conversation avec le duc d'Orléans, assis à côté d'elle : le prince Charles, duc d'Angoulême, devenu duc d'Orléans par la mort du dauphin, était engagé avec Anne de Pisseleu dans la plus étroite liaison.
— Messire duc, dit-elle, ne pourriez-vous pas me dire quel est ce beau page qui passe, à la chevelure de Phébus, aux yeux abaissés et au maintien modeste? Il porte un drageoir et une escarcelle magnifique.
— Non, je ne connais pas ce bel enfant, répondit le duc, d'ailleurs, ici je ne vois que vous, Anne ma mie.
Anne écouta à peine ce compliment, absorbée qu'elle était par la curiosité qu'éveillait en elle l'aspect de ce page. Elle appela un des siens, et le chargea aussitôt d'aller s'enquérir à qui appartenait ce blond jouvencel, et surtout quel était son nom.
— Va vite, enfant, et je te donnerai des dragées au retour.
Et le page s'élança dans la foule. Jusqu'à ce qu'il revînt, Anne, distraite, répondait peu et mal aux galanteries du duc d'Orléans, et ne songeait même pas à l'absence de François 1", qui, cherchant par les rues de nouvelles et nombreuses aventures, en avait alors entamé, avec la belle Ferronnière, une dont la suite lui devint si funeste ! Enfin le gentil Hugues revint auprès de sa maîtresse, lui rapporter la suivante réponse :
— Noble dame, ce page est attaché à la princesse Catherine de Médicis, il se nomme Séraphito, on dit qu'il
est arrivé depuis peu d^Italie et qu^il ne parle pas bien français encore.
— Voilà un message adorablement rempli, mon mignon^ et je vais te bailler force dragées en récompense. Mais tout n'est point encore fini là ; écoute-moi bien, petit, ajouta-t-elle sur un ton de voix plus bas ; il faut que tu fasses connaissance avec ce joli page, et que tu me l'amènes dans mes appartements secrets, sans qu'il sache chez qui on le conduit, et surtout sans qu'il sache que j'ai voulu le voir, ceci est fort important à cause de Catherine, à cause de Diane, qui toutes deux me haïssent et ont les yeux sur moi.
— Je vous obéirai, ma maîtresse, répondit Hugues d'un air discret et malin, et comme habitué à de pareils messages.
La durée de cette fête ne fut plus pour Anne que la prolongation d'un supplice ; elle avait une idée fixe et tout le reste s'évanouissait pour elle; aussi chacun se demandait :
— Qu'a donc madame d'Étampes ce soir? Quel nuage a rembruni son beau front ?
Puis, croyant avoir deviné, ils se disaient :
— C'est l'absence du roi qui commence à lui faire des infidélités. Elle aura son règne comme la belle Chateaubriand, puis son étoile pâlira.
En général à la cour, les astres pâlissent pluspromptement qu'ailleurs, les fruits y sont vite piqués au cœur, et les fleurs s'y fanent avec une effrayante rapidité : c'est comme une serre chaude ou le soleil des tropiques.
Vers cette époque, Anne de Pisseleu, avait jeté entièrement le dernier voile de la pudeur, et n'avait pas rougi d'entamer un procès honteusement scandaleux, contre son mari Jean de Brosse, pour Taccuser d'im-
puissance et faire casser son mariage. Et ce procès, ainsi que les épreuves nécessaires pour convaincre le malheureux Jean^ condamné d'avance^ fut jugé publiquement au mépris des mœurs et convenances! Cette femme^ une fois débarrassée d'un témoin importun^ se livra sans retenue à tous les débordements où la pouvait conduire son imagination taillée sur le patron de la reine Cleopâtre.
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis cette fête, et chaque matin elle espérait la visite du beau page, mais les jours s'étaient écoulés sans qu'elle le vît venir. Enfm, on gratta doucement à l'huis, et la portière se souleva pour laisser passer les deux pages; ils arrivèrent auprès d'Anne à demi couchée ; elle frissonna de plaisir en voyant ces deux enfants s'agenouiller devant elle.
