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f44 LE FRUIT DÉFENDU.
déesse des bois^ radieuse comme le soleil illuminant la forôt, et toute la cour la suivit. — Ce jour-là la chasse fut heureuse, et François semblait avoir recouvré sa vigueur et sa jeunesse, comme ces lumières qui resplendissent d'un nouvel éclat au moment de s'éteindre pour toujours.
Le hasard, ou plutôt une destinée qui la poussait^ entraîna Anne de Pisseleu à la poursuite d'une biche qui lui parut avoir une étoile d'or au front. Ravie de cette merveille, perdant et retrouvant à chaque instant les traces de cette biche, elle s'égara, et fut amenée comme par enchantement juste auprès de la roche où Blanche avait aperçu la corbeille et l'enfant. La biche semblait la défier, se cachant et se montrant tout aussitôt. Elle apparut enfin, sur la crête d'un rocher ayant presque la forme d'un cône, et comme la duchesse levait les yeux, elle fut elle-même fascinée d'une manière horrible par des caractères sanglants qui se dessinèrent à l'instant sur îe rocher. N'osant, ne pouvant croire ses yeux... qu'elle ouvrait et refermait avec une contraction effrayante... elle lut ce qui suit :
Cy-cist Bébé Sér.\phito, fils de très-haute
ET TRÈS-PUISSANTE DAME AnNE DE PiSSELEU , DUCHESSE d'ÉtAMPES, mis DEUX FOIS A MORT PAR SA MÈRE !
Ayant passé plusieurs fois la main sur ses yeux, secs et brûlants dans leur orbite, comme pour chasser une vision, et ne pouvant les détourner de ce fatal rocher, ses membres se raidirent, et elle tomba rudement la tête contre un des angles de cette pierre qui révélait, qui pouvait révéler au monde entier son infamie ! Une large blessure lui fit perdre connaissance, et elle resta long* temps ainsi étendue devant Tépitaphe de son fils.
1,A EOCHK AUX FÉES. 141
La nuit était belle et silencieuse dans cetta admirablr forêt comme le fut celle où Blanche, Isoline et les deux pages s'égarèrent, et la rosée tombait froide et perlée sur le corps de la duchesse ; enfin, le froid lui-même la rapp<>la à la vie, et elle crut être en proie à un horrible cauclKîiiiar.
— Nor), non, je rêve, dit-elle, c'est impossible... il n'y a pas (le puissanc^'s occultes... et nul ne sait la naissancf* ni la nifirt de cet enfant!
Uuand un ricanement alfreux sifila à ses oreilles tel ({u'une nt^clie empoisonnée. Elle tressaillit et vit sur le haut de ce rocher une figure hideuse qui semblait ense- \elir un cadavre.
— l*ar pitié, Seigneur ! s'écria-t-elle, tombant à genoux, arraclicz-moi d'ici, ou je meui*s; cette vision nitiï{i<t Ut sang... cette épitaphe...
Sanjilante, (file s'approcha du rocher comme pour s»ronvaifjcre. El!e essaya, avec ses mains délicates, d'effa citv CCS lettres infernales; mais elles semblaient, au con traire, pnjndre plus d'éclat et de pureté. — Elle arracluf fies [ilarpjt'î^ de mousse qu'elle déposa sur ce rochci maudit, et s'c^n éloigna à toutes jambes. La peur la sou tenait, eill<' oubliait la forêt, la sohtude et tous les dan ^ei>; une lois sur la route, elle se sentit défailHr ausan^ <iu'( Il(î perdait par cette blessure, et fut obligée de s'as- ^itolv sous un cliêfie. Les gens à sa recherche ne tardèrent pa-) a la rencontrer, et les archers se souvinrent que, lyien des années auparavant, deux demoiselles et leur* jia;i<'s ^'(fiaient égarés au même endroit de la forêt, d'où IN. ( onclure-nt (|ue la vallée dite Gorge-au-Loup était iïmi'ftitutuHt, et de longtefups ne l'approchèrent.
P<'n(iant plusieurs jours il ne fut bruit que de révénement arrivé à la belle duchesse qui, dès le lendemain.
avait quitté Fontainebleau. On ne savait à quoi attribuer ses caprices. Le lendemain aussi deux ouvriers, dit^on, essayaient de fendre ce rocher; mais tous leurs outils se brisèrent contre la dureté de cette pierre. Pour suivre les ordres qui leur avaient été donnés^ ils l'entourèrent de tant de mousse que le grès disparut complètement, et les caractères aussi. Que leur importait ? ils ne savaient pas lire ?
Enfin la mort du roi arriva, et Tastre d'Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, ne put lutter avec celui de la belle Diane^ <lont Tamant arrivait au trône ; elle se retira tristement dans ses terres de Normandie, où elle vécut malheureuse. Ce que n'avaient pu lui donner ni sentiments de femme ni sentiments de mère, l'oubli et l'abandon le lui donnèrent, — elle se souvint, — elle l)leura, — elle eut des remords, — mais il était trop tard!
La (iorge-au-Loup est restée une des plus belles et plus poétiques vallées de la forcit. Les deux rochers ont conservé leur nom à côté l'un de l'autre : — La roche Bébé, qui se dresse moussue et ombragée par des néfliers, des houx et des chèvrefeuilles sauvages; — Puisla roche anx Fées, dont le grès est encore tout stigmatisé par des ongles de sorcières qui ne dansent plus sous le chêne vert; mais la brise qui soupire mollement dans les belles soirées d'automne semble redire les derniers adieux de Séraphito.
S'il est vrai que les beautés de la nature influent sur les penchants du cœur^ s'il est vrai que le soleil ait des rellf^ts pour nos pensées, et le ciel gris pour nos tristesses^ s il (;st vrai qu'on sait mieux aimer dans la saison des parfuiiis et des Heurs, et que Tàme s'élève mieux vers le Créateur à Taspect de ces tableaux enchantés qui nous rc'vèUîiit sa puissance, il est des lieux qu'il faudrait fuir toujours, il en est qu'il ne faudrait jamais quitter.
Dans l'une de nos plus belles provinces de France, je >ais un leilile pays on l'on retrouverait des rêves à Tâge oii Ton n(* nHe plus, et du bonheur au seul aspect de la nature . L(fs arbres y sont plus beaux et plus verts, les mois ons plus riches, les vassaux plus heureux; lesois<aux y clianlenl mieux et les parfums y sont plus doux, 11 semb!(i que Dieu ait béni ce petit coin de la terre où \'i-ii nr* s'occupe du monde que pour en excuser les fai- Ll('bs<;s et on l'on ne parle du ciel que pour en chercher la joutc.
Au milieu de ce charniantpays s'élève un cbâteaudont l>. touiclles représentent la féodalité, dont les habitante,
de père en fils^ ont longtemps rappelé Tâge d^or^ afin que tout fût en harmonie dans ce séjour de paix : la vertu qui rapproche de Dieu, et les splendeurs de la nature qui consolent de Texil.
Par une belle soirée du mois de juin, au pied d'une des tourelles du château, était un groupe charmant qu'on eût voulu peindre, tant le calme et la sérénité se devinaient dans chaque être qui le composait ; c'était une jeune femme dans tout l'éclat de la jeunesse, ayant à ses pieds une petite fille brune comme elle et sur ses genoux une autre plus jeune encore; c'étaient deux jeunes gens parfaitement beaux, appuyés l'un sur l'autre et qui semblaient s'aimer comme des frères ; c'était enfin une gracieuse jcunQ fille donnant à chacun un sourire en effeuillant des roses, encore dans l'âge heureux où l'on se demande souvent si l'on pourra jamais cesser d'être jeune, et si la mort n'a pas ses jours d'oubli!
La jeune femme était la châtelaine du manoh*; elle s'appelait la comtesse de Valbrun; la jeune fille s'appelait Marie; de ce doux nom qui veut dire aimer, de ce nom qui devrait toujours porter bonheur ; quant aux jeunes gens, l'amitié seule les unissait , et cette amitié, quoique vive, était récente. L'un était Jacques de Valbrun, l'autre était le frère de Marie; tous deux, avec la même joie, avec le même orgueil, contemplaient ce tableau charmant de la beauté et de Tinno* cence.
