‹ La comtesse de Chalis, ou, Les mœurs du jourChapitre 18 sur 22 · MÉMOIRES D'UNE FEMME DU MONDE · texte numérisé non relu

MÉMOIRES D'UNE FEMME DU MONDE

C'est une belle chose que d'avoir vingt ans ! C'est

une plus belle chose encore d'être amoureux à cet âge où tout est illusion, où tout est joie, où tout est croyance ! Hélas I les vingt ans et les amours de vingt ans s'enfuient avec une égale vitesse. Ensuite on doute et on pleure^ on regrette et on ne désire plus. Ce qu'il y a d'affreux dans notre nature, c'est que nous ne jouissons jamais entièrement de ce que nous possédons; je ne connais de sentiment complet que le regret : il semble qu'alors on découvre pour la première fois la valeur de ce qu'on a perdu. Les bonheurs enfuis ont tout le prix des choses impossibles. Oh ! que le cœur humain est singulier dans ses émotions et dans ses sentiments! La plus longue vie ne suffit pas à cette étude, et l'expérience même n'apprend que le passé, elle n'ouvre pas l'avenir.

Par une matinée de printemps en 1828, un jeune

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homme se promenait dans la chambre à eaaxîbest de sa mère. La porte entr'ouverte d'un cabinet de toilette À côté laissait voir la comtesse de Ghampvllle^ aswe. devant son miroir et se faisant arranger les cheveux. '

— Ma mère, disait de temps en temps le jeune homme^ êtes-vous bientôt prête î

— Oui^ mon enfant^ répondt^elle^ encore ni^ pi»i de patience et nous partirons. D'ailleurs^ il n'est pas midi.

— Dans quelques minutes la pendule va sooneir* 4^ suis sûr que Léonie nous attend.

La comtesse ne put s'empêcher. de sourirCt.

— Je ne le crois pas^ mon ami^ votre cousine est plus raisonnable que vous;et puis^ c'est un triste moment pour elle que celui où elle doit quitter son couvent et ses amies d'enfance !

Arthur rougit et ne répondit rien. Sa mère t^peit :

— Vous vous êtes donc bien amusé hier au bal, Arthur ? M. de Champville m'a dit que vous y aviez obtenu mille succès. Votre costume était superbe et vous le portiez à merveille.

— Amusé ! non^ ma bonne mère^ puisque vous n'y étiez pas et que je ne devais voir Léonie que ce matin. Mais permettez-moi de vous demander à mon tour pourquoi vous n'êtes point venue à cette fête. Vous vous eur fermez ainsi à la maison^ et cependant vous êtes belle,. ma nière^ on vous prendrait pour ma sœur. A quoi cela sert-il que vous vous soyez conservée telle qu'à vingtcinq ans^ si personne ne vous voit ?

— Je n'aime pas le monde, Arthur, vous le savez bien.

—Cependant^ ma mère, il faudra maintenant sortir ijb votre retraite^ il faudra conduire Léonie, vous âtsi^c^!^ gée de la chaperonner. t

— C'est un soin que je vous laisserai bientôt^ je l'espère. Vous vous en acquitterez entièrement, n'est-ce pas^ mon fils? Vous ne quitterez point votre femme, vous serez son guide et son appui. On en a grand besoin à son âge ! Mais partons, me voilà prête, et je ne veux pas lasser votre impîitience. Les chevaux nous attendent et me paraissent tout aussi pressés que nous.

Pendant le trajet qui séparait Thôtel de Champville de la maison où était élevée Léonie, ni la comtesse ni Arthur ne prononcèrent un mot. Le jeune homme semblait dévorer la distance ; la tête constamment en dehors de la portière, ses yeux erraient sur tous les passants, il regardait et ne voyait pas. Je ne sais si vous connaissez ces émotions -là. Vous êtes tous si changés depuis votre dernière révolution ! Votre jeunesse a perdu tout son charme. Le mérite des hommes actuels consiste à être de fort mauvaise compagnie, à fumer vingt cigares par jour, à afficher d'ignobles conquêtes. Mais de rnon temps j'aurais chassé mon suisse, s*il se fût permis d'infecter sa loge de cet abominable tabac dont vous parfumez le boulevard de Gand. Jamais un homme du monde n'aurait osé avouer des relations avec les femmes dont vous vous parez aujourd'hui. 11 faut être justc^ de mon temps aussi on aurait fermé les salons à des gens de cette espèce, pas une dame n'aurait consenti à se montrer en public accompagnée par eux. C'est entièrement la faute des femmes de cette époque, si vous vous êles perdus ainsi. Il fallait tout bonnement s'entendre, ne rien laisser passer d'inconvenant, faire justice des mauvaises manières, et vous auriez été obligés de vous corriger malgré vous. Mais revenons à mon histoire.

La comtesse jetait sur son fils ces regards si éloquents

MÊMOIRBS d'uni FKVMft^ IHb VOH^Ï. if*

d'une mère tendre^ et certuQem0iit ia pensée jitfit ime prière. En face de ce bonheur p ne pouvait y ftvpira&-. tre chose dans son âme. Enfin ils arrivèrent^ et oii les introduisit au parloir^ où peu dlnstants après Léonie de Champville fut conduite. Une de ses compagnes et une religieuse raccompagnaient. La jeune fille était séfieuie^ elle embrassa timidement sa tante et salua son coositt.. sans lever les yeux sur lui. Arthur lui baisa la mauQ, eBé ne la retira point; pourtant, nulle joie n'éclata dans sa physionomie^ nul empressement ne parut danssd démarche ^ lorsqu'on lui annonça qu'elle allait habltar rh6tel de la comtesse. Évidemment ce n'était là ni du bonheur ni de Tamour. Toute TefiEusion de son cœur ftat pour ses amies qu'elle allait quitter; elle se jeta dans leurs bras en sanglotant et ne montra un peu d'afiéction à sa tante que lorsque celle-ci l'assura qu'eUei reviendrait voir ses compagnes et qu'elle n'en serait pas séparée.

— Comment s'appelle votre amie? ajouta madame de Champville; je serais bien aise de connaître une personne à laquelle vous paraissez si tendrement attachée.

— Elisabeth d'Auray, répondit Léonie.

— D'Auray ! s'écria la comtesse troublée. Puis, faisant un effort sur elle-même, elle reprit d'une voix calme : Mademoiselle serait -elle parente du colonel d'Aurav?

— Je suis sa sœur. Madame, et il m'a servi de père^ car nous avons perdu nos parents.

Il y a des noms qui, lorsqu'ils apparaissent dans une conversation indifférente, semblent en changer la nature. Celui du colonel d'Auray produisit cet effet sur toutai les personnes présentes. Madame de Ghani|^viUe'de«||it pensive, Arthur répliqua d'un ton de boiHielMiliaÂm

qu'il avait vu la veille le colonel au bal^ qu'il remportait sur tous les hommes par son élégance; Elisabeth rougit de plaisir en entendant ainsi louer son frère^ pour lequel elle avait une tendresse et une admiration profondes.

L'heure du départ avait sonné; Léonie embrassa encore une fois son amie, et ce fut en pleurant qu'elle monta dans la voiture qui devait la conduire loin de cet asile où elle venait de passer six années tranquilles et douces.

Quant à son cousin, il ne se possédait pas de joie. Ses yeux ne quittaient point sa fiancée ; il épiait ses pensées pour ainsi dire, et ses larmes retombaient toutes sur son cœur. En arrivant à l'hôtel, il s'empressa de conduh^ Ironie dans l'appartement qu'il avait fait décorer pour elle. Là, elle retrouva les soins, les prévisions de l'amour le plus délicat : les fleurs qu'elle aimait, ses livres favoris, son piano, son chevalet, ces mille riens dont se compose la recherche intérieure des femmes; à tout cela Léonie ne répondit que par un sourire triste, et son remercîment fut une larme.

Plusieurs jours se passèrent sans amener de changement dans leur position. Mademoiselle de Champville ne se consolait point d'avoir quitté son couvent. Arthur devenait triste de sa tristesse, et la comtesse les observait tous les deux. Un matin, elle proposa à sa nièce une promenade en voiture, résolue à provoquer la confiance de la jeune fille et à savoir enfin à quoi s'en tenir sur ces regrets si peu naturels.

— Vous trouvez-vous bien près de nous, Léonie ? dîtelle après quelques instants de silence

— Oh ! oui, ma tante, vous êtes si bonne, pourrait-il en être autrement?

XéXOlRES B'Oltl FtÉitk ut WHIM. tH

— D'où vient donc alcm Tobe mélanciriiet'lléiAttlftr vous quelque chose? Il font me perler comme & voiia mère^ j'en ai les droits et la tendresse^ iHCOitôt je laltoit réellement d'ailleurs. Voyons^ Léonie^ frimt^ieiaéat, qu'avez-vousî

La jeune fille répondit en hésitant : ^ t

— Rien... du tôùt^ ma tante/ je regrette moil aoiié d'enfance^ mes habitudes de pension^ je ne me sois jpôliit faite à celles du monde. Je mintimide focSemedt, Je comprends à peine les conversations que j'écdute; éaBsBi'j ma bonne tante, je ne suis encore qu'une petite fflte^ biéil gauche et bien sotte^ cela se formera avec le tenij^ éH vous serez plus contente de moi.

— Vous me trompez^ Léonie^ ou peut-être v6us tous trompez. Toutes ces raisons excusent votre embàiraSj mais non vos distractions^ mais non vos larmes. Peut-être l'union qui est proposée vous effraie-t-elle^ peut-être avicz-vous d'autres espérances^ je n'ose dire d^àutres affections; dans ce cas il faudrait vous expliquer sans crainte. Mon fils vous aime et serait bien malheureux de vous perdre^ mais il le serait davantage de ne vous devoir qu'à l'obéissance. Je me charge de le faire consentir à votre refus, si vous le refusez; il acceptera bien un chagrin à la place d'un malheur* '

Certes, la comtesse était une femme d'esprit et de tact, elle le prouva en cette circonstance. Lorsqu'on veut arracher la vérité d'un coeur novice^ il ne fiiat aucune préparation. Il n'est personne qui ne soit en garde contre des attaques prononcées ^ personne qid ne se dispose à défendre son secret vis-à-vis d'un en-^ nemî qui s'avance lentement; mais il est <fifBcile'^% ne pas s'étonner d'une question brusqué et ittatWbddè^ de ne pas se troubler lorsque cette' qœslibtt "WUfiftil

juste h l'endroit sensible. Les âmes jeunes et craintiveft se laissent ainsi pénétrer^ avant de songer à s'en défendre; c'est l'expérience qui amène l'hypocrisie.

Léonie rougit jusqu'au front des suppositions de sa tante. Un combat intérieur se passa en elle, et son embarras redoubla en se voyant devinée.

— Mon Dieu! dit-elle enfin, je n'ai pas encore songé à cela. Le mariage ne m'occupe point. Ce n'est pas cet hiver que nous devons le conclure, j'ai le temps de m'y accoutumer, et je ne sais pourquoi vous me soupçonnez de la répugnance pour vos projets de famille. Ne serai-Je pas bien heureuse de vous nommer ma mère ?

— Léonie, l'automme dernier, pendant que j'étais aux eaux avec Arthur, votre oncle vous a-t-il fait sortir souvent?

— Oui, ma tante.

— Il vous a emmenée à Champville!

— Oui, ma tante.

— Vous y êtes restée un mois !

— Oui, matante.

— Êtes-vous allée chez la marquise de Brignoles?

— Oui, ma tante.

— Et mademoiselle d'Auray n'y avait-elle pas accompagné monsieur son frère?

— Oui, ma tante.

— Pourquoi me répondez-vous si brièvement, et pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de cela?

— Je réponds à vos questions, — et quant à ne vous en avoir rien dit encore, c'est que, — c'est que vous ne me l'avez point demandé.

La comtesse devint extrêmement pâlei

— Et... vous avez vu... le colonel d'Auray chez madame de Brignoles?

MÉMOIRES D'iIHi. FiWIS tf lIOltDK. Ht

— Oui, ma tante. *, .;*;//,>/

Pendant tout le reste de la promcaïaâe^ il n'y eynt plin un seul mot de prononcé entre les deiui fimnies. A^ ùir net, Léonie avait les yeux rouges. Quant à madame.de Champviile^ elle resta bien plus longtemps dans son 4Mr toire^ et le lendemain , quand sa nièce lui demanda h pcÉrmission de faire une visite à son couvent^ elle lui répondit qu'elle Ty conduirait elle-même.

La comtesse de Champville était une de ces femmes qui jouissent à juste titre de Testîme général^. Soïi existence^ toute d'intérieur^ s'était écoulée à Fabri des mauvais jugements et des calomnies. Mariée à seize ans au comte de Champville^ général de Tempire, elle se retira^ sans môme paraître une seule* fois à la cooirj dans le château de son mari^ pendant que celui-ci suivait les armées. La seconde année de son mariage, elle donna le jour à un fils, et depuis lors ce fils devint la seule occupation de sa vie. Elle se consacra en entier à son éducation et à son avenir. Le général, beaucoup plus âgé qu'elle, ne chercha point à la contrarier. Il trouva le repos et le bonheur dans ces habitudes de retraite. Hors deux ou trois mois qu^l venait passer à Paris, pour se montrer au maître, car Tambition ne meurt jamais chez les hommes, il habitait le reste du temps sa terre, d'où madame de Champville n'était sortie que bien rarement depuis la naissance d'Arthur. On lui donna un gouverneur^ on fit venir des maîtres de toute espèce,^ rien ne coûta pour cette éducation et pour satisfaire le désir ou la fantaisie de la comtesse; e)le s'acheva sans que cet enfant si cher eût quitté le giron maternel, et néanmoins jamais des soinsplustendresnefurentmieuxrécompientéi; Arthur devint un jeune homme accomplie Le: fiAnoiMM du général le suivit dans sa dernière campagne jtfipiii

d'un boulet auprès de lui^ il mourut en lui léguant sa fille orpheline^ sa fille dont la naissance avait coûté la vie à sa mère. Le général lui jura qu'il ne la quitterait pas^ qu'elle serait sa fille et que jamais Arthur n'aurait d'autre femme.

Madame de Champville avait trop d'esprit pour ne pas savoir que l'amour ne peut naître de Tbabitude^ si l'habitude naît de l'amour. Elle ne voulut donc pas soufiFrir que sa nièce fût élevée près de son fils, et dès qu'elle eut l'âge de raison, on la plaça dans un des meilleurs cou» vents de Paris. 11 ne fut pas permis au jeune vicomte de la voir souvent, mais sa mère lui en parla sans cesse^ elle Taccoutuma à l'aimer et à désirer sa présence, elle lui vanta sa beauté, son esprit, ses grâces, elle lui inculqua, pour ainsi dire, l'amour avec son attachement pour elle; il résulta de cette savante tactique qu'elle réussit complètement dans son projet, que les fiancés ne furent point fatigués l'un de Tautre avant de s'appartenir, et que leur avenir se fonda sur un passé à l'abri de tous souvenirs pénibles.

Après sa sortie du couvent, Léonie demeura triste et rêveuse, ainsi que je vous l'ai dit. Ces dispositions n'échappèrent pas à l'œil d'une mère, et bientôt elle se convainquit qu'un secret pesait sur la vie de mademoiselle de Champville. Ses observations, ses recherches ne purent l'amener à découvrir ce qui était si soigneusement caché. Ce fut alors qu'elle se décida à accompagner la jeune fille dans sa première visite au couvent.

Lorsqu'elles entrèrent au parloir, lorsqu'elles eurent demandé mademoiselle d'Auray, Léonie, silencieuse et calme jusqu'à ce moment, se montra tout à coup impatiente; elle se leva et se rassit dix fois pendant les quelques minutes qu'elles restèrent seules. Madame de

MÉMOIRES tfvmu Fmi» éfir aoiiM. <*t

Chanipville ne la perdait pas de vne. Les deai alBioi et

jetèrent dans les bras l'une de l'antre avec une eiBonlôft qui parlait plus haut que mille discours ; elles sertèledt leurs mains^ elles se regaiNlaient etsemMaieitt gèoéetf dé ne pas être seules. .-..:>. v

— Tu n'as pas été dans le monde encore, Léon»^^ enfin mademoiselle d'Auray.

— Pas encore^ ma bonne arnie^ j'ai jBeulemeilt fiât éèk visites. ' :

— On me l'avait diU Mais tu vas ce soir à l'andiasMiil d'Autriche? î

— Ha tante m'a promis de m'y conduire^ et je m%ÉI fais une fête. ^ *

— Tu y verras madame de Brignoles^ et. . . beàaeoop de gens de ma connaissance. ' -^^

— Ah î ah ! -

— Et quand te maries-tu t

Léonie regarda sa tante. *

— Je ne sais... quand matante voudra. '

— Nous avons le temps^ répliqua la comte88e> et Léonie sait ce que je lui ai dit à cet égard. • -

— Tu vas bien t'amuser au bal. Tu me le raconteras, n'est-il pas vrai?

— Oh! oui, je viendrai te voir; je te raconterai tout J'aurai une belle toilette, des camélias naturels et-des bruyères. On me les a déjà envoyés.

La comtesse devint toute tremblante à ces mots} là

manière dont Léonie les prononça lui en montra toute

la portée. Elle comprit que dans son h6tel môme il Wb

trouvait des espions, et qu'elle ne pourrait compterstt^

. personne dans la tâche qu'elle avait entreprise. ^' '

— Non, ma nièce, répliqua-t^lle^ vods jae^lWMiiÉ point de fleurs ce soir. Vous êtes asies jenliè^i

parer de vos cheveux seulement. D'ailleurs^ Arthur le préf6re ainsi^ et vous ne le désobligerez pas pour si peu de chose. Hais voici Theure de votre toilette; dites adieu à votre bonne amie; dansquelquesjoursvous reviendrez, nous reviendrons lui raconter vos plaisirs, puisqu'elle tient tant à les connaître.