— Seyez-vous, mignons, dit-elle, et soyez les bien venus. Vous allez me distraire, je suis d'une mortelle tristesse ce matin, et j'ai grand besoin de vos visages riants et frais pour désassombrir mes pensées.
Au bout de quelques minutes, Hugues disparut. Anne resta seule avec le beau page , qui gardait toujours ses yeux baissés.
— Prends cet oiseau, enfant, et viens t'asseoir à mes pieds, je veux causer avec toi.
L'enfant obéit.
— Bien, maintenant dis-moi, Séraphito, depuis combien de temps es-tu en France ?
— Depuis un mois,' dame, répondit le page avec un accent italien très-marqué.
— Et te plais-tu déjà beaucoup au service de la belle Catherine de Médicis?
— C'est mon devoir, cela doit me plaire.
— Tu as Tair bien grave ou bien triste, mon bel enfant : lève un peu tes yeux que je les voie De beaux
et doux yeux bleus, ma foi, dit Anne qui parut se troubler sous ce regard céleste.
— Pas si beaux que les vôtres, dame, répondit tiofidement Séraphito en baissant de nouveau les siens.
— Pas mal, écolier, pas mal, sur mon âme tu débutes bien, ajouta-t-elle en elle-même.
— Dis-moi, blond jouvencel, la trouves-iu bien belle ta maîtresse Catherine?
— Pas si belle que vous, Anna bella.
Puis, honteux de ce qu^il avait dit, il abaissa ses paupières frangées de velours noir.
— Écoute, Séraphito, je m'intéresse à toi, je veux que chaque matin tu viennes dans mon retrait, et je te veux apprendre à parler français, purement et simplement, dit-elle en dardant sur lui des yeux de flamme*
— Merci, merci, noble dame, mais
— Mais
— Si Catherine
— Tu diras à Catherine que tel est mon bon plaisir
A demain, mon bel écolier.
Et frappant dans ses mains, Hugues accourut aussitôt : et elle les congédia tous les deux. Puis restée seule, elle se prit à penser :
— Quoi donc, dit-elle,je ne comprends rien au trouble qui m^agite ! d'où vient que la vue de cet enfant m'a tout d'abord bouleversée ? que depuis il a envahi toute mon âme, tout mon être? moi, Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, je vais devenir amoureuse de ce jouvence? — Un enfant, lorsque tant de grands seigneurs m'entourent? — Oui, mais leur amour est de Tambitionl C'est bien plus souvent à la favorite que s'adressent leiu*s
hommages, qu'à la femme ! — Ah I qu'il serait doux d'être aimée pour soi-même, par un enfant comme Séraphito ! — Comme cet amour innocent et jeune rajeunirait mon âme flétrie! quel souffle pur que celui des lèvres roses de cet enfant! c'est à moi d'animer ce
marbre La tâche est délicieuse. — Puis un amour
discret, un amour qui ne portera ombrage à qui que ce soit! — Nul ne pourra s'en douter! — Hugues! — Je connais le moyen de retenir sa langue ! — Mais si mon amour allait être funeste à cet enfant? à cet enfant que j'aime déjà follement? moi ! — Oh ! ce serait affreux!.... — disait-elle en se tordant les mains. — Puis comme finissant sa pensée : — A quoi bon me troubler ainsi? cet enfant est à moi, et pour rien au monde je n'y renoncerai. — D'ailleurs je consulterai Poracoscus sur sa destinée. — Oh ! je veux la faire belle et digne d'envie !
Ainsi parlait Anne ; et quand François la vint retrouver après quelques jours d'absence, rêveuse, distraite, elle songeait au page auprès de son amant.
