‹ La comtesse de Chalis, ou, Les mœurs du jourChapitre 19 sur 22 · ISABELLE · texte numérisé non relu

ISABELLE

— Madame la duchesse de Loslangest annonça tin domestique à la porte d'un tout petit salon : la iemmei{tti Toccupaît se leva vivement. II y avait une grande diasémblance entre la visitante et la visitée. Unne était vieille^ contrefaite^ flétrie; Tautre était jeune, brillante de grâces et de santé : pourtant toutes deux semblaient émûès, et il y eut un long moment de silence après les complinCxeâtB d'usage. Enfin la duchei^e parla la {Hremière.

— Madame, dit-elle, vous devez être étonnée de lile voir; mon billet de ce matin, tout en vous annonçant n&a visite, ne vous en aura pas révélé le but. Daignez ïne prêter un instant d'attention, et surtout pardonnez-moi le mal que je vais vous faire. Je ne vous ai jamais rencontrée, néanmoins je vous connais beaucoup; je sais combien votre âme est noble et grande, je sais qu'au milieu des séductions vous avez résisté à toutes, excepté à tiHe seule. Ne rougissez pas, la mère d'Edmond peut-elte vous en vouloir d'avoir distingué son fils? C'est une faute aux yeux des autres ; aux miens, c'est un charme de plus. Je l'aime tant, mon fils, que je comprends combien toiw Taimez. Pauvre jeune femme, vousTaimez! N'est-ce pas que je suis bien cruelle de venir vous demander le sacsTH llcc de cet amour? Oh ! pourquoi n'ètes-TOOS pas IBneT

âC8 LE FRUIT DÉFENDU.

Avec quel bonheur je vous nommerais mafille^ vous qui lui avez donne tant de joies, vous qu'il a choisie^ chère madame de Change^ chère Isabelle ! Levez-vous^ ne me regardez point ainsi, vous m'effrayez.

La duchesse passa son bras autour de la taille de madame de Change, elle Tappuya sur son fauteuil ; Isabelle ne fit aucun mouvement, elle essaya de parler.

— Mon Dieu, Madame, que me voulez-vous? Ne me faites point attendre, ou je n'aurai plus la force de vous écouter.

— Et moi, je n'aurai plus celle de vous torturer ; à présent que je vous ai vue si malheureuse, il me faut mon cœur de mère pour m'en donner le courage. Encore une fois, pardon ! Pardon surtout de mon brusque début ! Je vous ai parue bien dure, je ne suis que franche; j'ai toute confiance en votre générosité : allons ! remettez-vous, écoutez-moi. La position d'Edmond, la mienne^ vous sont connues. Son père suivit le torrent de la révolution ; il expia cette erreur par dix années d'exil, et mourut presque dans la misère sur le sol étranger. Hais la cour se souvient du hardi gentilhomme qui lui résista à l'Assemblée des notables. Ni mon fils ni moi n'obtenons rien d'elle, à peine avons-nous de quoi vivre ; le duc de Lostanges ne soutient à peu près son rang qu'à l'aide de la plus stricte économie. Il se présente un moyen de sortir de cette position pénible : ce moyen, c'est un riche mariage, c'est un mariage de faveur : s'il se fait, Edmond peut prétendre à tout ; une vaste carrière s'ouvre devant lui : SCS talents enfouis dans la disgrâce se révèlent aux yeux de tous...

— Eh ! Madame, que m'importe ce mariage? Pourquoi venir me l'annoncer ainsi ? Le duc vous en a-t-il chargée? a-til craint mes larmes, qu'il ait trahi le secret

I8ABBLLK. 1«9

de ma vie ? ou bien tieni-Q ri peu à m(Hy qtiH n» me juge pas digne d'une dernière marque d'éfpardst

— Lui^ Edmond ! il ignore ma démarche ; et ri je sois venue à vous^ c'est comme à ma seule ei^rance. Il refuse^ il ne veut pas d'une fortune qui réloignenutde vous; il a respecté votre nom^ jamais il n'est sorti de sa bouche.

Madame de Change n*écoutait plus. Ivre de joie et de reconnaissance^ elle baisa la main de la duchesse :

— Il a refusé^ mon Edmond^ il a refusé pour mm ! Oh ! répétez-le ! Oh ! que je vous remercie t J'en étaif bien sûre qu'il ne- m'abandonnerait pas^ mou noble ami ! Mon DieU; et comment payer ce moment T

Madame de Lostanges n'arrêta pas cette joie; elle la laissa s'épancher^ et ne la partagea pas. Son coup d'cail triste et froid pénétra Isabelle jusqu'au fond de TâmO'; elle n'osa le supporter.

— Hé bien reprit-elle^ Madame la duchesse^ que puisje faire ? Edmond ne veut pas se marier, il est son mattie,. il est libre...

— Je croyais que vous l'aimiez davantage, interrompit la mère ; je croyais que votre passion d'amante pouvait se placer à côté de mon dévouement maternel. Puisque vous ne me comprenez pas, je vous avais mal jugée; je n^ai plus rien à faire ici : vous n'êtes qu'une femme ordinaire, l'avenir de mon fils est perdu! Adieu !

— Oh! Madame, Madame, par pitié, un mot encore 1 Vous veniez me demander de renoncer à lui, vous dites que c'est pour son avenir : quand j'y consentirais, le voudrait-il? Croyez- vous qu'il me quitte au premier mot^ et qu1l me suffise de lui dire: Va-t'en ]

— Non, il ne vous quittera pas. Mais vous, ne pomwvous pas le quitter ?

— Moi, oh! jamais.

— Quoi ! pas même pour son bonheur ?

— Pour son bonheur ! le quitter, non ; mais je puis mourir.

— Mourir ! oh ! vous avez une terrible imagination î Mourir à votre âge , quand l'avenir vous reste ! Croyezmoi, ne désespérez de l'avenir que lorsque vous serez vieille : jusque-là, c'est le dieu des femmes; il leur rend tout ce que le passé leur a pris. Voulez-vous devenir ma fillo chérie, la sœur d'Edmond? le voulezvous ?

— Madame, vous êtes femme, vous êtes mère; si Ton venait vous dire que votre fils, qui vous est si cher, il faut le donner à une autre; qu'il ne sera plus votre enfant, mais celui d'une autre ; qu'il ne vous aimera plus; qu'il en aimera une autre, vous prendriez votre Edmond dans vos bras, et vous défieriez l'univers de venir Ten arracher. Pourtant, après il vous resterait une fille que vous adorez; vous seriez toujours la duchesse de Lostanges considérée, respectée de tous, entourée d'amis et de flatteurs. Cet Edmond, c'est Dieu qui vous l'a envoyé; vous l'avez accepté, vous ne l'avez pas choisi... Moi, savez- vous ce que je lui ai sacrifié ? Pour lui, j'ai consenti h m'entendre nommer infâme; pour lui, j'ai laissé salir le nom de mon mari qu'il m'avait remis sans tache, et que je lui rendrai souillé; pour lui, j*ai rougi devant ma famille: bien plus, devant ma conscience ! Le jour où je l'ai vu pour la première fois, j'ai dit : Il sera mon maître ; il l'est devenu. J'ai oublié tout ce que j'avais connu avant lui, j'ai versé plus de larmes qu'il ne m'a donné de baisers; lorsque cet amour, qui est ma plus belle parure, cet amour qui me couvre à mes yeux, à ceux du monde, me sera enlevé, je paraîtrai telle que je suis réellement, une pauvre femme déshonorée, a\i-

Page 1