Le soir^ au bal, Léonie remporta tous les suffrages. On la voyait pour la première fois, et chacun Tadmira* Le monde d'alors était bien différent de celui d'aujourd'hui. Vos seigneurs et vos grandes dames ne quittaient pas encore leurs comptoirs et leurs mansardes pour occuper des salons dorés. Il fallait une aristocratie réelle pour y être admis. On ne se contentait pas de celle de l'argent. Les hommes surtout avaient une bien autre tournure que celle de vos lions. C'étaient presque tous des officiers de la garde royale, des jeunes gens attachés à la diplomatie, quelques privilégiés n'ayant rien à faire que de porter un nom illustre et de dépenser noblement leurs fortunes de prince. La province nous envoyait ce qu'elle possédait de mieux, et en six mois nous formions ces nobles cœurs à l'élégance : nous leur apprenions par notre exemple à être tout à la fois distingués et affables. Ils savaient bien vite se présenter dans un cercle, ils adoptaient avec une merveilleuse facilité les manières dont le roi offrait un si parfait modèle. Ils aimaient la bonne compagnie, et s'ils s'égaraient quelquefois dans la mauvaise, c'était si secrètement que personne ne pouvait en être sur. Les salons de madame la comtesse d'Appony, si épurés encore malgré sa position, n'offraient à cette époque aucun mélange. C'était peu après la querelle avec les maréchaux de France, au sujet de leurs titres, lorsque l'empereur d'Autriche refusa à ces vieux guerriers des duchés m partibus conquis avec leur sang.

MÉMOIRES V^QHi' Flttlft: 0IP MOUD!» §tt

et qu'ils ont conservés malgré lui. Cette afldrè 'wÉrtoîli une petite dissension avec rambassadei ei ne fit paÀ-ùéaiK moins grand tort aux bals. Tout s'arrange avec le terapa^ parce que le temps arrange tout^ excepté la beaiité-«t Tamour quil efface.

En parcourant les salons^ madame de CbampvSle re« cueillit le tribut d'admiration dû aux grftces de Lèônie. De toutes pai*ts on entendit vanter cette nouvelle beauté;* et le cœur d'Arthur jouit délicieusement de ees éloges. Il ne quittait pas sa cousine^ son amour éclatait d'une façon incontestable. Dans le passage d'une porte, Ùi' comtesse sentit le bras de sa nièce frissonner sur le sien; ses yeux se portèrent aussitôt vers un homime qui venait de la saluer.

— Mon Dieu ! se dit-elle dans son cœur, terrifiée -de cette rencontre; si c'est lui! il est toujours le même! le bonheur de mon fils est perdu;

Depuis le bal de l'ambassade d'Autriche, la comtesse avait conduit chaque soir Léonie dans le monde. Son mari exigeait d'elle cette déférence à sa volonté, elle s'y soumettait avec résignation, parce que son fils en paraissait joyeux^ et que rien ne pouvait lui coûter pour le bonheur de son fils. L'amour d'Arthur augmentait de plus en plus. Il plaçait toute son espérance dans cette belle jeune fille^ qui devait lui appartenir bientôt. Fier de son choix, orgueilleux de sa noble passion, il' M'to cachait à personne, il semblait heureux de cette paMJon même. ■' - '^«t * '

194 LE FRUIT DÈFKlfDU.

Léonie^ au contraire, changeait à vue d'œil. Elle attribuait à la fatigue son état de langueur et l'amaigrissement de son visage. Le monde la tuait^ disait-elle^ et cependant elle y courait chaque soir. C'est ainsi que sont les jeunes femmes ; il semble qu'elles soient lasses de Tétre et que la rage de vieillir les possède. Il en est de nos belles années comme des amours dévoués^ nous n'en sentons réellement le prix que quand nous ne les avons plus. Je vous Tai dit très-souvent ! J'ai entendu conter à madame de Villebelle qu'elle ne regrettait dans ses soupirants éconduits qu'un pauvre diable auquel elle avait imposé trois ans le supplice de lui prouver sa flamme par tous les sacrifices possibles, et à qui il était expressément défendu d'en dire un mot.

— Il m'ennuyait à mourir, ajoutait-elle^ et quand^faiigué du sot métier que je lui faisaisfaire, il m'abandonna^ je le pleurai presque; je sentais son absence bien plus que je n'avais senti sa constante occupation de moi. Et puis, un amant qui se décourage nous fait craindre le départ des autres; on a peur d'être moins jolie, puisqu'on peut être quittée : ce chien d'amour-propre se montre partout (1). »

C'était déjà ainsi du temps de matante, sous monsieur le régent! J'ai grand' peur, mon ami, qu'il n'y ait jamais de révolution dans ces choàes- là.

Arthur s'enivrait seul de son amour. Il admirait en silence la femme qu'il avait choisie, car il s'était fait une loi de ne pas la persécuter d'un sentiment qu'elle ne comprenait point, pensait-il. Et cependant ce sentiment la suivait partout, elle en retrouvait les soins dans les plus petits détails de sa vie. Sa contenance avec son

1 Voir le Jeu de la Reine, du même auteur.

fiancé en devenait plus embarrassée eoeore, élb pttillè parti de ne s'apercevoir de rieny pour ne. pas être obligée de le remercier. Son état de llmgaeiir inquiétett sa famille^ les yeux d'Arthur interrogedteiii les aie» avec angoisse^ il cherchait à deviner un désir qa*û pût satisfaire. Hélas ! le pauvre jeune hocoane^ il ignonlt que d'un amour qui ne plaît pas^ rien, ne platt On ea veut à ceux qui vous chérissent de ce qu'on ne le leur rend pas. Plus ils le méritent^ moins on leur pardonoeî Tenez, voulez-vous un bon conseil, c'est-ànlire on conseil d'égotste. Laissez-vous adorer^ et n'adores polnl^ il n'y a que ce moyen d'être heureux ici-bas. Je suis/dér solée qu'à mon âge on ne fasse plus de pasdoùs* Oht^ comme je vous donnerais le bon exemple! conouneje me vengerais du' passé!

La comtesse souffrait pour son fils de l'indifférence de Léonie. Son active surveillance entoura la jeune fille de mille réseaux^ elle la suivait partout^ elle ne la laissait seule avec personne, elle ne lui permettait de recevcMC aucune lettre qu'elle ne l'eût lue d'abord. Dans ses visites an couvent elle ne la quittait pas, et néanmoins elle ne put jamais acquérir la certitude que ses soupçons étaient fondés. Au bal, la beauté de Léonie lui attirait bien des hommages, qu'elle recevait avec dédain. Elle dan^ sait tiistement, enfin la tristesse était si profondément empreinte sur sa physionomie qu'elle faisait peine à voVî En vain sa tante l'interrogeait, en vain son oncle eocn* ployait toute sa tendresse à provoquer sa confiance, ^ ne pouvait rien obtenir d'elle.

Un jour madame de Champville avait réuni quelques personnes à dîner. C'était un cercle intime^ et dm laqoil il ne se glissait pas d'intrus. On y parla donc à C0BQiN)Qy vert, et ce fut une conversation asseï qurjensaVJ^y éteb

et je me la rappelle parfaitement. Je vais vous la dire ; vous y retrouverez \e prochain de cette année-la un peu moins laid qu'il n'est aujourd'hui ^ mais avec les ménie défauts^ à bien peu de chose près.

— En vérité, madame, dit un jeune pair de France^ vous ne savez pas les nouvelles? Quoi ! vous ignorez les deux présentations qui ont eu lieu ces jours-ci, deux présentations qui ont mis toute la cour en rumeur. D'abord la comtesse Alfred de Serval.

— Quoi ! la fille aînée de ce riche M. Chavert qui était si extraordinaire, dont on a tant parlé, et qui faisait tort à ses sœurs par ses mauvaises manières. On disait toujours : Mesdemoiselles Chavert sont ridicules. Et, à cause de cela, les pauvres cadettes, qui n'en pouvaient mais^ dont Tune est charmante, se trouvaient maltraitées.

— C'est justement elle. Avant de vous conter cette fameuse réception aux Tuileries, il faut que vous sachiez ce qui l'a précédée. La comtesse Alfred était le mois dernier dans un château où on a beaucoup connu mademoiselle Chavert, et il se trouvait là une jeune fille de la province, fort belle et fort spirituelle, qui se croit, et qui a raison, tout aussi grande dame que la comtesse Alfi'ed. Or, cette pauvre comtesse était cousue d'armoiries : elle en avait aux bras, à la taille, aux doigts; elle en avait de brodées, elle en avait de peintes : c'était un blason vivant. Comme les gens qui ont des habits neufs et qui n'ont point l'habitude de les porter, elle se mirait dans chaque glace ; on en riait tout haut. 11 y avait surtout une certaine explication qu'elle recommençait vingt fois par jour et qui faisait notre joie. Enfin mademoiselle de Torchère, impatientée de ces airs majestueux, s'amusa à lui faire répéter sa leçon, bien résolue à lui en donner une.

— D'où vient, madame, que ces armes sont surmon-

MÉMOIRES n^unn fikm im monbv. §m

tées d'une couronne dueaie; montieor vetnt ëmr nMt

cependant que comte ? .

— Cette couronne a été donnée en récompense par « Louis XV^ ou Louis XVI^ à mon père ou à mon grand* père^ je ne sais plus lequeL

— A monsieur Chavert^ madame?

Je ne saurais yous rendre la malice de ces mots4ày. car personne n'ignore que M. Chavert a débuté par être porte-balle. ^ ^

— La belle comtesse dut être bien humiliée T

— Nullement. Elle ne le sentit pas* Mais on le sentit pour elle. Eh bien ! elle a été pr^ntée hier^ si décol-< letée^ que madame la dauphine s'en est «candaliséeao dernier degré ; encore prétendait-elle^ mesdames, youa^ apprendre à vous habiller. Comment la trouvez*vous, madame la marquise ?

— Fort belle j seulement elle a Fair d'un fiacre qui a ôté son numéro. Quelle est l'autre présentée T

— Oh ! celle-là^ c'est autre chose^ celle-là a fait crier tout le faubourg Saint-Germain au scandale. Il a fallu la protection^ l'insistance d'une duchesse fort haut placée et fort irréprochable^ pour la faire admettre. Jamais on ne vit femme d'agent de change au château, mais la fomille de cette duchesse s'est alliée à celle de madame Pillet (quelques-uns disent madame de Pillet), et cette alliance a causé l'hérésie dont nous nous plaignons tous.

— Quelle femme est madame de Pillet?

— Yous avez vu son nom et son portrait dans toutea les chroniques intitulées fashionables. C'est la reine de la mode ; elle joue le drame comme Léontine Fay, et s'habille comme une fée. Elle est diarmante, elle^ élégante et gracieuse ; cependant elle n'est pas jolie, aUji n'a pas la taille droite, elle n'a pas l'àir dJstJnguéHSBO

pied est la plus petite^ la plus mince^ la plus rayîssanfe chose possible. C'est une personne qui ne manque ni d'esprit, ni d'instruction, ni de bonté ; à force de gaucherie, elle passe pour sotte, pour ignorante et pour méchante à l'excès. Cela vient de ce qu'elle est absolument privée de tact. Elle fait juste ce qu'il ne faut pas et oublie ce qui se doit. En visant à l'originalité, elle arrive au ridicule. Je lui ai connu, entre autres prétentions^ celle de garder ses lettres dans une boîte sans les décacheter avant la fm du mois, ce qui est bien Tidée la plus bizarre et la moins spirituelle qui soit entrée dans une tête de femme. Elle le racontait à tout le monde.

— Ce portrait est fort ressemblant, répliqua madame de Champville. Pendant que vous y êtes, monsieur d'Elrlin, et puisque vous jugez si impartialement, raconteznous ce qu'est la nouvelle comtesse de Lireux, vous savez, cette belle étrangère qui vient d'épouser ce riche financier dont on a fait un comte.

— Puisque vous l'ordonnez, madame, voilà ce que j'en sais. Elle est très-célèbre et très-célébrée. Quelle odyssée il a fallu pour lui trouver un mari ! Enfin elle en a un qui lui fait mener grand train ; aussi est-elle grande dame, des cheveux, un talon comme si elle avait épousé un Montmorency. A propos de son talon, je ne puis résister au désir de vous conter une petite anecdote arrivée dans ce même château dont je vous parlais tout à l'heure, à cette même personne, à l'époque où elle ajoutait chapitres sur chapitres à son odyssée, sans pouvoir arriver au dénouement. Le prince de Kinsky fit annoncer sa visite par un de ses amis, la missive diplomatique finissait ainsi :

a On dit que vous avez au château mademoiselle de Colmann, cette délicieuse personne. Je me prosterne de-

XÈH0IRB8 O'illfi FimiB MT XOKBB. «M

vant tous ses charmes et parti^dièvemeat defial'^iiila-' Ion. Je gage que vous n'appréciez pas autant quil le tiié^ rite ce talon plein de jJiysionomie. A motii avis, c'est iim grande beauté qu'un talon, et celui de mademoiselle cto Colmann passe tous ceux que je connaisse. »

Le prince était garçon alors; et il est si beau d'éM princesse ! Le lendemain^ la jeune fille descendit a?ée ixà de ses souliers en pantoufle; elle avait inal au pied! h^tfh que le courrier qui précédait la voiture du pemtB fit claquer son fouet dans la cour, je remarquât un légev changement dans la position de la belle sur le canapé^ elle était étendue. La robe se releva iautnàtur^llemeuf^ et le talon parut à travers un bas de fil tiès-clàir, àn^ couleur de rose et aussi arrondi que s'il eût été possiUe à la malade de s'appuyer sur ce pied-là. Leprince le vit, Tadmira sans doute, mais il s'en tint à l'admiration;' et plusieurs années après, mademoiselle de Colmann dut se contenter d'être à peu près comtesse. Depuis-que cette couronne a surmonté son écusson, elle est devenue l'exemple des femmes ; elle a acquis l'estime et la considération de tout ce qui sait apprécier une bonne maison et cent mille livres de rente. Aussi, assure-t-on qu'elle a oublié le passé aussi complètement que s'il n'y en avdt jamais eu. C'est une grâce d'état.

— On lui attribuait un mot que je ne crois pas lui apt)artenir, d'après tout ceci. Elle causait, prétend l'histoire^ avec une vieille femme quirégrettait sa jeunesse et. les mœurs d'autrefois. . .

— Hélas! répondit madame de Lireux, aujourd'hui nous sommes vertueuses à manger du foin.

— Le mot n'est pas d'elle, madame, je vous l'atteri^, elle a trop d'esprit pour cela. . '• *■ '-''

— A propos de mariage, s'écria étour^mtont «ÏAiqtii-

d'Arthur^ savez-vous que nous perdons Téiégant^ le beau par excellence^ notre prodige de quarante ans^ le colonel d'Auray ; il épouse une héritière anglaise dont le fils sera duc et pair : c'est magnifique.

Je n'oublierai jamais la scène muette qui se passa alors. Léonie, indifférente jusque-là à la conversation^ releva la tête au nom du colonel dWurav. Elle écouta avec une étrange fixité dans le regard. Lorsque le jeune homme eut fini de parler, sa tête retomba, ses yeux se fermèrent et elle ne remua plus. La comtesse, qui ne la perdait pas de vue, alla vers elle et lui glissa quelques mots dans Toreilie. L'enfant joignit les mains, et j'entendis qu'elle répondait à sa tante par une question.

— Oh ! dites-moi, dites-moi si je suis riche ! Madame de Champville la contempla un instant avec

une inexprimable expression de pitié, elle était très-pâle et semblait avoir oublié le reste du monde. Heureusement les causeries étaient fort animées, et personne ne s'aperçut de cet incident.

— Hélas! non, répliqua-t-elle enfin, vous n'avez rien, ma pauvre petite, rien que ce que votre oncle vous donne*

Léonie s'évanouit. Nous sortîmes tous. J'avais la mort dans le cœur, je venais de découvrir un de ces drames cachés, un de ces drames de famille, dans lesquels nous sommes tous acteurs et qui effaceraient ceux du théâtre, si on pouvait les connaître. Mais le livre le plus vrai, le plus touchant est celui qu'on n'écrit pas.

Le lendemain j'envoyai savoir des nouvelles de Léonie, on me répondit qu'elle avait pris le lit, qu'elle était fort malade, et que les médecins craignaient pour sa vie. Le soir du second jour, elle demanda à sa tante la permission d'envoyer une lettre à mademoiselle d'Auray et la supplia de ne point la lire.

— Je VOUS promets de .vous menlnrla iépoiM^iËIft

bonne iante^et de tout vous ooofleriqpapàs^ mais il&atqué ma lettre lui arrive întacte^de là dépend iout mon^mwlir. Madame de Champville y conseotti^ la lettre ftit en^ voyée. En attendant la réponse^ Léonie resta le vistge caché dans son lit et sans prononeerune parole^ La éotti^ tesse avait éloigné son IBls^ elle se réservait la oonnapssance exclusive de ce secret^ afin de conserver la fiberlé d^agir selon les circonstances. Après plùa d'une heuié d^absence^ le messager revint/ LÂonie^ en reoevanteetté lettre^ pâlit extrêmement. : . . ;».:.

— Ma bonne tante^ ditroUe^ encore un acte dlnâol^ gence. Laissez-moi lire seule cet arrêt décisif^ car'é'«rt mon arrêta voyez- vous^ c'est celui de votre flls^ je né vous cacherai plus rien après. Il fiiut que mon Bopplioe ait une fin. Mais dites-moi que vous consolereji Aràiur^ quoi qu'il arrive. Ne me laissez pas lliorrible remords d'avoir flétri son existence et la vôtre^ avons qui ne vivez que pour lui.

— Mon enfant^ j'ignore ce que vous allez me dire^ je crains de le savoir^ et je frémis d'avance des suite» que cet aveu peut amener. Soyez tranquille néanmdns^ je veillerai à tout^ je déchirerai mon propre cœur en moi^ ceaux pour épargner celui d'Arthur^ et pour cacher à M. de Champville une vérité dont la connaissance le tlièrait peut-être. Calmez-vous, il ne faut jamais désespérer de Dieu ni delà Providence. Je vous laisse; priez> ma Me, si vous êtes frappée^ la prière est le bouclier de la douleur.

En disant ces mots^ la comtesse embrassa sa nièee et se relira dans son oratoire, où elle pria avecr-ks larmes d'une mère, le plus saint des holocMilèt.

— Oh ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, n^étea^vonii*]^

%0% LE FRUIT DÉFBNDU.

apaisé encore et voulez-vous que Texpiation retombe sur rinnocent comme sur le coupable?