— Ma chère Marguerite, dit enfin le comte, embrassez, vos enfants et envoyez-les coucher ; le sommeil leur vaudra mieux que vos baisers, quoique les baisers d'une mère soient ce que je sache de plus doux.
— Vous parlez comme un homme qui n'a rien à désirer, mon cher, dit à voix basse Edouard de Givry.
— Et vous^ comme un homme qui ferait un péché d'envie.
Le jeune homme ne répondit pas; il se mordit les lèvres en manière de repentir et se tournant vers sa sœur^ il fit pleuvoir sur sa tête les roses effeuillées, par un mouvement machinal.
Marguerite, après avoir fait passer successivement les deux petites filles dans les bras de leur père, les présenta à Marie, puis à Edouard. Le Jeune homme embrassa l'une et repoussa l'autre ; la comtesse seule s'aperçut de cette distinction peu flatteuse pour la petite Berthe qui ressemblait prodigieusement à son père; mais elle n'en laissa rien paraître et regarda ses enfants s'éloigner avec leur bonne en leur envoyant un dernier baiser.
— Savez-vous, Marie, que vous êtes Jolie comme un cœur, avec toutes ces roses, dit la comtesse à la jeune fille, pour rompre le silence qui avait suivi le départ des deux enfants. Savez-vous que votre frère s'entend merveilleusement à vous embellir, et que vos cheveux noirs s'encadrent si bien sous ces fleurs, que je m'amuserai demain à faire votre portrait, de souvenir. Je suis sûre que M. Edouard voudra l'essayer aussi.
— Mon Dieu ! Madame, vous me feriez rougir, si je ne pensais que vous voulez vous moquer de moi ; mais je sais bien le moyen de me venger.
Et se penchant à l'oreille de la jeune femme, Marie dit tout bas, d'un air triomphant :
— Ce n'est pas mon portrait qu'il fait, de souvenir. Madame, c'est le vôtre, je l'ai vu !
— Je n'en crois rien, dit Marguerite, en rougissant; vous êtes une indiscrète et méritez que je vous gronde. Si vous ne vous êtes pas trompée, ce portrait est sans
doute une surprise que votre frère ménage à mon mari; vous ne deviez pas le trahir.
— Je ne trahis pas les secrets qu'on me confle. Madame ; mais je trahirai toujours les secrets qu'on voudra me cacher; d'ailleurs ce portrait me porte malheur; il me fait gronder par tout le monde ; mon frère m'a appelée curieuse, comme vous m'appelez indiscrète ; il m'a fait jurer de n'en pas parler devant M. de Valbrun; il avait oublié de me défendre de vous le dire.
— Kh bien! moi, je vous défends d'être une seconde fois indiscrète ; vous feriez de la peine à votre frère et Je vous en saurais mauvais gré : gardons ce petit secret à nous deux; le promettez-vous, Marie?
— Je vous le promets, Madame.
Tandis que la comtesse et la jeune flile échangeaient ces paroles, l'une avec malice, l'autre avec contrainte, M. de Valbrun parlait de ses chevaux et de sa meute, à son compagnon* qui l'écoutait sans l'interrompre, ou plutôt qui l'écoutait sans l'entendre.
On se sépara bicntùt; une réserve momentanée se glisse dans la conversation un instant si animée. Il semblait que chacun eût le même besoin de solitude et de repos.
Tandis que les lumières disparaissaient peu à peu, à chaque ûmétre <lu ch&teau, M. de Givry pensait à Marguerite, Marguerite en pensant k lui, croyait ne penser qu'à Marie, et Marie s'endormait sans penser.
M. de (livry aimait Marguerite de toute la puissance de son ftme ; c'était une de ces natures passionnées et chevaleresques, comme il n'en existe guère plus de nos jours, comme il s'en vit tant au moyen ftge ; il admirait toutes les femmes et n'en aimait qu'une seule, et s'il prodiguait les tendres regards, il savait garder ses soupirs. La beauté
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i.'ài LE FRUIT DEFENDU.
h cacher ce triste égarement de son cœur. Il croyait à la vertu de sa femnie^ et sans la soupçonner^ il la surveillait toujours : la jalousie était chez lui un invincible penchant, plutôt qu'une crainte raisonnée; c'était le côté faible de son organisation, et non le résultat d'une expérience funeste. Mais, la jalousie qui s'exhale est moins dangereuse que la jalousie concentrée; l'une ressemble à la colère dont on sait toute la force; l'autre, à la perfidie qui se cache comme le serpent sous les fleurs, et dont on ne connaît pas le venin. Marguerite, avertie par rinstinct de son cœur , ménageait cette faiblesse, dont elle avait déjà souffert, et ne s'en était point offensée ; on pardonne toujours ce sentiment, il ne blesse que lorsqu'il paraît fondé. Fuir Edouard, n'était-ce pas instruire le comte, qui, semblable à tous ceux qui veulent éloigner les soupçons, affectent les défauts les plus opposés à celui qu'ils ont intérêt à cacher, parlent sans cesse de leur confiance, et se moquent de la jalousie.
Marguerite résolut donc de soutenir bravement l'épreuve. Aimable et gracieuse pour M. de Givry, lorsque son mari était présent, elle savait éloigner lorsqu'ils se retrouvaient seuls toute conversation qui pût amener un élan de la part du jeune homme, et tout sujet qui ressemblât h une allusion, se laisser deviner eût été une faute irréparable; elle savait, sans l'affliger, refouler la passion d'Edouard jusqu'au fond de son cœur, comme la digue arrête le fïot, comme la mère arrête d'un regard Tenfant qui la menace de sa colère impuissante, comme l'Arabe arrête la fougue de son cheval avec une parole, avec une caresse.
Entre ces deux écueils, Marguerite restait heureuse et calme, ne heurtant pas plus la jalousie du comte qu'elle n'encourageait l'amour d'Edouard, se félicitant de n'avoir
pas brisé^ par dimprudentes paroles^ l'amitié qui unissait Jacques et M. de Givry, et se répétant cependant que quelles que soient ses intentions, quelle que soit sa pureté, une femme doittoujoursveillersur son propre cœur, et craindre un moment de faiblesse, lorsqu'elle a inspiré une passion sérieuse.
Peu éloigné du château de Valbrun, le château de Valcourt, qui appartenait à M. de Givry, était souvent le lieu de rendez-vous de tous les chasseurs du pays. M. de CivTy avait accepté avec reconnaissance Toffre de la comtesse, qui lui avait proposé de garder Marie avec elle une partie de l'année, afin de surveiller l'institutrice qu'on avait choisie pour elle, et de rendre à la jeune fille, par sa tendresse de sœur, ces doux épanchements et ces tendres conseils dont elle devait être privée, puisqu'elle avait perdu ses parents et que son frère était l'unique appui de sa vie.
M. de Givry s'abandonnait sans remords à la passionqui remplissait son cœur; jamais il ne s'était dit que l'honneur et l'amitié lui prescrivaient un douloureux sacrifice. Lorsqu'il se rendait à Valbrun, il ne se demandait pas s'il y allait pour accomplir un devoir fraternel, ou pour obéir à un penchant irrésistible ; mais il y allait, comme on va toujours, quand la passion entraîne; comme on court vers l'abîme, quand l'abîme est couvert de fleurs, comme on s'endort sous cet arbre du désert dont l'ombrage est séduisant et dont la senteur est mortelle.
Deux jours s'étaient passés depuis que Marie avait trahi le secret de son frère. La rougeur de Marguerite, le sourire malicieux de la jeune fille, rien n'avait échappé au comte : échappe-t-on aux regards d'un jaloux? Ses pensées se reportaient sur cette scène muette, et malgré le
combat de sa raison contre sa dangereuse folie^ il résolut de pénétrer un mystère qui lui inspirait de vagues soupçons.