Chaque matin elle attendait avec une impatience fiévreuse la visite de Séraphito, et chaque soir elle s'étonnait qu'il n'eût point osé davantage. Il était si timide, pensait-elle !
« Oh ! Séraphito, Séraphito, ma perle, mes amours! je ne puis vivre sans toi, je t'aime comme une insensée, demain... tous les jours tu reviendras... et ma vie se déroulera alors comme un long enchantement! Oh! je n'avais jamais aimé ainsi !... »
Hugues essaya en vain de distraire sa belle maîtresse^ elle ne parlait que de Séraphito. Il se mit à bouder tout aussi inutilement, Anne ne s'en aperçut seulement pas.
Catherine qui, sans qu'il s'en doutât, surveillait les pas
de son jeune page^ Tinterrogea^ à son tour^ sur 6a pâleur extrême.
— Ce n'est rien, dame^ la chaleur qui m'a suffoqué quelques instants.
— Séraphito, tu me trompes... il y a autre chose^ je gage...
— Non, dame, je vous jure...
Et sa tête s'inclina tandis qu'il parut s'abtmer dans un monde de pensées délicieuses. Le soir, comme il jouait avec le petit épagneul de Catherine, et l'embrassait avec frénésie.
— Est-ce bien à Bellina que lu crois donner ces baisers, enfant?
Séraphito rougit, ne répondit pas, et continua de jouer avec le chien.
— Tu dois être bien savant à parler français maintenant, car avec une pareille maîtresse?...
— Quoi, dame, vous savez!...
— Je sais que la duchesse chaque jour travaille à t'instruire... Je gage que lu fais de grands progrès... mais, trop d'étude fatigue et je veux que tu suspendes tes leçons pendant quelques jours, ajouta Catherine en regardant lo page avec un inconcevable sourire.
— Oh ! non, je vous en supplie, très-puissante dame, dit Tenfant en se jetant à genoux.
— Pauvre petit, tu ne sais point mentir, et l'air de la cour n'a pas encore pu te corrompre ! Cristal limpide, puisses-tu rester pur au milieu d'une pareille lèpre I J'aurais voulu te garantir des pièges de cette Circé, mais, puisque tu le veux... suis donc ta destinée! ajouta Catherine en se levant..
— Dame, dame, ne soyez pas courroucée contre mol, reprit Séraphilo, en baisant la main de la princesse et la
forçant presque à s'asseoir^ puis^ lui-même s'asseyant à ses pieds^ il reprit ainsi :
— Vous m'avez promis de me dire un jour le secret de ma naissance^ par pitié^ faites que ce jour soit celuici, je souffre tant à m'ignorer moi-même.
— Non, mon fils, non, le moment n'est point encore arrivé, celui qu'ont marqué les destins, pour te doter enfin d'un nom...
— Je mourrai sans embrasser ma mère, reprit l'enfant en pleurant... Eh bien! c'en est fait, j'aime mieux mourir!...
— Mourir, toi, mon Séraphito, dit Catherine attendrie, toi que j'aime comme mon enfant, toi qui m'as été confié par...
— Par qui!..
— Tu le sais, page, comment se passa ton enfance au milieu des bois. Une grande dame t'avait donné le jour et voulut te l'ôter... Des druidesses ou fées t'ont sauvé, puis t'ont remis à moi pour qu'un jour tu puisses retrouver ta mère.
— Et cette dame... Ma mère? Où est-elle?
— Et cette dame... habite le palais... et je n'ai pu la découvrir encore ! . . .
— Ma mère !.. ma mère à moi !.. dit Séraphito en joignant ses deux mains blanches et effilées, merci, mon Dieu !.. Faites qu'elle se révèle à mon âme, qui a soif de baisers de mère!..
— Calme-toi, petit, reprit Catherine en le baisant au front, nous la découvrirons. D'ailleurs, je t'adopte, je me fais ta marraine et te veux donner un nom à ce que tous te jalousent... Quand je serai la reine I... Va te reposer, beau filleul, moi je vais au cercle et songer à toi...