V Lorsqu'elle rentra dans la chambre de Léonie^ la jeune fille était assise sur son lit^ dans un calme apparent. Le médecin de la famille^ qu'on avait fait appeler, se pré.senta en même temps que la comtesse.

— Docteur^ lui dit Léonie^ il ne faut pas me traiter ici en enfant. Les affaires que j'ai à régler sont importantes. Croyez-vous que je puisse me rétablir^ et combien de temps me reste-t-il encore à vivre?

— Mademoiselle, vous êtes bien jeune et je ne saurais prononcer dans une question aussi grave. Ne pensez pas à cela. A votre âge, la nature a des ressources immenses. Je sais que nous avons été appelé bien tard ; je sais que vous avez imprudemment caché une affection interne^ qui, prise à temps, eût été promptement guérie. Hais rien n'est encore désespéré. Je vous conjure de chasser ces craintes et de songer uniquement à votre santé.

— Des craintes ! reprit Léonie souriant amèrement. N'importe, je vous crois ; j'attendrai ; cela viendra.

La pauvre petite n'attendit pas longtemps. Le soir même, la fièvre reprit avec une telle violence, que le médecin en fut tout à fait effrayé.

— Une heure de calme ! criait la jeune fille ; une heure de calme! quand je devrais la payer de deux jours de vie ; donnez-la-moi, il me la faut ; j'en ai besoin pour une grande œuvre.

Le calme vint de lui-même, après une violente crise.

— Hâtons nous, ma tante, le temps vole ; appelez mon oncle, appelez Arthur. Il faut que je parle^ la mort me presse.

Quand la famille fut réunie autour d'elle^ Léonie parla ainsi :

MÉMOIRBS D'Ulfl. rE«WK M^ HOMBS. «M;

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.!'*.!■ I* ■'• fi I t ^ ■

— a Je suis bien malheureuse de ce que je Tais vous dire^ bien malheureuse de ce que je vais nHHèririi nmi pour moi^ mais pour vous; pour vous^ Arthiir^ qui mé» ritez tant de bonheur ; pour vousj mon onde et ma ohtee tante, car je sais tout ce que je vous dois et je ^àê tfa» je suis ingrate. C'est pour me justifier que je mlnfligs cette terrible confession; vous apprendrez commeiit je fus entraînée, à quelle séduction puissante j'ai cédé^ irt peut-être alors me pardonnerez-vous et ma mort et nia faute. Si vous daignez écouter ma dernière prièiej^ ai vous voulez que j'emporte au tomjbeau un doux «oo-» venir, parmi ceux qui m'accablent^ vous serez misérioopo dieux pour tout le moude^ vous ne chercherez pas à punir, vous oublierez !

ce Je vous afiligerai cruellement, mon cousin; pourtant après cet aveu nul autre ne me coûtera» Je ne vous ai jamais aimé d'amour. En vain la prévoyance échûrée de votre mère a tout mis en œuvre pour fÎEÛre naître chez moi ce sentiment, en vain elle m'a caché les projets de notre famille pour ne pas me laisser croire 4 la nécessité irrévocable de m'y soumettre. Je n'ai pu avoir à votre égard qu'une afiection de sceur^ et c'est bida peu de chose, en échange de ce que vous m'avez donné.

« Depuis mon entrée au couvent jusqu'à rautùnaoe dernier, je n'ai songé qu'à nies.^bldes et à mes plaisiBi} de jeune fille. Ha vie s'écoulait.douce et calme^ je*lQ|plt sans peine le moment de quitter U penaioa etA'tiAfellM.

sort au vôtre^ Arthur. Quoiqu'on ne m'eût jamais avoué cet arrangement^ je le pressentais^ et si je ne le désirais pas^ au moins étais-je bien loin de le redouter. Au mois de septembre, ma tante étant aux Pyrénées, mon oncle m'emmena à Champville et j'y passai un mois seule près de lui. Là se décida le malheur de ma vie.

a Madame de Brignoles demanda à mon oncle de me laisser aller pendant quelques jours dans la compagnie de sa nièce, mademoiselle d'Auray. Mon oncle, qui craignait que je ne m'ennuyasse et qui avait la plus grande confiance dans la marquise, son amie depuis trente ans, y consentit sans difficultés et je partis bien heureuse. Le château était jplein de monde. On annonçait plusieurs fêtes dans les environs, nous faisions trois toilettes par jour, c'était un salon de Paris; ouvert depuis le matin jusqu'au soir. Je fus enivrée des hommages que l'on m'offrit; ravie des plaisirs que j'ignorais encore, la tôte me tourna de joie. Si matante eût été près de moi, sans doute ses sages conseils m'eussent arrêtée à temps, mais j'étais seule !

(( Parmi les hommes que je rencontrai, il en était un dont la beauté et l'esprit se remarquaient entre tous, quoiqu'il ne fût pas de la première jeunesse. Il ne fit d'abord aucune attention à moi, et je ne sais pourquoi, cette singularité m'occupa. Je le craignais horriblement^ il m'intimidait au point de me rendre stupide en sa présence. Je disais quelquefois h Elisabeth :

— a Je ne m'étonne point que ce monsieur ne me regarde pas; dès qu'il paraît, je suis idiote.

a Un jour, il y avait grand bal chez madame de Brignoles; tout le pays devait s'y rendre. Nous avions projeté, avec mon amie, de nous parer de fleurs naturelles. Je descendis au jardin, et je me mis à parcourir lesbos-

MÉMOIRES D'UHB ViSWÉtÈ DO MOIIIIB. lift

son. Une pierre tomba auprès de moi ; }^mi)^êéàpfiaim voyantqueioutétaittranquillejjelaramassd.ElléétaiK^n* tourée d'un papier sur lequel il y avait seuiementcesDràtà^: a Si vous voulez sauver un inaHieureûx^ oàvrez'ïft a porte de votre cbambre qui domie sur l'escaUe^ fie h^ « vice et attendez-moi. » . "'

c( Suivait son nom de baptônie. Effrayée,. tremUànté, plus de sa douleur que de ma crainte, j'ouvris satùi atvcfif seulement pris le temps de réfléchir. J'attendis ainsi quelques minutes, les yeux fermés, sans oser les lever in mr la porte ni sur la fenêtre ; enfin ma ooniBfdence se réveilla, je sentis que je faisais mal, je courus à là porte et je la refermai au verrou. J'entendis monter doucement, mon cœur battait à m'étouffer. Il arriva, et troui^nt la porte close, il frappa un coup si lé^er que je le devinai plutôt que je ne Tentendis. Je ne quittai pas ma place; il frappa de nouveau, je ne répondis pas davantage. D y eut un quart d'heure de silence pendant lequel Je ne respirais pas ; ses sanglots étouffés arrivèrent à mon oreille. II pleurait!... Que vous dirai-je ? Je tremblai qu'on ne Tentendît, l'appartement de mon oncle était si près (on m'avait donné celui de ma tante) ! Je me sentis surtout brisée de sa souffrance, j'hésitai longtemps, je combattis. . . Je finis par ouvrir ! »

En ce moment, la comtesse et Arthur jetèrent tous les deux un cri déchirant. Léonie, qui pendant ce long récit avait été obligée de s'interrompre plusieurs fois, tant sa faiblesse était grande, se trouva presque mal. Arthur ne se connaissait plus de fureur; sa mère, écrasée sous le poids de ses larmes, semblait avoir perdu la raison.

— Son nom ! criait le malheureux jeune hoiiirnéx':^D nom ! Oh ! Léonie, revenez à vous, et appre^te-UM Mb nom! '' ■ ^ ''"'' '^'

Léonie revint à elle^ et prononça d'une voix faible :

— a Je ne vous le révélerai jamais^ mon cousin : car je ne veux pas que vous me vengiez. J'ai seulement désiré vous faire connaître les raisons qui m'avaient éloignée de vous. J'ai cédé à la plus puissante des séductions^ celle de se savoir nécessaire à la vie d'un homme de ce caractère, d'un homme qui semblait jeter loin de lui avec tant de dédain l'amour des autres femmeset les hochets de la fortune. Maintenant j'ai la certitude qu'il m'a trompée, que tout cela n'était qu'un jeu; etjemeuni^ parce qu'il n'est pas digne de moi, et que je ne suis pa^ digne de vous. »

Le comte, resté enseveli dans ses pensées pendant toute cette scène, se leva lentement et s'approcha de sa nièce :

— J'ai promis à mon frère mourant de servir de père à cette orpheline qu'il me confiait ; j'ai promis que ma maison serait la sienne, que mon fils serait son protecteur, et, quelque chose qui arrive, je tiendrai mon serment. Arthur doit renoncer à vous, Léonie; mais comme il est homme d'honneur, il remplira l'engagement que je prends ici de vous donner la moitié de ma fortune en dot. Maintenant, le nom de cet homme : il vous épousera^ sans qu'il soit besoin de l'y contraindre.

La physionomie mourante de Léonie se ranima à cette proposition ; elle essaya de se lever et de joindre iesmaina en signe d'actions de grâces.

— 11 est trop tard, murmura-t-elle.

Quelques heures après elle expira sans avoir repris^ connaissance.

La fureur d'Arthur ne connaissait pas plus de bornes que son désespoir. Il se jeta sur ce corps inanimé avec des cris qui déchiraient le cœur de sa mère.

MÉMOIRES D'UIfB FIMMI DU MOHDl. Ml

. — Je saurai son nom^ s'ëcria-t-il, et je le lùistîd^ œt infâme qui a détruit le bonheur de ma vie, quia tué mon seul amour. Ha mère! ma mère ! Son noml Oh! pir pitié, dites-le-moi !

Et il baisait frénétiquement les mains de sa consiiie. Il s'aperçut qu'elle serrait entre ses doigts an papier chiffonné ; plus prompt que la pensée, il s'en emjpara. La comtesse voulut le lui arracher, il n'était plus tempa Voici ce qu'il contenait :

« Hélas ! il n'est que trop vrai, ma pauvïe enfont,. mon frère se marie. J'ai été frappée hier comme de la foudre* Il est venu îci^ où, après bien des phrases» il m'a avoué ce que je regarde comme une mauvaise action, en me chargeant de t'y préparer. Votre manque de fortune à tous les deux est la raison qu'il m'a alléguée. — Je trouve un grand parti, a-t-il ajouté; elle est fiancée à son cou*sin ; il faut de la raison, et, malgré mon amour pour eUe, je sens que notre bonheur mutuel exige une rupture.. Je lui écrirai, mais elle a dû le pressentir déjà. Elle ne m'a plus rencontré dans le monde, j'ai fui à dessein les occasions de la voir. — Je savais combien tu avais été blessée de cette indiiférence, je lui en avais fait des repi*oches, le motif ne m'en est que trop expliqué maintenant ! Pauvre amie, prends courage. Je ne puis pardonner à mon frère sa conduite, je ne puis lui pardonner surtout de m'aycur prise pour confidente d'une intrigue aussi basse. Je vou-^ drais voler vers toi Je ne le puis, hélas! Crois-moi, avoue tout à ta tante^ elle arrangera les choses pour le mieux* Oh ! je n'aimerai jamais un homme, puisqu'ils sont ainsi! 11 avait tant juré que tu deviendras sa femme! Aie da courage^ encore une fois. Dieu te secourra; mais

sommes bien malheureuses toutes deux I a. . . ; cl

C ÉUftAMRB D'AinUT.'»

%it LE FRUIT DÉFENDU.

— Patience, pauvre Léonie ! continua Arthur après avoir lu cette lettre. Oh ! sois tranquille, tu seras vengée !

— Mon fils, interrompit la comtesse, déshonorerez-voua la mémoire de votre cousine en proclamant sa faute ? Nous forcerez-vous k rougir devant le monde entier? Que ce secret reste enseveli entre nous, qu'il ne sorte pas de cette chambre. Nous rendrez-vous notre fille, et ne sommes-nous pas assez malheureux, sans que vous nous donniez un chagrin de plus?

— Vous comprenez bien, ma mère, que cet homme et moi nous ne pouvons demeurer tous les deux sur la terre, il faut qu'un de nous deux meure. Et ce sera lui, car le ciel est juste.

— Arthur, retenez ce que vous allez entendre. Ici, sur le corps de cette pauvre victime, en présence de Dieu, en présence de mon mari, je jure que je ne survivrai pas une heure à cet horrible duel. Et vous ne voulez pas me tuer, mon Arthur, n'est-ce pas que vous ne le voulez point ?

— Ma mère, je ne puis, je ne puis vous promettre de me déshonorer même pour sauver votre vie. Quoi ! cet homme qui a causé la mort de ma fiancée vivrait heureux et tranquille quand il m'a tout enlevé ! Quoi ! il pourrait se vanter d'avoir ravi Thonneur et la vie à Léonie de Champville sans qu'Arthur de Champville l'eût puni? Mais ce n'est pas possible ; mais il faudrait que je fusse un lâche, un infâme, si j'y consentais. Et vous-même, ma mère, vous oubliez qui vous êtes, vous oubliez votre noble caractère quand vous me défendez la vengeance.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi, s'écriait la pauvre mère.

— Je suis meilleur juge que vous dans tout ceci, Ar-

MÉMOIRES D'UNB FBMMB DU MOHDB. tl>

thur; vous connaissez ma sévérité dans «e qœ MgÉIrdb rhonneur de ma famille. Je suis votre përe^ et toii$-ite-^ vez m^obéir. Je vous ordonne donc de vous retira diêi vous^ d^y rester jusqu'à demain matin. Je vais peser lei circonstances de cette malheureuse affaire, et je voia donne ma parole d'officier et de gentilhomme que S^ est nécessaire de la poursuivre, je ne m'opposera! pas k ce que vous le fassiez. SiTautorité des parents ert saèréé; c'est surtout dans une occasion comme œlle-ci. Rappelet votre raison^ votre courage, et regardez votre mfare, ses larmes vous prêteront de la force.

Arthur se jeta dans les bras de la comtesse et protrait d'obéir aux ordres qu'il recevait du général. Celui-ci le regarda sortir en secouant la tête, et dit tristement :

— C'est un noble et généreux enfaiit. Madame; il e^ dommage de Texposer au fer d'un malhonnête hdmmè. Mais^ hélas ! je crains qu'il ne soit bien difficile de l'éviter. Rentrez aussi chez vous^ mon amie, reposez vofrci tête^ et espérez en Dieu. J*ai de grands devoirs à remplir. Je n'y faillirai pas. Mon pauvre frère m'inspirera, et le ciel viendra à notre aide.

Quand la nuit fut arrivée^ la comtesse appela sa fenmie de chambre^ et lui ordonna d'aller chercher une voiture de place. S'enveloppant d'un chàle et d'un long voile, elle descendit et sortit seule de son hôtel, sans avoir donné aucun renseignement et sans dire à quelle heure elle rentrerait. • *

Convenez^ qu'il y a d'étraoges événemente'dfUtfptf vie intime, et que souvent on serait feinté d'MMÉfer'

la Providence^ lorsqu'on la voit accabler de tant de maux une pauvre créature innocente et malheureuse. C'est que nous ne savons pas le secret de ses douleurs^ c'est que nous nommons souffrance ce qui n'est peut-être qu'un châtiment. Il n'y a pas une de nos fautes qui ne porte en elle-même le germe de sa punition. Celles qui sont le plus sévèrement et le plus sûrement expiées, ce sont les fautes du cœur. Presque toujours elles engendrent l'ingratitude, bien plus certainement encore l'oubli. Dieu se sert de ces tortures pour rappeler à lui les âmes d'élite ; l'amour, c'est le creuset où l'or s'épure. Après ces épreuves, il n'y a plus que le ciel.

Madame de Champville se fit conduire dans la rue de la Chaussée-d'Antin, et demanda au concierge d'une maison d'assez belle apparence si le colonel d'Auray était chez lui. On lui répondit qu'il était sorti depuis plusieurs heures, mais que si elle voulait monter, elle trouverait son valet de chambre. Elle monta, pouvant à peine se soutenir. On la conduisit dans le cabinet de M. d'Auray et on la laissa seule.

Elle resta d'abord sans rien voir, sans rien chercher ; peu à peu elle releva la tête, et se mit à examiner la demeure de cet homme qui tenait peut-être la vie de son fils entre ses niains. En face d'elle, sur un bureau surmonté de trophées d'armes, elle aperçut une petite boîte, de forme bizarre, et aussitôt son attention s'y concentra tout entière. Elle prit le coffre, le retourna dans tous les sens, chercha un ressort caché et l'ouvrit. Un portrait se présenta à sa vue.

— C'est cela, s'écria-t-elle ; il n'a pas tout oublié. Oh! il m'entendra, j'ai bon espoir.

Et son regard mélancolique se porta de nouveau au-

MÉiioiRBt D'oRt wmwmm m hoiidi. «i|

tour d'elle ; elle découvrit dans toutes lèspvSos HB&k appartement d'autres souvenirs^ d'aÉbet gagèad'iunoiffl Des portraits^ des ouvrages de- feàimes, des lettrés à moitié ouvertes^ enfin tout cet inférieur d'homme à bonnes fortunes que quelques^ms itâeeteotâe dfatishii^ ler^ et que nul d'entre etix ne sait cacher tout h fiidt '

— Voilà sa vie^ et voilà la mieune, se dit 1m éom* tesse ; des succès^ du bonheur^ de l'outifi poor lui; des larmes^ des souffrances et risolement pôui^ moi» Hélas ! d'aujourd'hui seulement la douleur l'atteindirik peut-être !

La boite au portrait restait ouverte^ elle la considéra de nouveau.

— J'étais ainsi ! Qu'il y a loin de ce visage flétri à cette fraîche et jeune physionomie ! Oh i le regret^ le re* gret ! c'est l'enfer de cette vie; c'est peut-ôtre ausri Tenfer de l'autre! ' '

On sonna à la porte de l'appartement^ un bruit de pas retentit dans l'antichambre : c'était le colonel.

— Je n'y suis pour personne^ disait-il d'un ton brusque à son valet de chambre.

— Excepté pour moi^ colonel d'Auray^ interrompit la comtesse en ouvrant la porte.

Le colonel fit trois pas en arrière.

— Vous, Madame^ vous ici !