La jalousie est comme la fièvre ; elle cause d^abord une agitation qui n^est pas sans charmes^ puis vient la douleur^ puis vient le délire ; mais le délire de la fièvre est moins dangereux que Tégarement de la jalousie* Dans la maladie la folie ne vous inspire que des paroles insensées^ dans la passion ce sont parfois des actions cruelles.
M. de Valbrun n^avait pas encore le délire, Tagitation quil éprouvait ressemblait à la douleur.
— Mon cher ami, dit-il à M. de Givry, un soir qu'il était seul avec lui et Marguerite, il m'est venu une heureuse inspiration et c'est vous-même qui me Tavez envoyée. Vous connaissez ma cousine, mademoiselle de Gourgy. Elle est belle et riche : eh bien ! j'ai mis dans ma tête de vous la faire épouser; j'ai une grande influence sur ma tante, ma tante gouverne mon oncle ; vous voyez qu'il y a bien des chances pour que ma cousine devienne votre femme, si vous le voulez.
Le premier mouvement d'Edouard fut de regarder Marguerite qui pressentit ce mouvement et baissa les yeux.
— Mademoiselle de Gourgy est fort belle, en effet, reprit-il après un instant de silence, avant mon consentement il faudrait encore le sien et je doute que vous l'ayez, mon cher comte, je n'ai jamais été présomptueux.
— Entre nous soit dit, j'aime mieux la présomption que la fausse modestie. Vos craintes ne sont pas fondées, elles ne peuvent être sérieuses : n'en avez-vous pas aimé de plus belles î
— Aimé soit ; ce n'est pas ce qu'il y a de plus doux.
mais c'est ce qu'il y a de plus facile ; n'aime-t-on pas involontairement ?
— La première fois toujours, la seconde fois jamais.
— Vous êtes bien désenchanté, mon ami, dit la comtesse qui devinait un orage sous ce calme affecté, et qui ne savait comment venir au secours d'Edouard.
— Je n'ai jamais compris qu'on pût aimer les illusions ; toute illusion n'est-elle pas un mensonge ?
— Ce sont des mensonges si doux, qu'on ne songe pas à s'en défendre, que Dieu ne songera pas à les punir. Ils ne font de mal à personne et je crois qu'ils aident à vivre.
— Voilà bien les femmes î Les apparences leur sufBsent^ elles n'approfondissent rien ; la vérité leur fiait peur ; je crois, ma parole, que la plus heureuse est la mieux trompée.
— Mon bon Jacques, dit Marguerite d'une voix si douce qu'elle fit tressaillir Edouard et arracha un sourire au comtC;, prenez garde de vous trahir ; vous savez bien que je ne me suis jamais plainte de mon sort. Ma sécurité serait-elle donc aussi une illusion !...
— Mais il me semble que nous voilà loin du sujet que nous traitions tout à l'heure, et je voudrais y revenir, reprit le comte. M. de Givry ne me paraît pas disposé à parler mariage ce soir, et ses amis doivent s'en occuper pour lui. Ma chèxe Marguerite, comme je compte plus sur votre éloquence que sur la mienne pour le persuader, je vous laisse tous deux et je vous charge du soin de le préparer à me faire une réponse favorable, car je suis si sincèrement attaché à mademoiselle de Gourgy qu'un refus m'affligerait.
Et M. de Valbrun sortit du salon en fredonnant unidr
15» LE FRCIT DËFBIfDU.
(le chasse. Apràs avoir travers» les doux pièces qui suivaient celle dans la(|iielle il avait laissé Marguerite cl Kdouard, il s'anrta suhilonicnt, porta la main h son front comme frappé (fune idée luminrusr^ puis sembln hésitrr; maisriiéKltation ne fut paslonfçue, ci, revenant f(ur sr>s f)as^ il entra dourement dans une petite pièce qui eommuniquait n\f*v, le salon rt de laqufdh; il pouvait 4*nten(lr(* la conversation de Mar((uente mm risquer d'iV tre surpris^ pnis(|iie ertie pi^ce> était indépendante de tout passa^iM't (pron n'y entrait que rarement. M. de Vall)run n'avait-il pas un rommeneement de délire? En rédant si faeilemcint à une faiblesse coupabh;^ et oubliant I(;h nol)les sentiments de sa natun;, il se conduisait eornme un homme (pi*animent les sentiments les plus vulf^aires et h*s plus vils.
— 11 me seml)le aussi que mademoiselle de Gourgy serait un(; charmante, scpur pour Marie, dit la comtesse, rpiand M. de Valbrun eut quitté le salon; elle réunit les «tons d(; Tesprit aux charmes de la figure. Ne la trouvezrous pas bien Ix^lh*?
— (l'est un(î beauté accom|)1ie.
— Votre élo^'(î iw laisse rien à désirer et me donne bon «spoir i)Our les f)rojets de Jacques. Une femme si belle no peut manquer d etn; aimét*.
— On n'aim(î pas une f(;nune parce qu'elle est belle; mais elle est belh; parce, (pi'on Taime^ Madame !
— Voiri un(î pcînsée consolante pour toutes les femmes qui ont plus de comu' cjuc de beauté, dit Marguerite en souriant; j'ai vu peu «l'hommes parler comme vous, monsieur de (iivry. J'ai vu peu de femmes ne pas envier r<; (|ue vous s(!mblez croire inutile; mais si ce n'est pas sa bc'auté, serait-ce son es[)rit ou ses talents qui vous séduirai(?nt b plus dans ma cousine?
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— Ma sœur est heureuse^ Madame^ d'avoir su vous inspirer une affection si vive ; vous Taimez jusqu'à désirer que je nie sacrifie pour elle.
— Ah ! je ne vous croyais pas si ingrat je ne vous
croyais pas injuste^ ajouta Marguerite^ comme si cette seconde épithète lui eût seml)lé plus convenable que la première.
— Ingrat! je voudrais pouvoir Tétre, Madame^ vous apprendriez vile que je ne le suis pas.
— Je Tespère, car les ingrats me font pitié.
— Il serait plus charitable encore d'avoir pitié de ceux qui aiment que de ceux qui ne veulent pas aimer ;' d'avoir pitié de ceux qui souffrent que de ceux qui font soufïrir.
— EIi bien ! je ne suis pas de votre avis, je plains les méchants plus que les victimes.
La conversation fut interrompue par Marie, qui s'écria étourdiment en voyant l'air ému de son frère : ,
— Mon cher Éîouard , est-ce que vous auriez eu , conmie moi, le malheur de déplaire h madame Marguerite. Vous avez l'air si malheureux qu'on jugerait qu'elle vous a grondé aussi. Je n'en serais pas fûché. Voyons, de quoi s'agit-il? Est-ce de la lettre? est-ce du portrait ?^ j(; n'ai pourtant pas parlé de la lettre.
— La lettre, le portrait; je ne sais ce que vous voulez dire, reprit la comtesse d'une voix sévère qui imposa à la jeune fille. Je ne me permettrai jamais de gronder votre frère^ je n'ai aucun droit sur lui, mais si j'en avais sur vous, Marie, je vous dirais que si la vivacité est parfois une grâce, elle est souvent une faute, et que les plus aimables qualités peuvent se changer en défauts. C'est ainsi que la franchise peut devenir de l'indiscrétion, ne l'oubliez pas, mon enfant.
H. de Yalbrun entra; à son tour il paraissait agité et parla brusquement à la comtesse. Quand on est mécontent de soi^ ne devient-on pas facilement mécontent des autres ?
Quelques semaines après l'épreuve inutile du comte, Marguerite et M. do (îivry, tous deux à cheval, se dirigeaient dans une direction opposée à celle du château de Valbrun. Ils se rendaient chez une vieille tante de la comtesse, qu'elle avait l'habitude d'aller voir une fois par mois avec son mari. M. de Valbrun, au lieu de raccompagner comme à l'ordinaire, proposa à M. de r.ivry iVOXvi*. le chevalier de sa femme. Edouard accepta avnr, empressement : Marguerite . ne put s'opposer au désir de son mari, qu'elle no s'expliquait que trop bien. Nos (h'îfaiits ne sont-ils pas nos tyrans? Ne nous créonsnous pas volontairement des chaînes plus lourdes que toutes celles quci nous redoutons; et tandis qu'on prend tant (1(^ peines pour arriv(»r aux grandeurs, h la fortune, au repos, n'aurait-on pas trouvé la route la plus sûre pour arriver au bonheur, si on voulait seulement essayer (U) se corriger de certains défauts qui gâtent la vie. — EnliF), puisqu'il entre dans les décrets éternels de nous imposer tant de souffrances, l'homme ne devraît-il pas enipioycîr cettiî volonté, que Dieu lui accorde, h éviter d'autres souffrances plus difficiles à supporter, parce qu'on est ilcîux fois malheureux, quand on est malheureux par sa faute?