Catherine partit, non sans attacher un regard d'amour maternel sur Tenfant,
Il resta seul, courbé sous le poids de tant de sensations diverses, et la nuit s'avançait sans qu'il songeât à se retirer. Catherine, en rentrant, le gronda et le fit emporter et soigner par ses femmes.
— Pauvre roseau,pensait-elle, le moindre vent l'abattrai
Séraphito fut malade pendant plusieurs jours; Anne ne put résister à son inquiétude et envoya son messager, Hugues, prendre des nouvelles du bel enfant et lui remettre un billet. Séraphito tressaillit de joie lorsqu'il tint ce papier qu'il baisa. Puis il le relut mille fois alors qu'il fut seul.
a Ange aux yeux bleus, viens donc par ta présence « me rendre un coin du ciel, car je vis de ta vie,et meurs (( depuis que je ne te vois plus.
(( A ce soir, huit heures... Hugues te fera entrer.
« Je l'attends, mon Séraphito, et t'envoie toute mou a âme jusqu'à ce que tu m'apportes le bonheur,
a Anne. »
— Oh ! s'écria Séraphito,* se levant sur son séant Quelle merveille, je ne suis plus malade.
Et il quitta rapidement sa couche, comme électrisé par le billet qu'il venait de recevoir. Les heures lui sen*blaient lentes à s'écouler, il croyait que la journée ne finirait jamais. Rien ne le pouvait captiver, son cœur et son esprit étaient ailleurs : lassé de voir toujours le soleil sur rhorizon, il s'endormit. 11 fut réveillé en sursaut par Hugues qui lui frappa sur le bras en lui disant :
— Comment ! tu dors, camarade, et une belle dame t'attend... Oh ! s'il pouvait m'échoir tant de bonheur, je ne dormirais pas, moi. Hâtons-nous, partons, huit
14t LE FRUIT DÉFENDU.
heures ont sonné depuis longtemps à la tour Sunt- Jacques.
Et il entraîna l'enfant aux blonds cheveux.
Avec quelle folle impatience Anne Tattendait 1 Le boudoir où elle le reçut était éclairé par une lumière mystérieuse et voilée^ dos parfums enivrants s'exhalaient comme des nuages. Séraphito demeura comme muetj trop de séductions Tenvahissaient à la fois^ il ne pouvait plus respirer ni parler.
— Approche, approche donc, mon gentil page^ B*écria Anne.
Elle fut le prendre par la main et le conduisit auprès d'elle.
— Savoz-vous, belle des belles, qu'un jour de plus sans vous voir, et je serais mort, dit Séraphito en se jetant aux pieds de la duchesse.
— Vrai, mon ange î et moi, si tu savais ce que j'ai enduré de ton absence ! Mais nousvoici, là... tous deux... seuls, il est soir, et nul importun ne nous viendra déranger... Laisse-moi parfumer ta chevelure; ainsi faisaii Iléro quand arrivait Léandre, son bien-aimé...
Le jeune homme, encore sous l'influence de la mala die, ne put renoncer à tant d'émotions et s'évanouit.
Anne éperdue, hors d'elle-même, chercha ses flacons ses essences pour rappeler à la vie le beau page; elh entr'ouvrit sa chemise pour le faire respirer, et soi épaule se trouvant découverte, elle aperçut des signet étranges. Comme si elle eût été mordue par un aspic elle recula, jeta un cri perçant, fut s'asseoir à Tautn coin du boudoir, et resta quelques instants dans une an goisse horrible, où tous les muscles de son visage se con tractèrent. Ce n'était plus alors la superbe duchesse.
Elle se releva tout à coup, ayant pris une résolutioi
.« M'uiit l^ liiU-.i' iiUt»t\.ii« l'iit lu'. M. it.^iucii',! au luuuii';.
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