— Oui, moi, moi qui ne sortirai pas que je ne vous aie parlé, que je n'aie obtenu de vous ce que je désire, le viens ici en mère, colonel d'Auray^ et Dieu luinmémé écoute la prière d'une mère !

~ Eh bien. Madame, entrez donc^ puisque vous le voulez. Qui a pu vous inspirer une semblable démarcha? je vous écoute, que oie vouki-voust ^ ' '' ; ' ^ .' *

— Ce que je veux ! Mais voos ne savei 4ôe pas fMf

216 LE FRUIT DÉFBIIDU.

Léonie est morte ? vous ne savez donc pas qu'elle était la fiancée de mon fils^ que mon fils a tout appris, qu'y veut votre vie^ que je suis au désespoir, que je viens vous supplier de fuir ce duel abominable? car vous êtes déjà meurtrier une fois, vous avez déjà les mains sanglantes, et Dieu vous punira. Monsieur, si vous n'achetez pas votre pardon par un sacrifice.

— Je ne chercherai pas votre fils. Madame, mais Je ne puis le fuir. Vous ne sauriez exiger de moi que je me déshonore.

— Et ne m'avez-vous pas déshonorée. Monsieur? n'avez-vous pas exigé de moi que je foulasse aux pieds les devoirs les plus sacrés de mon sexe et de ma position ? Vous avez donc tout oublié, Gustave ? ma voix, la voix d'une femme que vous avez aimée, n^a donc plus de pouvoir sur vous? Rappelez le passé, rappelez les souvenirs que j'invoque comme un bouclier pour mon enfant. Vous m'avez tant de fois juré un amour éternel! je vous ai vu à mes genoux épiant un de mes désirs pour le satisfaire, et maintenant que je vous demande la vie de mon fils, vous me repousseriez ! Non, non, Gustave, la chose est impossible.

Le colonel fit un geste pour l'éloigner de lui, elle reprit:

— J'ai tout entendu de la bouche même de Léonie ; j'ai reconnu dans l'habileté avec laquelle elle fut séduite les mémos ruses employées jadis contre moi, et dans les mêmes lieux, dans les mêmes circonstances. Oh ! quand cette pauvre petite racontait ses émotions, lorsqu'elle me dépeignait votre première entrevue, vos supplications, vos larmes, ses craintes, ses combats, sa chute enfin, il me semblait écouter ma propre histoire; cet escalier que vous aviez appris à connaître pour moi et que vous re-

MÉMÇIRBS d'UKB FB«*B bA HOIIDB. ki^

montiez pour elle^ ce billet^ ces menaces 1 mmi tiieàl mon Dieu! Gustave^ tout cela futsemUable. Et deux mois après cette faute^ l'expiation commença, vous me quittâtes^ mon mari revint^ je préluddà cette vie d^iscdeinéni et de remords que j^ai menée depuis vingt ans : car de* puis vingt ans^ vous le savez bien, je n'ai pas quitté les lieux où je fus coupable ; depuis vingt ans» j'ai cessé de vous voir, et vous, Gustave, vous aVez cessé de m'aimer. Je me suis consacrée en entier à mon fils, j'ai veiilé'sor sa jeunesse, j'ai demandé le pardon de ma hute, pour que les suites n'en retombassent jamais sur lui. lÊt vous^ Monsieur, vous qui ne m'aviez rien laissé en me Aiyant si vite, vous qui ne m'avez pas même cherchée ainrës une aussi longue séparation, vous qui avez été mon prenlier^ mon unique amour^ vous m'avez enlevé ma seule conso* lation^ le bonheur de mon fils. Sans respect pôor nos liens brisés^ vous avez séduit ma nièce, la fiancée d'Arthur ; vous avez causé sa mort; et quand je vous supplie, pour prix de tant de maux, de tant d'offenses, de fiiir, de ni'éviter un dernier coup, de me conserver mon enfant^ vous me répondez que vous ne pouvez pas vous déshonorer pour moi ! C'est là qu'est le déshonneur. Monsieur, et non pas dans la réparation que je vous demande.

— Merci , Madame, encore une fois, je ne reculerai pas devant une provocation. Les choses peuvent être poussées si loin que ma volonté même ne les arrêterait point. Je tremble de vous voir ici : si monsieur de Champville, si monsieur votre fils s'apercevaient de votre absence, s'ils vous savaient chez moi>:ce qqe vous vonks éviter arriverait bien plus sûrement.

— Vous cherchez à vous débarrasser de moi, lfonilBtir> car ma présence est un reproche pour vous^ je voas

is

Sis LE FRUIT DÉFENDU.

pelle deux victimes; mais^ je ne m'en irai point que je n'aie votre promesse, votre promesse irrévocable d*empêchor à tout prix ce combat. Ce ne sont pas des mots en l'air que je veux, c'est un serment. Je l'exige et j'en ai le droit.

— Non, non, Madame, cela ne se peut pas. Vous n'ignorez pas ce que c'est que Thonneur d'un homme^ d'un militaire? Il y a des insultes qui veulent du sang.

— Quoi! vous appelez cela de la bravoure! Vous, connu par votre habitude des armes, aller vous mesurer contre un enfant sortant à peine des bancs de l'école! Ce serait un assassinat et non pas une victoire. Tout le monde vous accuserait, vous seriez plus déshonoré de la sorte, croyez-moi.

Le colonel s'éloigna encore et ne répondit pas.

— Je l'ai prié aussi, ce malheureux jeune homme ; comme vous il a été sourd à ma prière. Lui, au moins^ il avait un prétexte : il est offensé, il a perdu par tous tout ce qu'il aimait. Vous! que vous a-t-il fait? Que lui reprochez -vous? N'est-il pas aussi votre victime?

— Il m'a insulté. Madame, insulté grièvement et devant témoins.

— Déjà! Oh! Gustave, me voilà à vos genoux^ me voilà à vos pieds; ne donnez pas de suite à celte qpierelle, vous ne le pouvez pas, vous ne le devez pas.

— Madame, vous me navrez, mais... c'est impossible, encore une fois.

— Eh bien ! sachez donc un secret terrible, un secret que je n'ai pu dire à mon fils, que je voulais vous cacher, que je voudrais cacher au monde entier; vous me l'arrachez malgré moi. Dieu me pardonnera de vous le révéler. Vous ne vousbattrez pas contre Arthur,parceque. . . Arthur est votre fds.

MÉMOIRES B'UHI FEMMl DU MOHDI^ fit

— 0 mon Dieu! s'écria le coloneL lItdaiDè> «pie

dites-vous? Cela est horrible! cela n'est pas! i >

— Plût à Dieu ! je ne me serais pa^ condamnée àMi^ ans de larmes! Oui^ Arthur est votre, fils; quand voài m^avez quittée si brusquement^ je le poilais dans num sein; je ne vous l'avais pas avoué encore; je n'osais poinL Mon mari revint; alors je sentis toute l'étendue de ma faute^ le courage me manqua aussi pour la lui apprradre ; il ne s'en douta jamais^ et, lâche que je suis^ je supportai. la honte de lui voir adopter l'enfant de l'adultère phitdt que celle de rougir devant lui. Je fus très*nial^de tout le temps de ma grossesse; nul ne fut surpris de nxm accouchement prématuré. Vous étiez à l'armée, notre liaison avait été si courte; elle s'était formée à la campagne^ dans un très-petit cercle; on n'eut pas de soupçons. Je m'imposai la loi de garder pour moi ce secret : je jurai que vous n'en auriez jamais connaissance, et si vous ne m'y aviez pas forcée, je n'aunds pas inanqué à mon serment.

Pendant que la comtesse parlait^ le colonel était resté anéanti sur un fauteuil, la tète cachée dans ses mains. H ne répondit pas d'abord. Enfin, il s'approcha d'elle, et lui dit d'une voix entrecoupée de sanglots:

— Amélie^ vous êtes une noble femme, une sainte martyre. Vous méritiez une autre destinée. Je suis maudit^ car j'ai causé tous les chagrins de votre vie, et il me reste à vous frapper d'un coup plus douloureux encore. Pardonnez-moi, pauvre mère, pardonnez-moi, j'expie en ce seul instant toutes mes fautes ; mon cœur est déchiré.

— Eh bien ! eh bien !

- Eh bien ! ce combat que vous vouliez éviter^ cettp horrible rencontre, cet assassinat dont vouii ma mepaflkn tout à l'heure, tout cela a eu lieu...

220 LE FRI]1T DÉFENDU.

— Mon Dieu ! et Arthur !

— Oh ! prenez pitié de moi^ ne me maudissez pas. Il vit, il vit, intereompit-il, voyant qu'elle était prête à défaillir; il vit... mais je l'ai blessé.

— Ah!

— Courez près de lui, allez le soigner, le couvrir de votre égide maternelle, sauvez-le, sauvez notre enfant^ vous nous sauverez tous les deux.

— Arthur ! mon fils, blessé par son père, c'est affreux ! mon Dieu ! donnez-moi du courage !

— Allez, allez, Amélie; pourtant, avant de me quitter, accordez-moi un regard de miséricorde. Songez que vous me laissez seul, sans consolation, avec le fantôme de mon crime devant les yeux.

— Oh! laissez-moi, vous êtes un bourreau; laissezmoi courir près de mon enfant.

En ce moment la porte d'un appartement voisin s'ouvrit; un homme pâle comme un spectre, le visage bouleversé, la contenance morne, entra lentement. Il regarda sans parler les deux acteurs de cette scène^ tremblants tous les deux et interdits. C'était M. de Champville. La comtesse, par un mouvement machinal, s^était jetée à ses genoux.

— Madame, dit-il enfin, votre fils est mort, et je venais le venger !

La pauvre mère tomba par terre sans pousser un seul cri, comme frappée de la foudre. Le colonel resta cloué à sa place.

— Quant à vous. Monsieur, continua le général, j'apprends le même jour tout ce que je vous dois. Vous avez été pour ma famille un fléau mortel; Dieu vous pardonnera peut-être, mais je vous laisse à vos remords. Il ne me reste que l'honneur; je ne ferai point unéclatqui

MÉMOIRES B'UKB FEMVK DC MOHM. t|i

me rendrait la fable du public. Vous m'éifm eotové jusqu'à la consolation de pleurer aîvec elle <edai ^la je croyais mon enfant; à présent vous pouvez {ffendre ma vie^ j'en ferai bon marché.

— Je suis à vos ordres^ Monsieur; moi aussi^ f ai asiox de la vie.

La fin de cette triste histoire fit quelque bruit, néanmoins personne n'en connut le secret. On soupçomia une rivalité d'amour entre le colonel et Arthur ; mais le passé resta impénétrable. Le colonel rompit sou inariage et s'expatria; on assure qu'il a pris du service chez le pacha d'Egypte. Le comte retourna à CShampville avec le corps de Léonie et celui d'^Lrthur. La comr tesse se retira au couvent;, où elle vit encore dans les exercices de la plus haute piété.

M. de Champville est un de mes vieux amis^ c'est de lui que je tiens cette histoire et quelles détaib queje ne vous ai pas donnés encore.

Arthur s'était échappé par la fenêtre de sa chambre^ qu'il avait fermée en dedans. Sautant dans le jardin^ pendant qu'on le croyait chez lui, il s'était rendu aux Tuileries où M. d'Auray se promenait chaque jour, et sous un prétexte frivole il l'avait provoqué d'une façon si éclatante, que, dans leur fureur de vengeance, les deux rivaux avaient couru sur le terrain avec les premiers témoins venus. Arthur fut blessé grièvement; cependant on conservait quelque espérance; on essaya de le transporter près de sa mère comme il le demandait; il mourut peu d'instants après son arrivée à l'hôtel, d'où la comtesse était absente. H. de Champville assista à ses derniers moments; apprenant que sa femme était sortie, il se douta que ses craintes l'avaient conduite auprès du colonel. On lui refusa la porte de M. d^Aufay, «A loi

disant qu'il était avec une femme; ses soupçons augmentèrent/ il s'installa malgi'é le domestique dans le salon à côté du cabinet^ et entendit la fin de leur conversation. Ce fut ainsi qu'il apprit la faute de la comtesse et le terrible châtiment qu'elle venait de subir. Nous en avons parlé bien souvent ensemble, il lui conservait une tendresse et une pitié inconcevables.

— Elle est si malheureuse^ me disait-il^ elle a tant expié !

En effet, mon cher enfant^ il y a un double malheur dans la vie d'une femme qui commet une faute et qui la commet pour un homme indigne d'elle, car, outre le malheur, il y a la honte. On se repent de ses erreurs^ on se reproche un mauvais choix. Il semble qu'alors il ne reste plus d'excuse. Les femmes d'à présent sont doublement coupables en oubliant leurs devoirs, car^ en toute vérité, il n'y a guère d'hommes qui le méritent.

LA MARGRAÎB

VouK mV^riv<!z âe Baden, mon cher GvMmfê, rem rrir$ Uiurrnerif irz da loin eomnio do prte, avec votfo Jt- \(Hi%w, Pi vraiment jo no m'Attendait gnèfo k tant dlioii* timr. A quatre-vingt-huit ans ionnéi, la gkrfio on oat p^u commune* Il e«t vrai qno c^eat uno jakiosio étrange, iKiWfi (Utn vieux récita et dea biatoirea ! Parce qoo J'ai laa- MuuhUi pour le comte do llan« queb|ttea-una doa fonvowrn de ma jeuneMo^ il faut que voua ayea loa v6trea# f'arrre que je lui ai conté mon «ièclo^ parce que Je lui conterai liientAt celui-ci, il faut que Je trouve quelque cho<u! h s<mn dire, ou voua me menaces d'une iniurrec* lion. \(}u% vouf» appuyez pour cela fur l'amour de rrion»ieiir votre grand-pèro, amour qui datedopluade ft^)ixarite um, et que je n'eui jamaia Teaprit de récompeo- Mir, (/eut reprendre lea cboioa d'un peu loin, dkmvouc.X'V.u, Monsieur*

(>)rrirrie il m'aimait ce pauvre comte de Sartifaal <>)rnine il dcnirait faire de moi votre grand'mèrel et Je n'ai pHn voulu. J'adoraia alora le chevalier de Laneif, que \h bi/arrerie de votre alèiil voua n dioU pour pa^

rain. Je le vois dlci^ me disant^ au moment de voire naissance (il y a de cela vingt-huit ans) :

a II s'appellera Gustave; ce nom que vous avez aimé lui portera bonheur ! »

Je crois que M. de Sartiges avait encore un peu d'amour pour moi^ malgré ses deux mariages et ses nombreuses infidélités. Alors on aimait longtemps et tard. Vous n'imaginez pas comme il était charmant^ monsieur votre grand-père ! Son visage pâle avait une distinction exquise, la poudre le blanchissait encore ; et puis c'étaient des façons si nobles, il était si bien grand seigneur ! II avait tant d'esprit, tant de finesse et de malice ! Je ne me pardonnerai jamais d'avoir repoussé tout cela, et pour qui !

J'en reviens à vous, car je m'aperçois que je rabâche. Vous voulez une histoire. Eh bien ! vous en aurez une : une histoire qui s'est passée dans le pays où vous étes> et que vous ne savez certainement pas. Mais je dois d'abord vous apprendre comment je la sais, moi; cela a besoin d'excuse et d'explication.

En 94 j'étais à Baden, et je me promenais souvent dans le parc de la Favorite. J'aimais à réfléchir au milieu de ces bosquets qui me rappelaient un peu notre Trianon, Presque tous les jours j'y rencontrais une très-vieille femme, ayant fort bon air, de grandes manières, enfin tout ce qui annonce la grande dame, et j'ai toujours eu un penchant pour mon ancien métier. Nous nous parlions quelquefois. La comtesse de Hauenzern (tel était son nom) savait toute l'Allemagne sur le bout de son doigt, on l'eût prise pour l'Almanach de Gotha. Nous passions en revue les familles princières et les maisons souveraines; nous déplorions les malheurs de la révolution, et je me rappelle que la comtesse ne se consolait

LA HAmeftATI. fttt

pas de ce que je brûlais de la chandelle. Gela lai MnAkdt le nec plus ultra du malheur. Elle m'envoya au J6ar de Tan ceot livres de bougie.

Un matin que nous étions assises entre le palais et Termitage^ les regardant tous les deux, elle me dit :

« Je parie que vous ne savez pas qui a créé ce jardÎD, ni pourquoi vous voyez cette chapelle dans une résidence de plaisir ? n

Je lui avouai que je Fignorais.

a Eh bien ! je vais vous Tapprendre^répondit-ellé. Aucune personne vivante peut^tre n'a connaissance do tout ceci. C'est dans ma famille que j'ai appris ces détails oubliés de tous. Vous qui mme2 à garder des souvenirs, conservez celui-là. »

Et alors elle me conta la fondation de ce joli chAteau, telle que je vais vous la répéter. Seulement elle y joignit des faits historiques que j'ai perdus, ayant négligé de les écrire sur-le-champ. Pour y suppléer, il me 'faudrait faire des recherches, il me faudrait feuilleter de gros livres, ce que j'ai en horreur, et peut-être ne serais-je pas plus avancée après qu'avant. Prenez donc mon récit comme je vousle donne, comme \dLphysidogie{mon\Aea ! quel mot !) du cœur d'une femme dont le nom est historique, mais dont je ne sais que le nom et le coeur. De bonne foi, qu'est-ce que cela vous fait, pourvu que je vous amuse? *

Il s'agit donc de la margrave Sibylle, douairière être* gente de Baden, qui vivait dans le commencement do dix-huitième siècle. De quiétai^ellefille? Je l'ai oublié^ aussi bien que le nom de son mari et celui de ses enfonli* Elle en avait plusieurs; j'en ignore le nombre, et je suis trop paresseuse pour m'en informer. Elle était|Veivfe, c'est tout ce qu'il nous faut, et quanta cela, j'0ilsiifeflAre4

is.

%tB LE FRUIT DÉFENDU.