M. (le Valbrun ne songeait môme pas à lutter, ne s'avcuglanl [)as sur la force de son funeste penchant.
Il ne cherchait qu'à tromper les autres sur cette fiiU blesse indigne de lui^ et tour à tour incapable de résister à sa jalousie^ et honteux d'avoir été jaloux^ il souffrait de la moindre épreuve, et pour mieux cacher ses soupçons, affectait une confiance bien éloignée de son esprit. Enfm, il craignait presque autant de se trahir que d'être trompé : voih^ pourquoi, espérant prouver la sincérité de son cœur, par cet acte de confiance inattendue, le comte avait prétexté une indisposition pour engager Marguerite à aller seule chez sa tante fivoc M. de (iivry.
Tandis que Marguerite, s'abandonnant au galop de son cheval, rénéchissait à sa position délicate, à ces deux passions qu'il fallait conduire et qu'un seul mot pouvait soulever, Edouard jouissait de son bonheur, oubliant les regrets d(î la veille et les regrets du lendemain, il se disait que Theurc qui s'écoulait serait une des plus heureuses de sa vie. On se contente de si peu, quand on aime! il regardait le ciel pur, il regardait Marguerite, se demandant si cette femme ne lui avait pas déjà fait entrevoir le bonheur des anges.
Marguerite, après avoir échangé quelques paroles insignifiantes avec M. de Givry, arriva chez sa tante, et ne lui fit qu'une courte visite. Une agitation qu'elle ne pouvait maîtriser cette fois, se révélait dans ses paroles ; elle se sentait plus humiliée que jamais par la jalousie de son mari, au moment où il semblait l'avoir réprimée; c'est que la démarche qu'il avait exigée d'elle pouvait être taxée d'inconvenance, et qu'une femme délicate préférera toujours sacrifier ses plaisirs et ses goûts à ses devoirs; comment ne serait-elle pas froissée lorsque l'affectation remplacera la confiance? N'aime-t-on pas mieux supporter une dure privation qu'un léger repro-
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iiti <li viiirtuil rrt:)itM l\ c:liM ir^Ufll, f4 lil ImimM fl fiOft cniitiii- l>:ilr (I luit liinit (Il Ci tfUtlIlPtlt'rcUli iIuKà mI
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Miiiiin i|iii' Bti IIIImj uQQttrt^Mtniilj Im Imilrt Mimluitm
lir. Litiii V
MitiHit'tilti rnu[t\i, t\ iMlotlUt'll ta'ntl tl|mH'Mt. Il ti^ Q(Mi- \iiit ijiriHi lui ii\all luit lluhtà Irt UMMm(»i bi tYi|iM(t»iiMfl «ri»\i»ii ilr In I lir.\nl|ni' llfirlîM'^ llo lIMMhHflM lin ImîU^S'.
il c(i|i)iiicii m viiyunl lu tiiii^fUit* (lii lu ruMiIttbiïfi qtl(^ n^
tniiil rliiil |mr\rhil jiiQi|lt'Ù rllh,
Ni- Iiiiiim / \iiiic |ii)C}, Muilutnnj lui (Ut llj (|tin Iti ru
I H (< ir. ili- niinliniM' iln Luiiry n^l h no lui'iln U roiltiullris jn nr. r.iii.: ni iinii:: lo jd^rnliQ llr lll^^ittrt , lllili^ I lUultulifllI
• II- Il llr II nnnr. nn*- .-:i iitliln tirrcl|i|n rltl'uyuIlCl^ (!Vt)l lit) i irin ilrr.rni Ininin ijiii ii'n jiiMiuiQ inUUU 1'^ liiililintM', l'I
• jin c'.ii I lui hr. ,1 liiiilrc Ira litutirlinQ \tit\ir rrlluuvtU' UMr lilnniMn. Mit^inr. nu |iii« iln lu ruicliM ; tittri lnttMlir> lfO|l
• ni|tn llr. jinui crniii pt filiilHll'illiCtit, l|ltl U ImouiM (||i liiillri I mnuir. uur. uulin ultlUit littc:liil» ll'uJllUM'j tU f|Mi ilini.il crq I nni|urlrQ intntnn iili ('liiiiQil'uU ilriQ llt'Ur^i |ii<Hliç:tituil II I luH un, enlnii tort» iiitirihia, t^Q ^l'MrJnM^
:tMniMv:rl IrQn-p^nU MncllUtlirQ i ilM'fl|lUllht itP |{tir(l|ir
pinn lui Qrul ir tjun liM'int luî tt illillftô (l'HtlrHilli 1*1. (!*'
•-:>-i1urtinn
Ce portrait parfaitement juste^ prouvait à Marguerite, mieux que toute autre parole^ que jamais M. de Givry n'avait été attaché à madame de Lancy; elle le comiaissait trop pour ne pas être sûre qu'il eût également ménagé la femme qu'il aurait pu aimer et la femme qui aurait repoussé ses hommages. M. de Givry connaissmt trop la pénétration de Marguerite pour ne pas être, à son tour^ assuré qu'il avait d'un mot dissipé ses soupçons. C'est ainsi que, malgi*é tout, ils s'entendaient si bien, que Marguerite livrée à M. de Givry, redoutait moins que jamais un aveu, et qu'Edouard, pour la remercier de sa confiance, l'entourait plus encore de ses respects.
Ils venaient de reprendi'e le galop, allure favorite de la comtesse, lorsque tout à coup le cheval qu'elle montait, effrayé par une énorme pierre, se cabra, fit un bond énorme, et l'emporta avec une rapidité effrayante. Dans le premier moment, Edouard ne chercha pas à l'atteindre, se souvenant que lorsqu'un cheval s'emporte, le bruit des chevaux qui le poursuivent redouble son ardeur; mais quand il vit Marguerite abandonner les rênes et passer ses bras autour du cou de Tristan, désespérant de l'arrêter et ne pouvant plus supporter ses mouvements impétueux ni l'air trop vif qui l'étouffait, M. de Givry s'élança sur les traces de la comtesse. Il n'était plus qu'à quelques pas d'elle, lorsqu'il poussa un cri déchirant qui retentit dans le cœur de Marguerite ; il venait d'apercevoir un précipice vers lequel s'élançait Tristan, et qui menaçait la comtesse d'une mort certaine. Faisant un effort désespéré, il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval; le noble animal, comme s'il eût deviné le danger et compris le désespoir de son maître, fit, comme avait fait Tristan, trois bonds qui l'en rapprochèrent. Alors, par un mou-
vement'plus rapide que la pensée^ Edouard^ d'un seul bras, entoura la taille de Marguerite, et, avec une force que la terreur avait doublée, il Tattira à lui. La jeune femme resta un instant suspendue, n'ayant pu dégager son pied de Tétrier, mais Tristan vint à son secours en lui donnant une secousse si forte que Tétrier resta au pied de Marguerite, et que, libre enfin de toute entrave, il put recommencer sa course vagabonde.
La douleur que lui causa ce dernier accident, bien plus encore que Teffroi avait glacé les sens de Marguerite; elle perdit un instant connaissance. Edouard, dont les traits étaient couverts d'une extrême pâleur, la descendit de son cheval et retendit sur la terre. Cédant aux mouvements de son cœur, depuis si longtemps comprimés, cédant à son émotion, il Tappela d'une voix que la douleur rendait plus tendre.