C'était une princesse très-extraordinairequela margrave Sibylle. On vantait dans toute l'Europe ses grâces, sa beauté et son esprit. Elle protégeait les arts et les cultivait elle-même plus qu'aucune femme de son temps. On lui reprochait toutefois un grand penchant à la galanterie^ une soif inextinguible de plaisirs^ un besoin immodéré d'hommages et un caractère porté à la vengeance, à la dureté, à l'orgueil^ absolument comme le Satan du /*aradis perdu. Tous ces avantages , joints à une coquetterie savante, la rendaient un vrai fléau pour les cœurs de ses sujets. C'était bien au-dessus de la reine Victoria, vrsdment! Ils en tombaient amoureux par centaines. Quelques-uns en moururent, il y en eut aussi qui n'en moururent pas.

Au milieu de ses triomphes, la margrave s'ennuyait. L'ennui se fourre partout. Elle savait par cœur ce qui devait lui arriver; les incidents romanesques se pressaient sur ses pas d'une telle sorte qu'elle n'y faisait pas même attention. Le lendemain ressemblait à la veille. Elle courait dans ses châteaux, les retournait de la cave au grenier, espérant y trouver du nouveau, et ne pouvant jamais y réussir. Quand elle vit cela, elle prit une grande résolution, et se décida à en bâtir un autre.

L'emplacement choisi, on se mit à l'œuvre. Ce qu'elle voulait, elle le voulait bien, la margrave Sibylle, et le château s'éleva comme sous la baguette d'une fée. Les jardins se dessinèrent; les pièces d'eau se creusèrent, la rivière coula, les arbres grandirent, en naissant les oiseaux chantèrent; la nature fit de la courtisanerie, la souveraine l'ordonnait. Elle présida elle-même aux travaux, cela changea sa vie : au lieu de marcher sur les tapis, elle se promena dans le mortier: elle salit ses souliers de satin et ses robes à queue, et prit plaisir à hàler

LA XAK61AYI. Mt

ses belles mains au soleil; il TemmpdtàA meUiedes gants.

Lorsqu'on eut posé la dernière pierre de ce jdi dUbteau^ Son Altesse^ ayant fini avec les maçons, s'empara des tapissiers. Elle entreprit des ouvrages de Pénélope^ pour meul)ler de nouveaux appartements. Elle brodai des tentures, les couvrit de fleurs de sa composition^ fleurs singulières s'il en fut, toutes composées de chif* fons en relief, ce qui donne la plus grande opinioo de l|t patience et de l'adresse de madame Sibylle. On les a religieusement conservées, et on a bien fiult. Après les tentures, elle songea aux^éges, et puis aux tapis, et pub aux lustres. Elle orna tant qu'elle put ce séjour de pré* dilection; mais cela eut une fin comme le reste. iJors Tennui reparut.

Un courtisan, inspiré de la fortune, lui apporta un jour une pensée merveilleuse. Il lui parla de ce que vous appelez aujourd'hui les bals costumés. Elle adopta bioB vite cette idée et ordonna les travestissements les plus magnifiques. Cela dura un hiver, pendant lequel la cour se ruina à suivre ces capricieuses fiuitaisies. Hélas! après l'hiver l'ennui revint encore !

Que faire? mon Dieu! On se promena dans les allées, à pied, à cheval, en carrosse, à ftne, detoutesles façons possibles, mais il fallait toujours recommencer! Un soir la margrave soupait en s'entretenant d'affaires avec son premier ministre ; par distraction elle étendit le sel sur la table. La lumière des bougies le faisait scintUlcr de mille feux.

— Regardez, baron, dit-elle, on croirait que c'est et la glace. A propos de glace, quand irons-nous eu tnl'* neau? ■■-.'■

— Cet hiver, si Son Altesse le désire.

— Cet hiver! allons donc! un beau mérite! Tout le monde y peut aller^ le dernier savetier de Baden tout comme moi. Je veux que ce soit maintenant.

— Mais^ Madame^ au mois d'août...

— Mais, Monsieur, je le veux et j'irai, et j'irai d'ici à (Jarisruhe, il n'y a que sept lieues, c'est peu de chose^ et j'irai dans huit jours. Cela m'amusera peut-être.

Vous me croirez si vous voulez, mon cher Gustave^ pourtant je dis la vérité. Cette belle margrave fit couvrir de sel la route de la Favorite à Carlsruhe et se fit conduh*e en traîneau, au grand ébahissement des bons Allemands^ accoutumés cependant à ses folies. Cela fut charmant trois fois, et l'on s'ennuya de nouveau.

Un peintre français, assez mauvais barbouilleur, se fit présenter à la princesse. Elle le reçut comme une nouveauté, c'est-à-dire à merveille; elle se mit à faire faire son portrait, en manière de distraction, et on la représenta dans ses plus jolis costumes de caractère. Elle, ses enfants, les dames de la cour, les seigneurs, les valets^ tout le monde y passa. L'artiste fit sa fortune. Pour que toutes leurs figures pussent se trouver réunies, elle démeubla une pièce de son appartement et en couvrit les murs depuis le haut jusqu'en bas. Je vous engage à aller visiter celte curieuse collection, il n*en existe pas une semblable en Europe.

Malgré ses efforts, lorsqu'il n'y eut plus de place, il fallut renoncer aux portraits, et pour le coup l'ennut s'attacha à la margrave, s'incrusta dans sa tête et s'établit de manière à ne pas se laisser déloger pour peu de chose. Il résista môme au changement de favori, renouvelé à plusieurs reprises, et ne daigna pas s'occuper de la passion subite que prit Son Altesse pour les souris blanches. A l'imitation de madame de Hontespan, elle

LA VAftGml^t. IM

s'entoura de ces vilaines bétes^ ce <{ui ne.l^eiApédÉdtpii

de bâiller à se décrocher la mftchoire. ^ .

Un soîr^ il y avait grand jeu à la cour^ la oungrife perdait cinq ou six cents louis et ne prenaîl pas la peine d'en être fâchée. £Ile avisa dans le coin du sakm vu jeune comte^ joli comme un ange^ petite mignon^ ftit ]i peindre^ avec de grands yeuxbleus, une belle main, im sourire d'enfant ; il la regardait d'un air ai respeetoenx^ si tendre, il y avait tant d'adoration dans cette phj^ûoiie^ mie naïve et fière tout à la fois^ qu'elle ne put s'empêcher de le remarquer.

De l'autre côté de Tappartement^ une fille d'honnevr, belle, fraîche, gracieuse^ regardait le jeune comte^ comme le jeune comte regardait la mai^rave ; celle-ci comprit sur-le-champ tout le parti qu'elle pouiodt tirer de cette position.

a Oh ! oh ! se dit-elle, cela sera peut-être aàrasant I »

Et, appelant un de ses chambellans, elle ordonna ao comte de Hauenzern de se rendre auprès d'elle.

Or, vous saurez que depuis six mois qu'il était à la cour, ce pauvre comte soupirait pour Sibylle, qu'elle n'y avait jamais fait attention, et qu'il s'en mourait de chagrin. Il était fiancé à mademoiselle deFreybei^, la fille d'honneur ; leurs familles désiraient cette union, elle allait se conclure, lorsqu'on eut la malheureuse idée d'envoyer le comte à la résidence pour voir la jeune fille.: Dès qu'il eut aperçu la margrave, il ne songea plus qa% elle, il oublia tout. Grâce à cette belle passion, ils souffrirent chacun de son côté jusqu'à ce que le désoeuvrement de madame Sibylle changeât de nouveau leur existence. . - . .;.►.'

Le comte s'approcha en tremblant de la nouwéwp il aurait fléchi le genou s'il en eftt eo Ta fiweei'ifiiicpHfc

tSO LE FBUIT DÉFENDU.

que rester interdit sans trouver une parole. Mademoiselle de Freyberg pâlit d'une manière effrayante. Toute la cour devint attentive.

— Monsieur le conite^ dit-elle assez haut pour que chacun l'entendit^ j'ai nommé ce matin le baron de Fulkenstein sous-gouverneur du margrave Louis ; il laisse vacante une place de chambellan près de ma personne ; je vous la donne. Vous pouvez l'écrire à votre père, il verra que je n'oublie pas les anciens services.

Le jeune homme, ébloui, salua jusqu'à terre et se retira ; la princesse lui fit signe de rester.

— Vous ne jouez jamais ?

— Jusqu'à présent. Madame, je n'ai pas songé

— La première fois on gagne toujours ; jouez pour moi, j'ai été très-malheureuse ce soir. Asseyez-vous là.

Les courtisans se regardèrent ; c'était décidément une faveur marquée. On entendit une petite rumeur au bout de la galerie. Mademoiselle de Freyberg se trouvait mal.

— La grande-maîtresse devrait bien apprendre aux filles d'honneur à se guérir de leurs évanouissements ; cette mode insupportable des vapeurs nous vient de France. Je ne connais rien de plus ennuyeux, ajouta la princesse ; et puis c'est une habitude très-fatigante.

Pendant ce temps le comte jouait et gagnait comme un novice. Son Altesse le félicita de son triomphe, et ce fut sa main qu'elle prit pour rentrer dans ses cabinets.

Le lendemain, madame Sibylle donna ses ordres pour une grande promenade ; la fantaisie lui était venue d'aller visiter les ruines du vieux château. On parlait beaucoup d'un ermite dont la sainteté se répandait à dix lieues à la ronde; il passait pour un prophète^ pour une sorte de saint Antoine; c'était le cas d'essayer

LA lEAft«mAYI. Mi

les séductions. Pendant toute la route qu'elle fltèchiftti^ elle retint le comte de Hauenzern à côté d'elle^ dansles sentiers étroits il n'y avait place que pour deux ; bienlAC ils devancèrent le reste de la suite qui, accoutumée à ces sortes de privilèges^ se tint en arrière jusqu'à oe qu'on la rappelât. La princesse avait juré que^dans ce téte-h-tétaj Tamoureux timide parlerait malgré lui. Elle mit done on usage tout Tarsenal de sa coquetterie, et jamais général d'année ne déploya une tactique plus savante; elle l'entoura de mille réseaux, elle se représenta comme ooé bonne femme, puis comme une femme maiheitreiue, fiiH liguée du poids de la grandeur, puis comme une femoie incomprise (vous voyez que ce n'est pas votre siècle qui les a inventées, quoiqu'il en ait la prétention). Il loi manquait un ami^ elle n'avait que des courtisans qui la jugeaient nial^ qui la croyaient légère et coupable peutêtre^ parce qu'elle était triste et' qu'elle voulait se distraire^ parce qu'elle cherchait^ elle, pauvre princrsse, un bras pour s'appuyer, un cœur noble pour la comprendre, une unie franche pour la deviner.

Le jeune homme devint rouge comme une cerise. Il essaya de parler^ il rougit encore; enfin une larme tomba de ses yeux^ et il murmura si bas qu'on l'eutendait à peine :

— Oh ! Madame, vous êtes admirable; acceptez mon sang et ma vie !

Enfin, il avait parlé !

Bien entendu que mademoiselle de Freyberg était là par ordre. Elle comprit de loin ce qui se passait, mm el!e ne se trouva pas mal, parce qu'on ne se. trouve pas mal toutes les fois qu'on soufiTre. Elle renferma sa douleur; on l'observait, et malgré son inpocoMi^ son instinct de femme M donna la fiocoe éè-.rtm^fm-

augmenter le succès de sa rivale en y joignant ses pleurs. Arrivée au pied des ruines^ la princesse descendit de cheval.

— Quelqu'un peut-il nous conduire au révérend ermite^ Mesdames? Habitc-t-il la salle des chevaliers, ou s'est-il construit une cabane dans la cour?

— mademoiselle de Freyberg est sa favorite, répondit le grand -maréchal, elle pourra guider Sou Altesse.

— Est-il vrai^ Mademoiselle, que vous connaissez le bon père ?

— Il me reçoit avec bienveillance. Madame.

— Pourrez- vous lui annoncer mon arrivée?

— Si Son Altesse Tordonne, je vais...

— Je serai charmée d'être présentée par vous, mademoiselle de Freyberg, vous êtes un joli introducteur.

— Oh ! Madame, présentée !

— Oui, certainement. Il y a des instants dans la vie où nous ne sommes toutes que des femmes.

La jeune fille salua interdite et pénétra dans les ruines. Madame Sibylle s'assit sur un pan de mur et pennit à tout le monde d'en faire autant. Le comte de Hauenzem, perdu dans son bonheur, se tenait debout auprès d'elle. A peine faisait-il attention aux spectateurs intéressés qui Tentouraient.

« Elle m'aime, se disait-il, elle m'aime ! » Et il serrait sur sa poitrine le gant brodé et à frange d'or que la coquette lui avait laissé prendre. Il oubliait alors qu'elle était princesse et ne se rappelait que sa passion. Après un quart d'heure d'attente, la fille dlionneur reparut.

— Eh bien! nous commencions à désespérer de votre retour, et nous allions envoyer savoir si quelque géant ou quelque monstre ne s'était pas présenté à vos regarda

LA HAIGIATI. - tt%

dans la grotte du puissant enchanteur. QudleatKMifèttet apportez-vous?

— £n vérité^ Madame^ je n'ose les répéter.

— Âh ! ah ! votre message est done peu courbua. N'importe Je puis tout entendre^ je n'ai pas coatume de: m'effrayer, même des oracles. Parlei.

— Eh bien ! Madame^ voici lés propres expressions -da solitaire.

c( Dites à Sibylle que je ne veux paslarecevdr aujour- « d'hui. Je ne pourrais pas répondre à ses quéstioiii. a Mais dans un mois^ jour pour jour, heure pour h&am, « qu'elle revienne ; je lui apprendrai ce qu'elle désire a savoir. D'ici là^ je prierai pour elle. »

La princesse se troubla un peu à cette réponse; elle réfléchit un instant; ses yeux se tournèrent comme jmrolontairement vers le comte de Hauenzem. Qiacun Fexa* minait en silence^ jamais elle n'avait semblé si empressée de plaire.

— Dans un mois ! reprit-elle enfin à voix basse et lentement^ dans un mois! Oh! je reviendrai!

Un mois ! c'est quelque chose dans la vie, c'est souvint notre destinée. Nous appelons de tous nos vœux la fuite du temps^ et lorsqu'il est passé, nous le regrettoaa* Rien ne prouve mieux notre nature imparfaite, rien ne nous apprend mieux à nous défier de nous-méinea. Notre raison ne nous sert qu'à déranger notre ewtenoe. Quand je dis notre raison, j'entends ce quelque, ^Eiji^Mfe plus que l'instinct auquel nous obéissona pce«|iM|j|Qll?

jours^ et quî^ presque toujours aussi, nous conduit à d'étranges sottises. Je n'ai jamais vu personne qui f&t parfaitement content de son passé, personne qui ne dit: Ohl si j'avais su! et cependant personne ne profite de la science acquise à ses dépens. Tout ceci est pour vous amener à comprendre pourquoi^ un mois après la visite de lamargrave au vieux château, nous retrouvons le comte de Hauenzern à côté d'elle, dans la même allée, dans le même tête-à-tête ; pourquoi nous le retrouvons triste, au lieu de le retrouver heureux ; pourquoi il n'est plus timide ; pourquoi il est d'une froideur glaciale, lui que nous avons laissé si passionné. C'est qu'il avait vu se réaliser ses espérances, et qu'il sentait combien ses espérances étaient des chimères.

Quant à la margrave, elle redoublait d'agaceries ; elle déployait ses séductions, et ses coquetteries offraient tant de charmes, que la contrainte du jeune homme finit par céder. 11 oublia encore une fois ce qu'il avait oublié si souvent , combien le caractère de Sibylle offrait peu de sûreté et d'indulgence. Il se laissa reprendre à des pièges si bien ourdis que , tout en les voyant, il ne pouvait les éviter ; et quand il donna la main à la margrave pour descendre de cheval, il se retrouva son esclave, lui qui avait tant juré d'être son maître.

— Mademoiselle de Freyberg, puisque c'est vous qui devez nous servir d'intermédiaire, sachez, je vous prie, si c'est le bon plaisir du pieux anachorète de nous accorder une audience. Je suis fidèle au rendez-vous ; il ne l'aura pas oublié, je l'espère.

La fille d'honneur ne fit qu'entrer dans les ruines ; elle rencontra l'ermite qui venait au-devant d'elle. 11 se montra à la porte, et invita par un geste la princesse à

. LA MÀBGÉXfS* fit

le suivre. Elle obéit presque iiiacl]JiiAleBieiit.Tbilt àicblîilp elle se retourna.

— Je ne puis me décider à pénétrer seule dans cet antre^ dit-elle en souriant. Comte de Hauenzem, aocompagnez-moi ; oh me permettra bien cette petite db* tinclion.

Le comte ne se le fit pas répéter. Lé bon père marchait devant eux et les guidait à travers lés décombres, qu'il paraissait connaître parfaitement. Ils entrèrent dans une chambre un peu mieux conservée que les autres. Une natte étendue par tertre, un escabeau de bois^ nn crucifix, en formaient tout le mobilier. GW ordinairement Tusnge des cénobites; mais une singularité fra|q)a la princesse : en face de la fenêtre se trouvait un grand tableau couvert ; on n'en apercevait que le cadre, d'une richesse peu commune.

L'ermite ofl'rit en silence Tescabeau à la margrave : elle s'assit, légèrement émue, et pour la première fois de sa vie peut-être elle éprouva une vive curiosité.

— Vous avez désiré me parler. Madame ; que me voulez- vous ?

— Je pense que vous devez le savoir, mon père, puisque vous savez tout.

— Comment se pourrait-il ? vous ne le savez pas vousmême.

La princesse sourit.

— Malgré cela, je vais vous le dire.

— Je ne serai pas fâchée de rapprendre.