— Marguerite ! Marguerite ! répondez-moi, lui disaitil, comme la mère eût dit à son enfant ; et Marguerite, revenant à elle et entendant cette voix brisée, n'osait ouvrir les yeux. Dans cette léthargie qui suit l'évanouissement^ elle se demandait si le danger auquel elle venait d'échapper n'était pas moins grand que le danger qui la menaçait encore, celui de prendre en pitié une douleur si profonde et un amour si pur.
Au bout de quelques instants, Marguerite put se lever. S'appuyant sur le bras d'Edouard, elle vit que son pied n'était pas foulé ;elle éprouvait cependant une douleur sourde qui gênait ses mouvements, mais qui ne l'empêchait pas de marcher. La pensée de raconter au comte son danger et son salut inespéré la fit tressaillir ; elle savait bien que ce serait exciter sa colère plus encore que sa tendresse, et son courage l'abandonna.
— Je vous en prie, dit-elle à M. de Givry, cachons à
Jacques un accident qui sans vous eût été mortel ; car 3 aurait le droit de me reprocher mon imprudence. Je lui avais promis de ne jamais monter Tristan, que la peur rend trop dangereux pour une femme, et je crois qu'il ne me pardonnerait pas d'avoir oublié ma promesse. Vous me sauverez ainsi des reproches mérités, et nous lui éviterons une douleur.
Edouard, trop heureux qu'on lui permit d'être discret, promit de garder le secret sur cette aventure; la pensée d'un pareil secret avec Marguerite lui semblait déjà un bonheur capable de faire oublier tout ce qu'il venait de souffrir.
Lorsqu'en revenant à Valbrun, Marguerite serra ses enfants dans ses bras, ses yeux mouillés de larmes se tournèrent vers M. de Givry. Ce regard fut son seul remercîment.
Je ne sais rien de plus joli qu'un bal. Quoi de plus charmant que ces fraîches toilettes, que cette valse enivrante, quoi de plus doux que ces parfums qu'on y respire ? Le bal, c'est un mot qui fait sourire une jeune tille, qui fait rêver la jeune femme, qui fait espérer le jeune homme. La mère aussi a bien sa part de joie : elle veut pour sa fille les triomphes qu'elle ne désire plus pour elle. Elle se souvient, et elle espère : le souvenir n'est-il pas souvent la moitié de l'espérance ?
Le grand salon du château de Valbrun avait été transformé en salle de bal. Des guirlandes de fleurs cachaient les vieilles tapisseries et étaient suspendues aux lustres, s'entrelaçant avec les bougies odorantes; de gracieuses
jeunes filles, parmi lesquelles on remarquait surtout mademoiselle de Gourgy, formaient les quadrilles. Madame de Lancy semblait la reine du bal. Les jeunes gens Tentouraient, et son regard distrait, au lieu de répondre à leurs regards, cherchait celui qui la négligeait, comme pour venger de son indifférence les adorateurs qu'elle trouvait importuns ce soir-là, par miracle.
C'était la coutume du châtelain de Valbrun de donner une fête, chaque année, à la Saint-Jean, et jamais fête n'avait paru plus animée et plus joyeuse. Marguerite, vêtue d'une robe blanche, n'avait jamais paru plus belle ; la simplicité n'est pas la moins puissante des coquetteries.
M. de Valbrun et M. de Givry suivaient ses mouvements, l'un avec orgueil, l'autre avec douleur. Le comte semblait avoir oublié sa jalousie, il était fier des succès de Marguerite. L'amour-propre satisfait dispose à l'indulgence, et fait oublier bien des craintes. M. de Givry, au contraire, éprouvait un vague sentiment de tristesse ; il se sentait seul au milieu de ces indifférents, et pour admirer la comtesse, il n'avait pas besoin du suffrage do la foule, son cœur lui suffisait.
Depuis le jour où il avait sauvé la vie de Marguerite, sa passion s'était encore accrue. N'aimons-nous pas les êtres à qui nous sommes utiles avant d'aimer ceux qui nous ont fait du bien, et l'homme ne passe-t-il pas la moitié de sa vie à être ingrat, et l'autre moitié à subir à son tour la douleur qu'il a infligée? Quant à Marie, elle était folle de joie. Les plus belles roses du parc ornaient sa tête et sa robe, et elle n'avait pu s'empêcher de se faire une révérence devant sa glace, en imitant la comtesse, pour savoir si la grâce rêveuse de madame Marguerite pouvait charmer plus que sa folle gaieté.
— Vous VOUS amusez donc bien au bal ? lui dit le comte en dansant avec elle.
— Si je m'amuse? voici une singulière question^ Monsieur; quand j'aurai des enfants^ quand je serai vieille comme madame Marguerite, je pourrai peut-être faire comme elle et m'ennuyer ; mais à présent le bal est tout ce que j'aime.
— Et qui vous a dit que madame de Valbrun s'ennuyait au bal ?
— Elle disait hier, pendant que vous n'étiez pas là, qu'elle aimait mieux une causerie avec ses amis, une promenade dans les bois, que la plus belle fête du monde; mon frère a été de son avis ; mais cela ne m'a pas convaincue, parce qu'il lui donne toujom^s raison avant qu'elle ait parlé.
— x\vez-vous remarqué cela ? dit le comte en devenant plus attentif.
— Et ne l'avez-vous pas remarqué vous. Monsieur ?
— Je sais que votre frère est galant,
— Eh bien! ajouta étourdiment Marie, il y a une chose que j'aimerais autant que le bal, mais que je n'aimerais jamais mieux, ce serait d'avoir auprès de moi un ami qui trouverait bien tout ce que je ferais, qui ne serait occupé que de moi, qui ferait toutes mes volontés, qui regarderait mon portrait quand je serais absente, qui m'écrirait lorsque nous serions encore sous le même toit, qui rêverait de moi la nuit et le jour, un ami qui m'aimerait enfin comme mon frère aime madame de Valbrun.
— Comment ! est-ce que votre frère regarde toujours le portrait de Marguerite ? est-ce qu'il lui écrit ? •
Ces deux questions, adressées un peu vivement à la jeune fille, lui firent comprendre instinctivement qu'elle
HAR6UERITE. 167
avait fait une faute ; elle se souvint que parler du portrait^ c'était manquer à sa promesse^ et elle répondit avec un léger embarras :
— Mon Dieu ! je ne sais pas s'il regarde toujours son portrait^ mais il lui écrit quelquefois pour s'amuser.
— Et comment savez-vous cela ?
— Parce que j'ai lu l'autre jour une lettre qui était tombée de la poche de mon frère et qui était adressée à madame Marguerite. Mais ce qui m'a paru le plus singulier, c'est qu'il lui avait écrit et qu'il ne comptait pas lui remettre la lettre. Je n'ai pu m'empêcher de me moquer de mon pauvre frère, car je ne me donnerais certes pas la peine d'écrire pour moi toute seule: c'est trop ennuyeux.
— Et cette lettre vous a donc paru bien jolie, puisque vous voudriez qu'on vous en adressât de pareilles?
— Ah ! oui. Monsieur, elle était bien jolie ! Mais, regardez, n'avais-je pas raison ? Voyez si madame de Valbrun n'a pas l'air de s'amuser plus en ce moment que toutes les dames qui dansent?
Le comte était redevenu sombre ; il regarda Marguerite qui causait dans un coin du salon avec un de ses cousins, venu tout exprès de Paris pour la solennité de la Saint- Jean. Leur conversation paraissait très-animée, et lorsque M. de Valbrun, après la contredanse, eut reconduit Marie, il ordonna à l'orchestre de jouer une valse. Madame de Valbrun, toujours au bras de son cousin, vint prendre sa place parmi les valseurs. M. de Valbrun chercha des yeux M. de Givry; il ne put s'empêcher de tressaillir en le voyant absorbé dans une muette contemplation; assis sur une banquette, et isole des autres jeunes gens, il regardait la comtesse et paraissait souffrir. Ni les grâces coquettes de madame de Lancy, qui se pliait avec souplesse sur le bras de son valseur^ ni la tenue
i68 LE FRUIT DÉFENDU.
modeste de mademoiselle de Gourgy, qui valsait en baissant les yeux comme une pudique Allemande^ rien ne pouvait le distraire do sa rêverie. Lorsque le dernier <50up d'archet se fit entendre, la sérénité revint sur son (r^ un instant obscurci, et il se dirigea vers la comtesse. M. de Valbrun, qui n'avait perdu aucun de ses mouvements et qui avait deviné sa pensée, arriva avant lui auprès de Marguerite, et lui dit d'un ton sec :
— Ma chère amie, vous oubliez qu'une maîtresse de maison se doit tout entière aux gens qu'elle reçoit; je vous en prie, sacrifiez la valse pour ce soir, je vous en saurai gré.
Puis il s'éloigna et alla inviter mademoiselle de Gourgy.
— Madame, dit alors M. de Givryj qui s'était approché, je vous prie de m'accorder la prochaine valse, j'espère que M. de Ricussac ne sera pas le seul heureux, et que les vieux amis auront leur part de faveur comme les nouveaux venus.
— Si le droit d'ancienneté était le premier de tous, répondit Marguerite en souriant, mon cousin, que je regarde comme un frère, aurait droit à un privilège, avouez-le.
— Voici un mot qu'on ne connaît plus de nos jours, Madame, de grâce ne le faites pas revivre au bal; là, comme ailleurs, il entraînerait des abus.
— Les grands mots de despotisme me donnent Fenvie d'ériger ma salle de bal en royaume, et comme naturellement j'en suis la souveraine, j'aurai le droit d'abuser de mon pouvoir sans donner à personne celui de se plaindre. Je valserai donc avec mon cousin et je ne valserai pas avec d'autres.
— J'aime mieux vous croire un peu coquette pour ce soir, que de penser que vous voulez être despote; vous
MABGUBIIITE. 109
auriez là une maladie incurable. Mais, Madame^ ni votre royauté^ ni vos beaux yeux ne m^empécheraient de me plaindre. Parlons sérieusement; est-ce pour la prochaine valse?
— C'est très-sérieusement que je la refuse, répondit Harguerite, pour qui la prière de son mari était un ordre.
— Vous me refijscz?
— Hé î mon Dieu oui.
— Mais comme vous n^étes pas encore un tyran^ vous me direz bien pourquoi?
— Parce que je ne veux pas.
— Ce nV'st pas une raison.
— C'est bien la meilleure.
— Je ne vous reconnais pas ce soir. Madame, car si je f)arlais h une autre femme je la trouverais bien capricifMjse ou bii;n coquette.
— Voilà deux clïarmants défauts. Lequel me donnezvous, Monsieur?
— VVjusnc; voudriez pas m'affliger, reprit Edouard, et jf; vous deinande eu {^nUe de valser une fois avec moi.
— Oliî vous Tîtes incapable de vous affliger pour si pr;u, cf je lu-, r:ompte plus valser de la soirée; ainsi, n'en imrlons f)lus, jo vous en prie.
Ivioiianl s'inclina sans répondre; mais une expression inri(Hinissal)le se peignit sur ses traits. Marguerite sentit haltrf; son coMir en voyant une larme rouler dans les y(;ux de celui qui avait acquis des droits sacrésà sa reconoais-ance en lui sauvant la vie, et h son amitié en lui l'par^^'nant une révélation qui ne pouvait lui apporter que (K;s vn{^v(ds amers; involontairement, elle lui tendit la rnain, oubliant la foule qui Fentourait, les regards jaloux (le ron mari, et Ir; sentiment étrange qu'elle pouvait ex-
citer dans l'esprit d'Edouard; mais sa main retomba sans avoir été pressée. M. de Givry 'gardait le silence et souffrait d'une douleur inconnue. Jacques^ qui les surveillait tous les deux et qui avait deviné le refus de Marguerite et sa réparation^ ressentit plus fortement que jamais cette agitation cruelle qui s'était un instant évanouie et que le moindre incident ne devait que trop tôt exciter.
Il en est des souffrances de Tâme comme des souffrances du corps. Tandis que certains malades, par une étrange fatalité, prennent à plaisir le poison qui doit les tuer au lieu du remède qui pourrait les guérir j certains autres malades aussi, éprouvent le désir insensé de s'enivrer de ce poison moral, plus lent mais aussi sûr que Tautre; et îl y a une fascination dans la douleur comme il y en a dans le regard de ces reptiles venimeux qui attirent à eux leurs victimes pour mieux se repaître de leur propre férocité avant de Tassouvir. Ce fut un sentiment (le cette nature qui poussa M. de Valbrun h profiter de l'inconséquence de Marie et à l'interroger encore. Tout disparaissait à ses yeux, devant cet enfant qui avait le pouvoir de le faire souffrir, et le mot qui devait déchirer son cœur était attendu avec une impatience fiévreuse telle qu'il n'en avait jamais ressenti, en aspirant aux mots qui consolent et qui font vivre.
Marie accepta en souriant la seconde invitation du comte pour une contredanse ; elle ne remarqua point l'altération de sa voix. Les parfums, la musique, la danse et ses succès lui avaient tourné la tête; à cet âge, le plaisir fait oublier les larmes, le plaisir ferait méconnaître le bonheur.
— Combien avez- vous manqué de contredanses? dit le comte à la jeune fille.
— Mais j'ai toujours dansé^ dît-elle d'un petit air piqué, n^y avez-vous pas fait attention ?
— On ne peut pas tout voir, et quoique vous soyez charmante, j^ai été obligé de m'occuper aussi de tout ce monde, de mes amis... de votre frère.
— Ah ! ne me parlez pas de mon frère, je le boude ; il m'a refusé de danser avec moi, mais je n'ai pas besoin de lui.
— J'en suis persuadé ; pourquoi vous a-t-il refusé ?
— Connaissez-vous le jeu des ricochets?
— Je les connaissais avant que vous ne fussiez née.
— Eh bien ! madame, Marguerite n'a pas voulu valser avec mon frère, et mon frère n'a pas voulu danser avec moi. Est-ce juste ?
— Et c'est la raison qu'il vous a donnée ?
— Oh! mon Dieu non, mais je l'ai devinée.
— Vous êtes plus fine que je ne croyais.
— C'est-à-dire que vous me supposiez fort sotte.
— Assurément vous ne me laisseriez pas longtemps dans l'erreur; mais je n'ai jamais eu celle-là; je crois, au contraire, que rien ne vous échappe.
Il fallut danser; c'était le tour de Marie, un malin sourire entr'ouvrait ses lèvres pendant qu'elle figurait, un souvenir parut traverser son esprit, c'était ce que le comte espérait. Lorsqu'elle revint à sa place, elle lui dit d'un air mystérieux :
— Savez-vous pourquoi Lara, ce beau cheval que j'aimais tant, est retourné à Valcourt?
— Mon Dieu non.
— Moi, je le sais. Savez-vous pourquoi mon frère veut à toute force que vous lui cédiez Tristan?
— Pas davantage.
— Moi^ je le sais. Comment! vous ne savez rien de tout cela ? oh ! je vous aurais cru plus fin.
— Eh bien, rendez-moi aussi savant que vous, et je vous pardonnerai d'être plus habile que moi.
— Oh! Monsieur, je ne puis pas vous dire cela, ce sont des secrets.
— Mais il est très- permis d'avoir un secret à deux.
— A deux, oui, mais pas à trois, et vous me trahiriez, j'en suis sûre.
— Oh ! vous ne me connaissez pas.
— Non ! non, je ne vous dirai rien, décidément.
— Eh bien ! tenez, quoique vous ne me trouviez pas très-fin, je devine que vous ne savez rien du tout.
Ce moyen si vulgaire produisit son effet accoutumé ; Texpérience est un bien que l'on n'acquiert qu'au prix de légères épreuves ou de leçons souvent bien dures. Marie, entraînée par son amour-propre et n'éprouvant aucune défiance, dit au comte, d'un air triomphant :
— Ah ! vous croyez que je ne sais rien. Monsieur, vous allez voir. Mais il faut que vous me juriez de ne dire à personne, et surtout à madame Marguerite, que je vous ai fait une confidence.
— Je vous le promets.