— Je connais votre vie. Madame; je la connais aussi bien que vous, et si je voulais parler vous seriez forcée d'en convenir. Mais ce serait long, et d'ailleurs je ne vous aiiprendrais rien. Vous êtes venue à* mdf jkNJr connaître l'avenir ; je vais essayer de vous sBtiifti&é. La

vie que vous menez n'a que deux issues> la pénitence ou le désespoir. Vous pouvez encore choisir. Si vous revenez à Dicu^ Dieu est grande il est bon^ il est miséricordieux; il oublie et il fait oublier. Si vous vous retirez de lui, il v(>us abandonnera à votre conscience. Et alors^ Madame^ ce sont des jours sans repos^ des nuits sans sommeil. Dos spectres moqueurs vous présentent sans cesse l'image des plaisirs enfuis ; des bouches grimaçantes vous répètent aux oreilles les paroles d'amour que vous ne devez plus entendre ; vous êtes entourée de voix qui vous accusent, vous voyez écrits autour de vous les noms de ceux qui vous ont aimée, de ceux que vous avez fait souffrir, de ceux que vous avez perdus. Ce qui vous semblait une faute légère est maintenant un crime; chacun de vos souvenirs devient un regret; chacun de vos regrets devient un remords. Vous ne trouvez plus de larmes, vous poussez des cris de rage. Il faut vous avouer à vous-même cette épouvantable vérité, qui certainement sera l'enfer des coquettes : vous êtes une vieille femme. Je ne vous parle pas de l'envie qui vous dévore, des craintes qui vous assiègent. Celle d'entre vous qui était méchante devient atroce. Je vous le répète. Madame, il n'y a que Dieu qui puisse combler le vide que laisse dans votre cœur la. fuite des belles années : songez à lui.

La margrave se mit à rire.

— Je n'ensuis pas encore là, mon père.

— Je le sais. Madame, vous n'avez pas trente ans ; mais vos années doivent compter double, elles ont été si remplies !

— Je n'ai rien fait que tout le monde ne sache, reprit-elle avec inquiétude, en regardant le comte.

— Peut-être, Madame. N'avez- vous donc plus souve-

nance de ce qui s'est passé H y a aqaarélinlt |q[N; ans?

— Non.

— Votre mémoire est courte^ Madame.

Et la prenant par la main^ il Tentealna vert la fenêtre.

— Ne voyez-vous pas là-bas le château de Rasladt T ne vous souvient-il plus d'y être venue le soir dulOaoÛtf

— Ce jour-là, pas plus qu'un autre ; j^ allaié sôaveiit alors.

— Avez-vous oublié une jeune femme*..?

— Oh ! taisez- vous ! taisez- vous !

— C'est une horrible chose qu'un tel souvenir pour des yeux qui ne se reposent que sur des flems. Eh Ûèn! penserez-vous à cette jeune femme quand les fleuts se* ront fanées 1

— Comment savez-vous cela ? Vous êtes donc véritablement sorcier ?

Le capuchon de Termite cachait le haut de son visage^ sa longue barbe grise dissimulait sa bouche ; néanmoins un sourire amer passa sur ses lèvres lorsqu'il répondit :

— Je sais bien autre chose^ Madame : je sais votre orgueil et votre barbarie ; je sais que vous vous jouez du repos des autres ; je sais que vous prenez un atroce plaisir à briser des existences tranquilles ; vous devriez pourtant songer au château de Rastadt et au iO août !

— N'est-il pas vrai, comte^ interrompit Sibylle, en frissonnant malgré elle, que le révérend père a de tristes choses à nous annoncer ? Je ne vous engage pas k lui demander votre bonne fortune : il vous prédira^ sans doute, que vous serez pendu.

— Non pas ; il est aveugle et ses yeux s'ouvriront.

— C'est assez, mon père ! n'abusez pas de votie saint habit et n'entrez pas dans les affaires desaittrei* / ^

L'ermite s'inclina. ^- ,

238 LE FRUIT DEPENDU.

— Vous reviendrez^ Madame ; avant qu'il soit peu^ je suis sur de vous revoir. U y a un terme à tout.

Pendant cette scène, le comte n'avait pas prononcé un mot ; il écoutait avidement les paroles du solitaire^ et, malgré lui, elles pénétraient jusqu'à son cœur. Ses soupçons, sa défiance revenaient. Il regarda Sibylle, et ce beau visage lui parut défiguré par une expression haineuse, qui le glaça de nouveau. Tout ce qu'il avait de noble dans son âme se révoltait devant cet amour, qui ressemblait à un caprice, tant il s'était lassé promptement. Il s'approcha aussi de la fenêtre pour voir ce château de Rastadt, dont le souvenir frappait la margrave d'une façon si cruelle, et ses regards tombèrent sur une jeune fille qui se promenait seule au pied des murailles. Cette jeune fille, c'était mademoiselle de Freyberg. Jamais il ne l'avait trouvée si jolie ; jamais le caractère angélique de sa beauté n'avait autant séduit son imagination. La pauvre enfant ne l'aperçut pas, elle ne se doutait pas de sa présence, depuis si longtemps il ne la cherchait pkis î

La margrave l'appela, il ne l'entendit point.

— Vous êtes bien distrait, M. de Hauenzern, dit-elle avec un sourire contraint. A quoi pensez-vous ? Ne voulez-vous pas me suivre ? Il ne faut pas abuser des moments de ce saint homme.

— Ils sont tous à vos ordres. Madame; vous reviendrez, vous dis-je, et vous me trouverez prêt à vous recevoir.

— Quel est ce tableau, mon père ? ne peut-on pas le voir ?

— A votre première visite. Madame.

— C'est un souvenir mondain ! Dans cette retraite I

— C'est un remords, Madame, c'est un cilice ! chacun le sien.

LA ■Aft««A9S. Mi

La princesse se tut. Elle sortit de la ehanAte et se dirigea vers la porte qui ouvrait snr la cour; arrivée là>

elle se retourna.

— Adieu^ mon père; malgré votre science, je crois que vous vous trompez. Nous ne nous reverrons pas de longtemps.

Elle remonta à cheval, et reprit avec sa suite la route de Baden. Le comte marchait silencieux à c6té d'elle* Il retournait souvent la tète, et ses regards cherchaient malgré lui mademoiselle de Freyberg* La princesse était trop habile pour ne pas s'en apercevoir, mais elle n'en fit rien paraître.

— Ce fou nous a rendus tristes, mon cher comte ; nous allons danser ce soir à la Favorite, je veux Improviser un bal. Cela vous plalt-il t

— Pouvez-vous deviner ce qu'il y a derrière ce rideau chez Termite, Madame t

— Que sais-je I quelque maîtresse qu'il aura trompée. Elle sera morte de la fièvre, et Timbale simagine quil Ta tuée. Vous êtes tous si présomptueux ! Mais que nous importe ? Parlons du bal : sera-t-il travesti T Nous n'avons mis qu'une fois nos costumes romains, ils pourraient reparaître encore.

Le comte se taisait toujours.

— Cela ne vous sourit pas ? Que dites-vous d'une fête vénitienne ? des gondoles sur la pièce d'eau, sur la rivière ? Cela ferait bien^ aux torches?

— A voire volonté. Madame.

— Ou bien un carrousel, comme le dernier où vous avez remporté toutes les couronnes? Je suis si heor reuse d'en parer votre front, et vous êtes si beau dans voire modestie ! • . ^ • r:-

— Allons plutôt au château de Rastadt

— Vous avez donc pris au sérieux les extravagances de cet homme ? Je Tai laissé jouer son rôle comme il a voulu le faire ; mais il n'a pas dit un mot de vérité.

— Vous étiez bien pâle cependant^ Madame.

— J'avais froid dans ces vieux murs. Mais^ mon beau rêveur, il faut laisser de côté ces chimères, et chercher un divertissement pour ce soir. La cour devient monotone, nous faisons toujours la même chose.

En dépit des efforts de Sibylle, le comte demeura pensif. Il se retira dans son appartement en arrivant à la Favorite, et s'excusa de paraître au cercle, sous prétexte qu'il était malade.

Le lendemain, de grand malin, il demanda ses chevaux, espérant que la promenade et l'air lui feraient du bien. Il n'avait pas dormi de la nuit. Les difficultés de sa situation se présentaient à son esprit ; il était forcé de s'avouer qu'il n'aimait plus la princesse, ou, pour mieux dire, qu'il ne l'avait jamais aimée. 11 reconnaissait que de puissantes séductions l'avaient entraîné, mais que son cœur n'avait jamais cessé d'appartenir à la compagne de son enfance. Et cependant il ne pouvait revenir à elle sans s'exposer à la vengeance d'une femme trop orgueilleuse pour pardonner à une rivale. Jusque-là l'inconstance de la margrave ne lui avait pas laissé le temps d'être quittée. Une seule passion, disait-on, avait eu de la durée dans son cœur, et l'objet de ce sentiment ne paraissait plus depuis un funeste événement. On ne parlait de cette histoire que tout bas, et le comte en ignorait les détails. Ce qu'il connaissait du caractère de Sibylle lui faisait tout supposer.

— Si elle était jalouse, se disait-il, de quoi ne seraitelle pas capable? et que deviendrait mon pauvre agneau sous les griffes de cette tigresse !

LA MAttGEAVS. Mi

Il se dirigeait au hasard^ kûssant son dJeri^^Bira de choisir son chemin^ et tout eutier à ses réfleumsii En relevant la téte^ il s'aperçut qu'il était près d'Ebiwstein ; it descendit et se mit à tourner autour des.rtoiâes^ qui n'étaient point alors ce qu'elles sont aujourdliui. Je les ai vues inhabitables en 94^ ce n'est que vers 1803 que le margrave Frédéric les fit réparer.

Le comte entra sous la voûte et se trouva dans la cour : mais il devint tout tremblant en apercevant de* vant lui mademoiselle de Freyberg qui cueillait un bouquet de fleurs sauvages ; elle ne le voyait points il hésita s'il se retirerait^ il n'en eut pas le coun^«

— Vous êtes sortie de bien bonne heure, baronne* La jeune fille tressaillit et laissa tomber son bouquet.

— Et vous aussi; il me semble. Monsieur ; n'étieivous pas malade hier ?

— Je ne m'en souviens plus. Les maux du jour e^ facent ceux de la veille. Hais pour qui ces fleurs!

— Pour la Vierge, Monsieur, pour la chapelle du Klingen, J'y vais chaque matin faire ma prière; c'est la protectrice des affligés.

— Et puis-je vous y accompagner aujourd'hui, Wilhelmine ?

— Si vous le voulez. Monsieur; la ^erge accueille tout le monde.

lis sortirent du château ; le comte passa la bride de son cheval dans son bras gauche et offrit l'autre à la jeune fille, qui le prit en tremblant.

— Vous aimez cette chapelle? dit M. de Hauensem^ après un instant de silence, et tandis qu'ils descendaient la route qui mène à la Mourg,

— Oui ! je l'aime, à cause de sa légende^ ist pam que la Vierge a Tair » compatissant !

— Et quelle est cette légende ?

— Un ermite habitait cette forêt. Une nuit^ il entendit un concert mélodieux et vit une grande lumière qui illumina toute sa cellule. Il pria et loua Dieu^ qui lui faisait cette grâce^ et se rendormit. Une seconde fois il fut éveillé par le même prodige ; il se leva alors, et alla à Tendroit d'où partait la grande lumière. Il y trouva la statue de la Vierge, avec l'enfant Jésus, qui lui sourit et lui tendit ses petites mains. Il bâtit une chapelle à Timage miraculeuse, et c'est là que nous allons.

— Merci, Mademoiselle, de votre légende. Je conçois votre dévotion.

— Oh ! oui ! quand je pleure, il me semble voir aussi cet enfant Jésus me tendre les bras et me sourire, et je reviens toujours un peu consolée.

— Pourquoi pleurez-vous, Wilhelmine 1 La jeune fille se tut et baissa les yeux.

— N'avez-vous plus confiance en moi ? avez-vous oublié notre enfance ?

— Je n'ai rien oublié, moi, c'est pour cela que Je pleure.

— Ni moi non plus, Wilhelmine ; et si vous le voulez, nous prierons ensemble la Vierge. Peut-être l'enfant Jésus nous touchera-t-il de ses petites mains, et vous serez tout à fait consolée.

La baronne rougit de joie ; ils approchaient de la chapelle : le comte attacha son cheval à une branche^ il avait laissé son piqueur à Eberstein, et, prenant le bouquet des mains de sa fiancée, il entra le premier dans l'oratoire. Il ne s'y trouvait personne. Un rayon de soleil donnait sur l'autel et illuminait la statue comme une auréole. Le cœur du jeune homme battit avec vio-

LA MAR6IATS. M

lence. Il sentit qu'il redevenait maître de bd-oiMe. et qu^l allait retrouver le bonheur.

— Wiihelmine^ dit-il d'une voix frmnblaote, vendesvous me pardonner^ et recevoir ici mon serment de vous consacrer ma vie î »

— Si je le veux! la Vierge m'est témoin que depuis six mois je ne lui ai pas demandé autre chose*'

En ce moment le vent fit remuer le feuillage à travers la croisée de verres bleus et rouges^ le rajon de sdeil fut dérangé^ et Tenfant Jésus sembla réellement agiter son bras.

— Yoyez^ voyeZ;^ s'écria la fille d'honneur^ il nous a bénis !

Comme elle disait ces paroles^ la porte s'ouvrit, et la margrave parut sur le seuil.

Je ne sais pas^ mon ami^ si vous êtes aussi enthousiaste que moi de la beauté du pays que vous haUtez. A cet égards monsieur votre grand-père disait plaisamment que j'aimerais mieux mourir à Baden que de vivre ailleurs. Ce n'est pas tout à fait exact : la pireuve, c'est que je vis encore^ c'est que je n'y suis retournée qu'une fois depuis quarante ans. Néanmoins je ne puis trouver d'expressiom pour rendre ce que m'inspirent les magnifiques paysages de ces montagnes. C'est une végétation tà riche et il sauvage en même temps ! la verdure est si beHe I le soleil est si brillant I les solitudes sont û proToiuièt f B faut prier ou aimer dans cette nature priwléglééu SI éêt

pendant tout le monde y rit. C'est que peu de personnes Tapprécient.

Nous avons laissé H. de Hauenzern et mademoiselle de Freyberg dans une situation bien critique. Ils venaient d'être surpris par la margrave ; rien n'égalait la timidité craintive de la jeune filie^ si ce n'est la hautaine ironie de la princesse.

— Voilà réellement un charmant tableau^ et je suis fâchée d'interrompre vos amusements champêtres et innocents^ monsieur le comte. Mais il m'a pris^ comme à vous^ comme à mademoiselle^ la fantaisie de courir les champs en aventurière ; le hasard m'a moins bien servie^ je me suis perdue.

Le comte reprenait un peu de sang-froid.

— Si Madame veut, dit-il, je vais envoyer à la Favorite ou à Baden chercher un carrosse et j'aurai l'honneur de la suivre.

— Je vous remercie, monsieur le comte ; c'est prendre trop de soins ; mes gens, comme les vôtres, sont restés en haut, je venais aussi faire ma prière.

La baronne n'avait pas encore osé lever les yeux. Voyant que madame Sibylle témoignait le désir de rester quelques instants encore, elle fit la révérence et se retira.

— Un moment, mademoiselle de Freyberg ; croyezvous que la grande-maitresse doive ignorer vos promenades du matin et les rencontres que le hasard vous procure ? La dignité de ma maison exige que je la prévienne^ afin de lui apprendre à veiller sur mes filles d'honneur.

Le comte prit la parole avec le sang-froid d'un homme dont la résolution est inébranlable.

— Pardonnez-moi, Madame, mais la grande- maltresse n'a rien avoir dans tout ceci. Je vous jure sur mon bon* neur que la baronne de Freyberg est aussi pure que la

LA MARGRAVE. 24ft

Vierge. Comme vous venez de le dire, le hasard seul nous a réunis.

— Je connais ces hasards, monsieur le comte, et je les apprécie.

— Si Son Altesse révoque en doute la parole d'un homme d'honneur, la parole du fiancé de la baronne, je n'ai plus qu^à me retirer et à la prier d'agréer ma démission.

— Vous êtes bien prompt à vous faire des querelles, monsieur le comte. Heureusement vos amis le sont moins à les accepter. Nous reparlerons de cela ; en attendant, donnez-moi la main pour remonter à Eberstein ; vous me raconterez ce bel hyménée, que j'ignorais, et auquel il ne manque, à ce qu'il paraît, que ma signature.

Et, sans daigner jeter un regard sur Wilbelmîne, la princesse sortit de la chapelle, appuyée sur le bras de son chambellan. Quand ils eurent fait quelques pas, la margrave parut imposer une grande violence à son émotion et demanda à M. de Hauenzern si c'était bien sérieusement qu'il parlait de son mariage.

— Très-sérieusement, Madame, et je comptais aujourd'hui même en demander la permission à Son Altesse.

— Et si Son Altesse refuse? reprit-elle impérieusement.

— Alors je prierai de nouveau la margrave de vouloir bien accepter ma démission de chambellan, et je me retirerai de la cour. »

— Et la margrave alors publiera à la face de tous que la baronne Wilhelmine de Freyberg passe sa vie à courir sur les grands chemins ; et la margrave chassera la baronne Wilhelmine de Freyberg du nombre de ses filles d'honneur.

— La margrave le ferait peut-être, mais Sibylle ne l'oserait pas.

t46 LE FRUIT DÉPENDU.

— Vous me faites pitié ! interrompit-elle en levant les épaules ; Sibylle ose tout.

— Et moi^ je vous dis que non ! Sibylle sait que son amant peut être son maître ; elle sait qu'en face de l'amour il n'y a plus ni princesse ni sujets et elle céderait à la crainte de la vengeance.

— Je n'ai jamais cédé à aucune crainte. Mais tout ceci sont des folies, comte; vous voulez m'éprouver; vous vous réjouissez de voir. la lionne emprisonnée mordre les barreaux de sa cage. Cessons ce jeu cruel, oublions ces alarmes et parlons d'autre chose.

— Non, Madame, car il faut que vous m'entendiez^ et cette occasion est plus favorable qu'aucune autre. Je vais vous parler franchement ; vous n'êtes point accoutumée à ce langage; et je vous demande pardon d'avance pour ma brusquerie.

— Parlez, Monsieur, mais rappelez-vous que si une femme peut tout écouter, une princesse ne peut pas tout souffrir.

— Je me suis trompe six mois, j'ai cru six mois que je vous aimais. Après cet aveu rien ne me coûtera plus* J'ai pris pour de l'amour une admiration sans bornes, un enivrement de tête, de sens, que sais-je? J'ai foulé aux pieds le plus saint des devoirs; j'ai brisé un cœur qui m'appartenait sans réserve; mon amour-propre a fuit de moi un homme sans foi et sans honneur; j'ai trahi mes serments, je me suis parjuré.

— C'est un grand mérite que celui-là ; je dois vous en savoir un gré infini.