— Oh ! ce n'est pas assez, je veux un serment.
— Eh bien ! je vous le jure.
— Eh bien ! monsieur, Lara est retourné à Valcourt parce que ce pauvre animal est malade, et que mon frère ne veut pas qu'on le sache. 11 l'a ensanglanté avec ses éperons le jour où il a conduit madame de Valbrun chez sa tante ; et Lara est allé se faire guérir chez lui. Hais ce n'est pas tout.
— Continuez.
MARGUËi^ITE. 173
— Ah ! c^est que l'autre secret est un secret bien plus grand... il vous intéresse... Il m'a fait pleurer!
— Voyons ! voyons !
— Cette fois il s'agit de Tristan, Figurez-vous que Tristan a emporté madame Marguerite, qui a perdu son étrier et qui aurait été tuée, Monsieur, si mon frère ne lui.avait pas sauvé la vie ; ils ne vou3 ont rien dit de toute cette aventure de peur de vous faire de la peine ; mais comme les chevaux sont revenus tout en désordre, mon frère a donné de Targent au cocher pour se taire. Le,palefrenier ne Ta dit à personne qu'à la femme de chambre> parce qu'il doit l'épouser; la femme de chambre ne Ta dit qufà ma nourrice ; puis ma nourrice me dit tput, c'est Ijien naturel. Vous voyez bien, Monsieur, que je sais pourquoi Lara est retourné à Valcourt, et pourquoi mon frère veut acheter Tristan.
— Vous êtes un vrai lutin, dit le comte en se mordant les lèvres jusqu'au sang, pour cacher son émotion.
— Et vous. Monsieur, soyez discret, ou je ne vous aimerai plus du tout.
— Votre dernière menace m'effraie plus que la première; mais soyez tranquille et recevez mes remercî-» ments pour voire confiance, je la mérite tout entière.
M. de Valbrun ne voulait plus interroger. Que lui restait-il à apprendre? Après lui avoir caché le danger qu'elle avait couru et la reconnaissance qu'elle devait avoir pour son sauveur, quel secret Marguerite pouvait- ^lle cacher encore, si ce n'était celui de son amour, d'un amour coupable auquel elle s'abandonnait lâchement, auquel elle céderait tôt ou tard? Ce moyen n'était-il pas la preuve d'une trahison? Cet ami sur lequel il comptait, cette femme qu'il adorait ne s'entendraient-ils pas pour vouer sa vie au désespoir et à la honte ? Vainement le
noble caractère de Marguerite^ les sentiments d'honneur d'Edouard, venaient combattre dans la pensée du comte ses soupçons et ses terreurs; la pureté de Marguerite^ les principes d'Edouard^ tbut cédait à Famour^ la sécurité ne pouvait plus être qu'une illusion^ le doute qu'un égarement. Et tandis que le comte éprouvait toutes les tortures de la jalousie; tandis que son âme était livrée à la colère et à la douleur^ il lui fallait étouffer ses angoisses et les cacher sous un sourire ; le bruit de la musique lui donnait le vertige ; ces gens qui dansaient lui paraissaient insensés, et l'air de candeur de Marguerite lui semblait une profanation de la vertu.
Enfin le bal cessa. M. de Valbrun sut se contenir et se promit d'attendre encore avant de faire un éclat, avant de rompre une amitié que chacun connaissait^ avant de se venger de la femme qui portait son nom. Il put sans se trahir tendre la main à M. de Givry et baiser le front de Marguerite; mais lorsqu'il se retrouva seul, des larmes de rage s'échappèrent de ses yeux ; la nature reprenait ses droits. C'est ainsi que l'homme, quand il ne brise pas^ ses passions, est brisé par elles ; c'est ainsi que le vaisseau, longtemps tourmenté par la tempête, finit toujours par s'engloutir, parce qu'il a perdu peu à peu ses mâts et ses voiles ; c'est ainsi que la douleur qui s'exhale est moins dangereuse que l'emportement, et moins à craindre que l'hypocrisie*
Le lendemain du bal était encore un jour de fête^ pourtant les hôtes du château de Valbrun s'en allaient successivement. C'était un spectacle charmant que ces
calèches découvertes remplies de femmes charmantes et escortées par des écuyers qui rivalisaient d'adresse et de grâce. Dans l'avenue du parc, on voyait Félégant phaéton dépasser la lourde berline, un cheval fringant entraîner un léger tilbury, des jeunes filles intrépides lancer leurs chevaux au galop, des mères inquiètes envoyer à leurs enfants un reproche avec un baiser ! Une tente avait été dressée sur Tune des pelouses du parc, et le bal champêtre des villageois de Valbrun avait succédé au bal des châtelaines; des batelets couverts de fleurs se trouvaient sur un petit étang qu'on appelait pompeusement le lac, et qui bordait les murs du parc. On avait construit un jeu de bague et un tir, enfin, rien ne manquait à la fête. La comtesse avait retenu quelques femmes, le comte quelques amis, et aucun des convives ne pouvait deviner ce que le sourire du comte cachait de colère, ce que les douces paroles de Marguerite cachaient d'inquiétudes, ce que les bruits de la fête cachaient de douleurs.
Marguerite se promenait dans le parc avec ses amis et avec ses enfants; elle regardait depuis quelque temps la danse naïve des villagf^ois, lorsqu'elle s'aperçut tout à coup que l'aînée de ses filles avait disparu; sans leur faire part de son inquiétude, elle quitta madame de Lancy et les îftitres femmes qui l'entouraient, et, leur laissant la petite Berthe, elle courut d'abord vers le petit étang, où on l'assura qu'on n'avait pas vu sa fille; elle prit une autre allée qui conduisait au tir auprès duquel étaient réunis M. de Valbrun et les autres jeunes gens. Cette fois, son pressentiment ne la trompa pas. Devant elle, et presqu'au bout de l'allée, était la petite fille, qui, ayant reconnu la voix de son père, s'élançait de son côté. Marguerite, en entendant partir un coup de pistolet et voyant son enfant, cachée par des arbres, près il'atteîn-
dre Tendroit vers lequel on dirigeait les balles^ jeta un cri étouffé ; avec une terreur invincible, elle se mit à courir aussi vite que le lui permettait son émotion. L'enfant venait de dépasser le bat que sa mère la poursuivait encore; soudain un cri déchirant, se mêlant à la détonation d'un pistolet, vint glacer tous les cœurs. Marguerite, . atteinte par une balle qu^avaît lancée M. de Valbrun luimême, tomba baignée dans son sang. A cette vue, le comte, glacé d'épouvante, laissa tomber son arme sans avoir la force de faire un seul pas. M. de Givry se précipita vers Marguerite, l'enleva dans ses bras, et, mortellement atteint comme elle, se dirigea vers le château. Le comte, seulement alors, sembla rappelé à lui-même; l'idée d'un danger imminent n'arriva pas jusqu'à lui, tandis qu'elle déchirait le cœur d'Edouard.
Rendez-la-moi, s'écria-t-il en essayant de l'arracher des bras du jeune homme, rendez-la-moi !...
Sans s'inquiéter de ce ton impérieux et de cette violence, Edouard serra Marguerite plus fortement contre lui, et tandis que les jeunes gens, se dispersant dans le parc, envoyaient chercher le médecin et donnaient l'alarme aux gens de la comtesse, Edouard, suivi du comte, arriva jusqu'à la chambre de Marguerite et la déposa sur son lit. Le sang sortait avec violence de sa blessure. M. de Valbrun se livrait au désespoir; M. de Givry, calme et morne, était d'une pâleur effrayante; on eet dit que la vie allait l'abandonner. Marguerite, qui n'avait pas perdu connaissance, étendit la main vers la fenêtre. Le comte s'élança pour la fermer, car les sons de l'orchestre arrivaient jusqu'à la comtesse, et Edouard seul n'entendait pas cette musique qui faisait un déchirant contraste avec cette scène de douleur.
Le médecin arriva. Après une longue et cruelle opé-
ration^ il parvint à extraire la balle^ qui avait pénétré dans le côté droit; mais il déclara qu'on devait craindre une congestion au cœur, et que ce cas était mortel. Marguerite voulut connaître la vérité ; lorsqu'elle sut que sa vie était en danger, elle fit supplier toutes les personnes qui étaient à Valbrun de vouloir bien quitter le château ; puis elle demanda les secours de la religion.
Pendant que la comtesse, enfermée avec le curé de Valbrun, se préparait à mourir, Jacques et Edouard étaient restés seuls. Des larmes qu'il ne sentait pas coulaient sur la figure de M. de Givry. Ce spectacle rappela la colère dans Tâme de M. de Valbrun. Le récit de Marie, les injurieux soupçons qu'il avait fait naître, la pensée (le Taffront qu'on lui réservait, vinrent comme un cauchemar traverser l'esprit du comte.
— Votre douleur m'offense, dit-il d'un ton hautain à M. de Givry. Respectez les derniers moments de celle à laquelle vous avez déjà fait tant de mal ; ne me forcez pas à vous rappeler qu'elle porte mon nom.
— Que voulez-vous dire ? Du mal !... moi, je lui ai fait du mal ! Ah ! ne donnerais-je pas ma vie pour lui éviter une souffrance ?
— C'est à moi que vous osez tenir un pareil langage et dans un pareil moment...
— Mon ami, calmez-vous ; la douleur vous égare.
— Je ne suis pas votre ami. Et que vous importe ma douleur. Monsieur ?
— Grand Dieu ! que signifie cet emportement ? murmura M. de Givry stupéfait.
— Osez-vous bien le demander? Ce que vous m'avez fait ? — Mais Toutrage qu'un homme de cœur ne pardonne jamais, mais un affront qui ne se lave que dans le sang. Si voys ne m'avez rien fait, jurez donc que vous
178 LE FRUIT DÉFEIfDU.
n'aimez pas madame de Valbrun. Msûs jurez donc^ Monsieur.
— Eh bien, oui, jeTaime !
— Et vous croyez que je ne me vengerai pas de l'homme qui fut un traître;, et de la femme qui fut parjure, s'écria M. de Valbrun emporté par la colère, par cette dangereuse colère qui fait tout oublier, le devoir et la nature.
Quant à M. de Givry, il n'oubliait pas. Il voyait Marguerite ensanglantée, Marguerite mourante, et, transporté d'indignation, il s'écria :
— Ah ! je ne vous connaissais pas, je ne vous croyais pas un lâche.
Hélas ! ce mot qu'on ne prononce jamais impunément, fut suivi de la vengeance accoutumée. M. de Valbrun bondit comme un tigre, et M. de Givry reçut un soufflet de la main de celui qu'il avait appelé son frère. La porte s'ouvrit au même instant, et Marie jeta un cri perçant en voyant son frère chanceler. Mais M. de Givry s'élança hors du salon en s'écriant :
— A demain. Monsieur, et puissiez-vous prendre ma vie !
Marguerite fit appeler ses enfants, et lorsqu'elle les serra dans ses bras, elle ne put s'empêcher de demander à Dieu pourquoi, si jeune, il la condamnait à mourir.
Elle envoya chercher Marie ; la jeune fille entra bouleversée, les vêtements en désordre.
— Ma chère enfant, lui dit la comtesse avec calme,^ vous venez de pleurer sur moi, donnez-moi vos prières plutôt que vos larmes.
— Madame, s'écria Marie, vous ne savez pas pourquoi je pleure... M. de Valbrun !... mon frère ! Ah! c'est horrible.
— Mon Dieu ! qu'y a-t-il ?
— Je ne sais si je dois le dire; cependant^ il n'y a que vous qui puissiez sauver mon frère !
— Vous me faites mourir, parlez.
— Madame, M. de Valbrun veut tuer mon frère. Il lui a donné un soufflet, ils se battront demain.
Et la jeune fille se mit à sangloter.
La comtesse jeta un cri d'épouvante.
— Marie, s'écria-t-elle, allez trouver M. de Valbrun et M. de Givry, dites-leur qu'ils viennent et que je me meurs.
Marie sortit plus rapide que Téclair, elle rencontra Edouard le premier et, le prenant par la main, elle le força à la suivre jusque dans le salon où était encore M. de Valbrun.
Là, elle s'écria d'une voix déchirante :
— Madame Marguerite vous demande tous les deux, elle va mourir !
Deux cris répondirent à ces mots terribles, chacun s'élança, et la porte de Marguerite s'ouvrit pour laisser passer la jeune fille et ceux qu'elle conduisait.
— Marie, emmenez mes enfants, vous reviendrez avec eux, si Dieu me laisse le temps de les embrasser encore, (lit la comtesse d'une voix altérée.
Maintenant, Jacques, monsieur de Givry, si les paroles d'une mourante furent jamais sacrées, écoutezjnoi :
Je sais tout. Je sais que vous voulez vous battre. Mon Dieu ! la désunion sera-t-elle donc éternelle sur la terre? et tandis que les hommes ont voulu se tuer tant de fois parce qu'ils ne s'entendaient pas, voulez-vous vous tuer aujourd'hui parce que vous ne vous entendez que trop? Jacques, parce qu'il s'est rencontré un homme qui a
pensé comme vous, qui a aimé ce que vous aimiez^ qm a laissé régner sur son cœur la femme qui portait votre nom, qui Ta parée de tous les charmes et de toutes les vertus, vous voulez Ten punir?...
Monsieur de Givry, parce que vous m'avez aimée et parce que j'appartiens à Jacques, voudriez-vous le détester, voudriez-vous priver mes enfants de leur père, à rheure où leur mère va mourir !... Voudriez-vous, l'un et l'autre, faire couler le sang qui retombera sur ma tête, et voulez-vous d'une vengeance que Dieu punit avec l'éternité?
Que mon langage ne vous surprenne pas ; je puis parler ainsi à l'heure où tout orgueil est insensé, et où je me trouve si petite sous le regard de Dieu; mais si grande auprès des faiblesses humaines!
Jacques, je vous le jure devant Dieu, jamais monsieur de Givry ne m'a avoué son amour. Il vient d'apprendre seulement que je l'avais deviné. Pour l'amour de Dieu et de votre salut, tendez-lui la main et reconnaissez votre injustice.
Edouard, ajouta-t-elle d'une voix plus faible, ne me refusez pas ma dernière prière ; promettez que vous renoncez à toute vengeance ; promettez que ses jours seront épargnés ?
— Ses jours. Madame, mais non les miens!
— Ah ! je vous comprends, s'écria Marguerite, vous êtes cruel. Oui, je vous demande un sacrifice plus grand que celui qu'on exigea jamais d'aucun homme. Je vais mourir, Edouard, et je vous le demande à genoux ! Vous fûtes cruellement offensé. Dieu vous tiendra compte de l'oubli et je vous devrai mon dernier bonheur... Donnezmoi votre main.
Elle lui tendit la main, Edouard la prit avec désespoir.
Vaincu parla douleur de Marguerite, ilVéoria, eaw jetant dans les bras de Valbrun :
— Pardonnez-moi^ comme je tous pardonne !
— Mon Dieu ! je vous remercie, s'éôria Marguerite. Je puis mourir, et je vous bénis î
Alors, Jacques et Edouard, tous deux à genoux, inoQnèrent leurs têtes sur ce Ut de douleur, en s'écriant :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! consetvez-nous-la I
Mais cette prière ne devait pas être exaucée* Et cet ange, qui dit-on nous garde sur la terre , l'ange de Marguerite était remonté vers les deux, éi|ip6rtaBt une Ane céleste qu^ils murmuraient encore tous deux :
— Elle ne peut mourir, c'est impossible !...
— Quatre ans après ce cruel événement, on célébrait, dans une église de Paris, un double mariage. La belle mademoiselle de Gourgy épousait M. de Valbrun I Marie de Givry épousait son frère, le marquis de Gourgy. •• Quant à Edouard, il devait garder le serment qu'il avait fait à Marguerite, et jusqu'au dernier soupir son ccBiir devait battre pour elle; il devait être fidèle dans la mort comme il Teût été dans la vie !