— Je ne puis dire pourquoi et comment cette passion s'est fondue comme de la neige au soleil. Elle s'est tuée elle-même. J'ai senti mon cœur se retirer vers sa source, pour ainsi dire ; la belle et pure image

LA xarcî'raVb. lit

de mon premier amour né sortit pas de defant iiies

yeux.

— Cela est bien touchant à me révéler^ et je vous remercie de votre confiance.

— C'est en effet de ia confiaice^ Madame, c'est on sentiment qui me porte à vous avouer mes torts, qaektue grands qu'ils soient. J'aime mieux passer à vos yeux pour un fou que pour un inconstant; f aime mienz qae vous m'accusiez d'être aveuglé que si vous m'accusiez d'être infidèle. Vous avez l'âme assez élevée pour me {Mhpdonner mon erreur^ peut-être seriez-vous moins iûàal* gente en face de l'abandon.

— Vous ne me connaissez point, monsieur le comte, vous ne savez pas quelles passions sont les mîemieB. Vous avez cru peut-être que je ne vous aimais pas, Er« nest? Mon Dieu ! comment pouvez-vous vous y trompert

M. de Hauenzern^ embarrassé de cet aveu, se tut La margrave le regarda fixement, et, arrachant son bras du sien, elle le repoussa.

— Ah ! c'est trop m'humilier ! s'écria-t-elle. Rendezvous au palais^ Monsieur, attendez-y mes ordres. •

Il se retira en silence. La princesse le suivit des yeux aussi longtemps qu'elle put l'apercevoir. Quand elle ne le vit pluS; elle se remit à marcher vere les ruines, mais elle se sentait si émue, qu'elle avait à peine la force de gravir la montagne.

Dans la journée, des ordres furent donnés pour un bal. La cour se réunit avec une promptitude peu ordinaire* Jamais la margrave ne s'était montrée ai^ssi empressée de s'amuser. Elle ne demanda pas une seule fois b comte ; elle lui fit dire de se trouver le soir à soo cercle, et recommanda également à la pramdeHQOàttMNmd^inih duire mademoiselle de Freyberg.

Ils n'osèrent pas se rejoindre^ dans la crainte d'être observés; mais quand ils se rencontrèrent dans les salons^ avant Tarrivée de la margrave, ni Tun ni Tautre n'étant de service ce jour-là, ils ne purent s'empêcher d'échanger quelques mots sur leurs inquiétudes et les embarras de leur position.

La margrave arriva tard. Elle avait fait une toilette éblouissante, elle parut plus belle et plus majestueuse encore que d'habitude. Cependant un nuage de tristesse couvrait ses traits ordinairement si enjoués. Elle chercha des yeux M. de Hauenzern et ne put s'empêcher de rougir en l'apercevant.

Le maître des cérémonies vint lui demander ses ordres pour ouvrir le bal; elle hésita un instant, puis elle désigna le comte comme son chevalier. Il prit respectueusement sa main, et tous deux se mirent en place et commencèrent la danse. Au lieu de retourner à sa place lorsqu'elle eut fini, elle entraîna H. de Hauenzern vers un balcon ouvert; personne ne se permit de les suivre; elle appuya son bras sur celui du jeune homme et lui dit d'une voix si basse qu'à peine on l'entendait :

— J'ai réuni toute la cour ce soir pour exécuter ce que je vous ai annoncé ce matin, Ernest, pour chasser et flétrir celle que vous me préférez, pour me venger enfin. Je n'en ai pas eu le courage; il m'est trop cruel de vous affliger. Son sort est encore entre vos naains. Jurez de renoncer à elle, et je la comble de mes bienfaits.

— Je ne promets rien que je ne puisse tenir. Madame.

— Mais cela est affreux ! cela est horrible ! vous ne m'aimez plus ! Vous aimez cette fille, et moi, je vous aime, je vous le répète. Monsieur. Prenez-y garde, je n'ai eu

LA MAKOAAVB. tftf

qu'un amour avant celui-là^ et la 6n en a été lerrQ^i. Prenez garde ! prenez garde !

En disant cela la princesse brisait l'une après Taatre les tiges d'un rosier qui garnissait la terrasse; suis s'en ape^ cevoirelle ensanglantait ses doigts avec leà épines., Sft poitrine semblait près de se rompre sous une émotiw si violente et si contenue, qu'il eût foUu être sans pitié pour assister de sang-froid à cette lutte.

Le comte prit sa main et la baisa. Elle leva les yeux sur lui sans pouvoir parler.

— Calmez-vous^ Sibylle^ je vous en conjure^ etne âou* tez pas de mon affection, de mon dévouement^ de moQ respect. Vous me déchirez le cœur de vous voir ainsi.

— Renoncerez-vous à elle ? murmura-t-elle^ comme à moitié morte.

— Nous parlerons de cela quand vous serez tranquille^ quand vous ne souffrirez plus. D'ici là^ appuyez-vous sur moi, ayez confiance ; ne savez-vous pas que je vou9 aime?

— Vous m'aimez ! vous m'aimez, Ernest ! et vous me faites ce mal épouvantable ! et vous voulez me quitter pour une autre ? C'est là de l'amitié peut-être^ mais ce n'est point de l'amour. Et moi I mais si vous le vouliez, non-seulement je vous donnerais ma vie» je vous donnerais mes états, je jetterais à vos pieds les têtes de tous ces courtisans, qui nous regardent et ne comprennent pas qu'une princesse puisse souffirir* Je ferais plus eûr core, je quitterais tout pour vous suivre ; je renoncerais à mon luxe, à mes fêtes, à ma puissance, à mes enfantil> J'irais m'ensevelir avec vous dans vos montagnes de la Forêt-Noire; je deviendrais une ménagère^ je m'astreiftdrais aux obligations mesquines d'une chftteUiine taoi fortune, et je serais heureuse, heureuse pluB^qe aa|^;|| trône ! C'est en échange de cette passion que vow,

frez de V attachement, une affection dévouée! comment voulez- vous que j'accepte cela? Mon Dieu ! ne me tentez pas ! ne me forcezpas à quelque vengeance dont je me repentirais. Mentez, si vous ne pouvez faire autrement; trompez-moi, mais ne me dites pas que vous ne m'aimez plus, no me dites pas que vous voulez rompre nos liens. Ayez pitié de vous et d'elle, si ce n'est pas de moi. Que je suis malheureuse! ajouta-t-elle, en frappant sa tôle contre les barreaux ; je deviendrai folle, car je sens que je m'abaisse en vain.

Cet état d'exaspération paraissait si violent qu'il semblait impossible de le cacher. La grande-maîtresse, avertie par quehjues chuchotements, prit sur elle d'approcher de la terrasse, en faisant un signe au comte. Elle le pria de demander à la margrave s'il ne fallait pas congiîdier la cour. Sibylle entendit cette question, et, essuyant son visage baigné de larmes, elle s'avança jusqu'au bord de la porte, dans l'ombre, et à moitié cachée par les draperies.

— Comtesse, dit-elle d'une voix haute et assez fortement accentuée, je me sens très-indisposée, je rentre dans mon appartement. Toutefois le bal peut continuer^ je reviendrai si je me trouve mieux.

Et sans ajouter un mot, sans jeter un coup d'œil sur le comte, elle se dirigea vers sa chambre à coucher. M. de Hauenzern resta longtemps à la même place, indécis, ne sachant à quel parti s'arrêter. Malgré la permission de la margrave, le bal finit sur-le-champ. Les courtisans savaient trop leur monde pour se réjouir quand leur maîtresse souffrait. Le comte passa la nuit dans le salon d'attente, ainsi que la grande-maîtresse^ mais elle s'écoula tout entière sans qu'aucun ordre de Son Altesse leur fût adressé.

LA MimaiiATi- #M

Dès que le jour parut, une femme de chamlMB nt leur annoncer que la margrave avait demandé an eii^ rosse de vllle^ des laquais sans livrée^ et qu'elle voulait sortir seulc^ sans être accompagnée même par sa daiM d'honneur. La grande-maitresse leva les yeux au cielea apprenant cette fantaisie si contraire à Tétiquette: et le conite^ inquiet de ce nouveau mystère, se décida à raoQ^ ter à cheval et à suivre les traces de la Sibylle, si cela lui était possihle. Le bruit des roues sur le pavé le guida bientôt. À cette heure, et à cette époque, les voitures étaient rares à Baden ; il rejoignit celle de la princesse^ et s'en tint à une distance assez grande pour ne pas tàtô remarqué^ et pour ne pas la perdre de vue. Elle prit la route du vieux château. Le chemin ne permettait pas d'arriver aux ruines autrement qu'à pied ou à cheval. La carrosse s'arrêta et là margrave descendit. Elle se mita gravir seule et sans aide cette côte escarpée, elle se son* tenait à peine et chancelait à chaque pas. Le comte hésita s'il lui offrirait la main : dans la crainte de lui déplaire et d'exciter davantage sa fureur, il resta en arrière. Le soleil dorait les pointes de toutes les montagnes, quand Sibyle frappa à la porte de l'ermite. En rap^rce* vant^ il tressaillit :

— Je savais bien. Madame, dit-il, que je vous reva^rais. Entrez et ayez confiance : Dieu est bon !

La princesse se laissa tomber sur Tescabelle, brisée d'âme et de corps.

— Vous avez raison, mon père ; me voici. Je viens à vous, car j'ai peur de moi-même. Secourez-moi, soute!nez-moi. Vous qui savez si bien le passé, ajouta-t-elleen étendant les bras vers le château de Rastadt, préserva»^ moi d'un malheur semblable, car la tentation est ttCf forte ; je succomberais. .^'

t5t LE FRUIT DÉFENDU.

— Mon Dieu ! s^écria rermite, en êtes-vous donc là ? Aimez-vous donc un autre homme comme vous aimiez le baron de Spilz ? Avez-vous encore une rivale à rendre folle? Votre âme est-elle accessible deux fois à une semblable passion ?

— Oui, mon père, oui ; j'aime un homme comme j'ai aimé le baron de Spilz ; je Taime mille fois davantage^ car mes passions sont plus violentes. Je Taime de ce second amour qui vient dans la force de Tâge ; et qui est au premier ce que le fruit est à la fleur; je Taime en sachant goûter tout ce qu'il y a de charmes dans mon sentiment, non pas comme une jeune inconsidérée qui apprend à la fois le bonheur et la vie. Oh! non, c'est une afTection complète, c'est la joie de retrouver des sensations qu'on croyait perdues ; c'est la reconnaissance pour celui qui vous les rend, c'est tout, c'est le ciel ! Eh bien, cet homme, comme le baron de Spilz, il me donne une rivale. Et vous voyez, mon père, si j'aime cet Hauenzern plus que le baron de Spilz : hier, j'ai assemblé ma cour pour déshonorer cette femme aux yeux de tous, pour la chasser; je n'en ai pas eu le courage; j'ai craint de l'affliger, lui ! J'ai reculé devant sa haine.

L'ermite la regardait en silence.

— Voilà donc ce que c'est que l'amour, murmura-t-il ; oublié !

— Ce que je n'ai pas fait hier, mon père , je dois vous le dire, emportée par la jalousie, je le ferai plus tard. Je ne puis être toujours maîtresse de moi-même. Je viens vous demander un conseil, une sauvegarde.

— 11 n'y en a qu'une : Dieu et le repentir. Écoutez^ Sibylle, ou, pour mieux dire, regardez-moi : Me reconconnaissez-vous ?

Il baissa son capuchon et montra à la princesse un

LA vAmnâvi. -m%

visage flétri et les restes d'aoe grande beanté.'fltaHlii»*. veux entièrement blancs, son firent chauve, semblaiéBt plutôt le fruit de la douleur que la suite des années. .

— Mon Dieu ! s'écria-t-elle, Henri Spilz 1

— Oui, Henri Spiiz ! que vous avez oublié aussi eonh plétement que s'il n'eût jaouiis vécu ; Henri dont' vous aviez l'amour ; Henri que vous avez amené à la péniteâee par le crime, c'est moi.

— Oh! quelle providence! c'est à vous que j'ai tout avoué, à vous que je viens demander secours et fut»tion !

— Et Dieu l'a voulu ainsi, afin de nous punir ton» les deux. C'est une mission difficile qu'il m'envoie, je la remplirai. Que mon exemple vous éclaire, Hadane; vous vous rappelez cette nuit du 10 août^ où vous vîntes me trouver au château de Rastadt, dont vous m'aidez fait gouverneur ; vous vous rappelez comment ma femnae, ma pauvre Wiihelmine ! apprit le mystère que je lui cachais avec tant de soin. Vous vous rappelez que son désespoir la conduisit au suicide, et vous voyez encore, comme moi sans doute^ ce beau et blond cadavre étendu devant la porte, lorsque vous approchâtes pour remonter dans votre litière; ce sont des souvenirs qui ne s'effacent pas. Je m'enfuis alors épouvanté de ce crime et bourrelé de remords. Je vous quittai ; pourtant je vous adorais et j'étais bien aimé de vous! Je me dérobai à vos recherches, je me jetai dans la première armée venue; je voulus me faire tuer, la mort me repoussa ; je parcourus toute l'Europe ; le spectre me poursuivait partout. Enfm, un jour, épuisé de fatigue et de désespoir, je tombai au pied d'une croix, dans un grand cbeînîtt; je crus que j'y mourrais ; je priai et la consoAatloiiinMr^ riva d'en haut. Depuis ce jour, j'ai trouvé deÉ^lirriM

is

même en face de cette sainte victime devant laquelle je m'agenouille. En prononçant ces mots^ il ouvrit le rideau du portrait. Voilà ce qu'il faut faire. Madame^ si vous ne consentez pas à devenir insensée ou criminelle. Je vous le répète, la miséricorde de Dieu est infinie.

La margrave ne semblait pas Tentendre ; elle regardait le tableau et disait tout bas:

— C'est vrai, elle s'appelait aussi Wilhelmine !

En ce moment ses yeux se portèrent du côté de la foret : elle aperçut le comte, qui se cachait derrière les arbres.

— 0 mon Dieu ! il m'a suivi ; m'aimerait-il encore ? Et elle se précipita vers la porte. L'ermite l'arrêta

d'une main ferme.

— Vous ne sortirez pas. Sibylle, que vous ne m'ayez entendu jusqu'à la fm !

La margrave ploya sous cette étreinte et sous cette volonté de fer, elle se remit sur l'escabelle, tremblante et résignée, la superbe ! Le baron de Spilz ferma la fenêtre, afin que nul ne pût ni les voir ni les écouter.

Il y eut, ce jour-là, grande rumeur à la cour, car personne ne put expliquer le mystère répandu sur la conduite de Son Altesse. Elle était sortie seule avec le jour, ses gens l'avaient attendue au bas de la montagne du vieux château et elle n'avait quitté les ruines que vers cinq heures après midi. On ajoutait que le comte de Hauenzern était resté à errer dans le bois, sans que la

LA MAftGRAYB. f&«

pHncesse eût daigné y faire attention. Rien^ik'aaotowait plus clairement une disgrâce. Hais les coiqectares left plus habiles ne pouvaient ni en deviner, le motif, ni dire qui le remplacerait. La margrave^ depuis son . retour, s'était enfermé dans son appartement^ se plaignant d'Mee malade^ et ne voulant recevoir absolument personne* Des ordres sévères avaient été donnés pour que les graa de service ne pussent pas même approcher^ d'elle,, bprs sa femme de chambre favorite. Le lendemain matin, elle fit venir Tintendant du bâtiment, et lui expliqua le plan d'un monument singulier^ dont elle lui cacha la destiilAtion^ qui devait être construit en face du château, au bout de la prairie et d'une longue avenue d'arbres*^

Ce fut vraiment bien autre chose alors I La peiçlexité des courtisans ne connut plus de bornes. Vous .ne pouvez vous imaginer aujourd'hui, en France surtout où vous ne savez plus ce que c'est qu'un roi,'vou8 ne pouvez vous imaginer ce que c'était qu'une cour ayant perdu la trace des volontés du souverain. En Allemagne surtout^ dans ce pays composé d'une foule de petits Ëtats^ qui tous ont la prétention d'être un royaume, qui se jalousent et se disputent à qui mieux mieux une formalité d'étiquette^ il y avait de quoi rendra fous les plus vieux seigneurs. Elle envoya un blanc seing au premier ministre, homme consciencieux et probe, et l'accompagna d'une lettre où elle disait que, trop malade pour s'occuper désormais des afPahres de. la régence, elle les lui confiait jusqu'à la majorité de son fils, qui ne devait tarder que de quelques mois. Il ne fut question ni de fêtes, ni d'amants, ni de parures. Elle n'appela point de prêtre, ce ne pouvait donc être la dévotion. Le cwite de Hauenzern conservait sa placer cen'étaiitpàadi^la vengeance par conséquent. Llmpossibilité de prâeer oe

mystère le rendit plus piquant encore. Son Altesse sortit trois fois de très-grand matin^ et alla examiner les travaux des ouvriers, mais elle ne prononça pas une parole. On remarqua qu'elle était pâle et qu'elle parsdssait se soutenir à peine.

Le comte avait essayé de parvenir jusqu'à elle ; il lui écrivit tout aussi inutilement. Il s'imposa la loi, néanmoins, de ne point revoir mademoiselle de Freyberg tant que durerait la réclusion delà princesse. Moitié par délicatesse de cœur, moitié par crainte des suites, il resta fidèle à cet engagement. Sa position devenait de jour en jour plus fausse. On ne savait quelle conduite tenir visà-vis de lui. Était-il en disgrâce complète, ou n'était-ce qu'un caprice? La margrave le conserverait-elle pour amant ! Nul ne pouvait le dire ; et il semblait impossible de tracer un plan de conduite. Les plus fins courtisans se firent celer et se donnèrent pour malades. Dans tous les cas, la précaution était excellente ; pouvait-on se bien porter quand la souveraine ne quittait pas sa chambre !

Cet état de choses dura deux grands mois. On n'avait pas vu, de mémoire d'homme, un événement pareil dans toute TAllemagne. Ce qui surprenait le plus, c'était la persistance de la margrave à se cacher aux yeux de tous. L'ermite du vieux château vint à deux reprises demander audience ; il fut refusé comme les autres.

Mademoiselle de Freyberg retourna chez ses parents. Quant au comte, il n'osa demander la permission de s'absenter, et encore moins le faire sans les ordres de la princesse. Sa charge devenait illusoire, puisqu'il n'existait plus de cour. Il prit le parti de rester aussi dans son apparlement, et ne se montra bientôt pas plus que Sibylle. Les oisifs jugèrent qu'il était piqué au jeu, et ils s'ap-

LA MAReRAYB. %h%

prêtèrent à un spectacle de plus sur ce théâtre, 4pnt tous les acteurs restaient dans la coulisse.

La majorité du jeune prince approchait. Le bfttimenl mystérieux venait de s'achever, les portes en restaient fermées^ on n'y transportait aucun meuble, et rien ne se découvrait de ce côté. Tout à coup, au moment ob Ton s'y attendait le moins, au moment où Ton commençait à désespérer de voir renaître la cour de Baden, des ordres furent donnés pour une fête.

— La lionne se réveille enfin, s'écria la grande-mattresse, elle va reprendre son trône et son sceptre. Madame la margrave veut que cette fôte dépasse toutes les autres; elle ordonne que les costumes de caractère soient plus brillants mille fois que de coutume. Elle m'a fiait éônie d'organiser les quadrilles, de rappeler les filles d'honneur absentes; et j'ai appris qu'elle avait commandé au tailleur un habit de sultane, sur lequel on doit coudre tous ses diamants. Ce sera magnifique.

— Et avcz-vous vu la princesse ? demanda le comte dcHauenzern^ présent à ladéclamation de ce programme.

— Hélas! non. Elle m'a envoyé ses ordres par écrit, je n'ai pas eu l'honneur d'être admise auprès d'elle. Mais enfin cela va finir. Du reste le bal est ordonné pour le jour de la naissance de monseigneur le margrave. Nous fêterons sa majorité.

De ce moment, il n'y eut plus une tête en repos dans tout le margraviat. Lespréparati&de cette fête solennelle^ les raisons qui la faisaient donner, le pavillon du parc, la retraite de Sibylle, la disgrâce du comte, on déraisonna sur tout cela depuis la source du Rhin jusqu'à son embouchure; les principautés braquèrent leurs lorgnettes vers Baden, les margraves et les palatins soUictUfiWtt des invitations, on en parla même à Versullee, •.. ^

Toute cette race de principîcules me rappelle un fait assez plaisant, arrivé en Allemagne pendant Témigration. Un de ces roitelets, je ne sais lequel, ou, pour parler plus juste, je Tai oublié; un de ces roitelets, disje, possède, dans ses États de vingt lieues carrées, un port de mer! Vous jugez quelle gloire! il est susceptible d'avoir une marine et de se défendre, par exemple, contre le prince de Monaco. C'était à Tépoque où les puissances européennes, voulant punir les Français révoltés et arrêter leur commerce, convinrent de fermer leurs côtes aux républicains. Ce petit seigneur s'avisa de penser que sa rade allait devenir quelque chose, et calculant sur sa pénurie, il songea à se poser enNeptuae.

On réunit le conseil, la cour tout entière, les amiraux et les généraux de terre, et, après une mûre délibération, on convint d'envoyer à Paris un ambassadeur, pour traiter avec les sans-culottes. Les vieilles gens se voilèrent le visage à l'idée d'une semblable bassesse; mais ceux dont les opinions s'avançaient un peu davantage parlèrent de l'intérêt de VÉtat, de celui du prince, de ses trois mille sujets; enfin le grand maréchal, revêtu des pouvoirs officiels, muni d'un uniforme, de billets de caisse et d'une pancarte de sûreté, se rendit à Paris comme plénipotentiaire.

Le traité ne fut pas difficile à conclure puisque les deux parties y avaient un intérêt certain ; mais la formule de ce traité est certainement ce qu'on peut voir de plus inouï en diplomatie. Il commençait ainsi:

c< Le comte de*** s'engage envers la République française à telle, telle et telle chose (les articles relatife au petit port). » Puis venait de la part des Français:

« La République française est charmée de faire connaissance avec le comte de***, etc.. »

LA. MASOBATE. fit

Je crois que si les réYoIationnaires pouvaient limim milieu du sang^ ce fut dans teUe occasioa*là. . . ^ > "

Hais revenons à la margrave^ 6ar me voilà radkytdnl;; mon cher vicomte^ et oubliant toutes les règles de '1^: qui m'imposent une grande sobriété d'épisod^ msA près du dénoûment de mon histoire. '

Je vous dirai donc qu'on ne dormait plus^ qU^ott ne, mangeait plus dans les États de Baden ; et ce fot bien pis encore lorsque^ la veille du bal^ presque tontes Ie9 personnes de la cour reçurent un costoâne de la put de la princesse. Ils étaient tous admirablement choisis et. surtout appropriés au caractère^ au visage^ aux habitudes de chacun. Mademoiselle de Freybergeut en partage les longs voiles et la robe traînante d'une chàtelùne allemande du quinzième siècle^ et le comté un habit de chevalier Teutonique se rendant à la croisade. A peine les salons étaient-ils ouverts qu'ils se trouvèrent remplis. On se regardait^ on se complimentait^ on sinterrogeait surtout Il y avait près de trois mois que la dernière fête, A brusquement interrompue, sépara cette petite cour. Depuis lors ils s'étaient à peine rencontrés; ils avaient beau* coup à apprendre et beaucoup à deviner.

La beauté de M. de Hauenzem se trouva singulière*ment rehaussée par son costume. Les courtisans tirent des conséquences de tout.

— Voilà le comte de Hauenzem en croisé, dhrent^Is T S. A. la margrave s'est travestie en sultane ; ils ne sont certainement plus du même parti. Autrefois, elle en aurait fait Soliman, puisqu'elle se déguise en Roxelane.

Le jeune homme, fort inqmet des suites de tout eeot^ préoccupé des desseins de Sibylle, ne salujH que de loto mademoiselle de Freyberg, et attendit inqpotiaiBnpÉt l'arrivée de la souveraine. Elle panit> enfln^béBé'l

2C0 LE FUIJIT DEFENDU.

éblouir, entourée d'une suite nombreuse, et si étincelante de pierreries, qu'on pouvait à peine la regarder. A l'aspect du comte, elle se troubla visiblement; néanmoins, elle lui rendit un signe de tête bienveillant en échange du profond salut qu'il lui adressa.

— Mesdames, dit-elle, à partir de ce soir, je ne danse plus ; c'est au margrave, souverain sans tutelle depuis quelques heures, à ouvrir le bal. Il fera choix de la danseuse qui lui plaira le plus. Cette fête est une sorte de terrain neutre entre les deux âges de sa vie; il peut se dispenser de l'étiquette, ou du moins lui commander; demain il lui obéira.

Le jeune prince quitta son siège et fit gracieusement le tour (lu cercle des dames assises, et le nombre en était restreint. Rien n'est sévère comme la noblesse allemande sur la préséance. Les dames assises, donc se levèrent et attendirent, comme les autres, le bon plaisir de cet enfant couronné. Il rougit beaucoup, sembla embarrassé de son rôle. Enfin, tendant la main à madedemoiselle de Freyberg,illaconduisitaumilieudusalon, et le bal commença.

Le comte n'en pouvait croire ses yeux. Non que Wilhelmine ne lui semblât pas assez jolie pour mériter l'honncur qu'elle venait de recevoir, mais la haine de la margrave pour elle lui faisait craindre un piège sous cette distinction.

— Peut-être nem'aime-t-elle plus! se dit-il pour se rassurer; alors que lui importe ma fiancée?

Le cœur humain est fait de telle sorte et l'amour-propre des hom mes a une telle portée que M. de Hauenzern trouva presq ue autant d'amertume à cette pensée que M. le baron de Spilz, malgré la sainteté de son caractère et de sa profession, en avait trouvé avant lui. Si

LA MARGKAYI. tel

l'on cherchait bien au fond de &a conscience, on y sentirait un regret à chaque affection qui nous échappe, lors même que cette affection n'est p!us partagé^, lors même qu'elle devient incommode, bien plus, quand elle déplaît. Vous voudriez tous être aimés et l-étre * à votre manière. Il faudrait que Ton vous adorftt comifiè des dieux, sans le dire, en se contentant de le prouver aux instants où vous daignez le permettre,* et que^ sans oser faire entendre un mOrmure, on se aoomit à vos volontés. Autrefois on rêvait des maîtresses tendres^ aujourd'hui on rêve des maîtresses eom» modes. Jamais siècle n'a eu plus de prétention k la passion que le vôtre, et jamais siècle ne Ta moins GMlprise, n'en a été plus éloigné ; je dirai mieux, elle est impossible joar la jeunesse qui court, La passion suppose toujours une certaine exaltation, une générosité d'âme, un dévouement dont vous êtes incapables. Je ne cesserai de le repéter aux jeunes femmes : Restez honnêtes, car il n'y a pas un homme au monde qui puisse compenser la perle de votre vertu, de votre propre estime et de celle des autres que vous lui sacrifieriez. Mais si enfin vous ne le pouvez pas absolument, si les circonstances vous entraînent, si malgré vous vous suivez la pente dangereuse du vice, n'allez pas vous raccrochera votreccsur, n'allez pas chercher l'excuse d'un sentiment vrai : on ne vous excusera pas et vous serez malheureuse . Ne les aimez pas, tyrannisez les; forcez-les à ployer, soyes reines, soyez implacables^ tenez-les à vos genoux et gardez- vous de les laisser relever, car ils vous domineraient alors, et vous auriez la honte de la faute sans 0a avoir la joie. Pourquoi adorent-ils les courtisanesT Paiee qu'elles ne donnent rien, elles font tout payer, jlijuuil^ moindre sourire, aux dupes avecde rafgent, anx iAtaM

is.

avec des soins^ avec de Tamour, avec leur temps : op, c^est ce que ces messieurs estiment le plus cher. Avouez, mon cher Gustave, que je connais bien votre espèce : c^est pour cela que je Tapprécie peu, dans ce temps-cî, bien entendu ; quant aux gentilshommes d'autrefois, je ne pense pas de même. Une époque sans croyance est toujours sans poésie, et c'est là votre position. Je vous attaque sur votre terrain avec vos mots, car Dieu sfdt que jadis nous ne pensions guère à être poétiques! nous Tétions pourtant, et nous avons fait nos preuves en 93. Ce drame-là vaut tous ceux que vous inventerez, et vous n'aurez jamais de héi^os aussi héroïques que nous.

On ne se corrige pas à mon âge, et la preuve, c'est que je suis encore sortie de mon histoire. Je vous en demande bien pardon, c'est pour la dernière fois.

La margrave se montra ce soir-là plus aimable, plus affectueuse qu'elle ne l'avait été de sa vie. Elle ne voulut point danser, elle encouragea les autres à le faire, elle donna des éloges à tout le monde, elle distribua de tous côtés des mots charmants; elle se montra la femme la plus séduisante et la princesse la plus adorable. Ses yeux se tournaient fréquemment vers la pendule; quand onze heures et demie sonnèrent, elle se leva, appela le comte de Hauenzern qui causait avec la dame d'honneur à quelques pas d'elle, et, posant son bras sur le sien, elle l'entraîna vers le balcon, témoin de leur dernière entrevue.

— Comte de Hauenzern, lui dit-elle, il va arriver ce soir des choses auxquelles vous êtes loin de vous attendre. J'ai désiré vous parler une dernière fois. Soyez tranquille, ajouta-t-elle, avec un sourire amer, soyez tranquille, c'est bien la dernière fois. Vous êtes le seul homme de ce monde auquel je voudrais laisser un sou-

LA MAïaaATB.

venir : vous êtes le seul qui m n

vous êtes le seul que j'aie véritab tn

cet amour que toute ma vie < )> < )n

est détruit. Si vous n'avez el , c'i

vous ne vous étiez pas trompé y c imoor il

pour me décider à tous les sacrifices ^ mé à 4

mon rang. D'aujourd'hui je Tàbdique^ d'à le

remets entre les mains de mon fils Hù

père^ je le dirai cette nuit en&ce de tome !

Quand minuit sonnera^ vous serez conduit

que j^ai fait construire; là votre sort i

fixés d'une manière irrévocable. Qnelq du

rive^ n'oubliez pas^ Gustave^ que je vous û 1

Conservez-moi une pensée ; allez, j'ai beaucoup u

et je me suis fait une grande violence 1 Dieu

cœur le savent. Rentrez, nous ne nous leverrpof ]

que devant notre juge. Il y aura là une fiancée et

jeune époux, nous prierons tous ! Ne me réponde* ]

suivez les ordres qu'on, vous donnera de ma part^

ayez confiance en moi.

Elle prit vivement la tète du comte entre ses mains, l'abaissa jusqu'à ses lèvres, et y posa un baiser } quand elle fut partie, le jeune homme sentit une larme qui ve^ naît d'y tomber et qui glissa sur sa joue. C'était la pre^ mière que l'altière Sibylle eût laissé, voir. *

A minuit le maître des cérémonies s'approcha du jeune margrave et lui dit à haute voix :

— Monseigneur, Son Altesse la margrave Sibylle» votre auguste mère, m'a commandé de verar cheMhm monseigneur et de le conduire, ainsi que toute le oomy dans un lieu qu'elle m'a désigné. SiMonseigoeiVTeat» je suis prêt à exécuter les ordres que j'ai leço^ i : r't' ^'

Et, s'inclinant profondément, U attendit la vépoèMrAÉ

20i LE FRUIT DEFENDU.

prince. Celui-ci^ persuadé qu'il s'agissait d'un divertis* sentent nouveau^ consentit gaiement à ce que demandait sa mère. On descendit les degrés; on se trouva bientôt dans le parc. La lune brillait^ comme si on l'avait conviée à la fôle. Les rires, à peine comprimés par le respect, se faisaient entendre de toutes parts. Cette foule bigarrée, éclairée d'une façon étrange par les torches que portaient des laquais, et les lanternes suspendues aux branches, présentaient le spectacle le plus bizarre et le plus inattendu. On se dirigeait vers le pavillon : la curiosité allait enfm être satisfaite. Les personnes qui suivaient de plus près le prince furent tout étonnées de voir le maître des cérémonies frapper à la porte et s'arrêter, après avoir dit quelques mots à Son Altesse.

Cette porte s'ouvrit : un torrent de lumière inonda les jardins. Ce monument, c'était une chapelle. Des chants pieux se faisaient entendre; des prêtres étaient à l'auteL Aux pieds du crucifix une femme, vêtue en pénitente, ses longs cheveux épars sur ses épaules, priait et pleurait; on reconnut la margrave. Quand le jeune prince entra dans le sanctuaire, elle alla vers lui; les chants cessèrent. Toute la cour, entassée dans ce petit espace, se rangea en silence. Sibylle, prenantson fils par la main, s'approcha de la balustrade qui la séparait des assistants. 4

— Sachez tous, dit-elle d'une voix assurée et sans la plus légère émotion, sachez tous que lamargrave Sibylle de Baden remet entre les mains de son fils le pouvoir qu'elle a exercé en son nom, comme mère et régente. Sachez que voici désormais votre maître et que moi je ne suis plus rien en ce monde. Je viens faire devant vous amende honorable pour mes péchés, je viens vous de-

LA VâBGftAYC . ttt

mander pardon du scandale que je toi» «l donné j^SBndant tant d'années^ et vous rendre témoins dePèxpia^i» que j'ai choisie. A dater d'aujourd'hui, voilà mon ade; à daterd'aujourd'hui je ne sortirai plus de cette retraite. D'ici je puis voir ce palais, que j'ai bâti dans mes joof» de folie, et je n'y rentrerai jamais. Je ne suis pas digne d'être admise dans aucun ordre reli^^eux, je n'osenat me mêler parmi les épouses dii Christ; je vivrai seule. Lesportes de cetoratoire demeureront toujours ou vertes, les habitants de ce pays pourront être témoins delà pé-^ nitence imposée à celle dont le faste et les débordements les étonnèrent si longtemps. Mais avant de qoi^ ter tout à fait le monde, je veux accomplir un ac^e Hb justice. Je vous prie. Monseigneur, d'ordonner au comte de Hauenzern et à la baronne de Freyberg d'approcher de Tautel. Trouvez bon, je vous en conjuiej qu'ils reçoivent en notre présence la bénédiction nuptiale; C'est moi qui ai retardé leur bonheur, c'est à moi de le conclure.

En disant ces mots, l'étrange créature s'agenouilla de nouveau. Après le mariage des deux amants, elle se fit couper les cheveux, elle prononça une formule de vœux qui n'était pas celle des religieuses, et, se relevant ausâ majestueusement que sur les marches de son fauteuil ducal^ elle congédia la cour d'un geste. Seulement elle retint le comte en arrière et lui dit à voix basse :

— J'ai tenu ma promesse, vous allez être heureux. Je n'ai plus qu'une chose à vous demander. Envoyez ki chaque jour votre femme, je veux la voir. Quant avons, Gustave^ recevez ici mes derniers adieux : tout est fini entre nous sur la terre, nous ne nous retrouverons pins que dans le ciel. Hais vous savez maintenant jusqn'oiij^ vous ai aimé.

Elle tint parole. Elle se renferma dans cette espèce de tombeau que vous connaissez. On y montre encore la discipline et le cilice dont elle fît usage ! l'une et Pautre sont teints de sang. Son lit était une planche; elle ne vivait que de racines; elle n'avait d'autre siège qu'une escabelle de bois. Cependant le pi us affreux de ses supplices^ à mon avis, ce fut de voir tous les jours sa rivale, de lui faire raconter les détails de son bonheur, de retourner ainsi le fer dans la plaie saignante de son âme ; ce fut de ne plus apercevoir, même de loin, l'homme qu'elle avait chéri jusqu'à lui sacritier sa jalousie; ce fut d'avoir sans cesse devant les yeux les lieux où elle fut heureuse, et de se retrouver seule si près et si loin de tout ce qu'elle avait aimé. Les tortures morales sont bien plus vives que les tortures physiques; le chagrin est un chevalet plus cruel que celui du bourreau. Elle vécut ainsi plusieurs années et mourut. Le baron de Spilz la visitait souvent^ afin qu'il ne manquât rien à l'expiation : Wilhelmine, c'é tait le regret ; le baron, c'était le remords !

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